M. DE LA PALLICE
Après avoir un peu en eux songé , se résolurent d'eslire en son lieu M. de La Pallice, lequel, parmy une vingtaine de grands capitaines qui esloient là , qui tous se pouvoient dire des eslus du monde, Fut trouvé le plus digne de leur commander; dont faloit bien dire qu'il en fust bien digne.
Geste battaille ne porta pas grand profit à la France, encor que pour nous elle fust bien gaignée; mais aussy elle fut bien chèrement acheptée par la perte de beaucoup de gens de bien que nous y perdismes, qui jamais ne se peut reparer par le recouvrement de pareils, et aussy que peu après nous perdismes de là les Monts tout ce que nous y avions acquis, gai gné et conservé par beaucoup de sang françois respandu l'espace de douze ou quinze ans.
M. de La Pallice donc, nouveau chef, ayant pris Ravenne et rendue par la frayeur du gain la battaille, se retira vers Milan , menant avec luy lecorpsmortdeM. dtHemours.con pompa <ee disoient les Espaignols), mas Mun/ante que funèbre ni cliristiana, à manera de unas exequias de perpétua memoria, saliendolo à recebir en cada lugar ios pue- Nos. (Test-à-dire : « avec une pompe plus «triomphante certes que Funèbre ny chresf tienne I à manière d'un obseque de perpétuelle
«mémoire, allant au-devant de luy en chasque «lieu tout le peuple, pour le recevoir et bon- «norer.»
Outre plus, il y avoit du camp plus de dix mille personnes, et la pluspart à cheval, toutes vestues de deuil, quarante enseignes prises sur les ennemis, tant Espaignols que du pape, que Ton portoit devant son corps, traisnantes en terre, et son enseigne et guidon après, tous proches de sa personne , en desmonstrant que c estoient ses drapeaux qui avoienl abbattu l'orgueil des autres.
Plusieurs prisonniers alloient aussy i pied devant ledict corps, entr'autres, Jehan de Médicts , légat du pape, qui fut despuis pape Léon avant que l'an fust aecomply. ce qu'il n'eust jamais pensé se voyant en tel estroict; mais, en l'emmenant en France prisonnier, il ftit rescous près Pavie et sauvé , dont il nous fit bien après du mal.
Après, marchoit le marquis de Pescayre, en* core jeune garçon, mais pourtant fort estimé, et de la prise duquel on faisoit grand cas.
Marchoit aussy ce grand capitaine dom Pedro de Navarre, et plusieurs autres gros prl» sonnters , marchant tous à mode de triomphe des anciens Romains , fors qu'au Heu de resjouissances et allégresses qui se fhîsoient , là se celebroient pleurs , regrets et gemissemens.
Puis fut ainsy enterré dans le grand domo de Milan , avec force solemnels et divins ser* vices de toutes façons, et Toraison funèbre, qui exalta le très- passé josquesau tiers ciel, ainsy qu'il le meritoit.
Voyià le superbe et honnorable enterrement que ces braves capitaines françois firent à leur gênerai. Helas! ils le dévoient ainsy faire, puis que mieux ne pouvoient. Il mourut en l'aage de vingt-trois à vingt-quatre ans : dommage pareil à celuy que l'on fâict de fouler et gasier une belle herbe verte ou plaisante fleur au beau mois de may, plus tost qu*en juillet, que la grande chaleur a rendu fanée et flestrie, qu'elle ne vaut rien plus que d*estre fauchée, abbattue et mise en foing, toute asséchée et morte.
S'il est ainsy que les grands cheft et capitaines doivent estre estimés, honnorés et heureux, qui, ne pouvant pour leur gloire survivre leurs victoires , meurent au moins bravement dans le champ de battaille, et que la maxime en
M. DE LA t>AlLiCI*..
soit telle, M. de Nemoitra Ta bien observée, et doit estre fort gloriffié. La fortune pourtant le devoit laisser un peu survivre, et ne lui porter si tost envie, et ne luy rompre sa patrie, sur laquelle il avoit desji trois jeux et biscaye, à mode des joueurs de paume : car ne faut point douter que, s'il ne fust mort, il emportolt Rome et le royaume de Naples à son aise ; car il y avoit de grands desseins, belles entreprises et intelligences : et luy vivant, jamais TEspaignol n'eust pu se remettre, ny le pape , ny le duc de Milan, avec ses Suisses qui retourne^ rent , dont nous perdismes Testât de Milan.
Ce sont trois braves et vaillans capiuines fraiiçois qui sont morts au plus beau de leur jeu, qu'est M. de Nemours, M. de Bourbon et M. le prince d'Orange : François le puis^je dire, puisqu'il estoit Bourguignon, de la maison de Ghâlon; tous trois François, Tun Gascon, l'autre Bourbonnien, et le tiers Bourguignon; tous trois esgaox aux beaux fiiicts d'armes , tou« trois pareils en fortune et beaux desaeina, et tous trois semblaMes en mort généreuse , et tons trois, de pins, qui ne dévoient monrir qu'ils n'eussent en on peu de tempa de jouir de leur victoire, et donner de l'esbat aux uns et du desplaisir aux autres , et matière k plusieurs d'en diseourir après à Itrisir.
Je croy que M. de Bourbon se fust foict empe* penr de Rome et des Romains , et , comme j'ay dict , en eust gardé le morceau pour luy seul, et n'en eust ftict part à aucun ; car il estoit fort affamé et fort malcontent de l'empereur.
Le prince d'Orange se fust faict créer duc de Fleurence, car il estoit ftort ambitieux , et eusi espoosé la petite duchesse prétendue de Flen** rence , et d'Urbin desjà , despiiie noetre reyne<mère ; mais il eust vouhi se tenir sonbs la pro^ tectionde l'empereur, de peur que luy, e'irritant s'il eust fliict antrement, ne luy eust ftict la guerre , et avec le temps dépossédé.
M. de Nemours enst tout conquis et gardé pour le roy son bon oncle, qui l'aymoit fort, et reust ftikt son vtsee-roy, voir^ toat, fors qult ne reust pas Met roy ny souverain, car il le vooloit estre.
Voytft eomme j'en ay ouy discourir i aucuns des anciens seigneurs et dames , comme on f u dieomiroit alors. Le roy Louys le regreiu fort, car il estoit fils de sa sœur, qu*il aymoit fort, tl
de ce seigneur de Foix duquel je parle ailleurs. Le roy son oncle, n'ayant point d'enfans roasles, le tenoit et Taymoit comme son propre fils, et l'eust faict très grand ; si que l'on disoit qu'il l'eust marié à une de ses filles , h'il eust peu par dispense, qu1l eust peu obtenir aisément , puis qu'il en avoit en une pour se marier et f^e remarier, et aussy qu'ayant mal mené et chassé le pape Jules de Rome, et d'Avignon par conséquent, comme il en estoit en train et vouloir, il eust faict tel pape de sa main qu'il eust voulu.
On dict que lors que le courier luy apporta la nouvelle de la battaille gaignée, mais M. de Nemours mort, il s'escria aussy tost : «Ah «Dieu! je ne l'ay pas donc (^signée, mais très «bien perdue!» Aussy l'F^spaignol disoit que fue peiea sin v/c/ona, c'est-à-dire que «ce «fot battaille sans victoire. » St puis en fit de si grandes doléances et regrets que de long temps il ne se peut remettre, désirant cent fois avoir perdu trois battallles comme celle-là, et n'avoir perdu son nepveu.
J'ay veu au trésor des litres de nostre maison un tombeau faict de luy de ce temps, assez bien faicl pour lors, en ryme, là où, après avoir raconté ses hauts faicts, et fort exalté, il dict que les neuf preux, voyant que ce grand capitaine les alloit tous surpasser et les jetter hors du temple de Mémoire pour jamais, si qu'on ne parleroit oncques d'eux, prièrent tous, estant en l'autre monde, le dieu Mars, que, puisqu'ils l'avoient tous neuf si bien servi par le passé, que pour recompense, n'en demandant d'autre, qu'il fist mourir ce preux, lequel pourroit demeurer tout seul^ et qu'au lieu de neuf Qn ne parleroit que d'un seul s'il conlinuoil plus avant ses armes, qui pourroient venir en telle vogue qu'aux siennes mesmes feroient honte. Partant 1^ dieu de Marst P^r là pressa de leur prières, et qu'il y slloit du »ieo, le fit aussy tost porter par terre et mourir. Voyià qu'en dict oo tombeau ancien en substance; je n'en parleray plus après cela.