ENCORE DE L'ADMIRAL D'ANNEBAUT
Pour sortir hors de ma disgression et tourner à M. d'Annebaut, il fut donné pour principal conseil à M. le Dauphin au siège de Perpignan; mais le mauvais temps et grands vents combattirent si fort nostre armée , qu ils emportèrent avec eux nostre entreprise et nostre siège à tous les diables.
Ledict seigneur d'Annebaut fut fort aussy estimé à l'envitaillement de Therouanne , qu'il exécuta très bien ; et, sans l'indiscrétion et l*inconsideration de la jeunes.se de la cour qui estoit avecques luy, tout alloit très bien; laquelle, après avoir faict ce qu'il vouloit, elle, en se retirant, alla donner Tallarme au camp de lennemy et à Tagasser, qui , sortant sur les nostres, fallut qu'ils se retirassent sur M. d'Annebaut, qui peu à peu bravement et sagement faisoit sa retraicte et fort heureusement : mais il luy fallut tourner teste et s'engager au combat, où il fut pris en vaillant homme de guerre et homme d'honneur; dont le roy cuyda désespérer, qu'à l'appétit d'une indiscrétion , une chose si bien faicte s'estoit rompue par si grand malheur, estant le principal but dun bon capitaine de bien faire et parfaire son poinct qu'il a designé, sans tout à coup en entreprendre un autre, quand il en verrait tous les plus beaux jeux du monde, pour les inconveniens que l'on en a veu arriver, ainsy que cestuy cy donne bon exemple.
Sainct-Dizier pris, et qu'il fallut à M. le Dauphin commander à l'armée du roy pour faire teste à l'empereur, le roy luy donna , pour estre
ei valet de chambre de Jean de France, duc de Berri. Elle mourut en son hôtel , au faubourg Saint-Germain , le 12 avril 1578. La reine de Navarre, qui aimait cette dame. Tétait venue voir malade. La mourante, à qui le fard et la parure de cette princesse faisaient de la peioe, la pria de se retirer.
L'ADRIIRAL D^ANNEBAUT
avec luy, M. iVmiral d'Annebaut, lequel avoit eu la place de M. Tadmiral de Brion par sa mort; car autrement jamais ne la voulut-il prendre, encor qu'il Fust privé de ses estais par sa condemnation. Et le roy voulut qu'il ne quictast pas Testât de mareschal, d'autant que l'admirai ne tient point rang aux armées de terre comme les mareschaux , et le roy se vouloit servir de luy en terre plus qu'en la mer; et pour ce le donna à Monsieur ^ et voulut qu'il fust son principal conseil , et qu'il commandast ri qu'il gouvernast tout en son absence.
Surquoy M. le Dauphin , qui avoit aymé touSjOurs de son naturel M. le connestable, voyant qu'il le pourroit bien servir en un (el hcsoing, envoya prier le roy qu1l luy pcrmist de renvoyer quérir en sa maison , où il estoit retiré, et s'ayder de luy en une telle urgente nécessité , pour estre si grand capitaine : mais le roy, qui luy vouloit mal mortel , parla bien à luy, et luy manda avec une très grand collere s'il luy appartenoit choi^r de soy d'autres capitaines que ceux qu'il luy avoit donnés, et que, luy estans donnés de sa main, il s'en debvoit contenter et les avoir très agréables; et qu'il voyoit bien que c'estoient des traicts , ruses et menées dudict connestable ; parquoy, qu'il n'en parlast plus.
Je tiens ce conte de bon lieu , qu'est à noter que, quand on a pris une personne une fois en hayne et inimitié, on ne s'en veut plus ayder ny en recevoir plaisir, courtoisie et service, et y allaslil de la vie.
En fin , le roy vouloit bien que M. le connestable demeurast quiète en sa maison et se donnasi du bon temps, mais non qu'il mist plus le nez en ses afFaires, comme tant qu'il vesquit après ne l'a faict ; aussy que jamais un rappelé ne fit beau faict , comme le disoit lors le roy. Et M. Tadmiral d'Annebaut avoit la charge de tout, car le roy le tenoit pour un très homme de bien , d'honneur, et remply d'une bonne et sincère ame, qu'est une marchandise fort rare parmy les gens de cour, ce disoit le roy. Mesmes à sa mort il rendit tel tesmoignage de ce seigneur, lors qu'il le recommanda au roy Henry, Tasseurant que c'estoit le plus homme de bien qui l'eust jamais servy, et que jamais, en toute sa faveur, il n'avoit faict tort à personne, ny
* Le Dauphia.
pillé , ny gaigné, comme beaucoup d'autres; mais tant s'en faut, qu'il s'y estoit appauvry, au contraire de tous les autres, car il estoit riche de soy et de sa femme , qui estoit une riche héritière de La Flunaudaye et de Raitz. Et pour ce , le roy ordonna cent mille francs à , prendre sur la maison de la ville de Rouen , et luy commanda et conjura expressément , sur peine de désobéissance filiale, de les luy laisser et confirmer; et le pria de se servir de luy, car il le servirait très fidèlement et s'en Irouveroil bien.
Le roy Henry tint très bien l'un, mais nullement l'autre; car M. le connestable venu , qui n'aymoit pas M. d'Annebaut, l'en garda ; et prit la charge du tout, et posséda son maistre.
Ce fut à ce bon seigneur à se retirer chez luy, ainsy que chacun a son tour, et faire la vie solitaire. Si est ce que le voyage d'Allemagne s'eslant présenté, la reyne demeurée régente s'ayda de luy, le cognoissant de grand service, et envoya quérir cet honnorable vieillard , qui mit sur pied une très belle armée , et l'emmena au devant du roy en s'en retournant; laquelle servit bien à raffraischir celle du roy, qui estoit fort allebrenée et mal menée, pour les grandes incommodités qu'elle avoit paty ; et le retour du roy s'en rendit plus facile : dont le roy s'en contenta fort ; et un chacun , en despit de ses ennemis, ne se peut garder d'ay mer et honnorer cest honnorable et vieux capitaine, qui estoit venu si à propos , et non point en secours de Pise.
Tels vieux capitaines , encor que leurs forces manquent , si font-ils pourtant quelquesfois un bon coup au besoing, comme fit ce bon vieillard en ce voyage, alors que, partant de là , ayant entendu que l'empereur alloit assiéger La Fcre , s'y alla jetter dedans pour y attendre le siège , et se mit à la fortifier et la rendre forte, et telle que nous la voyons aujourd'huy; et là il mourut en très belle et grande réputation ^ ayant laissé après soy un fils très homme de bien et d'honneur et de valeur, comme luy, et qui , en tous les lieux où il s'est trouvé, a très bien et vaillamment servy son maistre, comme il fit à la battaille deCeri-
> De maladie, l'an 1552. Son nom étok Claude d'An- Dcbaut
zollcs; qai , i son retour, quelqae lemps après , eut une coropai(;nie de cinquante hommes d^armes, de la moictié de celle de M. de Routières , et qui avoit quatre vingts hommes d'armes en la sienne.
Ledict sieur d'Annebaut n'avoit pas la façon de courtisan si gallant comme plusieurs autres, ny la parolle, car il estoit un peu bègue; mais il estoit un très homme de bien, d'honneur, de religion , et très brave aussy. Tout bègue est tel , à ce qu'ont tenu les anciens.
Il le monslra en Piedmoni devant Foussan , à une très bel e escarmouche, qui fut attaquée là devant parM.d'Amville et M. le vidasme de Chartres, et luy, qui, donnant jusques sur le bord du fossé, son cheval luy tumba et luy rompit une espaule. Les guerres civiles estant venues, il alla finir à la battaillede Dreux ses jours, aussy vaillamment et honnorablement comme il les avoit passés ; et vis M. de Guyse le louer fort , tout de mesmes comme je le viens de louer.
M. DE LANGEàY.
M. de Langeay, certes , a esté un grand , sage et très poliiicq capitaine : aussy avoit -il les deux,etrespée et la plume, qui ayde fort à parfaire un grand capitaine ; encor que nous en avons veu force grands qui n'ont eu ny sçavoir ny demy, non pas mesmes qui sçavoient signer leurs noms, ainsy qu'il s'en ireuve force en ce livre. Mais les sciences avec les armes, si elles ne servent, pour le moins ne nuisent : tes* moing ce grand et le non-pareil capitaine du monde, Jules Qesar, qui avoit tant de sçavoir. Un beau discours se feroit bien là-dessus.
Le livre qu'a faict M. de Langeay de tArt militaire le fait co^noistre autrement capitaine que ne fait Machiavel, celuyqui en a escrit; qui est un grand abus de cest homme, qui ne sçavoit que c'cstoit de guerre, en aller faire et composer un livre ; tout de mesmes comme si un philosophe alloit rscrire un livre dédiasse, comme a foict de Fouillou.
Entre autres grands poincts de capitaine qu^avoit M. de Langeay, c'est qu'il despendoit fort en espions; ce qui est très requis en un
grand capitaine , comme je le tiens de bien grands, et l'ay veu pracliquer : et estoit fort curieui de prendre langue et avoir advis de toutes parts, de sorte qu'ordinairement il en avoit de très bons et vrays, jusques à sçavoir des plus privés secrets de l'empereur et de ses généraux , voire de tous les princes de l'Europe; dont l'on s'en estonnoitsi fort, que l'on pensoit qu'il eust un esprit familier qui leservist en cela: mais c'esloit son argent de sa bource, et sa curiosité et diligence, n'espargnant rien du sien quand il vouloit une fois quelque chose.
En quoy j'ay ouy conter à feu M. le cardinal du Bellay son frère, qui estoit un autre maistre homme en tout, quelque prélat qu'il fust, que bien souvent mondict sieur de Langeay, luy estant en Piedmont , mandoit et envoyoit au roy ad vertissement de ce qui se faisoit ou debvoit faire vers la Picardie ou Flandres; si que le roy, qui en estoit voisin et plus près, n'eu sçavoit rieu , et puis après , en venant sçavoir le vray, s'esbahissoit comment il pouvoil descouvrir ces secrets.
M. le marquis del Gouast , pensant jouer son jeu fort à couvert du meurtre de Cœsar Fregouseet Rincon, fut aussy tost descouvert par luy : et, s'il l'eust bien cogneu, il ne debvoit pas faire le coup si près de luy. J'en ay parlé ailleurs, pour dire qu'il mourut non trop vieux, et debvoit encor vivre. Il eust bien servy la France en tout, et luy eust donné de très bons et sages enseignemens. M. Joachim du Bellay, poète françois et latin , fit son tombeau de luy en deux vers seulement :
Bie iitut est Langœut. VUrà nii quœre^ viaior, NU meUus dici , nilpotuit brepiut.
C'est-à-dire :
«Passant, icy gist le sei^Deur de Langeay. Pauet oatre, r( «ne TOUS enquerez dufanlage; car rien de plut grand ne le «peul dire, ny rien aussy de plus bricf.»
Geste louange si briefve porte bien autant de coup en ce seigneur qu'une longue prolixité de paroi les en d'autres. !
H y en a un autre qui dit : ^
Cy ffist Langeay, qui de plame et tfespé A surnKMité Ck«ron et Pompde.
Sa sépulture se voir fort superbe et magni