‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 105 sur 267 · VIES DES GRAN · texte numérisé non relu

VIES DES GRAN

Ce M. de Slrozze > eut trois Frères, fort bonnestes gens : M. le grand prieur de Gapue, duquel je parle en son lieu; M. le cardinal , et Robert Strozze, père de ccste belle, honneste et sage dame , la comtesse de Fiesque Alfonzine Strozze , qui Fut dame d'honneur de la reyne mère après la princesse de la Roche sur Yon. Il eut une sœur relligieuse et abbesse d*une abbaye en Italie, très honneste dame, très sçavanle en lettres divines et humaines, et surtout en poésie latine. Elle fit en vers latins plusieurs beaux hymnes et cantiques spirituels, qui se sont chantés autrefois aux églises d'Italie par grande admiration et dévotion : encor ay-je ouy dire qu'ils se chantent en aucunes églises. Elle eut aussy une autre sœur, la segnora Magdalena Slrozze, très habile, spirituelle femme, hors du commun, et belle, quej*ay veue de mon jeune temps à Rome. Elle avoit espousé le segnor Flaminio, comte d'Anguillare, qui commandoit â des galteres avecques le grand prieur de Capue, son beau-frere : il fut fils de ce brave comte d'Anguillare , qui fut tué au service du roy François premier.

Si faut-il que je die encor cecy de ce grand M. de Strozze , que le roy Henry second fit une grande faute, comme je tiens d*un grand personnage de ce règne là, lors qu'il luy donna ceste guerre de Sienne à manier ; d'autant que le duc de Florance, se voyant assailly de hiy, son ennemy mortel et son banny, et qui ne I0 menaçoit rien de moins que de le déposséder de son estât et de sa duché, mesmes qu'il Tavoit desjà promis à la reyne, sa bonne parente, de l'y mettre dedans, ou il mourroit en la peine; car ce brave homme n'avoit point faute de discours, de desseings et belles entreprises; ce qui fut cause que la reyne pressa fort le roy de luy donner ccste charge ; ce très habile dac se mit à adviser mieux à son affaire que devant^ d'autant qu'en la première guerre et révolte de Sienne, cela ne le touchoit tant comme à l'empereur, estant ville impériale. Il en prit donc l'affirmative. Et, à communs frais et despenSi mettent leurs forces et moyens en campaigne, dont la fin s'en ensuivit telle que l'on a veue, et quej'ay dict ailleurs. Il eust mieux valu certainement que le roy eust continué ses deux généraux , messieurs le cardinal de Ferrare et de

* Le maréchal

DS CAPITAINES

• Termes , ou qu'il y eust mis de nouveau quelques autres François point passionnés, et qui ne se fussent point amusés ailleurs qu'à faire la guerre es pays et terres de l'empereur, et non aux autres.

En ceste guerre, mondict sieur Strozze fit plusieurs belles choses ; et si la fortune ne luy eust manqué, non plus que le courage, infailliblement il fust parvenu à ses desseings, ou bien à la moitié , pour beaucoup de raisons que j'en alleguerois. Il avoit mis fort son espérance en quelque battaille gaignée ; et possible en eustil eu la victoire , s'il fust esté secouru de quelques nouvelles forces du costé de la France, ou de M. le mareschal de Brissac , dont il Tcn requeroit , ou par sa valeureuse présence, ou par quelqu'un de ses vaillans capitaines. D'un costé cela ne se pouvoit , n'estant pas son debvoir d'abandoncr sa charge ; de l^autre, se pouvoit ; mesmes qu'il luy offroit luy rendre la pareille par mesmes secours qu'il luy demanderoit une autre fbis; voire jusques là que ne pouvant mieux il l'iroit servir quelques mois en simple soldat, l'arquebuse ou la picque sur l'espaulle. Il eut beau dire et beau faire, il ne peut rien obtenir de luy, car il avoit assez affaire pour luy et pour son gouvernement, sans dissiper ses forces; dont M. de Strozze s'en mescontenta fort, et ne l'en ayma jamais guieres, ny la reyne non plus, pour prendre si belle occasion ; car elle ne fut jamais qu'elle ne fust très ambitieuse et courageuse. Enfin mondict sieur Strozze fut contrainct de donner la battaille et la perdre.

J'ay ouy dire à aucuns vieux capitaines de ces temps, que ce fust pour n'avoir pas bien choisy et ordonné sa place de battaille, et mise parmy des fossés, où l'harquebuserie certes pouvoit mieux jouer son jeu que ses picquiers et sa cavallerie. Je m'en rapporte aux grands mareschanxde camp , qui est le meilleur : combattre ainsy, et comme fit dom Pedro de Navarre à la batuille de Ravenne, ou en plaine rase, comme j'en parle ailleurs. Tant y a que plusieurs bons capitaines et autres se sont fort eslonnés de ce grand capitaine, sage et ad visé (que l'ontenoit de ces temps le plus digne mareschal de camp qui fut point , ainsy que j'en parle ailleurs), d'avoir là manqué sur ce poînct tant important. D'y avoir bien combattii

LE MAIÎfeSCHAL DE STROZZE.

ne s'en Faut enquérir, car il fit ce que vaillant , hardy capitaine et soldat pou voit faire; et y fut fort blessé , n'en pouvant plus.

J'ay veu dire à aucuns que, possible, quand ce vint Theure du combat ; il se troubla ; et luy vint lelle appréhension que , si par cas il venoit à estre pris et tomber entre les mains du duc de Florence, son ennemy mortel , qu'il n'en eschapperoit jamais , et le feroit mourir de mort cruelle; et pour ce, perdit-il le jugement. Il en arriva de mesmes au marquis del Gouast à la battaille de Gerizolles, venant de frais du massacre des ambassadeurs du roy, qui n'en eust pas eu de miséricorde s'il fust tombé entre ses mains , non plus qu'il avoit eu de ses ambassadeurs. J'en ay parlé ailleurs.

Telles appréhensions certainement ostent souvent les seas , les j ugemens et les resolutions aux grands capitaines qui sont entachés de pa^ reils crimes ; se perdent, et ne sça vent que faire, fors M. l'admirai de Ghastillon , lequel , bien qu'il sceust et cogneust bien que, s'il venoit à estre pris en ses combats et battailles qu'il donnât, infailliblement il eust esté tué de sang froid sur le champ de battaille ou auprès , ou , qui est le plus certain , eust esté exécuté par le glaive de la justice , comme il parut despuis après sa mort , et son corps porté ignominieusement au gibet ; en quoy il est digne de louange immortelle pour n'avoir esté jamais attainct de ces craintes et frayeurs; ainsy que fit jadis ce grand Hannibal , lequel , comme raconte Tiie Uve, après avoir raisonné bravement avecques Scipion advant sa dernière battaille , et perdu tout espoir de paix, et retourné vers ses gens, jamais on ne le vit plus si assuré, jamais mieux choisir son champ de battaille , jamais mieux ordonner ses gens, mieux les exhorter à bien faire, inîeax les mener au combat, jamais mieux les

secourir au grand besoing , et remplacer les rangs lorsqu'ils s'esclaircissoient , jamais mieux les rallier, et, qui plus est, jamais mieux combattre de sa personne, et faire acte de soldat et de capitaine; bref, jamais moins s'estonner; et puis après tout faict et désespéré de la victoire, jamais mieux se sauver et sortir de sa perte, sans aucune peuret appréhension qu'il tumbast vif entre les mains de ses ennemys,qui l'eussent faict mourir très cruellement , de mesmes, ou possible pis, que ceux de sa nation avoient faict auparadvantau pauvre Regulus. Ce sont des jugemens ceux là bons, bien sains et assurés, comme fut ,tout pareil celuy de M. Tadmiral , dont je parle en sa vie.

Il faut aussy considérer une chose : qu'en ces grands hasards et desordres il faict très bon se recommander à Dieu auparadvant, qui sçait donner les sens et assurer les esprits en ces extrêmes nécessités quand on Tinvocque ^ ; et non point faire comme beaucoup de bons capitaines, que l'on a veu se présumant tant d'eux mesmes, que sans i'ayde divine il leur serobloit pouvoir battaillcr et vaincre tout le monde. Mondict seigneur le mareschal Strozze estoit bien de ce nombre ; aussy. par permission divine, le bonheur n'accompaigna goieres les» belles et très illustres qualités qu'il eut d'un très grand capitaine.

Or c'est assez parlé de luy, puisque j'en parle encor ailleurs. C'est aussy assez parlé des bons caphaines et grands personnages estrangers^.

^ Le manuscrit ajoute : ■ Gomme faitoit mondict sieur Tadmirai , qui, outre qu'il fût un grand capitaine , il es* toit fort detost et nullement contempteur de Dieu, comme beaucoup d'antres capitaines que Ton a veu. >

* Le manuscrit ajoute : « Il Faut maintenant venir à nos braves François qui valent bien les autres, selon qu'on le verra par les preuves. Et pour mieux commencer, je vkDt à nottre brave et fientil roy Cbarles VUl. »

Page 1