GASTON DE FOIX
chasteaa , tue tous ceui qu'il trouve en garde ; et ayant porté grand dommage aux citadins, saccagé leur ville avec une estrange cruauté des François et Tudesques, de là un peu il tourne ses enseignes de Tautre part du Pô , et, cheminant droict par la Romagne, arrive près des murailles de Ravenne; et la fortune le laissa, laquelle, l^ere et sans foy, Tayant mené et conduict avec des pas douteux et dangers de revaler, il paressoit bien qu'elle le conduisoit à un combat Fatal : de manière que lA fut donnée une baltaille la plus renommée que de long-temps et plusieurs années estoit advenue en Italie, là où il mourut.»
Voilà certes de belles parolles, et qui représentent bien une inconstante et légère fortune; qui me fiiict ressouvenir, comme Ton a veu souvent, et comme j'ay veu aussy, de quelque belle dame vrenilteuse et voilage qui, encapricée desordonnément d'un nouveau amant, Tayme , Padore, en brusie, le meine, le pourmeine, le plonge dans toutes les sortes de plaisirs et délices qu*elle peut; après, se foschant , et venant à jetter ses yeux lascife sur quelqu'autre, possible non pas plus aimable que le premier, lequicte, vous leplante»là, à mode de la danse et bransie de la torche , où Ton prend et Ton laisse.
Âinsy traicta ceste fortune guerrière M. de Foix , et s'alla comme une bagasse abandonner à d'autres qui ne valoient pas ce brave , beau et généreux jeune seigneur et capitaine. Telles sont les conditions de Venus et de la Fortune. Mais pourtant, quand tout est bien considéré, qu'avoit-elle à faire, ceste vesse, de s'aller emmouracher de ce jeune et brave prince , l'amadouer, et puis tout à coup le tromper, le quicter et se mocquer de luy.
Il y mourut donc , mais par trop grande ardeur de courage; car, la battaille gaignée par luy, là où il combattit très vaillamment, et estant tout couvert de sang et de cervelle d'un de ses gensdarmes tué près de luy d'une canonnade, M. de Bayard, le voyant ainsy couvert de sang, vint à luy et luy demanda : «Moncsieur, estes vous blessé?— Non , dict-il, mais c j'en ay bien blessé d'autres. » Cestoit bien la parolle d'un jeune homme courageux et bienaise d'avoir faict son coup comme les autres. tOr, Dieu soit loué, monsieur, dict M. de
cBayard , vous avez gaigné la battaille , et de- «meurezaujourd'huy le plus honnoré prince «du monde; mais ne tirez plus avant, et rascsemblez vostre gendarmerie en ce lieu ; qu'on cne se mette point encor au pillage surtout, «car il n'est pas temps. Le capitaine Lonya « d'Ars et moy allons après ces foyants ; et pour «homme vivant, monsieur, ne départez point «d'icy que le dict capitaine Louys d'Ars et moy «ne vous venions quérir ou vous mandions.» Bon conseil , certes , de se rallier ainsy avec ses gens et faire là un gros contre les autres, s'ils se fussent radvbés et ralliés pour foire une nouvelle charge, qui eust osté la victoire à luy, qu'il avoit desjâ entre les mains, comme cela est veu souvent, lesmoing la battaille de Dreux. M. de Nemours promit ainsy qu'il l'en avoit prié : mais, le malheur pour luy, il n'en tient rien ; car, voyant que deux enseignes de gensde-pied espaignols se retiroient sains et sauves tout le long d'un grand canal , lesquels avoient deffaict quelques Gascons , et M. de Nemours demandant à un maraut d'adventurier qui s'en- Fuyoit quels gens c'estoit : «Ah ! monsieur, ce «sont les Espaignols qui nous ont deffaicts !» Le pauvre prince, despit de cela, commença à dire : «Qui m'aimera si me suive , je ne sçau- «rois souffrir cela. » Et, sans regarder derrière soy qui le suivoit, donne, suivy pourtant d'une vinglaine d'bonnesles hommes , et charge en un lieu si desadvantageux que bonnement ne s'y pouvoient remuer; car la chaussée estoit estroicte du costé du canal , où l'on ne pouvoit descendre, et de l'autre costé il y avoit I un merveilleux fossé où l'on ne pouvoit passer : si que les Espaignols ayant rechargé leurs har- ' quebus, et les picques baissées, eurent bien- I tost raison des nostres et de M. de Nemours, I qui, combattant vaillamment, eut les jarrets de son cheval couppés, tomba par terre où il fut blessé de tant de coups, que, despuis le menton jusques au front en avoit quatorze, et I puis laissé mort.
M. de Bayard , tournant de la chasse, sceut sa mort , qui en cuida désespérer, par un bruict sourd parmy le camp , qui demeura si estonné que , si l'ennemy se fost rallié tant soit peu de deux cents hommes d'armes et quelques gens de pied, nostre armée victorieuse estoit deffaicte.
Que c'est que de la perte d*un grand chef, et combien elle porte quelqueslbis de dommage â «a troupe, qui, ayant mis toute son espérance M luy, perd cœur luy perdu : «jy plus ny moins qu'un furieux taureau et superbe, seul honneur et support d'un grand irouppeau de ses autres ONupaignons, après qu'il se voit abattu par un courageux et puissant lion , et estciidu mort par terre, tous les autres meurent de peur et demeurent eslonnés , sans se pouvoir résoudre à feire choix d'un qui prenne la place du mort, et rende combat si le lion les vient assaillir. Mais en ce poinct dernier, la comparaison faillit sur nos François, ayant perdu un si brave chef, et voyant la conséquence trop grande pour eux, s'ils n'en eslisoient un en sa place.