‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 101 sur 267 · LE PRINCE DE MELFE · texte numérisé non relu

LE PRINCE DE MELFE

la vase et 8'en estre serv7, il n'en fiiisoit plus de compte: comme il fit de M. Bourbon , disoitîl , du duc de Savoie, Charles, et du marquis de Salusse , qui , tous trois , furent malheureux et fort fotals, pour avoir pris son party. J'en parle ailleurs. Et nonobstant il recompensa très bien les pauvres bannys serviteurs de M. de Bourbon, d'aucuns desquels furent Le Peloux, Monbadon, La Mothe des Noyers, l«aliere, Lodnge , Des Guerres , La Chappelle Montmoreau, et force autres. Encore ay je ouy dire que le roy François disoit que : quand l'empereur sceut la mort de M. de Bourbon, il ne le regretta gueres; et dit que c'estoit une belle depesche pour luy; car s'il fost eschappé victorieux de Rome, il se fost rendu si glorieux et grand, qu'il luy eust donné bien de l'aflaire à le contenter ; ou que, de luy mesmes , ayant les cartes en main, il se fost contenté sur les terres et les biens dudict empereur : il n'en faut pas doubler.

Or , pour retourner encor à M. le prince de Melfo , il eut très juste occasion de se contenter fort du roy; car, outre les biens qu'il luy fil, il le caressoit, luy porloit honneur, et luy disoit très bonne chère : ce que demande fort un pauvre estranger, et sur tout de n'estre point desdaigné, mocqué , ny bafoué ; car ce seroit pour le désespérer du tout, voire pour foire un coup de sa main.

Ceste grande reyne de Navarre , Marguerite, llionoroit fort et le plus souvent commandoit à sa dame d'honneur, qui estoit madame la seneschalle de Poictou , de la maison du Lude, ma.grand'mere, de le mener disner ou soupper avecqnes elle en sa seconde table; ainsy qu*est la coustume et la grandeur de la dame d'honneur, de manger tousjoursà une autre table dans la mesme salle ou sallette de la reyne sa maistresse, quand elle mange; et le plus souvent Sadite Majesté envoyoit toujours quelque chose de bon de son plat à mondict sieur le prince pour en manger et taster pour l'amour d'elle. En qooy ledit prince s'en ressentoit très hon- Doré et foyorisé. «Car, disoit-eile, ces pauvres «princes et seigneurs estrangers qui ont quicté ctoot pour le service du roy mon frère, ils t n'ont pas leur ordinaire, leur train de cour, cet leurs commodités comme ceux de la patrie, cil les fout gratifier de tout ce qu'on peut, bien

«que la table du grand maistre ne leur fout «point; mais encor ceste gracieuseté que je «leur lais leur touche plus au cœur.» Et souvant luy envoyoit quelques honnestes parolles de sa table à l'autre, et quelques demandes et advis; à quoy ce bon prince respondoit pertinemment, au grand contentement de la reyne. Le roy François eu aymoit fort la reyne sa sœur, qui par pareilles faveurs estoit cousiumiere à luy gaigner et entretenir ses bons serviteurs. Du despuis ce bon prince ayma tousjours uniquement ma grand'mcre; et le monstra à l'endroict de son petit-fils le capitaine Bourdeille , mon frère, quand il alla en Piedmont , aagé de dix-huit à dix-neuf ans, à qui il faisoit tous les honneurs et les bonnescheres du monde, et ne l'appelloit jamais que fig^o^ mio di BordeiUa. Et bien qu'il fust un jeune homme fort escalabreux , querelleux et prompt de la main , jamais, nonobstant ses ordonnances , il ne le fit mettre dans lechasteau prisonnier, comme beaucoup d'autres qui estoient d'aussy bonne maison que luy; mais le foisoit venir devant luy, luy laisoit à part force réprimandes, petites menaces et remonslrances, afin qu'il n'y retoumast plus. Mais pourtant les mains luy desmangeoient tousjours, et, sans Tamitié et le respect qu'il poftoit à sa grand'mere, son père et sa mère, ill'eust chastié un petit; mais jamais il ne luy fit pis que cela. Aussy peu à peu il le creut, et se corrigea tant qu'il vescut; mais après sa mort, et M. de Brissac rentré en sa place, il ne fut si sage, et toujours frappoit. Mais de regret qu'il eut de la mort dudict prince , et craignant que ledict M. de Brissac ne supportast ses jeunesses comme avoit faict le prince, il quitta le Piedmont, et s'en alla à la guerre d'Hongrie et de Parme, et retourna encor au Piedmont , où il avoit une compaignie dansMontevis; et puis lequicta là tout à plat, et s'en vint à la guerre d'Almaigne que le roy Henry dressa, où il fut blessé à la mort devant Cymay, à l'assaut, puis au siège de Mets bles.^é de trois grandes harquebusades, dont il en cuyda mourir sans le bon secours qu'il eut; et pour la troisiesme fois fut tué à l'assaut de Hesdin , d'une cannonade qui luy emporta la teste. Je me fusse bien passé, dira quelqu'un, d'avoir foict ceste petite disgression : tel a esté mon plaisir; la lise qui voudra.

166 VIES DES GRANDS CAPITAINES

Or, pour finir le discours de nostre prince , il ipourut à la fin en Piedmont , couronné de beaucoup de vertus et de louanges; et fit place i M. de Brissac, qui eut son gouvernement et sa n^areschaussée, et la moitié de ses gens d'armes pour faire les cent de mareschal ; car il en avoit auparadvant autres cinquante.

J*ai ony dire que, quand il alla et fut en Piedmont, il dict qu'il voudroit avoir donné beaucoup de son vaillant, et qu'il eust peu conférer avec mondict sieur le prince deux jours advant sa mort, pour apprendre de luy beaucoup de belles instructions , à s'en servir en sa charge. M. Ludovic de Birague, et le président de Birague, despuis chancelier, lui dirent : «Monsieur, il n'y a rien de perdu. Conférez et t consultez souvant avec les bons capitaines qui, Q faicts de sa main , sont restés icy ; ils vous en c enseigneront et vous en diront prou. Mais si «vous les desdaignez et voulez faire tout de « vostre teste, il vous en ira mal. »Et de faict il les creut, et s'en trouva très bien, comme il a paru.

Ledict M. le prince laissa après luy son fils, qui fut abbé de Sainct-Victor lez-Paris, abbeye de dix mille livres de rente, et puis evesque de Troye en Ghampaigne; et par amprès se fit de la religion reformée; contre qui je vis un jour, aux premières guerres, M. le grand cardinal de Ferrare, Hypolite, se courroucer fort en la chambre de la reyne , non en sa présence , luy remonstrant sa faute, et s'il luy siedsoit bien de tenir une si grande dignité ecclésiastique, et en exercer la religion contraire. Il dict ses raisons fort bien, ne se rendit point, sans s'estonner, et que c'estoit Dieu qui l'avoit inspiré. Ce ne fut sans disputes; car ce prince evesque estoit fort sçavant.

Il fit un bon service au roy et à Paris, lorsque l'empereur vint en France; car ilfitei dressa tout à coup deux regimens, Tun d'escolliers, et Tautre de moynes et religieux des plus propres i porter les armes; dont il s'en trouva de dix à douze mille, qu'il aguerrit si bien, qu'ils ayderent à faire un bon corps de 'ville pour faire guerre et deffènse (de sorte que cela donna à songer à l'ennemy) , avecques M. le cardinal du Bellay, qui estoit un autre brave homme d'église et de guerre, voire bon capitaine. Assurez-vous qu ils eussent fàict honte et peur, avecd'aulresgeoi aguerris, iTeoipereiir,

s'il se fust approché des murailles qu'il avoit tant menacées. C'est assez parlé de ce subject

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