LE MARESCHAL DE STROZZE
Encor que j'aye parlé de M. le mareschal de Strozze au chapitre des couronnels, si faul-il que j'en parle encor , car un si grand capitaine ne se peut contenter de si peu d'escriture ny de gloire.
Il fut en ses premiers ans bien nourry et inatruict aux lettres par le seigneur Philippe Strozze son père; de sorte que, pour y estre très parfiiict , son père le voua à l'église. Mais , pour avoir esté refusé d'un chapeau de cardinal, il quicta tout de despit, et prit les armes, non pas pourtant qu'il discontinuast jamais les sciences, encor qu'il fust à la guerre, ni leust et n'escrivist , à l'imitation de Jules Caesar et autres grands capitaines romains; lesquels, parmy leurs plus grandes armées se servoient tousjours de quelques heures du jour ou de la nuict pour lire, auisy qu'en tel estât fut surpris Brutus, par son mauvais ange, le soir avant la battaille de Philippes, voire quelques jours advant ; ainsy que foisoit ce grand mareschal, ne voulant oublier ce qu'il sçavoit, et aussy qu'il sçavoit grandement faire son proffict de ce qu'il lisoit, pour les expéditions de guerre; et s'en servoit, disoit-il , autant que de l'art et practique de guerre. Ce que me dict un jour le bon homme feu M. de Sansac, le reprenant pourtant de quoy il s'amusoit trop ipractiquer ce qu'il lisoit dans les histoires ; car autres modes, autres formes de guerre sont aujourd'huy qu'alors; mais pourtant la practique de force inventions anciennes, et force finesses et stratagèmes et subtilités n*est point mauvaise, qui la sçait bien faire valoir en temps et lieu. J'en alleguerois force que nos capitaines de nos temps ont emprumptées des anciens, et les ont renouvellées et mises en œuvre ; mais je seroia trop long, et ce discours doit être mis à part, car il faut qu'il soit ample et long. Je le remets au chapitre que j'espère de faire touchant les stratagèmes et astuces militaires ^.
Pour plus grande preuve que j'aye jamais
•Oun'sfMnnt
LE MàRESCHÂ
wn de motidict sieur mareschal, pour ne ravoir «imaift conversé (car j'estois trop jeune quand Il moamt) , de «on sçavoir , c'a esté les Cb/wmeniaires de Cœsar qu'il avoit (ournés de latin en grec, et luy-mesmes escrîts de sa main, avecques des Gommants latins , additions et instructions pour gens de guêfsre , les plus belles queje vis jamais, et qui furent jamais escrites. Le langage grec estoit très beau et très éloquent, à ce que j'ayouy dire à gens très sçavans qui Favoient veu et leu , comme M. de Ronsard et M. Daurat , s'estonnans de la curiosité de cet homme à s'estre amusé de Aire ceste traduction , puisque Toriginal estoit si éloquent latin ; et disoient le grec valoir le latin. Voyià ce que je leur en ay ouy dire, car j'entends autant le grec comme le hault alleman; mais sçachant un peu du latin, je trouvois les Gommants très beaux , et dignes d*uu grand homme de guerre.
M. de StroEze son Als m'a monstre souvent ce livre, et permis de lire dedans devant luy, mais non jamais de le transporter ailleurs; ce que j'eusse fort voulu pour en desrober les plus beaux traicts; mais encor que nous Fussions Fort grands amys, il m'en reFusoit tout h trac, tant il en estoit jaloux. Je ne sçay ce qu'il est devenu; mais c'est grand dommage que ce livre n'est imprimé pour les gens de guerre. Il paroissoit bien aussy que ce grand capitaine estoit bien amateur des lettres, car il avoit une très belle bibliothèque de livres. Je ne dirai pas de luy comme * le roi Louys XI dl.soit d'un prélat de son royaume qui avoit une très belle librairie et ne la voyoit jamais : qu'il ressembloit un bossu , qui avoit une belle grosse bosse sur son dos, et ne la voyoit pas. Mais M. le mareschal visitoit, voyoit, et lisoit souvent en sa belle librairie; elle estoit venue du cardinal Ridolphe, et Fut acheptée après sa mort; il estoit très sçavant prélat. Elle estoit estimée plus de quinze mille escus, pour la rareté des beaux et grands livres qui y estoient. Après la mort dudict mareschal, la reyne mère la retira, avecques promesse d'en rescompenser son fils, et la luy payer un jour; mais jamais il n'en a eu un seul sol. Je sçay bien ce qu'il m'en a dict d'autres fbis, en estant mal content. Je croy qu'elle soit encorà Chenonceau.
* Le maouicrll ajoute : ■ Le bon rompu >
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Si ce seigneur estoit exquis en belle bibliothèque, il Testoil bien autant en armurerie et beau cabinet d'armes; car il en avoit une grande salle et deux chambres que j'ay veues autresfois à Rome en son palais in Burgo; et ses armes estoient de toutes sortes, tant à cheval qu'à pied, à la Françoise, espaignolle, italienne, allemande, hongresque,à la boème, breF, de plusieurs autres nations chrestiennes, comme aussy à la turquesque, moresque, arabesque et sauvage. Mais qui estoit le plus beauà voir, estoit force armes à l'antique mode des anciens soldats et legionaires romains. Tout cela estoit si beau qu'on ne sçavoit que plus admirer, ou les armes , ou la curiosité du personnage qui les avoit là mises.
Et pour plus orner le tout il y avoit un cabinet à part remply de toutes sortes d'engins de guerre , de machines, d'cschellcs , de pouls, de fortifications , d'artifices , d'instrumens , breF, de toutes inventions de guerre pour offencer et se deFfendre; et le tout Faict et représenté de bois si au naïFct au vray , qu'il n'y avoit là qu'à prendre le patron sur ce naturel , et s'en servir au besoing.
J'ay veu despuis tous ces cabinets à Lyon, où M. de Strozze dernier, son fils, les fit transporter; et pour n'avoir esté conservés si curieusement comme je les avois veus à Rome, je les vis tous gastés et brouillés, dont j'en eus deuil au cœur. Et ce en est un très grand dommage, car ils valoient un grand or, et un roy ne tes eust sceu trop achepter; mais M. de Strozze brouilla et vendit tout; ce queje luy remonstray un jour , car telle chose laissoit-il pour cent escus qui en valoit plus de mille. Et enlr'autres choses rares que j'y ay remarqué, c'estoit une rondelle de coque de tortue marine, si grande qu'elle eust couvert le plus grand homme qui Fust esté , de la teste jusqu'au pied , et si dure qu'une harquebusade malaisément l'eust peu percer de loing, et pourtant peu pesante. Il y avoit aussy deux queues de chevaux marins, les plus belles, les lus plongues, les plus espesses et les plus blanches que je vis jamais. M. de Strozze m'en voulut donner une à Lyon , mais je n'en voulus point , car elle estoit bien différente à celle que j'avois veue d'autres Fois à Rome; car, pour n'avoir esté contre gardée, elle avoit dcsjâ ijuasy laissé
VIES DES GRANDS CAPITAINES
tout le poil , tant elle avoit esté mangée des teignes et vermines.
J'auray possible esté trop long et Fascheux à parler de ce cabinet d'armes ; mais certes, si je me Fusse voulu amuser à en raconter des particularités, Ton y eust trouvé du plaisir à les lire.
Pour parler à ceste heure de la personne de ce grand mareschal , il esloit un bel homme de corps et de visage, plus Furieux pourtant que doux , encor qu'il ay mast à rire , à bouffonner , et à dire le mot, ce qu'il sçavoit très bien Faire, mieux en son langage qu'en François, lequel il ne parloil si souvent que sien. Surtout il aymoit fort à se jouer avec Brusquet et luy Faire la guerre et de bons tours; aussy Brusquet luy rendoit bien son change, et luy en Faisoit de bons.
Le jour d'une bonne Feste mondict sieur le mareschal estant comparu devant le roy , fort bien en point , et mesmes d'unbeau manteau de velours noir en broderie d'argent à manches, ainsy qu'on portoit de ce temps , Brusquet , qui avoit envie de ce manteau , alla soudain Faire provision en la cuysine du roy d'une lardoire et force lardons; et ainsy qu'il entretenoit le roy, Brusquet luy larda quasy tout son manteau de ces lardons par derrière sans qu'il s'en advisast , et puis Brusquet tournant M. le mareschal par le derrière vers le roy, luy dict : «Sire, cne voylà pas de belles aiguillettes d'or que «M. le mareschal porte à son manteau?» Ne Faut point demander si le roy s'en mit à rire , et M. le mareschal aussy ; et sans se Fascher autrement ny le Frapper, car il ne Frappoit jamais, et prenoit tout en jeu ce qu'il luy Faisoit, mais ne Faisoit que. songer pour luy rendre, ne luy dict autre chose en son langage, sinon : a Va , Brusquet , et tu voulois avoir ce 0 manteau: prends-le, et va dire à mes gens «qu'ils m'en portent un autre : mais je t'assure «que tu le payeras.»
Au bout de quelques jours que Brusquet n*y pensoit pas , M. le mareschal le vint voir à son logis de la poste où il y avoit esté plusieurs fois, et avoit bien veu, espié et recognu son cabinet où il mettoit sa vaisselle d'argent (car il en avoit, le gallant! Force, moytié par dons qu'on luy Faisoit , moytié par rapine qu'il fiaisoit aux princes et aux grands), et là mena avec luy un matois serrurier , si fin et habile à crochetter serrures qu'il n'en Fut jamais un l^^- H
avoit esté curieux de le trouver par la ville de Paris , et l'avoit Faict habiller comme un prince. Estant donc venu au logis dudict Brusquet, il se mit à deviser un peu avec luy, ayant embouché auparavant ledict serrurier; et en se pourmenant dans la chambre dudict Brusquet avec luy , il fit signe audict serrurier là ou estoit le nid, et puis prit Brusquet par la main, le mena pourmener dans son jardin et voir son escuyerie, et laissa en sa chambre ses gentils hommes et des capitaines matois qu'il avoit empruntés, qui çà, qui là; et leur ayant recommandé le jeu, il s'en alla. Les autres n'y Faillirent point; car en un tour de main le serrurier eust ouvert le cabinet, où ils prindrent ce qu'ils peurent. Et ayant poussé et resserré le cabinet fort bien, qui ne paroissoit qu'on y eust touché, sortirent, les uns avec leur butin, les autres sans rien, pour accompaigner leur maistre , qui voyant que le jeu estoit bien feict, il s'en va et dict adieu à Brusquet sans vouloir prendre la collation qu'il luy présenta. Quelques jours après , ledict Brusquet vint au lever du roy , triste, morne et pensiF, qui avoit descouvert son larcin, qui en fit ses plainctes au roy et à tout le monde, dont on Fut bien marry. Mais M. le mareschal s'en mit à rire et à luy Faire la guerre : que luy qui trompoit les autres avoit esté trompé. L'autre, qui ne peut jamais rire, car il estoit fort avare de nature , Faisoit toiyours du marmiteux. Enfin M. le mareschal luy demanda ce qu'il luy vouloit donner, et qu'il luy Feroit recouvrer ce qu'il avoit perdu ; il fit tant avec luy qu'en baillant la moityé de la vaisselle il quiltoit l'autre ; mais M. le mareschal n'en retint que pour cinq cents escus, car il y en avoit pour deux mille. Il luy fit rendre tout , disant qu'il Falloit donner le droit au serrurier et aux enfants de la Mathe qui avoient faict le coup : ce qu'il fit aussy tost; et luy rendit tout son Faict, fors ce qu'il donna aux Mathois qu'il avoit réservé en marché Faisant. Et voylà Brusquet remis en joye jusques au rendre.
Une autre fois M. le mareschal estant venu an logis du roy en housse de velours , belle et riche de broderie d'argent, sur un beau coursier da Règne qu'il n'eust pas donné pour cinq cens escus, car il en avoit tousjours de fort beaux, ainsy (lu'il fot descendu, et qu'un de ses lacquays
LE MARëSCHÀL DESTROZZE.
le tenoit devant la porte du logis du roy , attendant sou maistre, Brusquet , sortant du Louvre, vit ce beau cheval , et alla aussy tost dire au lacquays que M. le mareschal luy mandoit d'aller quérir quelque chose en son logis dont il s'estoit oublié; cependant qu'il luy laissast son cheval, et qu'il le garderoit bien. Ce lacquays ne fit |)oint de difficulté de luy donner, car il le voyoit ordinairement causer avec M. le mareschal. Cependant que le lacquays va en commission, Brusquet monte sur le cheval et le mené en son logis, luy faict couper le crin de devant aussy tost et la moitié d'une oreille, et le rend ainsy difforme, le desselle , luy oste la belle housse et Tharnois et la selle. Vient un courrier à quatre chevaux prendre la poste avecques une grosse malle ; il le faict accommoder avecq'une selle de poste et un coussinet, chaire la malle sur luy, faict bravement sa poste jusqu'à Longjumeau. Estant de retour, renvoyé en tel appareil à M. le mareschal , où estant, le postillon luy dict par le commandement de son maistre : «Monsieur , mon maislre tse recommande à vous. Voyià vostre cheval «qu'il vous renvoyé: il est fort bon pour la « poste; je le viensd'essayer d'icy à Longjumeau ; «je n'ai pas demeuré trois quarts d'heure à «fiiire sa poste : il vous mande, si vous luy «voulez laisser pour cinquante escus, il les vous «envoyera.» M. le mareschal voyant son cheval ainsy difforme, en eut pitié, et ne dict autre chose, si non: «Va, mené -le à ton «maistre, et qu'il le garde jusqu'au rendre.» An bout de quelques jours M. le mareschal voulut aller trouver le roy en poste jusqu'à Gompiegne , envoia quérir vingt chevaux de poste , mandant à Brusquet qu'il les luy envoyas! bons , autrement ils ne seraient pas amys , et surtout trois bons malliers. H ne reteint pour luy que sept et un mallier. Les autres qui estoient des meilleurs, les donna à quelques pauvres soldats des siens qui estoient à pied pour aller à l'armée, sans que le postillon s'en advisast , luy faisant accroire qu'ils venoient après; et les deux bons malliers il les fit vendre à deux mnsniers du Pont-aux-Musniers pour porter la farine , qui les achepterent très volontiers , à cause du bon marché qu'on leur en fit : et quelques jours après , furent trouvés par les postillons en la rue , qui portoient de.
la farine : on les fit saisir par la justice ; mais le procès cousta plus que ne valloient les chevaux. Quant aux autres chevaux que M. le mareschal avoit , il les mena jusques à Ciompienné, tant qu'ils peurent aller, et demeurèrent là outrés. Si bien que Brusquet achepta bien le cheval de M. le mareschal par telle perte ; et le tout se faisoit en riant jusqu'au rendre.
Un autre jour, Brusquet alla prier M. le mareschal d'accord, et qu'ils fissent au moins trefves de ces jeux nuisans et d'importance , mais de légers et de nul mal , tant qu'on vou droit. Et pour en boire vin du marché il le pria de vouloir venir un jour prendre son disner chez luy, et qu'il le traicteroit en roy ; qu'il y conviast seulement une douzaine des gallans de la cour , et qu'il leur ferait une très bonne chère. M. le mareschal ne faillit au jour compramis , et y mena son convoy. Quand ils furent arrivés ils irauverent Brusquet fort empesché, qui vient au devant eux les bien recueillir, une serviette sur l'epaulle, mesmes faire le maistred'hostel.cOr, lavez les mains, messieurs, dict- «il, vous soyez les très bien venus. Je vous vays a quérir à manger ; » ce qu'il fit. Et , pour le premier service, il vous porta pour le moins, sans autre chose, une trentaine de pastés, qui petits, qui moyens, qui grands, qui tous chauds sentoient très bon ; car il les avoit faicts faire bien à prapos touchant la sauce du dedans, sans y avoir espargné ny espice, ny canelle , non pas mesmes du musqué. Après qu'il eut assis ce premier mets, leur dict : « Or, messieurs, mettez «vous à table , je vous vays quérir le reste ; et «cependant vuidez moy ces plats pour faire «place aux autres. » Luy, estant hors de la salle, prend sa cappe et son espée , et s'en va droict au Louvre advertir le ray de son festin , et comme il avoit laissé ses gens bien estonnés à l'heure qu'il parloil. Or, dans ces pastés , aux uns il y avoit des vieilles pièces de vieux mors de brides , aux autres de vieilles sangles , aux autres de vieux contre-sanglons , aux uns de vieilles croupières, aux autres de vieux poitrals, aux uns de vieilles bossettes , aux autres des vieilles testieres , aux uns de vieux pommeaux de selle, aux autres de vieux arçons; bref , ces messieurs les pastés estoient remplis de toutes vieilles penailleries de ses chevaux de poste , les uns en petits morceaux et menosailles , les
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autres en grandes pièces en forme de venaison. Quand ces messieurs Furent à table , qui avoient tous grand faim , et s'attendoient à bien careler leur ventre , tous fort avidement se mirent à ouvrir ces pastés , qui fomoient et sentoienl bon, et chascun le sien comme il vouloir. Je vous laisse à penser s'ils furent estonnés , quand ils virent ceste bonne viande si exquise. Encor dict-on qu'il y en eut quelques uns qui mirentquelques morceaux en la bouche de ces menusailles , pensant que ce fust quelques friandises ; mais ils les osterent bientost, et de cracher. Enfin , tous s'escrierent : « Voicy des traicls de Brusquet. » Mais pourtant esperoient tousjours qu'après ceste baye il leur donneroit de la bonne viande. Cependant ils demandent à boire , dont on donna d'un vin le plus exquis qu'on eust sceu trouver , dans de pelits verres , en façon d'ypocras , qu'ils trouvèrent si bon qu'ils en demandoient à en boire un bon coup ; mais les serviteurs et postillons qui tous servoient à table a vecques leurs huchets, dirent que leur roaitre avoitfaict cela afin qu'ils dissent quel estoit le meilleur et quel ils vouloient, et qu'on en iroit quérir de celuy qu'ils auroient choisy pour le meilleur. Cependant la compaignie cause et rit de ce traict ; et ne voyant venir Brusquet , M. le mareschal demande où il estoit. On luy dict que le roy l'avoit envoyé quérir à la haste, et qu'il avoit passé la porte. Cependant la compagnie s'enquiert si l'on n'avoit point autres choses : on leur fit responce qu'on pensoitquenon. Si bien qu'ils furentcontraincis de se lever de table et aller à la cuysine , ils ne trouvèrent ame vivante et le feu tout mort , et les landiers froids comme ceux d'une confrairie. Arosy messieurs se résolurent et furent contrainctsde desloger, de prendre leurs espées et cappes, et aller chercher leur disner ailleurs où ils pourroient ; car il estoit plus de midy, el mouroient de faim.
J'avois oublié que, quand ledict Brusquet porta ce premier service , il entra suivy de tous ses postillons (il en avoit plus de trente d'ordinaire), sonnans leurs huchets, comme s'ils Fussent arrivés à la poste pour faire accoustrer leurs chevaux ; et , sonnans ainsy en mode de fanfare, entrèrent en magnificence. Lorsaussy qu'il convia M. le mareschal avec sa trouppe , il luy dict qu'il luy feroit faire bonne chère
et n'yroit point prendre ny emprumpter rien ailleurs comme tant d'autres, sinon de ce qu'il prendrait sur luy et chez luy; comme il leur dict vrai , et leur sceut très bien remonstrer quand il les vit devant le roy. Ce ne fut sans rire et se mocquer des festinés.
Mais M. le mareschal , qui en rioit le premier son saoul, la luy garda bonne ; car, quelque temps après , il luy fit desrober un fort beau petit mullet allant à l'abreuvoir ; car il alloit toujours attaché à la queue des autres chevaux de poste; ce qui estoit fort aysé à faire. Aussytost qu'il Teust eu,aussy tost le fit accoustrer et escorcher, et en fit foire des pastés , les uns d'assiette, les autres à la sauce chaude, les autres en venaison ; et sur ce convia ledict Brusquet à venir disner avec luy , l'assurant qu'il le traiterait bien , sans tromperie. Brusquet y va , qui avoit bonne faim , et qui mangeoit bien de son naturel ; se mit sur ce pasté d'assiette et de sauce chaude, à en manger son saoul , et puis sur celuy de venaison prétendue. Après qu'il fut bien saoul , M. le mareschal luy demanda : c Eh bien Brusquet, ne t'ay je pas «iaict bonne chère? Je ne t'ay pas trompé « comme (oy qui nous fis mourir de faim. » Brusquent luy respondit qu'il estoit très content de luy , et qu'il n'avoit jamais mieux mangé. «Or, a luy replicquaM. le mareschal, veux tu voir ce «que tu as mangé ?» Soudain il luy faict apporter la teste de son mullet sur la table , accommodée en forme d'hurede sanglier, et luy dict: «Tiens, voylà, Brusquet, luy dict-il , la viande «que tu as mangée; tu recognois bien ceste «beste? D Qui fut estonné? ce fut Brusquet , dont il en rendit sur le champ si fort sa gorge qu'il en cuyda crever , autant du mal de cœur qu'il en conceut, que du desplaisir d'avoir ainsy dévoré son pauvre petit mullet qu'il aymoit tant, et qui le menoit si doucement aux champs et à la ville et partout.
Une autre fois la reyne eut toutes les envies du monde de voir la femme de Brusquet, que M. de Strozie I uy avoit peincte fort laide, comme de vray elle l'estoit ; et luy dict qu'elle ne laymeroit jamais s'il ne la luy menoit; ce qu'il fit. Et la luy mena parée, attifffe et accommodée ny plus ny moins comme le jour de ses nopces« avecques ses cheveui ny plus ny moins respan dus soubs son chappenm sur tes espaulle^
LE MARESCHAL
coQTime une eupooitée. Surquoy il luy commanda de tenir (ouïe (elle mine : et luy mesmes la tenant par la main , la mena ainsy dans le Louvre devant tout le monde, qui en creva de rire; car Brusquet aussy faîsoit tout de mesmes mine douce et aflxiitée d'un nouveau maryé. Or, notiez qu'avant il avoit adverty la reyne quesa femme estoît si lourde qu'elle n'auroit nul plaisir de Tentretenir ; mais c*estoit tout un , la reyne la vouloitvoir,parlasollicitation de M. de Strozze, I et parler à elle et fentretenir de son mesnage et du traictement et de la vie de son mary. De Tautre costé , Brusquet avoit dict à sa femme que la reyne estoit sourde , et quand elle luy , parleroit, qu'elle luy parlast te plus hault qu'elle pourroit, la menaçant si elle faisoil autrement. Outre tout cela, il rinstruisoit de mesmes de ce qu'elle diroit et feroit quand elle seroit devant la reyne. Ne faut point doubter les instructions plaisantes qu'il luy donna , lesquelles de poinct en poinct elle ensuivit très bien ; car elle esloit faicte de main de maistre. Quand donc elle fut devant la reyne, après luy avoir fîaict la révérence bien basse , accompaignée d'un petit minois bouffbnnesque , selon la leçon du mary , et dict : a Madame la reyne, •Dieu vous garde, de mal! i» La reyne commance à l'arraisonner et luy demander le plus haut qu'elle peut , quelle cbere et comment elle se portoit. Son mary l'ayant laissée dès l'entrée de la porte , commence â parler et crier haut comme une folle: et si la royne parloit haut, la femme encor plus; si que la chambre en relentissoil si haut , que le bruict en resonnoit jusques à la basse cour du liOuvre.
M. de Strozze là-dessus arrivant se voulut mesler de luy parler; mais Brusquet Ta voit advertie qu'il estoit aussy sourd , et plus que la reyne, et qu'elle ne parlast jamais à luy que fort près à l'oreille et le plus haut qu'elle pourroît. A quoy elle ne fallit à tout de poinct en poinct. Dont M. de Strozze, se doublant des bayes accoutumées dudict Brusquet, ayant mis la teste à la feuestre, il vit en la basse cour un vallet de limier qui avoit sa (rompe pendue au col. Il Tappella et luy bailla une couple d'escus pour sonner de sa (rompelte à l'oreille de ladicte femme tant qu'il pourroit jusqu'à ce qu'il diroit liolà. L'ayant donc faict entrer dans la chambre, il dict à la reyne : c Madame , ceste
DE STROZZE. \J\
«femme est sourde, je m'en vays la guérir :» et luy prend la teste, et commande audict vallet de sonner toutes chasses de cerf aux deux oreilles de ladicte dame ; ce qu'il flt. Et M. de Strozze la luy tenant par force tousjours, il y sonna tant qu'il Testourdit si bien, et cerveau et oreilles qu'elle demeura plusd'un mois estro piée de cerveau et de l'ouye, sans jamais entendre mot jusqu'à ce que les médecins y portèrent remède, ce qui cousia bon. Et par ainsy , Brusquet qui avoit donné la peine aux autres de crier si haut après sa femme sourde prétendue , il l'eut tout à trac et de mesmes à parler à elle : dont son mesnage ne s'en porta pas mieux quand il luy commandoit quelque chose.
Une autre fois M. de Strozze esiant venu en poste à Paris la vigile de Pasques, ets'estant retiré à la dcsrobade en son logis an fau\bourg Sâinct Germain , par ce qu'il vouloit qu'on ne le vist ny qu'on le sceust en ville qu'après la feste : mais Brusquet l'ayant sceu par le moyen du postillon qui l'avoit mené, le jour de la bonne feste il va louer deux cordeliers pour ceste matinée, et leur ayant donné à chascun un bel escu , leur dict qu'il y avoit on grand gentilhomme au fauxbourg de Sainct Germain où il les meneroit, qui esloit un peu tenté du mauvais diable, si qu'il ne vouloit faire nullement ses pasques, non pas seulement voir Dieu , ny ses ministres qui l'administroient; et pour ce, qu'ils feroient un œuvre fort charitable de l'aller visiter, luy porter et donner de Teau beniste, et le consacrer, luy et son diable, de quelques bonnes et sainctes oraisons, suffrages et litanies. Les cordeliers s'accordent fort bien à tout cela, et marchent résolus avec Brusquet pour faire ce bon et sainct office. Et quoy que Brusquet leur eust remonstré que c'estoit un diable d'homme, et qu'ils avoient affaire encor, non avec un homme *, ils respondirent qu'ils en avoient bien veu d'autres, et qu'ils ne le craignoient point. Brusquet donc, les ayant conduicts jusques à la porte de la chambre, sans aucun empeschement des serviteurs, car il les cognoissoit comme pain, et aussy qu'il leur avoit faict acroire que M. de Strozze luy avoit commandé les luy mener pour chose d'importance pour laquelle il se vouloit ayder d'eux, et aussy qu'il se sentoit atlainct de quelque
« Le censeur a npfiriBié : ■ Mais aveoq'un diabl*. •
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péché dont il se vouloit purger avecques eux, et que personne n'entrast en la chambre sinon les deux cordeliers : par ainsy chascun se tint quoy, et Brusquet â la porte de la chambre. Quand ils furent donc entrés, vindrent au lict de M. de Strozze, qui lisoît en un livre. Eux, après luy avoir demandé comme il luy alloit du corps et de Tame, il les ad vise Furieusement; et s'advançaot sur le lict leur demanda ce qu'ils venoient faire là, et leur commanda aussy tost de vuider, car de son naturel il n'aymoit guieres ces gens là. Mais eux se mirent à luy jelter force eau beniste, qu'il n'aymoit pas plus encor, et commancerent après à faire leurs exorcismes et oraisons : à quoy M. d'Estrozze se voulant tourner pour prendre son espée du chevet de son lict , un cordellier s'en saisit par Tadvis de Brusquet qui leur avoit dict auparavant. Mais M. de Strozze s*es(ant levé et mis en place, se mit en devoir de recouvrer son espée. il se f^ict un bruict, s*esleve un tintamare en la chambre , si que ses serviteurs y accoururent; et Brusquet luy-mesmes le premier entre Tespée au poing avec sa main gauchere, faict du compaignon, crie : «Holà, holà! sec cours, secours! me voicy pour vous en donner. » Et là dessus prend ses deux cordelliers et les emmené gentiment ; et puis passe Teau ; et s'en va faire le conte au roy, qui ne sçavoit point la venue dudict M. de Strozze, qui la tenoit cachée. El ainsy fut elle publiée, ce qui ne fut sans rire. Et aussy tost fut envoyé visiter du roy, comment il se trou voit des cordelliers, et s'ils luy avoient donné meilleure créance que devant ^ M. de Strozze, au bout de deux jours, s'en va plaindre à l'inquisiteur de la foy (qui estoit lors M. nostre maisire d'Oris 3, ou Benedicti , ou Divolet) de l'oprobre qui avoit esté faicte à Dieu , et de l'injure à luy, et mesmes pour s'ayder ainsy des ministres de Dieu et de l'église à s'en servir de risée, et du grand scandaL qui eu esloit cuydé arriver, car il avoit «.liy :^é tuer ces gens de bien : et pour le ce prioit d'y avoir esgard, car c'estoit traict d'un hérétique (et Dieu sçait s'il se soucioit ny des cordeliers, ny de leur église, ny des inquisiteurs), et qu'ils luy en fissent raison, et qu'il s'en ren-
^ Le maréchal de Stroui passait pour athée. « Mal ihieu Orry , jacobin. Voyez Bèze , page 20 et 57 de 9D ffUi. IT et Do Caiige, au mol Inquisitoires Fidei.
doit partie, ainsy qu'il s'en estoit plainct au roy, qui vouloit qu'on en enquist , et que ledict Brusquet fust appréhendé au corps; ce que messieurs les inquisiteurs, y allans à la bonne foy et sur le bon dire dudict M. de Strozze , firent; et envoyèrent le prendre par sept ou huict sergens, et fut mené en prison où il demeura quelqqes jours. On vouloit adviser à faire son procès; mais M. de Strozze ayant le tout descouvert au roy, luy mesme l'alla oster de prison avecques un capitaine des gardes ; dont il en fut bien aise : car disoit il qu'il n'eust jamais si belle peur , craignant ces messieurs les inquisiteurs plus que tous autres gens. Car, pour en parler au vray, telles gens sont dangereux, et ne faict pas bon se frotter à eux , soit en bourdes ou à bon escient.
Une autre fois, Brusquet estant allé avecques M. le cardinal de Lorraine à Rome, lorsqu'il y fut pour la rupture de la trefve , M. de Strozze attira un courrier pour venir en poste porter les nouvelles de la mort de Brusquet , avec son testament qu'il avoit supposé et faict faux en disposant de ses biens : et prioit le roy de vouloir donner et continuer sa poste à sa femme, en ce qu'elle espousast ce courrier qui estoit à luy d'ordinaire et à son service , et non autrement. Ce que le roy accorda facilement en la faveur de mondict seigneur de Strozze. La femme ayant sceu la mort par le mesmes courrier, et veu son testament, et sceu la volonté du roy sur la continuation de la poste et condition de mariage, après avoir célébré les obsèques de son mary et f^ict ses deuils, solicitée de mariage par ledict courrier, se marie ; et coucheavecques elle pour le moins un bon mois, et en tire d'elle de bons escus par bon contract de maryage : mais, sur ces enlrefaictes, Brusquet, qu'on tenoit pour mort par tout, fot bien esbahy ; car il s'estoit fort bien porté en ses voyages, et bien cocu : et sçachant que c'a voit esté une estrette de M. de Strozze, songea à luy rendre.
Parquoy un jour faict une lettre, et dresse un pacquet par la voye de l'ordinaire de Lyon, et mande à M. le cardinal Garaffe (qui l'aymoit fort, et Tavoit veu à Rome et en France) comme M. de Strozze, mal content du roy, s'estoit desparty d'avecques luy si despité, qu'il avoit pris deux de ses galleres dans le port de Marseille , et s'en estoit allé pour le seur trouver