‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 123 sur 267 · M. DE BATARD · texte numérisé non relu

M. DE BATARD

En ceste mesmes retraicte fui tué aussy ce gentil et brave M. de Bayard , à qui ce jour M. de Bonnivet , qui avoit esté blessé en un bras d'une heureuse harquebusade , et pour ce se faisoit porter en litière , luy donna toute la charge et le soing de l'armée , et de toute la retraicte , et luy avoit recommandé l'honneur de France. M. de Bayard, qui avoit eu quelque picque auparadvantavecques luy,respondit (ce dict rEspaignol): a J'eusse fort voulu , et qu'il eust «ainsy pieu à Dieu, que vous m'eussiez donné «ceste charge honnorable en fortune plus favo- « rable à nous autres qu'à ceste heure : toutes- «fois, ainsy que ce soit que l'adventure traicte «avecques moy, je feray en sorte que, tant que «je vivray, rien ne tumbera entre les mains de «l'ennemy que je ne le defFende valeureuse-

* Chocs ou assauts.

« ment. «J'en eusse proféré les parolles en espaignol, mais ce fust esté snperfluité. Ainsy qu'il le promit il le tint; mais les Espaignols et le marquis de Pescayre , usant de l'occasion , furent si importuns à chasser les François, qu'ainsy que M. de Bayard les faiisoit retirer tousjours peu à peu, voicy une grande mousquetade qui donna à M. de Bayard , qui luy fracassa tous les reins.

Aussy tost , se sentant frappé , il s'escria : «Mon Dieu ! je suis mort. » Si prit son espée par la poignée, et en baisa la croisée en signe de la croix de Nostre Seigneur, et dict tout haut, Afiserere mei, Deusl puis, comme failly des esprits, il cuida tumber de cheval; mais encor eut-il le cœur de reprendre l'arçon de la selle, et demeura ainsy jusqu'àce qu'un gentilhomme, son maistre-d'hoslel, survint, qui luy ayda à descendre et Tappuyer contre un arbre.

Soudain voylà une rumeur parmy les deux armées que M. de Bayard estoit mort. Voyez comme la renommée soudain trompette le mal comme le bien. Les nostres s'en effrayèrent grandement; si bien que le desordre se mit parmy eux , et les impériaux à le$ chasser. Si n'y eust-il galant homme parmy eux qui ne le regrettast ; et le venoit voir qui pouvoit, comme une belle relique, en passant et chassant tousjours; car il avoit ceste coutume de leur faire la guerre la plus honneste du monde et la plus courtoise : et y en eut aucuns qui furent si courtois, qui le voulurent emporter en quelque logis là près; mais luy les pria qu'ils le laissassent dans le champ mesmesqu'il avoit combattu, ainsy qu'il convenoit à un homme de guerre, et comme il avoit tousjours désiré de mourir armé (dit l'Espaignol).

Sur ce arriva M. le marquis de Pescayre, qui luy dict: «Je voudrois de bon cœur, monsieur «de Bayard, avoir donné la moitié de mop «vaillant, et que je vous tinsse mon prisonnier «bien sain et sauve, afin que vous puissiez re^- «sentir, par ces courtoisies que recevriez de «moy, combien j'estime vostre valeur et haute « prouesse. Je me soubviens qu'estant bien jeune, « le premier los que vous donnèrent ceux de ma « nation fut qu'ils disoient , muchos Grisonnes aypocos Bayardos K Aussy, despuis que j'ay «eu connoissance des armes, je n'ay point ouy

* Beaucoup de Gritons et peu de Bayards, par aUusîoD au nom du cheval Bayard des romans de chevalerie.

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