L0UY8 D'ARS
De laquelle compaie^îe estoit lieutenant ce vaillant Louys d'Art, bemiyer, duquel, sana aller chercher les ionumérables vaillances qu*il a monstre en sa vie , ne fiiul que proposer celle qu'il fit en la deffènse de la ville de Venouze, au royaume de Naples, où s'estant retiré après la totalle perte du royaume pour les François, et voulant conserver ceste terre et Ganouze et Monnervine, appartenantes à M. deLig^y son bon maistre , à cause de la princesse d'Altemore sa femme , et ne les pouvant toutes fj^rder, ny mettresoncorps ny son bon cœuren trois parts, il entreprist Venouze, dans laquelle il hit assiégé et serré un an durant, sans aucun espoir de secours, enfin contrainct de la longueur du temps et de la nécessité. Encor dict-on qu'il ne vouloit partir sans le commandement du roy son maislre, qui luy manda qu'il composast, ne voulant point mettre en hazard si peu de gens de bien qu'il avoît là. Parquoy donc il capitula avecques sonennemy, ce grand capitaine Gonzalvo, avecques la plus belle et honnorable composition qu'il se peut dire, et qu'oncques assiégé fit.
Il en part, il s'en retourne, passe par le mitan de tout le royaume de Naples et de toute l'italie, luy et tous ses gens, la lance sur la cuysse, armé de toutes pièces; tient les champs, vit à discrétion et de gré à gré partout où il loge ; marche tousjours en forme de guerre; rapporte sa vie et son honneur de luy et de ses compan gnons, leurs bagues et butins sauvés; rentre ainsyen France, avecques grande admiration de tout le monde; vient jusqnes à Bloys , en tel ordre. Faire la révérence au roy son maistre et à la reyne sa maistresse , qui luy firent tel honneur de le voir ainsy arriver en un si bel arroy, qu'après luy avoir feict bonne chère et grand honneur, et à ses oompaignons , ne se purent saouler de louer sa valeur et vertu et de luy et d'eux , et de les recompenser.
Je ray ainsy ony raconter à feu madame la aeneschalle de Poictou, ma grand-mere, qui estoit lors à la cour, et à qui M. Louys d'Ars, comme son parent, fit un présent d'un grand linceul de reieur de soye cramoisie, tout ouvré
d'or et d'argent en persoiuiages et de petits bestîons, la chose aussy bien labourée qu'on sçauroit voir, et estimée à quatre cens escus. Il est bien encor assez en son entier en nostre maison; et M. Louys d'Ars le luy donna pour son partage de butin qu'il avoit iaict vers Naples ; car il l'aymoit et honoroit fort comme sa parente.
Je prie donc un chascun d'admirer ce traict de ce vaillant capitaine, et juger par celuy-ll quels peuvent estre les autres infinis qu'il a faicts en France, en la Lorobardie, au royaume de Naples , en la Romaigne et ailleurs ; lesquels pour couronner, llyinnorable mort qu'il fil à la battaille de Pavye nous en servira d'une ample instruction, encor qu'aucuns le voulurent soupçonner d'estre trop amy , et plus qu'il ne d*voit, de fou M. de Bourbon. Il le pouvoit bien estre, mais non pour cela ennemy du roy son maistre, comme l'a monstre le sacrifice qu'il fit de sa vie.
M. DE LA TRIMODILLE.
M. de la Trimoville a esté en son tempi un très bon et un très si^ge capitaine; et pour ce il eut cest honneur et bonheur d'avoir porté le tiltre de Chevallier sans peur et sans r^ proche. Beau tiltre certes, qui le peut garder et entretenir jusqu'à la mort! Mais ce maudict honneur est tant subject à se casser, qu'il n'y a verre qui le soit d'advantage; de sorte qu'après le trespas il est disputable, et surtout celuy des gens de guerre: je m'en rapporte à eux pour voir ce qu'ils en diront. Ah! combien s'en est il veu, et de nos pères et de nos temps, que l'on a tenus les plus, bçtves et les plus vaillans du monde , et portans le tiltrede gens sans peur et sans reproche, qui les ont bien efFacés par grandes fautes et poltronneries, et avoir eu telle appréhension quelquefois du danger, qu'ils s'en sont fois vilainement pour en escl^apper!
Je ne veux point parler des morts ; car ('pffonse serait trop grande de les perturber en leur repos par une mesdisance. IMais cogoois^je aujourd'huy plusieurs grands capitaines qui fpnt bien des braves et vaillans qu'on tenoit
des Gssars, fair aussy viste les dangers et moucher comme le moindre pionnier des armées. 11 me soubvient qu'au siège de Rouan, aux premières guerres, un capitaine qu'on tient pour très grand aujourd'hui, et qui a grand grade (mais dès lors il n'estoit que simple gentilhomme servant de guerre), un jour que la trefve avoit esté faicte pour capituler, s'esmeut quelque diffèrent entre le baron deNeubourg, qui esloit haut à la main et injuriant ; il se mit à ipjurier un gentilhomme, sien voisin, qui estoit leans, et luy donna undesmeniy, qui ne le voulant endurer, se mit aussytost à crier: Tire! tire! pensant le tuer ; car il estoit sur la contrescarpe du fossé , non pas seulement luy, mais plus de six mille, ou sur le haut de la tranchée. Soudain voyià une salve d'arquebuserie si menue , que ce Fut à qui se sauveroit ou dans la tranchée ou à Tescart , comme on pouvoil ; mais on vit ce grand , monté sur une petite hacquenée blanche, qui n'eut pas l'asseurance de se jetter dans la tranchée comme nous autres, mais se mit à la fuite à si grand erre devant tout le monde et avecques si grand peur, qu'il sauta un canon, cas estrange! et fuit jusques à un quart de lieue de là. Aujourd'huy il est estimé le plus vaillant homme du mondé. Un brave capitaine des nostres, Provençal, qui s'appeloit Gabazzole , y fut tué avecques d'autres ainsy à rimproviste , dont fut un grand dommage ; et M. de Guyse se fascha fort audict baron d'avoir esté cause de tout ce desordre.
A la battaille de Dreux , fuyrent aussy avecques plusieurs autres deux très grands capitaines qu'on tenoit des Gssars et très vaillans , entre autres un qu'on tenoit sans peur ^, et gaignerent le haut fort vilainement.
A la grande escarmouche qui fut fiiicte le jour de la my-caresme à La Rochelle (qui fiit des belles qu'on eust sceu voir, M. de La Noue la conduisit, et certes très bien, avecques ses capitaines et douze cens soldats sortis, sans ceux de la muraille, qui en estoit toute bordée et en fèu) , nous y perdismes là force capitaines et soldats, où ce brave M. de Grillon, qui n'y estoit que pour son plaisir, fit très bien et ftit blessé. Mais je vis un très grand , qui se
* Le capitaine d'Autsan , dont la hardiesse dans les de Piémont étoit devenue un proverbe.
disoit estre le vaillant du monde , ainsy qu'il estoit au conseil avecques M. de Strozie de ce qu'on devroit faire la nuict suivante, et que M. de Gossains , qui estoit de garde ce jour, et qu il manda àsoncouronnel de le venir secourir, car il avoit toutes les forces de La Rochelle sur les bras , soudain M. de Strozze y accourut, et moy avec luy ; et ce galland que je dis, faisant de l'eschaufFé , m'ayant demandé un espieu que je luy fis donner, il fit cinq ou six pas avecques nous; il ne vit pas plustost le capitaine Johannes blessé à la teste (qui despuis fut capitaine de la garde de M. de Guyse), qu'il s'en va viste à la font , et faisant de l'eschauffé et bonne mine d'envoyer des soldats au secours. Au bout d'un peu, M. de Strozze et moy advisasmes derrière , et n'y vismes point nostre homme ny nostre brave. Alors me dict M. de Strozze: «Branthome, nostre homme craint les coups; cil lesesdiappe bien : il n'est pas si hardy «comme il feict et qu'il nous disoit taotost en c la chambre du conseil, et qu'il vouloit prendre « La Rochelle dans un mois par assaut , et qu'il «yroit le premier. A ton ad vis , s'il y ira , et s'il a nous en monstrera le chemin, puisqu'il ne nous «suitpoinct ?» Encor aujourd'huy faict il bonne mine nonobstant cela , et une infinité d'autres poltronneries qu'il a faictes , disant que c'est luy qui sçait faire la guerre , et nul autre.
Je pense que j'en nommerois une milliasse de pareils. Ah ! que tous ceux qui se disent braves , vaillans et hardis , qui ne le sont pas ! Mais si l'on me disoit qu'ils fussent bons hypocrites de guerre, et gauchans ^ aux coups , ouy bien cela. Et telles gens les ay-je veus comparer à plusieurs catholiques qui font bonne mine et semblant de l'estre par leurs gestes extérieurs ; mais au dedans ils ne le sont point , ains hayssent nostre religion autant que ces braves hayssent et fuyent les coups.
VoyIà donc pourquoy j'estime ces bons chevalliers qui sont sans peur et sans reproche , très heureux et dignes de grande gloire, s'ils peuvent franchir la carrière sans y brancher ; mais ils sont rares. Si en a-t-il eu pourtant d'autrefois, et y en a encor; et plusieurs en ayje veu si vaillans, que je crois qu'ils n'ont jamais soeu ce que c'est de la peur, et de grands, et de moyens et de petits , de toutes sortes»
* Gauchissant.