LE ROY LOUYS XL
Entre plusieurs bons toursdes dissimulations, faintes, finesses et galanteries que fit ce bon roy en son temps, ce fut celuy, lorsque par gentille industrie il fit mourir son frère le duc de Guyenne , quand il y pensoit le moins , et luy foisoit le plus beau semblant de Taymer luy vivant et le regretter après sa mort ; si bien que personne ne s'en appercent qu'il eust fàict faire le coup , sinon par le moyen de son fol , qui
* Le Journal de Henri III, tous le 27 de mars 1683, appliqiie tout cela au duc d'Epernon , et fait parler Poocei bîeo ploi fortement encore.
avoit esté audict son frère, et il Tavoit retiré avec luy après sa mort^ car il estoit plaisant. Estant donc un jour en ses bonnes prières et oraisons à Glery , devant Nostre-Dame , qu'il appelloit sa bonne patronne, au grand autel, et n'ayant personne près de luy , sinon ce fol qui en estoit un peu esloigné , et duquel il ne se doubtoit qu'il fust si foK fat, sot qu'il ne pust rien rapporter , il l'entendit comme il disoit : «Ah ! ma bonne dame , ma petite maistresse , «ma grande amye,en qui j'ayeu tousjours mon «réconfort, je te prie de supplier Dieu pour « moy, et estre mon ad vocate envers luy , qu^il «me pardonne la mort de mon frère , que j*ay «faict empoisonner par ce meschant abbé de « Sainct-Jean. (Notez! encor qu'ileust bien servy «en cela , il Tappelloit meschant; ainsy faut-il «appeller tousjours telles gens de ce nom.) Je «m'en confesse à toy , comme à ma bonne pa- «tronne et maistresse. Mais aussy qu'eusse-je «sceu faire? il ne me faisoit que troubler mon «royaume. Fay-moydoncques pardonner, ma « bonncDame, et je sçay ce que je te donneray. b Je pense qu'il voufoit entendre quelques beaux presens, ainsy qu*îl estoit coustumier d'en faire tous les ans force grands et beaux à l'église.
Le fol n'estoit point si reculé, ny despourveu de sens , ny de mauvaises oreilles, qu'il n'entendist et retinst fort bien le tout; en sorte qu'il le redict à luy, en présence de tout le monde à son disner, et à autres, luy reprochant ladicte affaire , et luy répétant souvent qu'il avoit faict mourir son frère. Qui fut estonné P ce fut le roy. ( Il ne faict pas bon se fier à ces fols , qui quelquefois font des traits de sages , et disent tout ce qu'ils sçavent , ou bien le devinent par quelque instinct divin.) Mais il ne le garda gueres; car il passa le pas comme les autres , de peur qu'en réitérant il fust scandalisé d'advantage.
Il y a plus de cinquante ans que moy, estant fort petit, m'en allant au collège à Paris, j'ouys faire ce conte à un vieux chanoine de là, qui avoit près de quatre-vingts ans; et despuis, ce conte est allé de l'un à l'autre , par succession de chanoine en chanoine, comme despuis me l'ont confirmé de ceste mort. Qu'on lise les^nnales de Bouchei, on y verra la meschanceté , la misérable fin et le desespoir de ce meschant abbé.