M. LE DAUPHIN FRANÇOIS
Ce monsieur le Dauphin fut celuy qui fut empoisonné à Lyon , et mourut à Tournon. Dieu
M. LE DADPHIN FRANÇOIS.
pardonne à ceux qui le firent Faire < ; mais ils en ont bien eu la conscience chargée d'avoir faict si misérablement mourir un m honneste et gentil prince et digne d'estre fils d*un (el père.
Il tenoit son humeur toute contraire à celle de messieurs ses autres frères; car il estoit fort froid , tempéré et posé , ainsy que tel il fut remarqué , en estime de (ouïe la grande assemblée qui fut faicte à Marseille pour les nopces de M. d*Orleans et de la niepce du pape , Catherine de Medicis , qui despuis a esté femme et mère de nos roys. J'ay ouy dire que tous ces cslrangers , tant grands que petits , jcltoient fort Tœil sur luy ; car il participoit de leur température ; et , ce de quoy ils fen aymoient Cl admiraient davantage , il estoit doux et gralieux , et très sage et modeste. Il ne se plaisoit dliabiller de couleurs , mais de noir, au moins la pluspart du temps.
J'ay ouy dire aux dames de ce temps là qu'il leur estoit fort respectueux , et les servoit avec grand honneur; et mesmes sa maistresse, dont fut faicte cesie chanson :
BraoeUc lui ,
Jamais ne tcray blanche.
Cestoit une fille de la reyne, de la maison de Maumonl , très bonne et ancienne , du haut Limosin. Elle estoit ma cousine germaine , fille de ma tante , sœur de mon perc. G'estoit une très sage et vertueuse fille; car les grands volontiers se font des maistresses pour la gentillesse et pour les vertus qu'elles ont, autant que pour autre chose.
Ce prince aymoit fort à boire de Teau , et mesmes après les repas et quand il avoit faict de l'exercice : et pour ce , dona Agnès Beatrix Pacheco, dame d*honneur de la reyne Eleonor, luy avoit faict présent d'un petit vase dont on use en Portugal , qui est d'une terre tanée si subtile et fine , qu'on diroit proprement que c'est une terre sigilée; et porte telle vertu, que, quelque eau froide que vous y mettiez dedans , vous la verrez bouillir et faire de petits bouillons comme si elle estoit sur le feu ; et si pourtant n'en perd sa froideur , mais Tentretient ; et jamais l'eau ne fait mal à qui la boit , quel-
1 Catherine de Médicts et Cbarlet- Quint en ont été noaseulement très soupçonnés , mais même accusés. Voyez le premier livre de VUistoire de M. de Thou.
BAAlfTOHI. I,
que chaud qu'il aye, ou quelque exercice violant quil face.
On dit que les roys de Portugal (et mesmes, moy estant en Portugal , il me Ta ainsy esté confirmé par gens anciens qui l'ont veu jadis) ne beuvoient point de vin, que de l'eau ; et ceste eau ne beuvoient dans autre couppe ny vases qu'en ceux là faicls de ceste terre ; el , après qu'ils avoient beu le coup , le cassoient en le laissant tomber devant eux, et puisfalloit changer; et ne beuvoient jamais deux coups dans un mesme vase ; mais despuis cela a esté changé , car le coust estoit trop grand , et la curiosité trop excessive. De moy, j'ay bien veu ce roy de Portugal , Sébastien dernier , ne boire que de l'eau , et dans ces petits vases , mais non de les rompre , et le voyant manger souvent. Des anciens chevalliers portugais me firent tout ce conte. Et ay beu souvent dans ces vases de l'eau ainsy froide, et ayant grand chaud, et courant la poste, qui ne m'a jamais faict mal.
Ce prince donc , ayani joué à la balle dans le pré d'Aisnay à Lyon , il commanda à un page de sa chambre de luy aller quérir de l'eau fraische dans le vase ou potet que dona Agnès Beatrix luy avoit donné. Le page s'y en va , et tire de l'eau du puis d'Aisnay mesmes ; et, ainsy qu'il advisoit le seillau dans le puis, et qu'il avoit mis son potet sur le bord du puis , le malheureux empoisonneur (je ne nommcray point son nom, encor qu'il soit nommé ailleurs assez ^ car il ne le mérite non plus que celuy qui brusia le temple d'Ephese ), espiant à toute heure l'occasion pour faire son coup, celle là se présenta à luy fort à propos pour luy, mais fort mal pour la France; et ainsy que le page regardoit dans le puis, l'autre jetta la poison avecques les deux doigts dans le polct, comme il confessa despuis ; el faisant bonne mine , et arregardant le page verser l'eau , il s'en va. En quoy le page eut tort, ce dicl-on: car il ne nettoya point le potet; et, ayant versé l'eau à plein dedans, la porta à son maistre, qui la beut toute sans y rien laisser. Aussy lost il se sentit touché et malade , dont après il en mourut. Il n'avoit garde de faillir; car la poison estoit de la fine et de la bien préparée, non seulement pour ce prince, mais pour le roy,
« C'était un Ferrarois nommé Sébastien Montecuculli
disoit-on , et messieurs ses autres enfans , et ainsy qu'il advoua au supplice. Voyià comme je Tay ouy dire et conter à une honneste dame de la cour, qui y estoit pour lors.
Le roy son père porta ceste mort si impatiemment, que de long temps il ne s'en peut remettre ; car il avoit très grande espérance et bonne opinion de ce fils. M. du Bellay le raconte fort bien en ses Mémoires , sans que je le die.
Ainsy mourut ce bon et beau corps , ny plus ny moins qu'une belle fleur du printemps qui est emportée par un vent froid , ou d'une gellée inopinée du matin. Àinsy desparlit ceste belle aame jeune. Jeune aame fapellè-je , à mode que nous autres courtisans j'ay veu que nous appellions à la cour un jeune gentilhomme qui ne faisoit que semv Jeune espée. Aussy, jeune aame se peut-elle dire, pour estre enfermée dans un beau jeune corps ; et non pas autrement , selon Topinion de plusieurs grands philoso^es qui afferment toutes les âmes esgalles , et autant belles et parfaictes Tune que Tautre , et autant celle d'un jeune comme d un vieux , et autant d'un vieux comme d'un jeune. Toutesfois , avec l'opinion d'autres grands que j'ay ouy parler , je ne sçaurois pas autrement croire, puis que ce n'est un article de nostre foy , que Varae d'un jeune enfant, d'un sot, d'un fat, d'une beste, d'un roeschant, peut estre aussy belle, pure, nette, accomplie et parfaicte comme d'un sage, d'un habile , d'un honaeste, d'un vertueux et homme de bien; et non plus rame d une dame laide , maussade, sotte, beste, peut se parangonner à celle d'une belle, honneste et agréable dame. De cela il y en a de grandes disputes, dont je m'en rapporte aux grands docteurs et philosophes.
Tant y a que ce fut un très grand dommage pour toute la France de la perle de ce M. le Dauphin ; car j'en ay ouy dire de grands biens à plusieurs , et surtout à M. le mareschal de Brissac , qui estoit son fidelle escuyer fort favory ; et aussy que madame de Brissac sa mère Tavoit nourry petit , comme tous les autres enfans et filles de la maison de France.
M. le vicomted'Orte et M. le comte deRoussy, qui n'a voient bougé d'avec luy estant en ostage en Espaigne, et qui csloient ses grands favorys, m'en ont dict de grands biens.
Feu mon grand père, messire André de Yî- Yonne , seneschal de Poiciou , avoit esté son gouverneur, et s'intituloit ainsy : Gouverneur de M. le Dauphin, et chambellan du roy. Aussy j'ay veu force lettres du roy , de la reyne et autres grands en nostre maison, qui luy donnoient ces qualités, avec celle de seneschal de Poictou, qui csloient belles et bonnes; car lors le seneschal de Poictou donnoit des offices, ainsy qu'il fit son lieutenant M. Douyneau , ce grand personnage qu'il tira du barreau de Paris , et luy donna cest estât gratis. J'ay veu aussy force doubles de lettres qu'il escrivoit au roy et à la reyne, de l'enfance et de la jeunesse , des exercices, actions et occupations de ce prince; mais asseurez - vous qu'elles ne sentoient rien de l'enfance ny d'une sotte jeunesse.
MONSIEUR DORLEANS.
M. d'Orléans, son tiers frère, dit-on qu*it mourut de poison comme luy ; mais point , disent aucuns, car il mourut de belle peste à Tabbaye de Fermoustier près d'Abbevîlle. Voulant loger en un logis tout pestiféré, et qu'on luy remonstra qu'il n'y faisoit pas bon , il respondit : «C'est tout un, j'y logeray. Jamais « fils de roy de France ne mourut de peste ; » et qu'il ne s'en Irouvoit nul par escrit aux annallcs : mais il en fut de l'escot ce coup-là ; et pour ce, il ne debvoit tenter Dieu.
il alloit plus viste que feu M. le Dauphin son frère : il estoit prompt, bouillant et aimant â faire tousjours quelque petit mal : feu M. le Dauphin n'en faisoit jamais. M. d'Orléans estoit le plus beau de tous , encor que la petite verollc luy eust gasté un œil ; mais il n'y paroissoit point.
Pour le roy Henry, j'en parleray à son tour; mais j'ay veu le pourlraict et de M. le Dauphin et de M. d'Orléans. Selon l'advis de plusieurs dames et gentilshommes , on trouvoit M. le dauphin aussy beau et le tainct plus clair et net, encor qu'il fust un peu mauricaud , et M. d'Orléans blond. D'aucuns mauricauds passent bien les blonds en beauté, comme les femmes brunes les blondes.