‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 141 sur 267 · M. L'ADMIRAL DE BONNIVET · texte numérisé non relu

M. L'ADMIRAL DE BONNIVET

rhaxard de leurs vies , le reste se relira, plus à longues jouroées que courtes.

Il est vray que M. radmiral avoit esté blessé avant et fort bien à propos , et en bomme courageux ; et , ne pouvant plus servir, s'ayda de ces deux vaillans capitaines pour le couvrir et se retirer visle dans sa litière , où il se Faisoit porter ; car, si M. de Bourbon Teust attrappé , quand il eust eu mille vies, il n*en fust eschappé, pour le mal mortel qu'il luy vouloit : aussy le cherchoit-ii tant qu'il pouvoit , ayant opinion qu'il fust cause de toutes ses disgrâces qu'il eut du roy et de madame la régente ; et aussy qu'il estoit devenu si glorieux mignon , qu'il ne faisoit cas dudict M. de Bourbon , jusques à le braver , comme j'ay ouy dire aux anciens ; ce qui despitoit extresmement M. de Bourbon, qui estoit son seigneur, et l'autre son subject, à cause de Ghastellerault : et qui plus le despila ( à ce que j'ay ouy dire ) , ce Fut le chasteau de Bonnivet, qu'il alla faire bastir le plus superbe édifice qui soit en France, s'il estoit achevé selon son dessein; et ce , à la veue de Ghastellerault , que vous eussiez dict qu'il eust voulu dominer en cavallier la maison de M. de Bourbon , qui ne sembloit qu'un petit nid auprès. Gela despita fort M. de Bourbon. On ne sçait à qui en donner le blasme , ou audict seigneur Bonnivet ou au roy, ou à madame la régente, qu'on dict qui luy Faisoit jouer lous ces jeux et le iàisoit exécuteur de leurs animosités, inimitiés et vengeances , ainsy que nous en avons veu plusieurs que je nommerois bien , de nos temps , suscités de mesme par nos roys. Aussy Dieu par après n'estant pas trop content de tels traictemens et opprobres , joue son jeu à son tour. Mais, qui pis est, au diable en voyonsnous aucuns s'en chastier ni corriger; mais tousjours vont en pis, quelques exemples qu'ils voyent devant leurs yeux.

Pour tourner à M. de Bonnivet , à ce voyage de là les Monts , il y Fut très malheureux , et mesmes au siège de Crémone, y ayant envoyé devant M. de Bayard pour donner secours au chasleau qui tenoit encor pour la France , qu'il secourut fort bien : où il trouva une chose Fort pitoyable et très louable aussy; car, de quarante soldais François qui estoient demeurés dedans pour la garde , il n'en eut que bttict restés , et très piètres encor , mais

. aussy résolus comme de plus grand nombre : { tout le reste estoit mort de misère , Faim et Fatigue, y ayant demeuré plus d'un an et demy (d'autres disent deux ans) sans secours ny nouvelles ny demies de la France. Le capitaine qui leur commandoit estoit mort , et se nommoit Bunon. Je ne sçay s'il estoit père ou grand père du capitaine Bunon, très brave et vaillant, que nous avons veu en nos bandes : il estoit de Beauce. Ah! braves soldats François, vostre nom devoit avoir esté escrit dans le livre de cuivre de l'immortalité afin que tous en cas pareils vous imitassent !

Or M. de Bourbon, ayant Failly Marseille, et le marquis de Pescayre , se retirèrent plus viste que le pas à repasser les monts, parce que le roy estoit à leurs trousses. Ce fot à M. de Bonnivet à jouer sa revanche à M. de Bourbon sur sa poursuicte de sa retraicie de Rebecq et quand il s'en alla en France : aussy ny Faillit-il point, car il le suivit de si près, que j'ay ouy dire qu'ainsy que la force du roy arrivoit par une porte à Milan il n'y avoit pas demy-heure que M. de Bourbon en sortoit par l'autre.

La battaille de Pavie s'en ensuivit par après, de la quelle M. de Bonnivet Fut le seul et principal autheur, contre l'opinion de ces vieux , grands et expérimentés capitaines qui estoient là, comme messieurs de La Trimouille, de La Pallice, de Louys d'Ars, San-Sevrin, et Trivulse, le grand escuyer Galliot et autres: et ainsy que tous eurent opiné, et M. de Bonnivet les eust ouys, il parla ainsy (comme le disent les François, Espaignols et Italiens, que j'ay veus par l'escrit des Espaignols mesmes.

«Quelle honte , messieurs, proposez- vous à «nostre brave roy, si vaillant et si courageux, «de se retirer d'ici et en lever le siège, et en « Fuyr une battaille qui se présente à nous tant «désirée? Nous autres François n'en avons ja- «mais refFusé et n'avons jamais accoustumé «de Faire la guerre par de petites subterFuges «et astuces militaires, mais à de belles guerres «descouvertes, et mesmes quand nous avons «un brave roy et vaillant nostre pour gene- «ral, lequel doit Faire combattre les plus «poltrons : car les roys portent commune- «ment cet heur avec eux , non pas seulement «cet heur mais les victoires tout à fiiict; comme «Bt nostre petit Charles VIII au Taro , et nostre

«roy Loufs XII à Aîgùadel, et de frais nostre croy qui est icy, à Marignan : taot la présence a des roys en cela est bonne et nécessaire et «profitable! Et ne Faut point douter que, le « voyant aller le premier au combat ( car il nous a en monstrera le chemin), que sa brave gen- «darmerie qu'il a icy ne face de mesmes, et ne «passe sur le ventre à toute celle chetivede oTennemy qui se présentera. Par quoy, sire, adonnez la batlaille : allons!»

Si ce conseil ne fut bon et utile, il partoit pourtant d'un brave cœur et généreux et fort digne d'honneur. La battaille se donna , où il combattit ce jour-là très vaillamment , faisant office de capitaine et soldat : et voyant après qu'il bastoit mal pour nous, et que la fortune et victoire panchoit pour Tennemy, après qu'il eust essayé tout ce qu'il peut , de rallier le reste des Suisses et quelque cavallerie, et n'y ayant rien peut gaigner, se resoult de mourir, en disant : a Non , je ne sçaurois survivre ceste grand deasadventure ni destruction, pour tout le bien ttdu monde ; il faut aller mourir dans la « meslée.» El, haussant la visière de sa sallade, selon la coustume des capitaines qui commandent qui çà , qui là, ce dit VE&paignol jOpuso la garganta à las spadm, y fue muerto; c'est-à-dire, «opposa sa gorge aux espées, et tf mourut. » Belle fin et resolution , et de galant homme certes , pour fuir la honte et le repro* cbe qu'on luy eust faict de son conseil et de sa fiiute!

Ce valeureux M. de Joyeuse en dict et fist de mesmes à la battaille de Goutras; car, ainsy que tout estoit perdu et en routte , et que M. de Sainct-Luc luy vint demander :aQu'est-il question de faire, monsieur?» ils respondit : oDe «mourir après cecy, et ne vivre jamais plus,. « monsieur de Sainct-Luc ; » comme il fit. Telles déterminations sont à louer par dessus toutes celles des Romains de jadis si déterminés.

On dict que M. de Bourbon chercha fort ce iour là ledict seigneur Bonnivet, et Tavoit fort . ecommandé aux siens pour le pouvoir prendre vif, à luy faire un party et affront ignomi* nieux, sinon le tuer, car il luy en vouloit fort. Et l'ayant veu mort esiendu , il ne dict autre chose, sinon : «Ah! malheureux ! tu es cause «de la ruyne de la France et de la mienne. » La fin en fut très belle, comme il avoit tousjours

esté très vaillant par tout où il s'estoit trouvé.

Il avoit faict son apprentissage aux armées et guerres de là les Monts , soubs M. le grand maistre de Chaumont, où il fot tousjours en bonne réputation; et pour ce, le roy le prit en grande amitié. Il estoit de fort gentil et subtil esprit, et très habile, fort bien disant, et fort beau et agréable, comme j'ay veu son portraict.

Il y a un conte dans les Noui^elles de la reyne de Navarre, qui parle d'un seigneur favory d'un roy, qui , l'ayant convié en une de ses maisons, et toute sa cour, avoit faict une trappelleen sa chambre quialloit en la ruelledu lier d'une grande princesse, pour coucher avec elle, comme il fit et y coucha; mais, comme dict le conte , il n'en tira d'elle que des esgratignures : toutesfois c'est assavoir. Ce conte est de luy, mais je ne nommeray point la princesse.

Il pouvoit bien faire ceste entreprise pour Tamour à la quelle il estoit fort subject : aussy estoit-il fort beau et de bonne grâce, puis que ce fut luy seul qui conseilla au roy François de passer les monts et suivre M. de Bourbon, ayant laissé Marseille . non tant pour le bien et le service de son maistre, que pour aller revoir une grande dame de Milan, et des plus belles, quHi avoit faicte pour maistresse quelques années de devant , et en avoit tiré plaisir et en vouloit retasler. On dict que c'estoit la segnora Clerlce, pour lors estimée des plus belles dames de l'Italie : voyià qui le menoit. J'ay ouy dire ce conte à une grande dame de ce temps là, et inesmes qu'il en avoit faict cas au roy de ceste dame, et luy en avoit faict venir l'envye de la voir et coucher avec elle : et voyIà la principale cause de ce passage du roy, qui n'est à tous cognue. Ainsy, la moitié du monde ne sçait comme l'autre vit; car nous cuydons chose d'une façon, qui est de Tautre. Ainsy, Dieu, qui sçait tout , se mocque bien de nous.

Outre ses vertus , ce fut un seigneur fort magnifique, splendide, fort abondant en toutes despenses. J'ay ouy dire, et en France et en Angleterre, à des vieux, et mesmes à un milord qu'on appeltoit le milordChamberland, qui parloit très bon françois, que, quand il alla une fois en Angleterre pour jurer quelque paix avec le roy, qu'il alla très grandement et magnifiquement accompagné, ainsy qn^est U

M. DE GANAPLES.

coustiune des favorys des roys; mais, eotre autres sumptuosités, est qu'il avoit vingt-cinq mulets de coffres harnachés très superbement, et les couvertes toutes de velours cramois7, avecques ses armes toutes en broderie d'or et d'argent , que le roy d'Angleterre et sa cour admirèrent fort. Aussy, quelle despense est impossible à un favory de roy, ainsy qu'avons veu de nos temps de mesmes, et cent fois plus? Feu M. le cardinal de Lorraine dernier mort, quand il alla à Bruxelles jurer la paix avec le roy d'Espaigne , il avoit aussy trente mulets de coffres ainsy bien harnachés , et les couvertes de velours cramoisy, avec ses armoiries .d*or et d'argent, et avec le grand chappeau de cardinal tout en broderie , en grande sumptuosité , qui fut fort admiré par toute la Flandre et de toute la cour. Le duc de Yalenlinois en fit de mesmes, comme j'en ay parlé cy-devant.

M. DE PONTDORMY.

M. de Pontdormy 1 a esté un bon, vaillant et excellent capitaine, et fort grand entrepreneur, et n'appréhendant nullement les dangers. Après la journée de La Bicoque, que Testât de Milan s'en alloit perdu pour les François, il demanda congé aussy tost à M. de Lautreq de s'aller jetter dedans Crémone, afin que lennemy ne gaignast le devant avec sa compaignie de gens-d'armes et autres volontaires qui le voudraient suivre ; et, s'il rencontrait Tennemy fbrt ou foible, que résolument, disoit-il , le chargeroit , aymant mieux mourir des armes de son ennemy que de tumber à la mercy des vilains qui s'estoient tous eslevés. 11 y alla donc heureusement sans trauver rencontre, et puis la composition se fit , comme j'ay dict en parlant de M. de Lescun.

Ce M. de Pontdormy a faict de très beaux exploicts de guerre en son temps, tant de çà que de là les Monts , et sur tout en Picardie et frontière de la Flandres, qu'il fatiguoit journellement : aussy, quand il fut mort, tous les

^ Antoine de Créqui , fils de Jean de Créqui VI du nom , seigneur de Créqui et de Canaples. Ponldormy,^ cormptioA , pour Pont de Remy,

pauvres Picards le pleurèrent k chaudes larmes, disans qu'ils avoient perdu leur protecteur et sauvegarde; car après l'ennemy se pourmena en la Picardie un peu plus à Tayse qu'il ne faisoit auparavant.

il mourut au chasteau de Hedin, où, ayant faict une entreprise, il fut attrappé d'une fougade qui lui esloic préparée ^ Il ne mourut pas sur le coup ; mais elle.luy estouffa tellement le cœur et brusia tellement les entrailles, qu'il mourut après avec beaucoup de tourment , dont ce fot une très grande perte. Le roy François le regretta bien fort , comme de raison , car il le servoit très bien. LesEspaignolsenontfort parlé de là les monts.

M. DEPIERREPONT.

11 avoit un parent ou voysîn, très bon capitaine , qui fut M. de Pierrepont. Il ne le iiut point louer autrement, sinon qu'il fut lieutenant de M. de Bayard , qui sçavoit bien choisir ses membres, et les sçavoit bien faire combattre et commander à ses gens, il fit très bien à la bataille de Ravenne , comme fit aussy son guidon , nommé le Baslard du Fay, qui menoit les guidons ; il estoit de ceste maison du Fay de Dauphiné, comme ou m'a dict, dont j'en ay cogneu de la raceles deux Sainct-Jehan, vaillants frères, l'un qu'on appelloit le Borgne Sainct- Jehan , qui avoit esté fort favory du petit roy François , et eut l'œil crevé aux nopces du roy Dauphin, en un tournoy, et feu Gergeay qui luy creva.

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