‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 117 sur 267 · LOUYS XII, ROY DE FRANCE · texte numérisé non relu

LOUYS XII, ROY DE FRANCE

main armée. A quoy les Vénitiens obeyrent aussytost et la luy renroyerenl.

Quel brave ccwir de roy, de s'aller formaliser de ceste espée, et non pour le prix de la pièce, qui ne pouvoit valoir beaucoup, mais pour oster cet avantage aux Vénitiens de s'en prévaloir en leur (resor, et la monstrer pour Tadveoir à un chascun en signe de iriumphe et de grand conqueste ! Voyez comme, le temps passé , l'on se formalisoit de telles choses ! Si ceux qui desroberent, il y a quelque temps, à la Saincle Chapelle & Paris , le bois de la vraie croix et 16 chapeau d'espines, et le portèrent vendre où donner aux Vénitiens, comme on dict qu*il estvray ^ (trésor certes très inestimable; apporté et donné à ce bon roy sainct Looys), firent bien ou mal, je m'en rapporte; mais pourtant viendra, possible, un roy qui la voudra répétera Tamiable, ou du tout à la force, estant un trésor et joyau plus debattable que l'espée de nostre petit et brave roy Charles. J'estois lors à la cour quand cela arriva; je n'en diray plus autre chose.

Que fit-il de plus, ce grand roy Louys XII ? Il envoyé une armée à Naples, soubs la conduicte de M. d'Aubigny * , qui en peu de temps la reconquit; mais sa bonté, et la fiance qu'il eut en la fby (un peu trop légère) du roy Ferdinand, la luy fit perdre, comme cela se treure assez dans les histoires. Nonobstant, ayant bandé contre luy le pape Jules II , par trop ingrat des biens faicts qu'il avoit reçeus de luy, les Espaignols et Italiens aussy contre luy, il ne s'en estonna autrement ; et, ne pouvant aller en son armée, comme autres fois, à cause du déclin et faiblesse de ses jours , leur faire la guerre à outrance, la leur fit par ses lieutenans, et mesmes par son nepveu Gaston de Poix, qui gaigna sur eux ceste sanglante iMttaiUe de Ravenne. Mais quel gaing fut-ce ? un qui cousta aussy cher qu'eust faict une autre perte. Et voylà où la fortune recommence son premier jeu et luy fiiict ressentir ses vieux coups, comme il fit encor contre Maximilien et le roy d'Angleterre, à la journée des Espérons,

* Le foumal de Henri lit raconte ce vol de la croix 4e la Sainte-Chapelle tous le 10 mai 1575, nais aam parler du chapeau ou de la couroDne d'épines ; et met ce vol tur le compte de Catherine de Médicit.

Beraultikuart.

à Thcrouanne , et de plus à Novarre, où son armée eut ceste grande venue , soubs la oon duicte de M. de la Trimouille; encor vers le royaume de Navarre, où toute ceste grande armée s'en alla en fumée, et n'y put remettre, quelque effort qu'il y fist, le pauvre et brave roy Jehan, qui Ta voit perdu pour avoir esté par trop fidelle à luy et sa couronne.

Que c'est que d'une personne, quand elle a esté une fois esbranlée de la fortune! quelque bon visage qu'elle luy fasse pour quelque temps, si retourne- t-elle de plus souvent à Tesbranler du tout: ny plus ny moins que Ton voit un bel arbre que le vent esbranle et Ta i demy penché; vient quelque bon (économe ou hortolan<, qui le vient appuyer, et dure pour quelque temps, et produictdu fruict; mais, à la longue, et quoy qu'il tarde, il tumbe tout à plat par terre. Voyez de mesmes nostre roy dont je parle: il fut au commencement fort assailly de la fortune , comme j'ay dict, puis en fut bien recueilly par après; pour son comble, il en fut pis traicté que jamais , et ce sur son vieil aage , qu'il se vit frastré en un rien de ce qu'il avoit conquis et gardé si longuement, sans aucune espérance de revanche , car la vieillesse t'accabloit, et puis ses déroutes et desfaictes, les. unes après les autres. Toutesfois ses ennemys n'enjambèrent rien sur luy, ny sur un seul pouice de terre dé son royaume; car il mourut très pacifique et très absolu roy, et en tiltre le plus beau et leplus honnorable que jamais porta roy de France, qui estoit celuy de Père du peuple et Bien aymé du peuple; ce qui donna à croire à plusieurs qu'il estoit bénit et bien aynié de Dieu : si bien qu'il a laissé après luy par tout le peuple de France , que quand il est si surchargé et accablé de grandes tailles, taillons, subsides et impots, il crie tousjours: a Qn^on nlods règle et remette seulement sous le « règne de ce bon roy Louys XII ! a

S*il fost esté aussy jeune quand il vint à la couronne, que son prédécesseur, il eust faict de grandes choses; car il estoit très brave et très vaillant. A ceste battaille qu'il donna aux Vénitiens, on hiy vint rapporter qu'ils a voient desjà pris le logis qu'il vooloit pour luy : «Et oquoy, dict-il, sont ils desjà logés pour le aseur? — Ouy, sire, luy fut il respondu. —

* Jardinier.

«Or bien, rcspliqua-t-il , il faut aller loger sur « leur ventre , 9 comme il fit; car il les en deslogea , leur donna la batlaille et les desfit. Et ainsy que Tartillerie donnoit, on luy dict qu'il s'ostast de devant : «Rien, rien, ce dict-il. Je «n'en ay point de peur; et quiconque aura «peur, qu'il se mette derrière moy , il n'aura «point de mal.»

Il estoit très beau et très agréable, ainsy que tous ses portraicts Tout représenté, comme celuy qui est au grand portail de Bloys, et comme d'autres que Ton voit aux cabinets de nos roys, reyncs et princesses, dont j'en ay veu un en celuy de la reyne de Navarre d'aujourd'huy, qui lereprésentc vestu tout de blanc, de très belle et haute taille, de fort bonne grâce, et sur tout un visage doux et bon, et qui monstroit toute candeur. Il eut la dévotion de faire la guerre contre le Turc , comme son prédécesseur, mais non en telle ambition. Il envoya le seigneur deRavestein conquérir Metbelin ; et a voit charge de pousser plus oultre ; mais cela ne fut rien.

Il eut cet heur qu'il fut très bien servy par ses lieutenans : c'estoit aussy ce qu'on disoit de luy : qu'à mode d'Octave Gssar , il estoit heureux en service de ses lieutenans , au contraire de Marc Anthoine , duquel la présence servoit plus que des autres, fors en la battaîlle ^liaque.

Mais ce roy , et en absence et en présence , triumpboit partout, fors que sur le déclin, comme j'ay dict. Il portoit aussy pour devise un porc espic avec ces mots : Cominus et eminus; comme voulant dire que iie près et de loing il nuisoit comme le porc espic , qui darde ses piceons à ceux qui luy veulent nuire. H portoit aussy sur ce porc espic ces mots escrits :

Spicuia iuni hunUU pax hœe, sed àeiia superbo.

Si est ce qu'il se dict et se trouve par escrit : qu'après qu'il eut perdu le royaume de Naples, qu'il avoit si heureusement conquis et assez bien gardé pour le commencement, il fot si despit et fasché , qu'il jura et protesta que jamais plus il ne feroit la guerre par ses lieutenans , mais par luy-mesmes en propre personne.

Il eut soubs luy de très braves et de très vaillans capitaines, que je diray cy après.

Aussy ay-je ouy dire aux anciens capitaines que ce fot dessoubs luy que les compaignies des ordonnances commencèrent à se faire très belles , très bonnes et très bien aguerries, s'es* tant ainsy façonnées et aguerries par les continuelles guerres qu'ils firent soubs luy ; ainsy que l'exercice y faict, comme ce sage législateur le sceut très bien deffendre à ses Lacedemoniens, de ne faire longuement guerre à leurs voisins ny à d'autres, de peur de les aguerrir à leurs despens.

Aussy nos François s'aguerrirent aux despens des Italiens et Espaignols, dont ils en ont beaucoup tué; et rien ne se presentoit devant eux qu'ils ne battissent : si bien qu'on ne parloit que de la gendarmerie de France parmy le monde, et tout le monde aussy la redoubtoit : aussy la payoit-il bien, et jamais ne perdoîent on seul petit quartier de monstre.

H ne laissa que deux filles, madame Claude et Renée; l'une reyne de France, qui produisit du roy François la belle lignée que nous avons veue despuis; et l'autre madame de Ferrare, qui en a produia une très belle aussy , M. le duc de Ferrare, le cardinal d'Est, et mesdames de Nemours, d'Urbin, et Leonor, qui mourut fille, qu'on peut dire ces trois avoir esté de leur temps la beauté du monde.

Il fut enterré à Sainct Denys, là où l'on voit son tumbeau , qui est très beau , et sa figure et de la reyne Anne sa fomme. Il n'eut aucuns enfans de sa dernière femme Marie d'Angleterre : il ne tint pas à elle, comme j'ay dict ailleurs. Aussy elle ne demeura guieres avecques luy ; car , s'efforçant par trop après ceste grand beauté , plus que son vieil aage ne le portoit, il mourut. Aussy disoit-on pour lors quand il l'espoosa , qu'il avoit pris et chevauchoit une jeune guilledine qui bien tost le mènerait en paradis tout droict et plustost qu'il ne voudrait son grand chemin : ce qui fot vray , bien qu'il ne mourut qu'en l'aage de 66 ans , vray aage encor de sa bonne force ; mais il avoit fort paty en son temps. Il ne l'espousa pourtant par aucunes amourettes, comme j'ay ouy dire, ne pouvant oublier la reyne Anne, sa très chère femme, qu'il avoit tousjours tant aymée, et fille et femme. Estant fille, M. d*Albret qui la

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