CHARLES LE QUINT
conter à aucuns vieux capitaines et soldats es* paignols , qui enrageoicnt tous de passer plus outre , selon la devise de Jeur brave gênerai , lequel prit tel goust à ceste curée première, que despuis il fit et continua choses ties mémorables.
Et si l'on veut croire l'opinion d'aucuns grands guerriers, et qu'on leur demande, comme j'ay veu, desquels des deux mérite plus de louanges en ses actes, ou luy ou Jules Gaesar, certes Gssar a esté fort estimé dece qu'il a faict en la Gaule Tespace de huict ans, si l'on veut bien considérer la vaillance de ces Gaulois, qui pourtant ont faict leurs guerres plus par le grand nombre de gens et de leurs partialités que par leur grande valeur.
Mais l'empereur eut affaire contre ce grand roy François , et Henry II, leurs grands capitaines, leurs braves et vaillans subjects et soldats très bien aguerris, contre lesquels il a plus acquis (comme je tiens d'aucuns) de gloire et de réputation, que ce qu'il a jamais entrepris et faict contre lés Turcs, les Italiens, les Mores, les Indiens et les Aliemans en sa guerre des protestans, tant vantée des Espaignols et autres nations. Non pourtant qu'il y demenast si souvant ny si longuement les mains comme contre les François, qui luy donnèrent bien plus d'affaires que les autres ! Et nous en a bien donné aussi, sans pourtant nous faire ployer soubs le joug de celui des Aliemans, que dict Louys d'Avila , qui en a escrit la guerre comme y estant ; et , voulant exalter son maistre par trop, dict : que c'a esté un grand cas de luy , que Gharlemaigne demeura trente ans à subjuguer les Saxons, et l'empereur Charles n'y demeura que trois mois; print prisonnier leur principal chef, le duc de Saxe, avec d'autres de ses grands seigneurs et capitaines ; les autres furent en foitte, et à qui sauve qui peut, comme le langrave, lequel , se retirant de ville en ville, ainsi qu'on leur demandoit ce qulls avoient affaire, il ne leur respondoit que, comme dict TEspaignol , cadarapasa guarda su coda, c'est-à-dire chaque renard garde sa queue. Voyià un bon reconfort et bon payement pour avoir tenu son party. Enfin , il fallut qu'il vinst boucquer, et se rendre prisonnier à sa miséricorde, demander pardon , et le prier de ne le tenir point en prison perpétuelle.
VIES DES GKANDS CAPITAINES
En qnoy il faillit bien pour un bomme d'esprit, car il se prit par sa bouche, e cosl si piglta la volpe ^ dicl ritalien. Car, selon qu'il demanda, TEmpereur luy promit fort bien ; si que le lendemain, pensant sortir et se retirer en sa maison et ses pays , fut mis entre les mains de Guevara, maistre de camp du terze de Lombardie, luy ayant commandé le duc d'Albe, de par Tempereur, son maistre, et luy dire que, pour la prison perpétuelle, il luy tiendroit fort bien la foy et parole, mais non pour celle qui est prefise à quelque temps, qui pourroit monter et durer jusques à quatorze ans. Quels mots rusés et ambigus pour tromper son prisonnier en tout honneur! Qui fut estonnéP Ce fut ce prince.
Ledict Louis d*Avila et SIeidan en parlent assez sans que j'en die d*advantage , lesquels pourtant ne s'accordent pas bien. Si ne sçaurotl nier ledict SIeidan qu'après ceste grande victoire de bataille qu'eut Tempereur , les villes, tant grandes que petites, n'apportassent les clefs à ses pieds, estant en son lict et siège impérial. J'en ay veu les tableaux portraicts de tels trophées peincts en taille-douce , qu'il bisoit très beau voir.
Il gaigna ceste victoire heureuse le 24 d'apvril l'an 1548, après la feste de ce brave chevalier, monsieur sainct Georges, que les Turcs révèrent fort, et non d'autres saincts, comme j'en parle ailleurs.
Venant aux vespres du jour de Sainct Marc , pensez que ce brave sainct voulust combattre pour luy en sa juste querelle, de sorte qu'il fallut que le duc de Saxe, qui auparavant ne l'appelloit que Charles deGand (partropexcessive dérision), estant mené devant luy, et s'estant mis à genoux , luy demandast grâce , et qu'il le traictast en prisonnier de guerre, l'appellant : Sire Empereur. Il luy sceut bien reprocher qu'il ne l'appelloit plus Charles deGand, et le traicteroit comme il le méritoit, disent ainsi les Espaignols.
J'ay ouy dire à gens qui estoient à la cour de nostre roy Henry II , qu'avec les nouvelles que l'on y apporta de ceste grandedesfaicte, on y apporta aussi par grande merveille une des bottes dudict duc, qui estoit si gros, gras et replect, qu'aucuns courtisans brocqardeurs, la voyant
* Ainsi se prend le renard.
si grosse à tonte extrémité, rencontrèrent là dessus qu'elle estoit propre et assez bastariie pour servir d'un fourreau de bois de lict de camp.
Il se dict de ce brave empereur que, le jour mesmes de la battaille, il estoit si mal mené de ses gouttes, qu'il portoit une de ses jambes appuyée dans un linceul ou nappe attachée à l'arçon de son cheval , qui estoit un genest ^ d^Espaigne très beau. Non , il n'en devoit cstre ainsi traicté, ny si tost , n'estant par trop encor advancé sur l'aage : surquoy nos farceurs et brocqardeurs françois , pour avoir revanche des mocqueurs et ocquineurs (comme j'ay dicl), mesmes ceux d'Arras, qui donnoient souvent sur la fripperie de nos roys François premier et Henry II , firent ceste rime pour joyeuse ren« contre, et badine pourtant :
L'empereur Charles te Qaint , Ne portant hotte ne manequint ,
Avec set finesses tontes Fut ion toumeAtg 4« Ms fooiMs.
Voilà donc comme cet empereur se met fort tard en la dance de Mars ; mais il persévéra si bien par l'espace de vingt ans , qu'il devint et fut estimé des meilleurs danseurs de la feste ou de Bellone, tant qu'elle tint grand bal pour luy : et, s'il ne fust esté par trop tourmenté de sesdictes gouttes, il en eust faict mieux dire.
Et mesmes à la bataille et rencontre de Ranty , où il se fit porter en littiere, n'estant point encor assez saoul de l'ambition qui l'affamoit; et là, pourtant, il fallut changer et prendre un cheval turc pour se sauver; et là aussi fût son période, et dès lors prit occasion de faire la trefve , et de se deveslir ( parce qu'il n'en pouvoit plus : c'estoit bien patience par force, car autrement ne Teust pas faict , tant il estoit courageux et magnanime) de son empire , de ses estais et royaumes , pour se retirer en Espaigne près de Vaile-Dolit , en un monastère où j'ay esté, retiré du monde, faire une vie très solitaire. Encor, tout religieux , demy-sainct qu'il estoit , il ne se peut en garder (ce disoiton lors, et que la commune voix en couroit par tout) que, quand le roy son fils eust gaigné h bataille de Sainct-Quentin, de demander aussi tost que le courrier luy apporta des nouvelles , s'il avoit bien poursuivi la victoire, et jusque-
* GinelCj petit cbeval de monUeDc.
CHARLES
am portes de Paris. Et quand îl sceut que non, il dit qu'en son aage, et en ceste fortune de %'ictoire , il ne se fust arreslé en si beau chemin, et eust bien mieux couru; et, de despit qu'il en eut, il ne voulut voir la dcpesche que le courrier luy apporta.
II fauU certes confesser , comme j'ouys dire une fois à un vieux capitaine espaignol, que si ce grand empereur eust esté immortel , seulement de cent ans bien sains et disposés , il fust esté par guerre le vray fléau du monde, tant il estoit frappé d'ambition, si jamais empereur le fut. Et il avoit pris la devise des deux coulknines avec ces mots , plus outre, voulant en cela braver et surpasser Hercules, qui les avoit plantées au destroict de Gibertal , sur les deux montagnes qui s'y voyent encor.
Sur ce, je vays faire ce conte, que je tiens du feo capitaine Bourdeille, mon second frère , et M. d' Argy , qui avoit espousé la belle Sourdis , rune des filles de la feue reyne : je croy qu'il vit encores, et n'y a pas long-temps qu'il m'en remémora le conte; qu'à l'advenement du roy Henry second , que son règne estoit encore en paix, se trouvèrent en Piedmont et à la cour quelques jeunes gentilshommes françoîs, ainsy qu'a esté tousjours leur coustume d'aller chercher la guerre ailleurs, et contre estrangers, quand ne la treuvent près d'eux, se faschans d'estre par trop accroppis en oysivetés; desquels estoicnt le seigneur de Pienne ( celuy qui mourut à Therouane ), de Beaudiné, qui y mourut aussi , Estauges, qui mourut au voyage d'Allemaîgne , le jeune r);:mpierre et ledict capitaine Bourdeille, qui moururent tous deux aux assaults de Hedin, et Argy, qui vit encore et les survesquit tous : tous ces messieurs prirent doncques résolution d'aller en guerre de Hongrie; et partans, les uns de Piedmont , où estoit mon frère, et les antres de la court, arrivèrent â Vienne en Austriche, où pour lors estoit l'Empereur; et pour ce luy allèrent faire la révérence , car il avoit desjâ sceu leur venue.
S'estans donc présentés devant Sa Gssarée Majesté, il les recueillit tous d'un très bon visage et très belles gracieuses parollcs; et ayant tiré d'eux l'occasion de leur voyage pour ceste ,^erre et pour l'y servir, ne pouvant demeurer CD paix pour leur jeune aage où ils ealoient , il
tes en loua bien fort, et les en remercia de mesmes et de fort bonne façon; puis leur dicl qu'il estoit bien marry qu'ils avoient faiily à leur voyage , et n'a voient eu dequoy monsircr leur brave courage ; car la trefve venoil d'csirc faicte avec le Turc, a Mais, ce dict-il , retournez « vous-en , Messieurs. Je vous assure que vous cne serez pas plustost en Piedmont que vous y «trouverez la guerre ouverte pour Parme, où «vous trouverez de la besoigne taillée pour c vous exercer. Priez Dieu seulement pour ma «santé et ma vie; car, tant que je l'auray, je ne c vous laisseray point oysift en France ; et n'aime «la paix non plus que vous autres. Je suis esté cnay, faict et accoustumé pour les armes; il cfaultquejeles continue jusques à ce que je «n'en pourray plus. D'autre part , je cognois «vostre roy, issu du noble sang de France «(comme j'en suis aussi sorty ) : estant jeune «comme il est, et ambitieux aussy bien que cmoy, il n'a garde de s'acaignarder en oysi- «veté, nyaux plaisirs de sa court. Jamais deux «grands voisins puissans et convoiteux ne «sçauroient guieres demeurer en paix. Par- «quoy désormais n'ayez peur d'avoir faute «d'exercice pour les armes, tant que luy et «moy vivrons et brusierons d'envies. Vous en «retournerez donc, Messieurs, quand il vous «plaira, après avoir veu ma cour, vous estre «pourmenés par la ville, et veu lepaysoù vou- «drez aller, en remerciant vos bonnes volon- « tés , que je prise autant que les effects ; vous « promettant, enfoy de gentilhomme, que si, du- « rant les guerres , vous tombez entre mes mains «ou des miens, prisonnier, en me le faisant sça- «voir, je vous recognoistray ceste affection et «ce plaisir au double. > Et pour ce, voulut sçavoir leur noms et les feire mettre par escrit , pour s'en ressouvenir, ayant pourtant ouy parler de leurs maisons , qu'il tenoit pour fort illustres et généreuses ; et appella M. de Pienne son vassal^ comme de vray ceste maison a de grands biens en Flandres.
Ces messieurs donc, ayant pris congé de ceste grande Majesté avec force grandes caresses et honnestes offres , s'en retournèrent en Piedmont , où ils ne faillirent de trouver la guerre ouverte pour Parme, comme il leur avoit dict. Et nottez qu'il leur parla tousjours en très bon françois. Tels propos de ce grand
VIES DES GRANDS CAPITAINES
prince monstroient bien qu'il aymoit la gaerre, Tambilion et une grand gloire.
Or, laissons là ces guerres, car elles sont assez publiées par les histoires : il fault Faire d'autres contes de luy.
Les François , Flamans et Allemans raconicnl encor aujourd'huy plusieurs particularités de ses dicts et faicls : comme seroit entre autres Fedict qu'il fit publier au Pays Bas, que les Brabançons et Allemans ne peuvent encor oster de leur mémoire; car ce Fut une ordonnance observée par toutes les dix-sept provinces : que Ton n'eust plus à Faire carroux ; car, encor qu'il Fust de la patrie, il n'estoit point bon biberon, (que c'est d'une belle naissance et bonne nourriture! ) et sur peines de grosses amendes contre les contrevenants; et cela à cause des grand maux qui sortoient de ces brindes ordinaires et dissolus ; tellement qu'il sembloit advisà un chascun que l'empereur avoit bien puny tous ses peuples, tant Vallons que Flamaas , à cause de ces desFenses Faictes de ne plus ainsy carrouser.
Pour doncques oublier le mestier à la longue que la nature leur avoit appris , devenus quinaux en leurs Festins , ils s'adviserent d'esnerver cest edict prinsautier en ceste Façon , selon le contenu du vieux proverbe italien, C/ii ha fatto la legge , ha trovato iinganno ^ : c'est qu'aux banquets qu'ils Faisoient, ils se monstroient les uns aux autres les godets et les tasses pleines de vin, et les soustenans regardoicnt à qui ils les portoient et vouloient , puis s'cnlredisoient : « Holà, Teutends-tu?» Geluy qui estoit tenu de pleiger son compagnon respondoit : « Et quoy ?» L'assaillant repliquoit : «Ce que l'empereur a desFendu;» et là-dessus, il Falloit trinquer et Faire raison. Finalement l'empereur Fut contrainct de laisser hausser le temps aux bons biberons , comme ils avoient accoustumé.
J'ay ouy Faire ce conte à plusieurs, et principalement à madame de Fontaines-Ghalandray, qui estoit de ce temps en Flandres, fille avec la reyne Elconor sa maistresse , et avoit tout cela veu pratiquer : on l'appelloit la belle Torcy.
Disoient encor les Allemans , Flamans , Vallons et Espaignols , que cest empereur avoit de coustume de saluer souvent les gibets devant
' Qui ftiit la loi y trouve réchappatoire.
lesquels il passoit; monstrant par là qu'il honnoroît grandement la justice, tenant en cela de son ayeule Ysabelle de Castille , qui s'esjouyssoit fort quand elle voyoit les gibets bien gar nis de malFaicteurs. G'estoit une de ses joyes : j'eil parle ailleurs.
J'ay veu de mon jeune temps en Italie , et surtout à Naples, les soldats espaignols suivant les bandes , ne passer jamais devant les fourches où il y avoit des pendus es branches, despuis les plus grands jusqu'aux plus petits et leurs mochaches S qu'ils ne levassent tous à la file le bonnet ou le chapeau de la teste comme devant une croix, et ce à l'imitation de leur empereur.
On raconte aussi de cest empereur qu'il beuvoit tousjours trois fois à son disner et son soupper, fort sobrement pourtant en son boire et en son manger.
Lors qu'il couchoitavec une belle dame(car il aimoit l'amour, et trop pour ses gouttes), il n'en eust jamais party qu'il n'en eust jouy trois Fois.
Il aimoit le jour et Feste de Sainct Mathias, et le sainct et tout, parce qu'à tel jour il Fut esleu empereur, et à tel jour couronné, et tel jour aussi il prit le roy François prisonnier, non pas luy proprement, mais ses lieutenans.
Entre toutes les langues, il entendoit la Françoise tenir plus de majesté que tout autre. Quel bon juge et suFfisant pour la mieux hon- Dorer ! Et se plaisoit de la parler, bien qu'il en eust plusieurs autres Familières , repentant et disant souvent, quand il tumboit sur la beauté des langues , selon l'opinion des Turcs, qu'autant de langues que l'homme sçait parler, autant de Fois est-il homme ; tellement que si un brave homme parloit de neuF ou dix sortes de langages, il l'estimoit autant luy tout seul qu'il eust Faict dix autres.
Il Fut fort curieux d'attirer à soy le drogman du grand sultan Soliman, jusques à luy proposer soubs main de grands gages et pentions : mais il estoit entre trop bonnes mains qui luy donnoient tout ce qu'il vouloit; il parloit distinctement et bien parFaictement dix-sept langues , qui sont : grec vulgaire et literal , turc , arabe, mor^î, Uriare, persan , arménien, hebrieu, hongre, moscovite, esclavon , italien, ..espagnol, alleman, latin et François; et s'ap- 1 De muchacho, petit oarçon.
CHARLES
pclloit Genus Bey, natif de Gorfou, homme certes feict par miracle, voire incroyable qu'il eosc jamais attainct ceste perfection : et Temperear le deyoit bien estimer et désirer, pais qae loy mesmes parloil cinq ou six lanfj^ues.
Xay oay dire qu*il fit traduire Thisloire de messire Philippes de Gomines^ françoise, en toutes les autres quHl sçavoit, pour ne les oublier, les pratiquer, et retenir mieux ladicte histoire, et pour imiter mieux sonayeul, le brave Charles de Bourgogne ^ en ses faicts et conditions, et principalement en rompement de fby, pour régner à l'exemple de Gassar, qui en disoit et en foisoit de mesmes.
n ftat Dourry de très bonne heure aux affaires par ce sage M. de Ghievres, que ce prudent Louys Xn luy donna pour son curateur second (car luy estoit le premier), qui l'instruisit si bien, que Ton en a veu les effects et la fin.
Il fut fort hault de courage, et présumant fort de soy.
D se dict et se lit que, lors quil annonça la guerre aux protestans, il avoit si peu de forces ao commancement, que, si les autres fussent estes tels grands capitaines, vaillans et hasardeux comme luy, ils Teussent desfaict, car ils avoient plus de forces deux fois que luy, n'ayant cncor receu celles du pape, d'Italie et de Flandres; et par ainsy son conseil luy persuadoit de temporiser : rien pour cela; par son brave cœur il hasarda tout.
J'ay oay dire aussi que, lors qu'il vint assi^er Metz, son conseil le conseilla de l'envoyer sommer avant , selon la mode de guerre. cNon, dict-il; ce seroit une cerimonie de peu ide valeur. Ce M. de Guyse, ce jeune prince, ce •brave et vaillant, ne s'est point renfermé ■leans avec si belle noblesse françoise, grandes cet délibérées forces, pour parlementer et se •rendre. Aussi ma victoire en la prise de ceste •%çoo n'en sqroit si glorieuse ; mais je la veux •avoir par force et de bravade : Y triunfo, «dict-il, nuu bravo sera de haber los por tmachasangrederramada, que por gracia «7 mîsericordia^ s II y fot bien trompé. J'en parle ailleurs'.
^ Le inanaserit 8771 , ijoate : lEt le bon rompu le roy «Louys Xi»
" Le triMDplie sera plus beau de les eoumettre par boDoonp de sang, que par grâce et miierioorde.
* Dmqi réloge du duc de Guise.
Or, si ce prince avoit le cœur hault , brave et valeureux, il avoit aussi l'ambition bien grande , qui le guidoit et conservoit * : car, ne se contentant de ce beau et spécieux nom d'empereur, des terres de son empire, et de tant d'autres royaumes qu'il avoit, il fut une fois en resolution (dict l'histoire de Flandres, et que cela y est commun) de se faire roy de toute la Gaule belgique, soubs laquelle l'on peut dire plus de trente-cinq grosses villes très fameuses, superbes et très magnifiques, comme : Ix>uvain, Bruxelles, Anvers , Tournay, Mons, Valenciennes, Bos-le-Duc, Gand, Bruges, Ypre, Matines, Gambray, Arras, l'Isle, Liège, Namur, Utrecq, Amiens, Bouloigne, Saint -Quentin, Gaiais, Rains, Trêves, Metz, Nancy, Toul, Verdun, Strasbourg, Mayence, Aix, Gouloigne, Gleves, Juilliers, et force autres, jusques à Rouen, dict l'histoire, et la pluspart de Paris, à sçavoir, celle du costé delà la Sene : toutes lesquelles places sont décorées de toutes dignités et tiltres impériaux, royaux, ducaux, marquisats, contés et baronies, archeveschés, eveschés, et de tous autres honneurs et degrés de prééminence. De plus, il y a plus de deux cents villes, lesquelles, pour leurs qualités, et facultés, ont privilèges de villes murées, sans une infinité de beaux et grands villages, qui paressent villes, ayant clochiers, avec un peuple infini et incroyable. Tout cela est à présent bien changé despuis ces guerres civiles d'estals. Ge n'est pas tout; car elle est embellie et enrichie de grosses rivières navigables , comme I le Rin, la Meuse, la Sene, l'Escaud; puis de très grandes et belles forêts, comme les Ar dennnes, Gharbonniere et autres.
L'Empereur donc, tenté de tant de belles choses et d'envies, proposa à son conseil de faire un royaume tout & part pour luy ; mais il y trouva des difficultés, et principalement sur la diversité des poix , mesures, coustumes, des loix et des langues, qui sont entre tant de régions et pays particuliers, lesquels l'un à l'autre en chose aucune, comme par union et vraye institution de royaume conviendroit faire, ne voudraient céder.
Toutes ces difficultés furent débattues, mais pour cela rien; car l'Empereur en fîist bien
* Cn vaisseau qui en guide un autre, s'appeUe deooDserre.
VIES DES GRANDS CAPITAINES
venu à bout, aussi bien qu'ont jadis faict nos ruys sur le royaume de France, où il y a diverses loii, diverses coustumes, diverses mesures, divers poix et divers langages. Mais Tendoueure estoit en ce qu'il eut de grandes guerres de tous costés, et principalement contre ce grand roy François , valeureux comme luy, envieux et jaloux comme luy, sur tout de voir son vassal plus grand et plus riche que luy, lequel ne Teust jamais permis, et mesmes qu'il fust venu régenter son royaume si près et aux portes de Paris. Quelque autre roy < Teust enduré? aussi bien luy rompit-il tous ses des* seins en cela.
Sur quoy j'ay veu disputer si c'estoit audit empereur, comme au nom et tiltre d'empereurs, il ponvoit faire et ériger ce royaume. Aucuns disent que ce privillege appartient aux empereurs de ce faire ; les autres tiennent que c'est aux papes: je m'en rapporte à de plus sçavans que moy pour en faire la conclusion. Je penserois pourtant, tout tel que je suis, en taire un traicté selon ma fantaisie ; mais pour ce coup je m'en déporte, craignant de me destoumer trop de mon grand chemin.
Tant y a encore que, sans nostre grand roy François, voire sans son ombre seulement, cest empereur fast venu aisément à ce desseing. Et autant de petits princes et potentats qui s'y feussent voulu opposer, il en eust autant abatu comme de quilles; et leur puissance n'y eust eu pas plus de vertu que celle des petits diablotins de Rabelais, qui ne font que greller* et geller les choux et persil d'un jardin. Le pape ne luy en eust peu résister, qu'il ne fust pris dans la forteresse de Sainct-Ange, imprenable prétendue : mais pourtant, ayant afbire de luy pour sa couronne, il vint s'humilier à luy ; ce qui fut très bien et sainctement faict.
Sur quoy j'ay ouy faire un conte plaisant à des Espaîgnols et Italiens, mesmes dans Bouloigne où fut faict ce couronnement, qu'advant y aller il y eut aucuns de ses favoris, et mesmes Espaignols qui sont soubçonnenx comme singes de cour parmy des pages, qui luy dirent qu'il seroit bien estonné qu'en faisant sa submission au pape, qu'il luy fist Tafiront
> Le liMttuierit 6771 dit : • Quelque fat du roy. • * Le manuscrit 8771 dit : «Qui ne peuvent , par leur p)tiar,queffreller.»
que fit Tun de ses prédécesseurs à l'empereur Frédéric, et luy mist le pied sur la gorge, en recompense de ce qu'il l'avoit faict prendre et retenir prisonnier si long-temps. A quoy rcspondit l'Empereur : a S'il se jouoit à cela , je «luy donnerois de mon espéesi estroict sur «l'oreille, qu'il s'en ressouviendroit pour jaamais, et l'endormirois bien pour un long «temps. » Et pourtant y songeant un peu, et ne voulant estre pris sans gantelet, il alla par devers luy, non en petit prince s'humiliant, mais en vray empereur arrogant, et avec telles forces, qu'il fit plus de peur au pape que le pape à luy, bien qu'il fust sur ses terres et en sa ville de Bouloigne.
Paulo Jovio en raconte l'histoire et son entrée; mais je l'ay mieux leue et apprise dans unlivre espaignol, et que je l'ay ouy aussi confirmer à aucuns vieux capitaines et soldats espaignols et italiens de ces temps. Il entra donc ainsy :
Premièrement, marchèrent à la teste quatre mille Espaignols tous vieux soldats des guerres passées, lesquels menoit dom Anthoine de Levé, porté par des esclaves dans une chaire couverte de velours cramoisy, et luy (res bien en point.
Apres venoient dix-huit grosses pièces d artillerie, fournies de tout leur attirail et munitions qu'il n'y manquoit rien, estans suivies de mille hommes d'armes des vieilles ordonnances de Bourgoigne, tous bien montés et bien armés, et couverts de leurs belles et riches casacques d'armes, la lance sur la cuysse.
Puis venoient les pages de l'Empereur, qui pou voient monter à vingt et quatre seulement, tous superbement vestus de velours jaune, gris et violet, estant pour lors ses couleurs, montés sur de très beaux chevaux, les uns à la genette, les autres à la commune, que les Espaignols appelloient pour lors à la bastarde. Les pages après estoient suivis du grand escuyer de Sa Majesté, armé de toutes pièces d'armes blanches, portant en sa main droicte Testocq de Sadicte Majesté.
Puis l'Empereur marchoit, monté sur un fort beau genêt d'Espaigne, bay obscur, armé de fort belles et riches armes, dorées et couvertes d'im saye (ainsy l'appelle l'Ëspaignol) de drap d'or, l'espaule droicte pourtant descouverte, i et la moitié du costé et les bras aussy, par ofi
CHARLES
se poavoient voir les armes aisément, et en te teste an bonnet de velours noir (le livre rappelle un bonete de terciopelo negro^), sans panache ny autre garniture.
Le temps passé on en usoit ainsi souvent de ces bonnets à cheval pour une parade, comme j*ay veu les cscuyers de nos roys en porter quelquefois, quand ils picquoient les grands chovaux devant leurs roys : mesmes le roy Charles, je luy ay veu les porter estant jeune, quand il Falloit les picqaer, non pas toujours, mais quelque fois. Feu M. de Guyse , ce brave dernier mort, comparut ainsy en sa parade et entrée de camp, en un combat à cheval, qui se fit un jour au Louvre aux nopces de M. de Joyeuse, sur un grand coarsier qui alloit fort bien deux pas et un sault, aussi le sçavoit-il fort bien mener, ayant un bonnet d*escarlatte en la teste : et il me dict qn il Tavoit trouvé dans des vieux meubles de kvL M. son père, car de ce temps il s'en portoit fort en la teste, garny de force pierreries et de longs fors d*or à l'antique ; ce que tout le monde trouva fort beau; aussi à ce prince tout seyoitbien, tantilestoitbiennay etnourry; et pour moy, jamais je ne le vis avoir si bonne et belle grâce, non de prince seulement, mais d'empereur et de roy.
Ainsy donc ce grand empereur s'accommoda de ce bonnet sans porter le chapeau , qu'il n'aymoit pas tant que una gorra à gorricas que TEspaignoI appelle aussy ainsy, bonnet ou petit bonnet, voire de drap, qu'il portoit quasy ordinairement ; et que de ces temps les bonnets estoient fort en usage, non comme aujourd^huy les grands fats de chapeaux que Ton porte garnis plus de plumes en l'air qu'une autruche ne peut fournir en chascun.
Il a fàWvL que j'aye foict ceste digression : il fouU qu'elle passe pour bardot sans payer pwge.
Pour retourner encore à nostre grand empereur, il estoit donc monté sur ce beau genêt, comme j^ay dict.
Les cardinaux venoient après sur leurs mulles, et leurs grandes chappes sur eux.
Apris lesquels venoient d'Astorgia , qui oondoisoit la trouppe de quatre ou cinq cents gen- • tilshommes de la cour, les uns plus braves que les autres , et très bien montés armés.
< Dfl bomist à» velours noir.
Suivoient encor mille cinq cents chevau-legers et gensdarmes, tous l'armet en teste ou bourguignolte.
Et pour Tarriere-garde, trois mille hommes de pied encor, tant Espaignols, Italiens, que lansquenets.
C'estoit marché cela en brave et grand empereur, pour faire trembler la terre, ainsy qu'il fit aussi trembler le ciel lorque son artillerie commença à tirer et faire un bruit de diable, que dom Anlhoine de Levé fit bravement jouer ce jeu, et avec les arquebusades redoublées souvent de ses soldats.
Or, de narrer et desduire tout le reste de son entrée, et comme il arriva à l'église, ce qu'il y fit, et comme il fut reoeu, c'est chose superflue puisque cela se treuve assez par escrit.
Seulement je diray, pour reprendre nostre premier thème, comment il se comporta en son obédience vers le pape.
Quand il fut donc joinct i luy, il se mit i genoux, et luy baisa les pieds; et puis, s'estant levé, il luy baisa la main. Le pape aussi tost (les siens luy ayant levé sa outre par derrière) luy baisa la joue. Cela faict, Tempereur se remist encor i genoux, et le pape aveeqnes un grand geste de fsveur (dict ainsi rhistoire)| le pria de se lever; et estant ainsy, vint un de l'empereur, qui lira une pièce d'or de la bource de drap d'or, qui la donna à l'empereur, la* quelle il offrit an pape, en bénéfice de tout son pouvoir, et luy disant ; c Père saint, grâces «soient rendues à Dieu de là hault, qui m'a «concédé tant de grâce, que je sois venu icy en « toute seureté à baiser le pied de Vostre Saine* «teté, et à estre receu d'elle benignement plus «que je ne mérite ; et par ainsi je me mêla des «ores en vostre sauveffu^e. »
Quels mots sainctset rusés voyià, et queUe sauvegarde, puisque le pape estoit en la sienne, et qu'il estoit le plus forti De mesmes en fit le loup de la fMe d'Esope, qui, feignant d'es* tre chassé et d'avoir peur, se vint rendre en la sauvegarde de sa commère madaine la Aievre, et après la mangea; car elle vouMt foire de le gallante avec luy. Mais nostre emperenr ne fit pas de mesmes sur le dernier poinct. Et ne Canlt pas doubtw pourtant que ai le pape eust voula abuser de son auctorité, que l'emperenr m Teust fidasaulter hault comme une mkaiiie. Et voyii
VIES DES GRANDS CAPITAINES
pourquoi il fut très sage et bien advisé de s'estre bien accompaigné.
Aussi fut sage le pape quand il luy dict : a Ta «Gssarée Majesté (c'estoit un grand mot, cceluy là, du pape) et ta veue m'a esté fort «désirée; et pour ce je rends grâces à Dieu «de vous avoir veu et receu, non comme elle «mérite; et par ainsi nous nous mettons en sa «garde.»
Cestoit bien dict au pape cela , de se mettre en sa garde, et sans feintise comme Tempereur avoit dict la sienne.
Gela dict , le maistre des cerimonies haussa Tempereur, et le mit auprès du pape, près duquel ne demeura guieres; et s'en alla avec les cardinaux pour fetre le reste des cerimonies : et puis, avant que de se départir du tout, firent une grande amitié et reconciliation, comme il se voit par escrit.
Et par ainsy cest empereur demeura fort content, n'ayant rien eu tant en son affection que ce couronnement pour plusieurs raisons, et principalement qu'il n'estoit que my- empereur, et ne rappelloit-onque Vesleu empereur, non pas les Espaignols, qui l'appelloient fort bien tout ft tnc emperador, sans le mypartir.
Ce ne fot pas tout ; car encore dict-on qu'il se voulut foire couronner empereur du nouveau monde; mais il n'estoit pas bien encor achevé d'estre conquis, de la foçon que le temps et les guerres qui s'y sont foictes en ayent achevé les conquestes; où les Eçpaignols certes y ont acquis de belles réputations, et non sans grandes peines que nous autres François n eussions pu souffrir, tesmoing la Floride et autres petites terres de sauvages, que n'avons sceu guieres bien gaigner ny garder; ao lieu que les Espaignols, n'esUns que petites poignées de gens , y ont foict des effècts et des miracles fort étranges, non pas seulement soubs l'empereur, mais soubs le roi Philippes, qui se sont eslai^es estrangement sans aucunes séditions et révoltes, comme fot celle de Francisque Pizarre, ce brave et vaillant capitaine. J'en parle ailleurs.
Ce ne fot aussi sans grandes effosions de sang sur ces pauvres Indiens, dont on en blasme fort les Espaignols, qui n'avaient pas tant de tort qu'on dirait bien; car ces barba-
res, quand ils les trouvoient à Tescart, n'ec avoieot aucune commisération, jusquea àlet manger; et, par ainsi, fout que la cruauté soii compensée pai* cruauté.
De sorte qu'il se dict et se treuve par escrit que ces Indiens, estans ainsi si cruellemeni traictés, s'adviserent de se foire baptiser et d( se foire chrestiens pour n'estre plus subjects â ces tourmens cruels. Et s'y en abordèrent tant à ce sainct mystère, que force Espaignols forent contraincts de présenter requestes aux magistrats de l'empereur, que les prestres ei les moynes n'eussent plus tant à baptiser de personnes, d'autant qu'ils ne pouvoient plus treuver d'esclaves pour fournir au travail ei cavement des mines.
Voyià un plaisant traict! Que si on Teusi foict du règne de ceste bonne et dévote la reyne Ysabelle de Gastille, elle les eust tous faict mourir pour telle requeste; n'estant son intention de conquérir ce nouveau monde, sinon d'autant pour gaigner et réduire ces povres âmes, qui estoient du tout perdues, tant elle estoit bonne et dévote chrestienne. Geste requeste pourtant estoit plaisante pour un léger chrestien.
Or, pour reprendre encor ceste conqueste, c'a esté une très grande richesse , non pas seulement pour TEspaigne, mais pour toute la chrestienté qui s'en est quasy saoulée, n'ayant auparavant que fort peu de mines d'or et d'argent. Aujourd'hui il y a parmy la chrestienté, voire ailleurs, plus de pistoUes de deux et de quatre qu'il n'y avoit, il y a soixante et dix ans, de petits et simples pistolets, de doubles ducats à deux testes de la reyne Isabelle et Fe^ dinand son mary.
Il n'y en a pas tant certes comme de la première découverte par Ghristoffle Goulon soubs ce ray et reyne, tesmoing M. de Chievres, qui , pour cela , en esmeut une sédition en Espaigne, comme chascun sait; mais on a reduict ai^ourd'hui toutes ces belles et fines pièces en autres espèces augmentées et folsifiées.
Si fay-je ce conte, que lorsque je vins d'Espaigne, y estant allé pour mon plaisir voir le pays et la guerre, et le siège du pignon de Belys, je vins trouver le roy et sa cour â Arles en Provence; ainsy que j'entretenois la reyne