M. DE BAYARD
« parler d*an chevallier qui approchast de vous, a Et puis qu'il n'y a remède à la mort, je prie «Dieu qu1i retire vostre belle ame auprès de « luy, comme je croy qu'il le fera.»
Incontinent il luy députa gardes qu'elles ne bougeassent d'auprès de luy» et, sur la vie, ne l'abandonnassent qu'il ne fust mort ; et ne luy Fusl Faict aucun outrage, ainsy qu'est la couslume d'aucune racaille de soldats et de bisongnes qui ne sçavent encor les courtoisies de la guerre, ou bien de ces grands marauls de goujats qui sont encor pires. Gela se voit souvent aux armées.
Il fiit tendu donc à M. de Bayard un beau pavillon pour se reposer : et puis , ayant demeuré en cet estât deux ou trois heures, il mourut ; et les bispaignols enleverentson corps, avecques tous les honneurs du monde, en l'église , et par l'espace de deux jours luy fut faict service très solennel : et puis le rendirent à ses serviteurs, qui l'emmenèrent en Daupbiné, à Grenoble; et là receu par la cour de parlement et une infinité de monde qui l'allerent recueillir et luy firent de beaux et grands services en la grande église de Nostre-Dame ; et puis fut porté en terre, à deux lieues de là, chez les minimes. Qui en voudra plus sçavoir lise son roman , qui est un aussy beau livre qu'on sçauroit voir, et que la noblesseetjeunessedevroient autant lire.
Ce livre dict que ce bon chevallier, ainsy qu'il fut blessé, vint à luy le seigneur d'Alegre, prevost de Paris, auquel il dict qu'il estoit mort et qu'il se redrast de peur de Tennemy, et qu'il le recommandast au roy son maistre, bienmarry qu'il ne le pouvoit plus servir d'advantage; qu'il le recommandast aussy à tous les princes de France, à tous messieurs ses compaignons , et geueralement à tous les gentilshommes du royaume, quand il les verroit. Voyez l'ambition belle et douloureuse de ce bon chevallier, de se recommander ainsy sur sa fin à tous ces gens là, et y bastir dans leurs âmes un soubvenir de luy.
M. du Bellay dict que M. dcBourbon, le voyant en passant, luy dict: «Monsieur de Bayard, t vray ment j'ay grand pir ié de vous. — Ah ! mon- «sieur, pour Dieu! n'en ayez point de pitié, «mais ayez la plutost de vous qui combattez «contre vostre foy et vostre roy; et moy je t meurs pour mon roy et pour ma foy. » Je croy
que ce mol piqua un peu M. de Bourbon, mai» et luy et tous estoient si aspres à donner la chasse et suivre la victoire, que M. de Bourbon ne s'en soucia autrement; et aussy qu'il voyoit bien qu'il disoit vray.
La fin de ce brave chevallier a esté pareille j sa vie. On luy a donné ce tiltre noble de chevalier sans peur et sans reproche ; aussy l'at-il sceu très bien entretenir : et qui en voudra voir la preuve lise le vieux roman; mais tout vieux roman qu'il est, ne parle point mal et en aussy bons mots et termes qu'il est possible : il y en a deux, mais le plus grand est le plus beau >.
Ses premières armes furent vers le royaume de Naples, où il se fit fort signaller, et mesmes en son combat contre lesegnor Alonzo de Sotto Major \ dont je parle ailleurs. Il fit aussy très vaillamment au Garillan , où mon père estoit avecques luy, faisant son premierapprentissage soubs luy , et y fut fort blessé, et M. de Bayard l'en ayma fort despuis et l'estima fort : il cuida mourir de ce coup. Belle Forest en son histoire le raconte et y nomme mon père , sans que j'en parle d'advantage; mais il me soubvient d'en avoir ouy faire à mon dit père force beaux et bons contes de luy , dont ne m'en souviens pas bien de tous, et le louoit jusques au tiers ciel.
J'ay vu plusieurs s'esbahir de luy que, ayant esté si grand et si renommé capitaine, qu'il n'ait eu en sa vie de plus grandes charges qu'il n'eut ; car vous ne trouverez point, ny au livre de sa vie ny ailleurs, qu'il ait mené en chef aucune armée, ny qu'il ait esté jamais lieutenant de roy, sinon dans Mezieres. Bien dict son histoire qu'il le fut en Daupbiné; mais c'estoit pour gouverner le pays , et non pour faire la guerre. Aucuns ont dict qu'il n'avoit esté jamais ambitieux de telles charges , et que de son naturel il ay moit mieux estre capitaine et soldat d'advantures, à la guerre où il luy plairoit, et s'enfoncer aux dangers, que d'estre contrainct par une si grande charge et gesné de sa liberté à necombattreet mener les mains quandilvouloil;
* On trouYera la chronique de Bayard, écriie par le Loyal serviteur, et que Brantôme appelle roman , dans cette GollecUou des clironiques et mémoires. Le second roman dont parle Brantôme et qu'il regarde comme fort inférieur, ainsi qu'il Test en effet, est la YiedeBafard deSympfaorien Champier.
> Le discoiirs des DueU
aussy qu'il y a de8 hommes qui sont très malheureux en ces grandes chaiiges, et ailleurs ils y sont très heureux et y font des mieux y comme je dirois d'aucuns : et sont à comparer à ces mullets et chevaux de charge, lesquels, pour les trop charger, plient sous le faix; mais, leur baillant la charge ordinaire, triumphent de porter : j'en nommerois bien aucuns là des^ susquejesçay.
Bien avoit-il cet heur qu'oncques gênerai d'armée de son temps ne fit voyages, entreprises ou conquestes, qu'il ne fallust tousjours avoir M. de Bayard aveoquealuy; car sans luy la partie estoit manquéc ; et tousjours ses advis et conseils eu guerre estoient suivis plustost que des autres : par ainsy Thonneur luy estoit très grand, voire plus, si on le veut quasy bien pren* dre , pour ne commander pas à une armée , mais pour commander au gênerai; c'est-à-dire que le gênerai se gouvernoit totalement par son advis.
Ce qui me faict soubvenir de ce grand roy Charles Martel, lequel ne voulut oucqu^ estre roy de France , estant bien en son pouvoir ; mais il ayma mieux d'avoir ceste gloire de corn* mander aui roys. Et ne faut doubter que M. de Bayard, s'il eusl eu telles grandes charges, qu'il ne s'en fust acquitté aussy dignement qu'il fit dans Mezieres, là où entrant et la trouvant très foible et très estonuée , l'asseura et la deffendit si bien, que le comte de Nassau y perdit sa leçon : et comme il l'envoya sommer de la rendre à l'empereur, M. de Bayard fit responce qu'advant qu'en sortir il vouloit faire un pont de corps morts de gens de son armée, et qu'après il sortiroit plus à son aise par dessus ; car autrement il ne pourroit bonnement sortir.
A ceux qui l'ont veu j'ay ouy dire que c'estoit l'homme du monde qui disoit et rencontroit le mieux : tousjours joyeux à la guerre , causoit avecques les compaignons de si bonne grâce qu'ils en oublioient toute fatigue, tout mal et tout danger. Il estoit de moyenne taille, mais très belle et fort droite et fort disposte , bon homme de cheval , bonhomme de pied. Que luy restoit-il plus? Il estoit un peu bizarre et haut à la main quand il falloit et alloit du sien.
Lorsqu'il eut ceste camizade à Rebec, ce fut une petite disgrâce pour luy. Ce ne fut pourtant sa faute, mais celle de l'admirai Bonnivet qui luy avoit promis de le couvrir ; mais il n'en
fit rien. Si n'y perdit -il que bien peu de ses gens; car il les sauva presque tous à Bigaras. Bien est-il vray que leur bagage et quelques chevaux s'y perdirent. Il en fut si despit qu'il s'en courrouça fort contre son gênerai et parla fort haut, jusques à luy dire qu'un jour il luy en feroit raison et qu'il le luy demanderoit une autre fois qu'à celle-là , d'autant qu'il vouloit plustost s'amuser au service de son roy, là où il voyoit qu'il y alloit de bon qu'à son particu* lier. On dict que M. l'admirai qui n'estoit endurant et fort superbe à cause de sa faveur, ae quiesça un peu , voyant qu'il avoit tort , l'ayant là envoyé contre son opinion et toute forme de guerre, et sur sa promesse et parolle.
Il ne faut doubter que , sll ne fust mort là et se fust retiré avec Icdict admirai en France, qu'il ne luy eust demandé, car il avoit de l'humeur, tant pour la réparation de son honneur que pour l'envie qu'un chascun portoit audict ad-^ mirai de la charge qu*il avoit eue par dessus de plus grands capitaines que luy. J'ay ouy discourir tout cecy à un vieux gendarme sien de Dauphiné.
Qui voudra lire ce livre de M. dé Bayard y verra de beaux traicts de valeur et de vertu qui luisoient en ce bon chevallier, et ne se pourra saouler de les lire ny de les admirer. M. de Ronsard, entr'autres plus grandes louanges qu'il donne à M. de Montmorancy, connestable despuis, dict qu'il estoit compaignon de Bayard. Celle-là n'estoit pas trop petite, encor qu'il fust grand favory du roy.
LE SIEUR DE MONTMOREAa
Il eut encor avecque luy le seigneur de Montmoreau, brave gentilhomme d'Angoumois, puisné de la maison de Mareuil. Aussy disoit-on de ce temps-là «peu de Bayards et peu de Mo- « reaux > pareils à ces deux-là. «Mais M. de Bayard s'estoit trouvé en de plus grandes guerres que luy, qui estoit encor jeune ; et M. de Bayard commança à estre des ordonnances , dès le petit roy Charles VIII , en la compaignie de M. de ligny
^ Moreau est un cheval noir ; c'est encore une alluikNl à ce même coursier, Bayard des romans.
M. DE LA TRIMODILLE.