M. LE DUC D'ORLEANS
Aucuns df leur temps, et mesmes aucuns l'ont escrit , disoient que mondict sieur le Dauphin et le roy Henry ressembloient leur ayeul du costé de la mère , le roy Louys XII en plusieurs traicts de visage el façoa de faire , et estoienl plus retenus ; et M. d'Orléans au roy son père, son visage ouvert, en sa gaillardise et franchise, et aussy en beauté et grâce:
Le roy Taymoit parce qu'il estoît actif, disait-il ; et telle humeur active luy plaisoit fort en ses eofans , et aux gentilshommes françois aussy, ne les estimant point s'ils estoient songears et sourdauls et endormis : car le nalurel du vray François, disoit-il, porte qu'il soit prorapt, gaillard, actif et tousjoars en cervelle.
Si le tança-il fort de sa grand promptitude, et pour estre trop esveillé , lors qn*à Amboise , que le roy estoit couché et tout le monde retiré, ne voulant point encor dormir et voulant passer son temps : «Allons , dit -il , battre le cpavé sur les ponts, et nous battre contre ces «lacqnais qui ne font que ribler et battre tout «fie monde.» Il avoit ses gens selon son humeur, et sortons le seigneur de Gasteinau , de Gascogne ou de Bearn , brave et vaillant gentilhomme, et qui ne demandoit qu'à frapper, tant estoit fol et bizarre. Estans doncqurs sur les ponts, y trouvèrent ces lacquais qui tenoient tout le pont en subjeciion. Soudain M. d'Orléans, avecques toute sa (roupe, les cliarge de cul et de teste. Eux , qui estoient tous grands lacquais de ce temps-lâ,et mesmes ceui du roy, et qui portoient tons les armes, commencèrent à se mettre en deFfence : tellement que, sans cognoistre, un alioit tuer M. d^Orleans , qui estoit des plus advancés , tant il estoit hardy, sans le seigneur de Gasteinau , qui s'advança cl se mit au devant, et récent le coup que son maistre allott recevoir, et tomba mort par terre. Ce fut aux lacquais à se retirer, oyant nommer M. d'Orléans, et à M. d'Orléans à les charger, non sans en blesser beaucoup : mais les autres , estans mieux ingambes, se sauvèrent, et M. d'Orléans demeura maistre de tout le pont. La victoire n'en fut pas plus belle , ny dequoy triompher. Il fit emporter M. de Gasteinau , qu'il regretta infiniment, el doublement, parce qu'il Taymoit fort, et aussy qu'il estoit mort pour luy.
Le roy en sceut l'esclandre, qui se courrouça contre son fils , ne faut point dire de quelle rigueur et collere , jusques là à luy alléguer que s'il se vouloil perdre par ses folies, qu'il ne vouloit point qu'il fist perdre inconsidérément et mal à propos les gentilshommes de son royaume qui luy aydoientà maintenir sa couronne. Beau mol et belle considération , certes ! Ge fut à feu M. d'Orléans à faire le marmiteux , et de l'estonné cl fasché , devant le père. Ainsy l'ay-je ouy conter à une dame de la cour qui y estoit pour lors. Toutesfois, au bout de deux ou trois jours , le roy oublia tout et s'appaisa, ne pouvant recouvrer le trespassé, dont ce fut grand dommage.
Que c'est comme il y a des lieux fatals et désastreux pour aucuns ! car, au bout de vingt ou vingt-cinq ans que ce sieur de Gasteinau fut tué là à AmtK>ise, son jeune frère, qui avoit esté son héritier, vint à avoir la teste tranchée en la place, pour la sédition d' Amboise , dont il en fut fort accusé, et des plus avant mosiés. Il fot pris dans le chasteau de Rane , à une lieue de là, et M. de Nemours fut commadé de par le roy de l'aller assiéger et le prendre. Il se rendit, sur la parolle dudict M. de Nemours, à sauveté, et qu'il n'auroit aucun mal; mais, estant fort convaincu de lese-majesié, iVinit la teste tranchée : dont advant M. de Nemours débattit fort la foy el la parolle qu'il luy avoit donné de la vie, et qu'on luy faisoit tort; et en vis mondict seigneur de Nemours fort en collere. Mais forent assemblés mareschaux de France qui estoient là pour lors, et capitaines et chevalliers de l'ordre , qui , devant le roy et M. de Nemours, débattirent qneM. de Nemours ne pouvoic donner telle parolle ny telle assurance si près de la personne du roy , qui avoit esté là envoyé que pour faire sa volonté et commandement, et mesmes qu'il agissoit de crime de lese-majesté. Geste cause fut si bien disputée par ces grands personnages, que M. deNemours acquiessa.
Et entr'autres beaux exemples fol allégué ceiuy du duc de Valenlinois, G^sar Borgia, à qui Gonzalle Hernandez, dict le grand ca pitan, avoit donné quelque sauve-garde et passeport ; mais le roy Ferdinand le fit trousser , disant que le subject ne peut donner nulle I Dûrolle ny foy pardessus celle de son roy, et.
quelque qu'il donnast , s'il ne plaisoil à son roy, c'esloit une chanson.
Ils alléguèrent aussy I^uys d'Armeignac, lequel ayant esté assiégé par M. de Beaujeu et Tanneguy du Ghastel , et s*eslant rendu à euï la vie sauve, et pris ainsy, le roy Louys XI n'en voulut tenir rien. Mais à cesluy-là tout estoit de guerre, de droict ou de tort ; et luy fit trencher la teste.
Telles promesses et conditions sont bonnes aux lieutenans de roys en estranges provinces, ou mesmes dans le royaume, selon leur patente bien aiiiple et fournie d'un grand pouvoir : mais à la présence et à la veue du roy, comme d'Amboîse il voyoit le chasteau de Rane , M. de Nemours ne pouvoit s'obliger sa foy sans son roy.
Ce discours meriteroit une autre prolixité , et faict d'un plus suffisant que moy, encor qu'il me souvienne de beaucoup de raisons et exemples que je vis M. de Guyse et M. le cardinal son frère alléguer le soir à soupper, qui meriteroient d'estreescrits; mais je me detournerois par trop de mon chemin , et me faudroit faire un grand destour pour le reprendre et retourner encor à M. d'Orléans , lequel , aussy test qu'il peut porter les armes , fut tout bouillant de guerre, et pressoit à tous les voyagesle roy son père de l'y mener , ce qu'il faisoit : et puis luy donna charge d'armée pour aller conquester la duché de Luxembourg , qu'il conquesta en un rien ; aussy avoit-il M. de Guyse, Claude de Lorraine, grand capitaine, pour son principal conseil.
Geste conqueste ainsy heureusement faicte par luy, s'en vint en poste trouver le roy et M. le Dauphin son frère à Perpignan , bravant, piaffant, orgueilleux, qu'il sembloit bien que c'estoit luy , et M. le Dauphin son frère rien auprès de luy, qui n'avoit rien sceu encor faire ny mordre tant soit peu sur Perpignan : ce qui fascha fort M. le Dauphin ; et voulut mal mortel au mareschal de Montpezat , qui l'avoit là embarqué, le tenant pour un mauvais capitaine, mais fort bon courtisan et fin. Aussy feu mon père Tappelloit tousjours Lesche-escuelle de cour, tout son cousin et mareschal qu'il fust; dont il s'en rioit , car il voyoit bien qu'il avoit affaire à un homme scabreux et haut à la main , et mauvais garçon, et qu'il l'avoit veu venir et
parvenir, plus par importunité et résidence assidue de cour, que pour autre chose.
A ce que j'ay ouy dire, mondict sieur conceut une sourde jalousie , voire inimitié, contre son frère ce coup là : mais le roy, s'en doutant, y sceut bien remédier sagement par sages remonstrances et deffenses, et par louanges esgatles données à l'un et à l'autre ; faisant la conqueste de l'un très facile, et le siège de Tautre très difficile et mal cogneue par ledict Monlpezat , ainsy que j'ay ouy raconter à M. de Rostain , qui vit encor , qui estoit maistre de la garderobbc dudict M. d'Orléans, et son très favory.
Si ne se peurent-ils jamais pourtant bien compastir ensemble , car M. d'Orléans vouloit un peu trop s'advantager, tant pour l'amour de son humeur qui estoit folastre, que pour ce qu'il pensoit estre gendre ou nepveu de l'empereur, qui luy promettoit en mariage, par traicté de paix , sa fille ou une de ses niepees , avecques la restitution de la duché de Milan, et Tabusoit. Mais aucuns disoient qu'il l'amusoit en cela , et le roy son père , et son fils , ny plus ny moins que son ayeul Charles , duc de Bourgongne, en faisoit de mesmes à la plupart des princes chresliens de madamoiselle de Bourgongne sa fille. Aucuns disent pourtant, comme je le tiens de M. de Rostain et d'une dame de par le monde qui en sçavoit des secrets ( car elle servoit au licl du prince ), que l'empereur l'affèctionnoit et aymoit son humeur, et le gousta fort despuis qu'il alla faire un voyage vers luy en Flandres, et que, s'il ne fust mort , il fust esté ou son gendre ou son nepveu : il ne fust pas esté mal en femme s'il cust espousé Tune de ses deux filles , l'une imperatrix despuis , et Taulre la princesse d'Espaîgnc, comme j'en parle ailleurs d'elles ; il eut aussy de belles et honnestes niepees.
L'empereur donc aymoit ce prince, autant pour ses belles vertus que parce qu'il le voyoit remuant et bouillant comme luy, et que, voyant le roy sur le déclin de son aage et s'advançant au trespas,il esperoit par son ayde de brouiller le roy et la France et s'ayder de luy, comme fil le duc Charles de Bourgongne quand il s'ayda du duc de Guyenne contre le roy Louys XL Si bien qu oudil que les plus sages et les plus zélés à la France dirent que c'estoit une
LE CARDINAL DE CHASTILLON
belle despcschc de luy, car il Teust perdue; d'autres, se coiifîaul à iuy en son bon et franc naturel François, disent qu'il ne Fust pas esté si desnaturé contre son roy et Frère, ny contre sa terre naturelle ( il n'y a rien pourtant que Tambition ne corrompe ) , encor qu*il se Fust mis à aymer la nation italienne, et se vouloit fort Façonner à ses Façons et habits tant qu'il pouvoir.
Enfin il mourut regretté des uns , et d'autres non. Ce Fust esté pourtant un jour un brave et grand prince et bon capitaine , après qu'il eust jette sa gorme et ses fougues, comme Ton dît des jeunes poullins.
J*ay cogneu une dame de par le monde, qui despuis en nostre cour a bien Faict la mar miteuse et la prude , qui en estoit fort esprise d'amour : aussy disoit-on qu'il l'entrelenoit comme s'il l'eust nourrie. Quand elle sceut sa mort , elle sceut en mesmes temps celle de son mary, qui Iuy ayda â celler et cacher tellement le regret qu'elle portoit de son prince , que plusieurs qui n'en sçavoient le serpent sous rherbe , attribuoient du tout ce grand deuil pour le mary ; mais il estoit plus voué au prince qu'au mary : et ainsy d*une pierre fit deux coups, et se servit de l'un pour couvrir l'autre. Ainsy la mort de son mary Iuy proFfita en cela pour cacher son hypocrisie ; car sans cela elle estoit descouverte, pour les hauts cris qu'elle fit et le grand regret qu'elle démena pour la mort de ce prince , qu'elle sceut seulement un jour avant celle de sou mary. Voyià comment la moiclié du monde se desguise et trompe l'autre moictié.
Or c'est assez parlé de ces deux princes et fils de roy, lesquels, s'ils eussent vescu, Fussent esté grands en tout, si la malle mort , envieuse de leur grandeur, ne les eust emportés.
Parlons d'autres grands personnages et capitaines.
M. LE MÂRESCHAL DE CHASTILLON
M. le mareschal de Ghastillon a esté en son temps un bon et sage capitaine, du conseil duquel le roy s'est Fort servy tant qu'il a vescu
comme il avoit raison, car il avoit bonne leste et bon bras. 11 mourut à Dax, en allant sei'ourtr et desassieger Fontarabie.
Les histoires parlent assez de Iuy sans que je m'y advance davantage.
M. de Montmorency, son beau Frère , eut sa place de mareschal.
Il laissa après Iuy trois enFaus , Odet , Gaspard et François de Colligny ou de Ghastillon, tous trois qui ont esté grands personnages. Des deux qui sont , M. l'admirai et d'Andelot, j'en parle ailleurs.
LE CARDINAL DE CHASTILLON
Odet fut M. le cardinal de Ghastillon, qui a esté un très sage et advisé homme de bien de prélat. Il Fut Faict cardinal Fort jeune, en l'aage de dix-sept ans, à Marseille , par le pape Clément.
Tant qu'il a porté ce vénérable habit rouge, il a Fort paru à la cour , et au conseil du roy , dont il en estoit; et donnoit de très sages advis , car il avoit un bon sçavoir et aymoit fort ceux qui en avoient , et en estoit le Mo^cenas de plusieurs. Il Faisoit plaisir à tout le monde , et jamais ne reFusa homme à Iuy en Faire , et jamais ne les abusa ny vendit des Fu** mées de la cour.
Ge Fut grand dommage dequoy il se plongea si fort dans la nouvelle religion, d'autant qu'il en perdit sa bonne fortune à la cour , et n'eut plus tant de moyen à Faire plaisir comme il avoit ; car il n'exerça plus son estât , sinon après la première guerre, qu'il le reprit, non tant pour dévotion qu'il y portoit, que, entrant au conseil et y tenant son rang, il avoit encor grand moyen de foire plaisir à ceux de son party.
Mais despuis, les secondes guerres survmdrent , où il se trouva à la battaille de Sainct- Denys, où il fit très bien et combattit très vaillamment ; et monstra au monde qu'un noble et généreux cœur ne peut mentir ny faillir, en quelque lieu qu'il setreuvc, ny quelque robbe qu'il vestisse.
Les troisiesmes guerres vindrcnt aussy tost
despuis. Oncques puis après nous ne le visroes & la cour ; et s'en alla en Angleterre , où il mourut.
Il s'eslolt marié , tout cardinal qu'il estoit ; mais il ne fit paroistre son mariage que quelque temps après. Il avoit espousé une fort belle et honnestedamoiselle, qu'on appelloit Hante- Ville, que despuis on appella mademoiselle de Loyre , de bonne maison , que madame de Savoye avoit nourrye : et, ne voulant plus qu'on Tappellast cardinal, il se feisoit appeller, parmy les huguenots, le comte de Beauvais , à cause de sa comté et evesché de Beauvais, dont il estoit evesque. Nous autres catholiques Tappellions tousjours M. le cardinal, car il nous estoit fort à mal de luy changer de nom , qui luy avoit esté si bien séant et par lequel il avoit tant bien servy la France d'autres fois , et faict plaisir à un chacun.
Il estoit Taisné des Frères ; auquel tous defferoient , comme il le meritoit certes : aussy leur faisoit-il tousjours du bien , et mesmes à M. Tadmiral ; car il avoit de grands biens d'église, et mondict sieur fadmiral estoit pauvre, d'autant qu'il avoit eu tousjours plus de soucy de la vertu que des biens.
Quant à M. d'Andelot, il estoit très riche, à cause de sa femme , qui estoit héritière de la maison Laval , très riche et opulente maison ; j'en parle ailleurs.