M. LE BARON DE BEARQ
Il avoit soQ lieutenant de sa compagnie de cent hommes d'armes, M. le baron de Bearq, qui estoit un brave et vaillant capitaine, et qui secondoit bien son capitaine. On luy donnoit la réputation qu'il estoit fort grand entrepreneur et tousjonrs à cheval , et fort importunant rennemy, fost foible ou fort.
Le jour avant la battaille de Ravenne il fot recognoistre Tennemy avec sa seulecompaignie, jusques dedans son camp, qu'il mit en si grosse allarme que toute la cavallerie monte à cheval contre luy, qui fot à se retirer, non sans perte d'aucuns braves gendarmes des siens; et sans M. de Bayard, qui survint à propos , il estoit fort engagé : mais tous enfin se retirèrent sans en venir à plus grand choc , remetunt la partie au lendemain. Après la batuille perdue, où le baron de Bearq (d'autres Tappelloient le prince de Bearq) combattit très vaillamment avec sa bande, et que les François se retirèrent vers Milan, il fot mis à garder la forteresse de Trezzo , qui est sur le fleuve de Ladezila, où il fit très bien, et résolument et bravement oidura la batterie et l'assaut : et puis , n'en pouvant plus, se rendit, par honneste composition, an marquis de La Padulle \ qu'il tmt très bien , et luy fit fort bonne et honneste chère de guerre; car il le cognoissoit fort par repuUtion , et les Espaignols aussy, qui disoient de luy : El principe de Bearq, Gascon bravo, por fuerças y ingénia, Ingar ieniente de la vanda del capitan don Gaston ^ ; et l'avoient en fort belle estime, et d'auunt qu'il estoit leur voisin, encor plus.
* Cot-à-dire te firinoe de Béaroq, brave Gascon, dirigeant bien tes loroei , Uentenut de te cooinsnte de
xxxin.
M. DE LADTREQ.
M. de Lautreq < , cousin de M. de Nemours (que venonsdire)de nom et d'armes, la première charge honorable qu'il eut, fot lors qu'il eut la Gonduicte des cardinaux, preslats et evesques qui allèrent au concile de Pise par terre , n'osant s'hasarder par mer, craignant une embûche. Le pape appelloit par desrision ce concile, conciUabulum,
M. de Lautreq donc les conduisit jusques dans Pise , avec trois cens lances et quelques gens de pied. Aucuns estimoient ceste charge bien vile pour un homme de telle maison , servant d'escorte et de garde-corps à ces ecclésiastiques et presbtres; et les partisans du pape s'en mocquoient et s'en mocquerent longtemps encores après qu'il fot gouverneur de Milan , et les Espaignols et tous. Que c'est d'une première impression mauvaise !
Le marquis Albert de Brandebourg, grand persécuteur d'evesques et gens ecdesiastiquea, appelloit , par mocquerie et desdain , les capitaines et soldats partisans et à la suitte et solde des gens d'église, p^afe qtSene ^ qui e^ autant à dire valets de prebstres. On en eust peu dire de mesmes de M. de Lautreq pour lors ; mais depuis il porta bien autre nom , car il a esté un grand capitame, et de plusieurs estimé pour tel, ainsy qu'il Ta monstre entre plusieurs endroicts , à aucuns oui , et à d'autres non.
Il perdit fort mal A propos Testât de Milan , qu'on luy avoit laissé très clair et net, après que M. de Bourbon en eut quicté le gouvernement. Aucuns ont trouvé son excuse mauvaise qu'il fit au roy , qu'il n'avoit point d'argent pour payer ses Suysses , et qu'iU le oontraignireot de donner la battaille de La Bicoque, autrement ils s'en iroient. 11 les devoit très bien et beiu laisser aller, et les recommander à tous les diables, et metlre tout le reste de ses forces dans Milan et autres places , et laisser cependant le campdel'ennemysepounneneretatuquerquelque place qui les eust ruynés possible, comme Pavie raina celuy du roy ; ainsy qoe sceot bien
* Odet de Foix , connu d'abord tout te nom deBariitfan , pnit lous celui du rlcoinie de Lautrcc. Il monnit «i etege de Naptet, en t«27, - * P'a^€ Ktœcidt.
M. DR l
faire M. de Bourbon et le marquis de Pescayre, et foire place à Tarmée du roy , arrivant si furieusement contre eux ; mais en temporisant dans leurs garnisons on en vist la fin qui s'en suivit ; aussy que TEspaignol n'estoit point si fort qu'il peust tant faire en la campagne que les garnisons françoises ne les eussent bien fatigués.
Voilà une des raisons que j'ay ouy dire que le roy François luy allégua , pourquoy il ne devoit estre si contrainct de donner ceste battaille de La Bicoque, où, s'il eust pris exemple sur M. deBayard , il eust bien mieux faict; lequel estant au siège de Pampelonne, soubs le roy Jean et M. de La Pallice, luy fut commandé par eux d'aller prendre un chasteau là auprès qui fatiguoit et cndommageoit fort l'armée ; où il alla fort bravement avecques le seigneur de Bonneval, qui estoit un vaillant etfaardy chevallier et capitaine , et avoit une compaignie de gens d'armes. Ç'avoit esté un des favoris du feu roy Charles VIII.
Estant donc ces deux braves chefs d'armées devant ce chasteau , après une bresche fsiicte , M. de Bayard fit commandement aux lansquenets qu'il avoit soubs la conduicte du duc de Suffolk , Anglois < , qu'ils allassent à l'assaut ; eux firent response qu'ils n'y iroient point qu'ils n'eussent la double paye , et que telle estoit leur ordonnance et coustume. M. de Bayard fit dire par leur truchement qu'il ne s'estoit jamais desjuné de ceste leur coustume ny ordonnance; mais vrayment , s'ils faisoient bien, qu'il les récompenserait très bien de quelque honnesle et gentille courtoisie.
Sur ce ils y allèrent , mais ils n*y firent rien qui vaille , si non monter et descendre , sans rendre combat. M. de Bayard print après ledict chasteau sans leur moyen , mais par autre ruse de guerre. Retournant de là , ainsy que toute la trouppe marchoit en battaille , il y eut trois ou quatre capitaines qui firent dire à M. de Bayard , par leur truchement , qu'il leur tinst promesse et les fist payer. M. de Bayard respondit : « Dites à vos coquins de lansquenets «que je leur feray plutost bailler à chacun un «licol pour les pendre : les marauts qu'ils sont,
* Capitaine général de tout les lansqueneU. li étoit de la miiaon de La Poole eu Angletenre.
AUTREQ. 225
«n'ont jamais voulu combattre à Tassaut, et ils «demandent double paye ! Jen parlerny à M. de « La Pallice et à leur couronnel , mais c'est pour «les faire pendre ou casser, car ils ne valent « pas putains. »
Leur truchement leur tourna dire cela, dont aussy tost commencèrent à faire rumeur et forme d'amutinement ; mais M. de Bayard, sans s'estonner , aussy tost fit sonner à Testendart , et assembla SCS gens d'armes, qui pou voient monter à deux cens, et les alloit charger nommément et mettre tous en pièces s'ils ne se fussent adoucis. Et nottez que M. de Bayard ne pouvoit pas avoir en tout que deux compagnies de gens-d'armes, la sienne et celle de M. de Bonneval , et les autres estoieut huict mille lansquenets; mais pourtant il n'y avoit là que quatre mille , qui estoit encore beaucoup.
Ainsy devoit faire M. de Lautreq à ses mutins suisses : car jamais le faict ne va bien quand il faut que le gênerai obéisse à ses soldats et combatte à leur volonté. Ce grand Paul Emile, romain, sceut bien en cela corriger et mener beau ses soldats au commencement qu'il prit l'armée à mener, qui ne faisoient que bavarder et parler de la guerre , et comme il la falloit foire , faisant plus des capitaines que des soldats , comment il leur osta tost ces bavarderics, et les rangea bien tous soubs le silence.
M. de Lautreq fit en cela une grande faute de combattre soubs l'appétit de ses soldats, et mesmes en un lieu si désavantageux pour luy qu*estoit ceste Bicoque. Leroy François luy sceut très bien reprocher quand il le vist à Moulins retournant de sa perte et de sa cheule; lequel il ne voulust voir du commencement; mais ayant obtenu audience de luy et luy ayaai conté toutes ses raisons, et mesmes la fauU* d'argent, de ceste faute d'argent l'en cxcus.i après avoir ouy M. de Samblançay. Cela es escrit sans que j'en parle davantage : mais pourtant luy sceut-il bien reprocher que Prospero Colonne, et le marquis de Pescayre, et toute l'armée espaignolle, n'avoient pas plus d'argent que luy , qui sans argent l'avoient chassé et battu , et luy sans argent n'avoit sceu se deffendre.
On dict qu'avant qu'il fust chassé de Milan venoient au roy plusieurs nouvelles et plaintes de luy , et qu'il estoit trop scvereet mal-propre
pour un tel gouvernement D'estre hardy, brave et vaillant estoit-il , et pour combattre en guerre et frapper comme un sourd; mais pour gouverner un estât il n'y estoit pas bon. Madame de Ghasteaubriant, sœur de M. de Lautreq, une très- belle et honneste dame, que le roy aymoit et en faisoit son mary cocu , en rabattoit tous les coups et le remettoit tous* jours en grâce, si bien que le proverbe en couroit pour lors, Milan a faict Meuillan^ et Chasteaubriant a def faict et perdu Milan. Gela vouloit dire , ainsy que je tiens d'aucuns seigneurs et dames de ce temps-là, que des gaiogs et projets et lucres que fit M. le grandmaistre de Gbaumont quand il en esloit gouverneur, en fit faire le chasteau et maison de Meuillan en Bourbonnois, qui est une des belles et superbes que Ton sçauroit voir : et les fautes que fit M. de Lautreq estant gouverneur dudict Milan, rabattues par madame de Chasteaubriant à Tendroict du roy, deffirent et perdirent Milan; et aussy qu'on disoit que ladicte dame avoit foict avoir le gouvernement à son frère.
Voylà donc la perte de Milan, lequel pour recouvrer nous cousta bon, par la prise du roy François. Certes, et luy et son frère firent de grandes fautes et lourdes pertes, comme la prise de Laudi (où commandoit le seigneur de Bonneval, très brave capitaine pourtant) , qui fut faicte sans batterie , ny bresche, ny eschelle, où il y avoit trois cens hommes d'armes et trois mille hommes de pied, par une escarmouche attaquée d'eux et de douze cens Espaignols, qui y entrèrent pesle-mesle. Les histoires parlent fort aussy de la composition de Crémone , faicte fort mal i propos par M. de Lescun.
De ce temps-là les places ne se gardoient si bien comme Ton a veu despuis; et suffisoit à nos François pourveu qu'ils en sortissent par quelque belle et honnorable composition; les voylà galants! mais qu'ils eussent une plume de coq à leurs bonnets. Toutefois M. du Lude et Louys d'Ars, et autres, ne firent pas ainsy en leurs places. M. de Lautreq se relira en Guienne, où , après quelque temps, fut envoyé quérir et plus honoré que jamais; car il ftit fsiict lieutenant général de oeste grande ligue faicte contre l'empereur. Que c'est que de la
vertu; car, encor qu'elle ayt eu des traverses, si est-elle tousjours recherchée; comme fut celle de ce grand capitaine qui entreprit le voyage de Naples , et en y allant il prist le Bosquo, Alexandine et Pavie, toutes par force ou assaut, et mesmes Pavie, à laquelle il ne pardonna en sorte de cruauté, pour venger Toutrage et la prise du roy François, et la mort et defFaicte de tant de braves François qui pastirent là-devant; et, pour ce subject il ne voulut entrer dedans par les portes de la ville, mais par la bresche, tout à cheval, la faisant un peu esplanir pour manifester plus grand triomphe dominatif. Ainsy voulut entrer le pape Julles dans la Mirande, s'estanl Faict faire un pont par où il peust passer plus aisément dans sa litière. Grande et bravasche superbeté de Tun et de l'autre!
M. de Lautreq donc , ayant faict plusieurs beaux et grands exploicts guerriers en ceste Lombardîe, fut prest à investir Milan, pour reparer la faute passée , sans la deffense du roy, qui lui commanda la quicter et tirer droict vers Naples, poussant ses ennemis devant luy, non en fuite pourtant, mais en retraicte de loups.
Arrivé là, lieu faul pour luy, comme Ravenne pour son cousin M. de Nemours , car il y mourut et toute son armée se périt misérablement, estant sur le poinct d'une très glorieuse victoire s'il eust voulu. Mais, comme disoient les Napolitains : Non seppe pigliar la foriuna per gli capelli < , qu'il avoit à pleine main à prendre; et aussy qu'il estoit si présumptueux de soy, qu'il ne voulut jamais croire autre conseil que le sien : car, combien qu'on luy conseillast de battre la ville et Tassaillir à outrance, il ne le voulut jamais, disant qu'il ne vouloit point gaster là ses munitions mal à propos, qui luy serviroient bien ailleurs (jamais chef ny général d'armée avare et tendant i l'espargne, ne fist beau faict), et qu'il sçavoit que bien tost il les auroit tous la corde au col, fust par famine ou d'un long siège. Je l'ay ainsy ouy conter dans Naples à plusieurs anciens qui vivoient encor.
Voyez, s'il vous plaist , quelles fantaisies ce seigneur s'alla mettre dans son esprit, de vouloir prendre une telle ville que celle-là, si riche, ù opulente, si forte et si fertile en tous biens * li ne sut pai prendre la Fortune par les disfvu.
M. DE LÂUTREQ.
de la terre, et ses enviroDS, et si bien garnie de bons hommes, voyre d'une armée victorieuse de Rome, qui s'estoit allée jetter dedans! ce qui fut le pis pour luy , et qui l'abusa, car d'autant mieux pensoit-il Taffamer. Mais il en arriva bien autrement , car la longueur du siège luy nuisit plus qu'aux autres, qui apporta telles incommodités et maladies aux nostres, que de cent il n'en reschappa dix.
J ay ouy dire là- dedans qu'il demeura plus rie trois sepmaines sans saluer la ville d'un seul coup de canon; et les premières volées qui s'y tirèrent furent le premier jour de may, d^auires disent. Saint Jacques, en juillet, jour et feste de Saint-Jacques , le grand patron des Iispaiguols. M. du Bellay dict en 9es Mémoires qu'il arriva le propre jour de may; mais je l'ay ainsy ouy conter dans Naples : et pour ce j'advertis les lecteurs de ne prendre point esgard à ce que je diray , qu'ils verront autrement dans nos livres A*ançois, car je m'ayde plus des estrangers et de leurs dicts et escrits, que des François, dans lesquels on voit et liston assez ce qui est escrit; mais non si bien que dans les estrangers et mesmes les livres espaignols, qui ne sont pas traduicts.
M. de Lautreq donc fit tirer ces volées de canon ledîct propre jour de may, plus pour perturber leur feste qu'ils ccicbroient que pour autre chose, dont j'ay ouy conter un miracle d'un crucifix , que j'ay veu à Nostre Dame des Carmes , qui voyant venir une canonnade droict à luy pour luy emporter la teste, la baissa bas, si qu'il n'en eust aucun mal, et la balle passa au-dessus. J'ay veu le crucifix, et nie Taon ainsy asseuré dans Naples : encor aucuns bonnesgens et bonnes femmes asseuroient que ce coup porta ce malheur aux François , qui leur engendra les infections de l'air, la puantiae des eaux et les grandes maladies , qui en un rien desfirent et ruinèrent toute ceste belle armée. Aussy les ennemys leur empoisonnèrent les eaux , en y mettant force bled dedans , ce disoient les François.
M. de Lautreq lui - mesme en eust sa bonne part, et telle qu'il en mourut ; car, ainsy qu'il estcMt en son lict malade, il s'enqueroit tous les jours aux capitaines et gentilshommes qui le venoient visiter, ensemble à ses médecins, valets de chambre , tommentse portoit le camp ,
et si les maladies eoramençoient à laisser. Ceux auxquels on avoit laict le bec respondoient que, graces à Dieu , les maladies n'alloient plus en empirant, et qu'elles n'estoient si grandes. Mais luy pourtant, se doutant , à leurs mines et cares non si allègres et joyeuses comme elles dévoient estre, qu'il n'en estoitrien, il prit un jour deux de ses pages qui estoient en sa chambre, et leur dit qu'il les feroit fouetter devant luy jusques au sang s'ils ne luy disoient vray de poinct en poinct. Eux, craignans le fouet autant que race qu'on voye , luy déclarent le tout et comme tous mooroient sans en peu eschapper, et que tout le camp estoit en perdition; ce qu'il prist à si grand despit et contre-cœur, que le fiel et le cœur lui en crevèrent et mourut.
Mort bien différente à celle de son cousin M. de Nemours, qui mourut laissant son armée assez entière et non trop ruinée : et M. de Lautreq laissa la sienne si perdue et ruynée, que, des grands qu'il avoit avec luy, peu s'en retournèrent, ayant demeuré là comme luy le marquis de Saluce, don Pedro de Navarre, le prince de Navarre, M. de Vaudemont, le plus beau prince que je vis jamais en portraict chez M. de Vaudemont d'aujourd'huy , en Lorraine, et tant de seigneurs et gentilshommes, comme les sieura de Gandalle, de La Ghastaigneraye, Pomperant, et une infinité d'autres dont les histoires en sont pleines et les cimetières et champs de là sont encore bossus.
Et toutefois ce fut un grand heur à luy de ne survivre point son malheur; car, s'en retournant en France pour la seconde fois dc.«^ baraté ^ de là , comme il fit de Milan , il estoit pour jamais deshonnoré, au lieu qu'il mourut avecques une telle gloire, que le pape luy fit faire des obsèques solemnelles et très pompeuses; outre, luy en ordonna un anniversaire continuel à Saint- Jean de Latran. Gela ne luy cousta gnieres. Le roy son maistrc luy en fit faire un tout pareil, et tout semblable à ccluy qu'il eust foict à un de ses propres enfants ou autre grand prince du sang , à Nostre-Dame de Paris.
Tout cela fot très beau ; mais plus beau cent fois fut l'office pie, sainct et vénérable, duquel
^ Desharalé: d«iCiU, mis ca dérouta : ds l'italîHl êbarato.
luy usa respaî^Dol 8on ennemy, à lay faire ériger ce iumbeau superbe de marbre à ses pauvres os, qui traisnoient et vautroient misérablement et cheiifvement dans une cave, où ses gens l'avoient enterré sans aucune forme de pompe Funèbre , sinon comme le plus simple soldat de son camp. Mais après il fut desensepveli par aucuns marauts , et puis porté à Naples , et enterré par quelques gens de bien à Teglise. Ainsy Tay-je ouy dire là.
Le tumbeau parest très bien encor à Naples, en Santa Maria délia Nova, en la chapelle du duc de Sessa , à main gauche en entrant , avec ces beaux mots que moy-mesme j*y ay leu et recueilly.
Odeto Fcaxio Lautreco, Gonsalvus Fer- DiHAifDCS, Ludovici fèlius Corduba, magni Consalvi nepos ; cum ejus assa , guamvis hostis, in aMo sacello, ut belli fortuna tulerat , sine honore jacere comperisset , humanarum miserarium mentor, gallo duci hispanus princeps posuit.
Le François tourné est tel :
c A Odet de Foix , Seigneur de Lautreq , cCoNSALTE Ferdinand, fils de Louys de Gor- «dova , du grand Gonsalve nepveu , combien «qu'il fut ennemy , ayant sceu que ses os gi- «soient peu honorablement en la chapelle de «ses prédécesseurs, ainsy que la fortune de la «guerre Tavoit porté, luy, mémoratif des hu- «maines misères, à un capitaine françoisun «prince espaignol et estranger a mis.»
Le latin a plus belle énergie. Voyià un prince digne de grande louange, luy, prince estranger, à son ennemy estranger faire une si belle , saincte et honorable courtoisie ! Les courtoisies se font ordinairement d'cnnemys A ennemys vivans ; et se font-ils plus, possible, pour en recevoir la revanche , bien souvent , s'ils tumbenl en leurs mains , que pour un autre subject; mais de vivant au mort peu souvent le voit -on. Nous trouvons bien qu'Annibal honora les cendres de Marcus Marcellus d'une urne très belle et très riche. Nous voyons ordinairement aussy , et Ta -on veu souvent, les ennemys envoyer les corps morts de leurs ennnemys à leur camp , ou s^ux
parens, ou aux amis, pour les enterrer; et si les envoient avec pompe et convoy magnifique et honnorable : c'est un office fort doux et qui plaist fort ; comme fit M. le marquis de Pescayre celuy de M. de Bayard. Mais de trouver que Tennemy ait faict à son ennemy une telle despense pour un si superbe tumbeau , qu'a iaict ce magnifique duc à M. de I^utreq et à don Pedro de Navarre qui est près de luy, je voudrois bien que Ton me trouvast et enseignas! un , pour le mettre ici en mémoire perpétuelle comme Tautre.
Vivez doncques , vivez, brave et magnifique prince deSesse, immortellement ! Encor que vous soyez mort , vous vivrez éternellement avec l'immortalité , autant pour ce bel œuvre, pie , libéral et magnifique, comme par vos valeurs, et de vous et des vostres ! Aussy de son temps a - il esté le plus splendide et libéral prince et despensier qu'on eust sceu voir.
Il y eut un evesque de Tarbes, à qui M. de Lautreq avoit faict avoir Tevesché de là , qui le gouvernoit, et trop, ayant tous les affaires du gênerai en main de la duché de Milan , et n'y fit rien qui vaille : il s'appeloit Manaud , qui , ne pouvant recouvrer les os de son maistre et de son bienfaicteur et ne luy ériger un tumbeau superbe, fit à ses propres cousts et despens, bastir et achever ceste belle maison de Goustras, qui n'estoit qu'aux fondemens élevée lorsque son maistre mourut; et en continuant le dessain , la fit ainsy parachever belle comme elle est , qu'on peut dire le plus beau corps de logis et la plus belle vis qui soit en France, ainsy que j ay veu et ouy dire aux grands seigneurs et dames qui l'ont veue, et aux grands architectes , ne voulant point qu'on s'en arreste à mon dire. Ge bel œuvre ainsy paracheva cet honnestc et recognoissant evesque, pour servir d'un second monument à la postérité de son maistre, ne luy restant marque en France que celle-là, fors la mémoire de ses hauts faites.
Il y a plusieurs evesques et gens d'église qui n'ont garde d'estre ainsy recognoissans , ny qui l'aient esté à l'endroict de leurs bienfaicteurs qui leur ont faict avoir les eveschés, bonnes abbayes , que , lorsqu'ils sont morts , plantent là leur mémoire et en sont ingrats envers eux, non pas à leur faire bastir un seul
M. DE LAUTREQ.
petit tumbeau , et envers leurs enfans, femmes et parens, qu'ils ne voudroient secourir d*un seul sol en leurs nécessités.
On ne sçauroit Paire accroire que tels gens fussent aimés de Dieu : encor qu'on die que le bien d>glise est dédié pour les pauvres, les parons estans pauvres, et lesenFans et femmes, en ont autant de besoing que les pauvres qui mandient aux portes.
Or je ne parleray plus des valeurs de ce grand capitaine , sinon que les Espaignols et Italiens Tont en telle réputation, qu'ils luy donnèrent le nom de Demetrius et d'un second expugnateur de villes, comme de vray il en a pris aucunes, et bravement, qui luy ont donné ceste réputation, et surtout Pavie, queieroy son maistre tenoit assiégée plus de trois mois , et ne Tavoit sceu prendre : dont j'ay ouy dire que, lors que le roy en sceut la prise , en fut fasché à demy , et en porta quasi envie et jalousie sourde , pour s'en sentir autant abaissé ; que luy , un si grand roy, ne l'avoir sceu prendre , et luy, son vassal faict de sa main , Tavoit prise en peu de jours.
Aussy n'y avoit-il dedans un Anthoine de Levé pour la si bien deffendre, ce qui devoit contenter Sa Majesté; car il y a hommes et hommes. Et eust voulu le roy pour beaucoup que cela ne fust arrivé, et qu'il ne l'eust jamais assiégée , ou bien faillie, encor que ce fust son dommage.
Que c'est que d^un cœur ambitieux, qui pour son grand bien et advantage, et qu'il y aille du sien , ne veut qu'un autre aie plus d'honneur que luy, ainsy que j'en ay cogneu force de cest humeur !
Les Espaignols de ce temps qui voulurent louer mondit sieur de Lautreq, dirent de luy : a Le capitaine Lautreq avoit en soy beaucoup de « vertus très claires » voire esgales à celles des ca- «pîtaines antiques. Il estoit nay aux derniers «confins de la France et de la Gascongne, près «des monts Pyrennées , d'un lieu très illustre et «noble; et pour ce, il temperoit ceste allaigre vi- «gueur et promptitude françoise avec la gravité «espaignolle, dont il estoit voisin : et estoit si «superbe et glorieux, fust de son naturel, ou «pour sa grande pratique de guerre, que en •las cosas de guerra era tenido en tal opitnion, que menos preciados los consejos tle
« los oiros , anles queria errar par si que ser aensenadodeotros;i» c'est-à-dire : «En choses «de la guerre, il estoit tenu en telle opinion, «que, mesprisant tous les conseils des autres, «il aymoit mieux faillir de par soy que d'estre «enseigné des autres.»
Voyiâ une grande imperfection de capitaine. Ainsy l'ay-je ouy deschiffrer tel à plusieurs , et qu'il luy prenoit bien envie quelquefois de conférer et de demander avis à ses capitaines; mais quand ils eussent dict d'or il ne l'eust pas tenu, tant présomptueux, orgueilleux et superbe de soy estoit-il ; aussy, mal luy en a pris De plus grands capitaines que luy n'ont pas faict ainsy.
LucuUus avoix ce vice, parmy toutes les perfections et grandes vertus de capitaine grand qu'il avoit, c'est qu'il ne faisoit cas, que fort peu , de ses capitaines et autres grands qui e> toient en son armée , qui estoieut esgaux à luy, et les tenoit tous à mespris ; ce qui fut cause df sa décadence, queClodius, meschant garnement , ayda fort à pourchasser, luy amutinant tous ses soldats, et les rendant tous malcontens contre luy.
J'ay veu son portraict < qui monstroit bien une mine fort arrogante et formidable , comme j'ay ouy dire aussy, tant de soy que des grandes playes et ballaffres qu'il avoit au visage reçues à la bataille de Ravenne ( marques d'honneur pourtant fort estimables) avec son cousin M. de Nemours qu'il deffendit le plus qu'il put, tant de son espée que de sa voix et parole , en criant tousjours : «Ah! messieurs, ne le tuez «pas! c'est nostre gênerai et frère à vostre «reyne, qui vous donnera bonne rançon.»
Mais , pour cela, ne laissèrent à le parachever, et à donner Unt de coups audit M. de Lautreq qu'ils le laissèrent sur le champ comme mort.
Mais après , nos gens , en visitant les morts, le trouvèrent au nombre et l'emmenèrent à Ferrare, où le duc et la duchesse (l'honnesteté alors du monde) le traicterent si bien, et le firent si curieusement panser, qu'il a survescu long-temps après ; dont oncques puis n'aymail la nation espaignolle , ains en fust ennemy mortel , comme j'ay ouy dire aux vieux de ce temps-là, et peu enclins à leur foire bonne
t De Lautreq.
gaerre , et plus à leur osier la vie qu'à prendre rançon.