‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 126 sur 267 · M. DE LA TRIMOUILLE · texte numérisé non relu

M. DE LA TRIMOUILLE

Celtes y en a-t-il qui se soudent autant des hasards que rien : et pour le reproche , il y en a eu , et y en a tous les jours, auiquels on ne sçauroit jamais reprocher qu*ils eussent Fuy d'un combat , d*une battaille et autres dangereux exploicts de guerre; car pour un homme qui faict profession des armes, c'est le plus grand reproche qu'on luy sçauroit faire et dire, que de Taccuser de poltronnerie et d'avoir fuy d'un combat ou d'une battaille.

Ainsy y a-il et d'uns et d'autres braves et hardys , sans peur et sans reproche , et d'autres de contraire faction , selon qu'il plaist à la fortune de Mars, laquelle bien souvant met la peur en un homme qu'on n'eust jamais pensé et qui toute sa vie avoit esté estimé des plus preux. Possible en parieray-je ailleurs d'advantage.

Outre ce titre que je viens dire, on appelloit ce grand capitame , M. de la Trimouille , La vrofe Corps-Dieu , d'autant que c'estoit son serment ordina ve , ainsy que ces vieux et anciens grands capitaines en ont sceu choisir et avoir aucuns particuliers i eux : comme M. de Bayard juroit, Fesêe-Dieu, Bayard! M. de Bourbon, Saincie-Barbe/ le prince d'Orange, Sainci'Nicolas ! le bon-homme M. de La Roche du Maine juroit , Teste de Dieu pleine de reliques! (où diable alla-il trouver oeluy-là?) et autres que je nommerais , plus saugreneux que ceux-là ; mais il vaut mieux les taire.

Or ce bon chevallier , M. de La Trimouille , eut cet heur de servir bien et dignement trois roys ses maistres : aussy en fut-il très bien re»compensé ; car il fiit très riche terrien , tant de son costé que de ses prédécesseurs, qui avoient esté très bien venus des autres roys leurs maistres. Il eut ceste bonne fortune en aage fort jeune, estant lieutenant du roy en son armée de Bretaigne , de prendre prisonnier M. d'Orléans en la battaille de Sainct- Aubin du Cormier, qui , pourtant , esunt venu à la couronne , ne luy en fit pire chère ny traictement , estant bien asseuré que , puis qu'il avoit bien servy son prédécesseur, qu'il serviroit aussy bien le successeur. Toutesfois dans soname ne Taffoctail point tant, ny le caressa comme d'autres capitaines de sescompaignons, mesmes comme M. de La Palliée et d'autres, que Ton peut cognoistre par les histoires , et comme je l'ay ouy dire â aucuns anciens : mais, parce qu'il estoit

un grand homme de service , il luy hiisoii tousjours bonne mine , estant ce grand roy de ce naturel , de ne mesoontenter nullement ses bons capitaines, à cause des grandes guerra qu'il fiiisoit et souffiroit; aussy s'en trouvail bien.

Si ne ftit-il trop content dudict M. de la Trimouille après sa desroute de Novare , et de Tappoioctement qu'il fit à Dyon avec les Suisses, que le roy desapprouva; et pour le commancement ne le voulut point tenir; toutesfois', après avoir bien pesé le tout , et que pour chasser son ennemy il ne fiiut nullement espargner un pont d'argent , quoy qu'il aille un peu de Thonnenr. Les advanturiers firançois en firent une chanson qui commence ainsy :

■HoUi ! holà ! dict U Trimouille Nottrc roy est-il roêlre tmy ?

— Ouy , ouy , d«a I mon capitaiiie, Car il n'est pas nostre ennemy,.

Mais nous touIoos la comté d'Ast, Le diasteau de Milan aussy , Et des esons quatre cens mille , Four retourner en nos pays.

— Vous arez tos Hebrres quartatnes , Avec ftwoe bons eoops de lance Poor TOUS chasser en vos pays. ■

Le roy s'appaisa à la fin , mais non qu'il ne le blamast fort de ceste deffisicte de Novare; car de là venoit la première origine de ceste capitulation, qu'on n*eustesté en peine défaire si Tennemy n'eust vaincu ; et , pour ce, comme j'ay ouy dire, ne luy en fit jamais si bonne chère, et luy eusl rendu , quoy qu'il eust tardé ; mais il mourat à propos pour luy bientost après, dont le roy François le prit en Faveur et l'ayma, et s'en servit aussy très bien en Picardie, lieutenant-général du roy, et en d'autres lieux. Et en la battaille de Pavie, après avoir combattu très vaillamment et plus que son vieil aage ne luy concedoit,il mourut au champ de battaille et au lict d'honneur , monsirant par sa mort au monde que, si quelquefois les grands capitaines sont défavorisés de la fortune en quel-* ques ex])loicts, que pourtant, il ne les en fliul blasmer, ny eux, ny leurs courages, ny leurs valeurs, mais que la fortune, qui lient toutes choses mondaines en sa main, et se plaist en foveur, en disgrâce, en gloire et dedion neur, les donne en abondance et en espar-

Il le tioL

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gtie, ilnsy que porte sa volonté aax uns et aux autres.

Qui Toudra sçavoir plus au long de ce grand capitaine, lise un livre que GuillaumeBouchet ^ , chroniqueur de TAquîtaine , a composé à sa louange, qui s'intitule , le Jardin d'Honneur < ; lise aussy les histoires de nostre temps , tant françoises qu'estraogeres : il y trouvera prou à lire de luy et de plusieurs de sa race et maison, qui est Tune des belles, nobles, généreuses et riches de la France.

Quand ce vaillant chevallier et grand capitaine mourut, mon père estoil près de luy, et fut blessé à mort : y perdit beaucoup , car il Taymoit naturellement, tant pour sa valeur que pour uneobligation qu'il se soubvenoit et rememoroit souvent d'avoir à la maison de Bourdeille, son grand oncle, archevesque de Tours, qui remonstra au roy Louys XI le tort qu'il se Àisoit et à sa conscience, de retenir le viscomté de Touars aux enfans de messire Louys de La Trimouille, à cause de Marguerite d'Amboise, et que ce n*estoit bien Faict. Le roy, qui craignoit ledict cardinal, et le croyoit, ne faillit aussy tost d'en Faire la restitution. Gela se trouve par eacrit ; et Tay ainsy vu dire à moadict sieur de Boordeille mon père, qui le plaignoit fort.

Ce bon dievallier sans reproche eut un fils , que, s'il eost vescu, eust ressemblé le père en tout, comme sa noble mort le monstra, qu'il fit i la battante des Suisses; et l'appelloit-on le prince de Talmont.

M. D'IMBERCOURT*.

Geste battaille Fut aussy signalée par la mort de M. d'Imbercourt. Son père ou grand père Alt celuy k qui les Gantois firent si injustement nottrir et trenscher la teste i la veue de ceste bcUe dame et bonneste , leur maistresse , ma-

* Bouchet, cbroniqaeur d*Aquitaioe , se nommolt Jean et non Guillaume.

•Ge livre est IntiMlé: Panégrriqueda ChevaUer iMu reproche j meffîn^ lot^rs de La TrimouilU; il est compris dans un des Tolumes du Panthéon.

■ Adrien de Brimeu, de la maison de Brimeu, de laquelle soat venus les comtes de Mee^n dans les Pays-Bas.

damoiselle de Bout^igne, laquelle, en leste eschevelée et cheveux épars, en larmes et prières, à mains joincies, leur demanda sa vie et celle de son chancelier ; mais ils furent si cruels qu'ils les luy reFtaserent tout è plat. Quelle cruauté et discourtoisie de fiiire tel reffbs à une si honneste princesse, et la plus riche héritière de la chrestienté !

Ce M. d'Irobercourt engendra donc ce brave fils ou petit fils dont nous parlons. Il servit très bien le roy Louys XII en toutes ses guerres d'Italie, et puis aussy servit le roy François en son premier passage delà les monts, qui estoit empesché des Suisses et de Prospero Goulomno, qui estoit là le guettant et l'attendant, et disant qu'il les attrapperoit corne pigioni in la gabbia, c'est-à«dire, comme pigeons en eage: mais, comme j'ay dict, M. d'imberoourt Tattrappa bien mieux, par le moyen de ces deui braves et vaillanta gendarmes de sa compaignie, Tun nommé Beau vais, le brave Normand, et l'autre Picard, dict Hallanouurt, qui doit* nerent à la porte si k propos et si furieusement, que ceux de dedans ne la peurent fermer; car Haltancourt donna si roide contre la porte à course de cheval , qu'en l'esbranlant II tumba dans le fossé ; dont Beauvais, prenant le temps, mit sa lance en travers, que jamais ceux de dedans ne la peurent sarrer ; cependant le gros vint, et forcèrent la porte fort aisément. Il ne jouyst guieres de ceste gloire , car il fut (ué si« tost après A la battaille des Suisses, en combatr tant et fiiisant si vaillamment qu'il y aida bien à la victoire.

J'ay ouy raconter à aucuns des anciens, et mesmes qui disment l'avoir ouy dire au roy François, qne ce brave chevallier avoit une complexion en luy, que tontes les fois qu'il vouloit venir au combat il falloit qu'il allast à «en aFFaires et descendîst de cheval pour les fairet et pour ce porteit ordinairement des cbausm â la martingalle, ou autrement A pont-kvia , ainsy que j'en ay veu autrefois porter aux soldats espaignols, portant le corselet e( la picque, afin qu'en marchant ils eussent plustost faiat sans s'amuser tant « deffaire leurs aignilleitee et s'attacher; car en un rien cela estoit hkt. De dire que le proverbe eust lien à l'endroia .de M. dlmbercourt, en ce fuct qu'il dict,// se ooncfdedepear^ ceseroitmal parler et Tadattcr

M. D'IMBERCÔURT.

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très fiuieeiiieRt à la} , ce dlsoitie roy ; car c^estoU ru des plus vaillants et hardys de son royaume : et après qu'il avoit esté là et quHI avoit le cul sur la selle, il combaltoit comme un lion; mais on tenoit que ranimosité et le courage grand qu'il avoit de combattre, luy esmoiivoit ainsy les entrailles et le ventre. Je m'en rapporte aui médecins pour en dire làdeasos leurs raisons. J'ay ouy parler de quelques-uns qui avoient ceste mesmes complexion.

Ce seigneur avoit aussy une autre humeur, c'est qu'il se plaisoit d'aller par pays ordinairement, on à la guerre, au plus chaud du jour, et ne le craignoit nullement ; et n'aymoit point aller aux matinées ny serées , ny prendre tant ses ayses aux fraischeurs, ayant opinion que telles accoustumanoes nuisoient fort à un homme de guerre. Il pouvoit alléguer autres raisons, ou que telle fust son humeur et caprice et bizarrerie. Tant y a qu'alors et despuis ce proverbe eouroit : Fous allez à lafralscheurde M, dlmbercouri, quand on alloit par pays au plus grand chaud du jour. Et vous diray comment j'ay sceu ce proverbe et interprétation , par ce petit conte que je vous feray en forme dlncldeot.

Du temps du roy Henry II , y avoit en sa cour une très grande dame et la plus belle de la cour (possible quand je dirois de la chrestienté ne mentirois-je); ce fot madame de Guyse. Un jour, elle allant de Paris jusques à Sainct-Germain où estoit la cour, montée sur son hacquenée, et n'ayant avecques elle qu'une seule damoiselle , un page et deux grands lacquais , car au matin elle estoit allée â Paris faire un tour, et puis s'en tourner aussy tost, et chevauchoit le plus roide qu'elle pouvoit, et à la plus grande chaleur du jour, pour se trouver au sonpper de monsieur son mary, elle vint à rencontrer un honnesle gentilhomme, capitaine qui estoit au service d'un beau-firere de monsieur son mary. I^e gentilhomme qui estoit courtois , et ne Faisant que venir fraiscfaement du Piedmont , et ayant demeuré un an sans venir à la cour, et ne cognoissant pas la livrée qu'elle porloit, pour Tavoir changée despuis son partement, vint accoster Geste grande dame et l'arraisonner, pensant que ce fust une autre dame de la cour, non si grande comme celle-là ; et d'abordade luy va

dire qu'elle chevauchoit fort roide, et comme elle alloit par pays à la fraischeur de M. d'inu bercourt, et que la chaleur luy fèroit mal. Elle fit de l'ignorante de ce proverbe et luy en demanda l'interprétation. Il la luy dict , et de propos en propos il l'entretint tousjours en cheminant , jusques à luy présenter son service ; et quelquefois faisant semblant de luy vouloir touscher la jambe qu'il ne voyoit que trop belle et trop tentative pour luy; elle luy laissoit foire àdemycequ'il vouloit,mais avec toute modestie, et Tescoutoit parler (carildisoit très bien ) de l'amour, non pourtant sans rire soubs son touret de nez ; car de ce temps, les masques n'estoient encor en usage pour cheval.

Enfin, estant arrivée à Sainct-Germain, la dame prenant son chemin pour aller descendre au chasteau , et luy en son logis : «Dieu vous «donne très heureuse et longue vie, je suis «vosire serviteur. D Aussy tost la dame, bais^ sant son touret de nez , dict au gentilhomme : cMon gentilhomme , je vous remercie de vos- « tre compaignie ; je suis à vostre commande- « ment : à jamais je me souviendray de la fraisffch.eur de M. d'Imbercourt , pour l'amour de

a vous.»

Le gentilhomme fut si cslonné de voir ceste dame , qu'il ne pensoit estre celle-là , que soudain, sans dire mot, il tourne bride en arrière au grand galop d'où il estoit venu , pensant avoir offensé ceste daipe,et qu'elle luy en voudroit mal. Mais la dame despuis cogneut en luy qu*il pensoit avoir grandement failly et pesché envers elle; en fit le conte à son beau-frere, à qui le gentilhomme estoit ; elle le pria luy demander de venir, et qu'elle n'cstoit nullement faschée contre Ipy , mais très contente et satisfaicte de luy et de sa compaignie, qu'elle avoit trouvée très bonne et très belle, et qu'une autre fois ne la refuseroit pour le prix.

Il vint donc , et la dame le voulut voir , lequel luy demanda pardon; mais elle, qui estoit toute courtoise et bonneste, lui octroya , n'ayant esté offensée de luy; mais bien s'offrit à luy de s'employer en quelque affaire qui se presentast pour luy; et par après luy fit très bonne chère tousjours quand elle le voyoit, et quclqq^fois luy faisoii la guerre de I» fraîa^^b^ur de M. d'Imbercourt.

Ce gentilhomme m'en a faict le conte pis*

sieurs fois, âr il estoit fort mon amy, et que TentretieD d'une si belle et bonneste dame luy faisoit bien oublier le chaud et si le mettoit en chaleur. Je luy demanday si c'estoit à bon escient qu'il la mescogneut ( comme il y en a aucuns qui ont bien faict de tels (raicts en Faisant leurs naïi^ ), ou bien qu'il le fit à poste et purement et naïfvement, sans y penser; mais il me jura cent fois qu'il la mescognoissoit du tout.

Il a fallu que j'aye faict ce petit incident ; aucuns le trouveront bon et à propos, autres non : on ne peut pas à tous plaire.

Ceux de ce temps-là qui firent le tumbeau de ce grand capitaine M. d'imbercourt , n'y myrent que ces deux mots : Vbi /lonos partus ibi tumulus erecius; comme voulant dire « que «là où il avoit gaigné honneur et gloire, que «là avoit esté érigé son tumbeau;» qui estoit dans le champ de batlaillc, qui certes est la plus belle sépulture qu'un grand capitaine et homme de guerre sçauroit choisir et souhaicter, quelque marbre, porpbire, jaspe, airin, cuivre, qu'on leur pourrait dresser, en quelque lieu que ce soit.

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