‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 158 sur 267 · M. D'ANGUIEN · texte numérisé non relu

M. D'ANGUIEN

fique,haut eslevée en marbre à Sainct-JulieD da Mans, que son Frère, ce grand cardinal du Bellay, luy fil ériger. Je ne Tay pas veue, mais on me Ta ainsy assurée.

Et certes c'a esté un grand personnage et capitaine, de qui je ne particularise tous ses Faicts, non plus que je fais d'autres ses pareils en ce livre , car il m'en Faudrait Faire par trop de longues légendes; je me contente d'en toucher quelques petits traicts.

De ceste maison du Bellay sont sortis ordinairement de très grands personnages, soit pour la guerre, soit pour Teglise et les lettres; et, ce qui est à notter, les guerriers volontiers ont esté sçavans.

Ce M. de Langeay Fut lieutenant de roy en Piedmont, où il acquit un très glorieux renom ; en quoy est à notter que, despuis que Ton eut conquis ce pays , il a esté heureux d'avoir eu de grands personnages et capitaines, des gouverneurs et lieutenans de roy : cela est aysé à remarquer.

M. D*ÂNGUIEN.

Âinsy que Fut Feu M. d'Anguien , à qui il Faut advouer la France estre redevable autant qu'à capitaine qu'elle ayt porté ; car les Espaignols , despuis la battaille de La Bicoque et de Pavye, avoient conceu une si vile opinion et mespris de nous autres François , qu'ils n'eussent jamais pensé que nous les eussions osé plus aFFronter en battaille rangée , pour nous avoir si bien estrillés en celle de Pavye, qu'ils nous pensoient tousjours Fouetter de mesmes verges.

Aussy, quand le roy François eut Faict son avitaillementdeLandrecy, et qu'il fit ceste honnorable retraicte, ayant Faict ce qu'il vouloit, et ne voulut s'amuser au combat que luy presentoit l'empereur , les Espaignols s'en mocquerent fort ; et disoient tout haut que nous craignions la touche de Pavye : mab M. d'Anguien leur en fit perdre Topinion par la battaille de Gerizolles , et à bon escient.

Il la donna contre le conseil de plusieurs qui n'estoient si hardis que luy, encor que le roy

luy en eust lasché la bride , mais pourtant en se gouvernant à l'œil : et Faut dire que , s'il ne Fust esté vaillant et hardy , il ne l'eust jamais donnée; qui Fust esté une grande honle pour les François.

De discourir de ceste battaille, ce seroit une honte à moy, puisque M. de Montluc, qui estoit des plus advants aux périls, l'a si bien descrite. Je l'ay veue peinte en un des cabinets de la reyne d'Angleterre , très bien , dans un beau grand tableau, qui avoit esté Faict par le commandement du roy Henry d'Angleterre , qui avoit esté curieux de l'avoir et le Faire Faire. Je ne Fay jamais veue ailleurs représentée que là.

J'ay ouy Faire un conte à une dame de la cour pour lors, que, pour la part du butin de la battaille, et des coFFres et bardes de M. le marquis del Gouast, qui estoit curieux en tout. Fut envoyé au roy , par M, d'Anguien , une monstre Fort belle, riche et Fort bien élabourée. Le roy accepta le présent de très bon cœur : et ainsy qu'il la tenoit entre les mains et Tadmiroit devant les dames de la cour, il y eut madame de Nevers, sœur du prince victorieux, dame belle et honneste et très bien disante , et qui rencontroit des mieux , comme en cela la ressemble en tout madame de Nevers d'aujourd'huy sa fille aisnée, qui dit au roy : «Pensez, «sire, que ceste monstre n'cstoit pas bien mon- «tée lors qu'elle Fut prise ; car, si elle Fust esté a montée aussy bien que M. le marquis son amaistre, vous ne l'eussiez pas eue, et se Fusl «sauvée aussy bien que luy.» Le roy en trouva le mot très bon , comme il estoit , et sublin , et toute la compagnie.

Je laisse à part d'autres petits quolibets que dit le bcdfFon dudict marquis , alors qu'il Fut pris ; car cela est escrit et vulgaire ; ce ne seroit qu'une redicte.

Après ceste battaille, il prît Garignan, où estoit dedans le seigneur Pierre Gollonne, à qui M. d'Anguien reFusa une capitulation un peu trop desraisonnable , pour son secours rompu et vaincu. J'ay ouy conter à un vieux capitaine qui esioit là , qu'il manda à M. d'Anguien : a Dites- luy que je le tiens si généreux prince aet si magnanime, que , sans quelque conseil «qu'il a , il ne me refuseroit point mes condictions : car, si peu d'ad'^^-ïtage de gloire qu'il

« pouiToit prendre sur moy à me Faire passer a par sa volonté, ne le sçanroil point rendre «plus Iriumphant ny plus remply d*honneur aqu^il en a eu par une si grande victoire qu'il «vient d obtenir, qui, comme un grand soleil, '( oFfusqueroit la petite lumière d'une petite « ville prise. ToutesFois , s'il se veut opiniastrer a en son dire , dites luy que je suis chevallier « romain , et yssu encor de ces braves, vaillans «et déterminés anciens chevalliers romains; «que , s'il me désespère , je Feray un coup ro- « main , et me resoudray comme un désespéré il à soustenir ceste place jusqu'à Textremitéet «dernier poinct de la nécessité, et, par ma V ruyne, ruyner aussy sa victoire. » Belle parole certes! Mais il ne conloit pas , et n'y songeoit non plus, que lors que le marquis le mit dans Carignan pour y commander, quasy à sa requeste , garny de bons hommes et muny de toutes sortes de munitions , l'assurant qu'il le tiendroit trois mois sans sçavoir de ses nouvelles autres, sinon de ses beaux exploicts, il n'y Fut pas plustost dedans , que , quinze jours après , il commança à solliciter ayde et secours. Auquel voulant pourvoir ledict marquis, pour ne perdre ceste place qu'il avoit Faicte et enFanlée, il hasarda la battaille en despit de luy, pensant après, l'armée de nostre roy y ayant demeuré le long temps advant qu'il avoit pourpensé et esire Fatiguée du long siège, l'enlever à son ayse et bon marché : et par ainsy, ce brave Pirrhe Fut cause de la perte de la battaille. Qu'il s'en est veu de ces bravasches ! comme j'en parle ailleurs.

Un peu advant que ledict M. d'Anguien allast en Piedmont lieutenant de roy, il avoit esté en Provence , et en l'armée qui alla assiéger Nice avec le secoursde Barberousse, qui eut commandement du grand seigneur son maistre (ainsy que j'ay ouy dire à M. le baron de l^a Garde , qui l'estoit allé quérir et le mena), dobeyrau roy ou à son lieutenant comme à sa propre personne.

Quelle gloire pour le prince, que de commander à une armée du plus grand et puissant seigneur du monde , et à un roy tel qu'estoit Barberousse , le plus hautain et le plus glorieux qu'on eust sceu voir ! Il le monstra là , quand le baron de La Garde luy alla demander des poudres et munitions pour l'armée Françoise,

la leur estant Faillie battant Nice. «Comment ! «dit-il , n'avez vous point honte, vous autres a François, cbrestiens, chiens, de venir en une «expédition de guerre sans apporter ce qu'il «vous Faut, et m'avoir icy engagé et embarqué « pour vous ayder de mes moyens, me les Faire a consumer et me desarmer? Allez : vous n'en «aurez point. Que si c'estoit un autre que vous «qui m'en eust porté la nouvelle, je l'eusse Faict «mettre à la chaisne. Allez, cherchez-en. » Mais pourtant le chasteau ne se peut prendre , qui est le plus Fort de la chrestienié , et en Fallut lever le siège.

J'ay ouy dire à plusieurs gentilshommes qui estoient lors avec M. d'Anguien , et mesmes à M. de Quielus , que Barberousse pourtant Faisoit Fort grand honneur à M. d'Anguien, ainsy qu'il le meritoit, tant pour l'extraction de son noble sang , et du rang qu'il tenott de lieutenant de roy , que pour ce qu'il estoit beau , et monstroit en soy toute belle générosité, sagesse et vaillance , et sa Façon Fort belle , qui promettoient qu'un jour il seroit un grand capitaine, comme il s'en alloil l'estre sans l'envie qui luy Fut portée.

Et pour ce , Fut tué d'un coFFre jette par une Fencstre sur luy. On dit que ce Fut le seigneur Gornelio Bentivo^lio, en se jouant avecques la jeunesse de la cour, ainsy qu'est la coustume. Aucuns disent que ce Fut à poste; autres disent que ce Fut inconvénient. Le roy le regretta extresmement. Il avoit raison, car il avoit un très bon commandement de capitaine pour le bien servir.

M. DEBOUTIEBKS.

A ceste battaille de CerizoUcs luy servit très bien M. de Boutieres , lequel , ayant esté lieutenant de roy en Piedmont advant luy, en avoit esté desappoincté et relire, ainsy qu'il prend humeur aux roys et grands princes , pour hausser et baisser les personnes à mode de comptes de gelions ; bien qu'il Fust un peu blasmé de quelques petites Fautes qu'il fit en sa charge , cl mesmes en la nonchalance dont il usa à l'entre-

M. DE BOUTIERÈS.

prise de Tario, ou ptastost lnespri8^ Mais pourtant , s'il ne s*y fiist trouvé , possible Turin estoit perdu pour nous; car, par-tout où il s'est jamais trouvé il a lousjours bien hicl ; et mesmes dans Marseille, quand Tempereur la voulut attaquer, bien que messieurs de Barbezieux et Montpezat y fussent tous deux lieutenans de roy ; mais M. de Boutieres leur disoit leur leçon, comme plus grand capitaine qu'eux , et comme Ton le disoit pour lors.

Et s'estant retiré mal content en sa maison , comme de raison, il ouyt que labattaille se devoit donner, partit , sans respect de mescontentement et de tout , comme est le naturel de plusieurs généreux comme luy, arriva à proposa M. d'Aguien , qui en fut très-joyeux , et luy défera beaucoup, et Tbonnora delà condeictede Tadvant-garde, comme il lemcriloit ; car il n'y avoit là nul qui le surpassast.

Aussy la conduisit-il si vaillamment et sagement, qu'avec sa compaigniede quatre vingts hommes d'armes il força et faussa le gras battaillon des lansquenets, vieux et bons soldats , sur lesquels le marquis avoit mis sa principale espérance , après celoy des Espaignols.

Pour fin, ce valeureux capitaine y fit trèsbien.

Il eut en son jeune aage son commancement de guerre très-beau, dont j'en dîray ce conte, qui se trouve dans le vieux roman de M. de Bayard.

Lorsque les François estoient devant Padoue, mandés par le roy Louys Xll au secours de l'empereur Maximilian, M. de Boutieres vint à estre, pour son premier apprentissage d'homme d'armes de ta compaigniede M. de Bayard, archer simple, lequel, un jour entre autres, estant allé à la guerre avecques son capitaine, fut faict une defbicte d'aucuns Albanois qui estoient en garnison dans un fort chasteau là auprès, qui fatiguoit fort l'armée qui estoit devant.

M. de Boutieres s'y trouva si advant meslé, n'ayant que seize ans, qu'il eut cest honneur de gaigner la cornette et prendre prisonnier le

« M. de Boutieres étant en bonne compagnie à souper, n remit i lire un avertîMement qu'on lui donnait des trabisoni qui te dressaient contre cette ville, où il commandait Yoyex les Essais de Montaigne , UV. iif cb- iv, de redit du Panthéon.

BAÀNMin. L

capitaine qui la portoit, qni estoit grand et puissant et robuste , qui en eust porté par terre , à le voir, trois comme iuy : dont ainsy qu*on luy en faisoit la guerre qu'un si jeune enivsint , qui estoit page n'a voit pas trois mois, et ne porteroit barbe de quatre ans, l'avoit ainsy pris, et s'il n'en avoit pas de honte, TAIbanois respondit : «Je ne me suis pas rendu à celuy qni cm'a pris, de peur de luy, car luy seul n'estoit «pas bastantpourme prendre, car j'eschapperois cbien de ses mains, et de meilleur et de plus «verd homme de guerre que luy; mais je ne epouvois pas combattre si grand troupe moy cseul.»M. de Bayard, regardant Boutieres, luy dit : «Esooutez, Boutieres, que dit vostre c prisonnier. — Ouy, monsieur, je Tentends, « respondi t Boutieres ; mais je luy feray ce party, e s'il vous plaist le permettre : je luy redonneray «son cheval et ses armes, et monteray sur le «mien; nous irons en la campaigne : si je le «puis conquérir une seconde fois, qu'il soit as- «senré de mourir; et s'il eschappe, je luy donne «sa rançon et luy pardonne ma vie.» M. de Bayard fiit bien ayse d'ouyr si généreuse parolle de ce jeune homme; et de faict, en permit le combat pour Tassenrance qu'il avoit de Boutieres; mais r Albanois le refusa, qui n'en fut trop estimé, et Boutieres beaucoup. Surquoy M. de Bayard luy dit par certaine prophétie : «Boutieres, vous avez un commancement aussy «beau que je vis jamais à jeune homme. Gonti- «nuez, et vous serez un jour un grand person- «nagCD

Que c'est que d'estre baptisé et pronostiqué d'un grand homme de vertu et valeur. O^te pronostication est meilleure qoe celle d'un sei gneur de France que je ne nommeray point , lequel, monstrant son fils, il dit : «Le voyez- « vous là ? il sera un jour grand, car je Tay veu «petit qu'il ne monloit rien , et de jour en jour «il croist et se faict grand à veue d'œil.» Il le pouvoit bien avoir veo petit puisqu'U estoit son père, et fïHoit bi^ qu'il creust et devinât grand. Voyià bien rencontré !

Or, Boutieres prit si grand eœor et conoeat si grand ambition sur ceste prophétie, qu'il continua tousjours en sa première valeur et vertu, qu'il vint tel que son parrain l'avoit bap tiséetpredictdeluy.

Sà bien que, quelques années après que M. de

iOO HOMMES ILLUSTRES ET GRANDS CAPITAINES FRANÇOIS.

Bayard eut ai bka deffèadu Mezieres, et qu*auparadvam qu'il estoit lieutenant de M. le duc de Lorraine I le roy luy donna cent hommes d'armes eu chef, et fit M« de Boutîeres son lieutenant. Il falloit bien que ce fust chose de bon ; car M. de Bayard ne se servoit pas , en telles charges, d'hommes qui ne fussent fort capables, non pas seulement de gens-d'armes: aussy sa compaigoie paraissoit tousjours par dessus celles de son temps aui bons affaires.

LE BON DOC ANTHOINE DE LOftRA INE

Puisque je viens parler de ce bon duc Anilioine de Lok*ratne, il en faut un peu parler, et de kiy et de ses fireres. Oo Tappelloit ainsy le Bon Duc, k cause qu'il eslott un très-homme de bien, et prince d'honneur et de conscience. J'en ay veu son pourtraict en Lorraine, et n'y avoit guieres bonne maison à Kancy qui ne Tensl, tant on se plaisoità le contempler; et toutes ces belles marques que je viens de dire se representoient bien en son beau et faonso* nible visage.

U fin fort »ymé des roys Louys XII et roy François. Le roy Louys lay donna ceste compaigme de cent homnes d'armes , en te priant de vouloir prendre de sa main , et mm d'autre , M. de Bayard pour son lieutenant. Je vous laisse à penser s'il la refusa , venant de si bonne main et ayant un si brave capitaine pour son second; et aussy qu'un bon lieutenant faict paroisire et valoir très-bien son capitaine, ainsy que fit M. de Bayard le sien, à la battaille de Marignan, où le capitaine et le lieutenant firent très4>ien ce jour là; et le capitaine servit fort anssy I son lieutenant, car, son cbeval ayant esté tué coûtas tay, M. de Lorraine luy fit ayder soudain de aon ëecond cheval de battaille, que M. de Bfti^ard kiy atoit donne d'autres fois ^ et s'appelloit de Gnloan : ce pouvoît eltre fin dieval tfHspiigM) car encor y »41 une maison en la ftunUère de Francs, qui s'appelle la maison du seigneur de Gartnan^ et fmivoitestre venu d*Utt ai^ pnedecesseur, qu'il avoit gaigné à la ville de Bresse ; et à la battatMe deBaveone fut laissé pour mort dans le ctamp^ |^e qu'il

avoit deux coups depicque dans leflancet fiorcf. coups d'espée sur la leste. G'eatoit bien signe que son maistre, M. de Bayard, l'avoit bien mené aux coups; et, pour ce, n'en pouvant plus, son maistre en descendit, et le laissa là comme pour mort; mais le lendemain on le trouva qui paissoit un peu d'herbe tout couché, et commença à bannir quand on vint à luy, et fut tourné au logis et si bien pansé, et l'endurant comme une personne, qu'il devint aussy bon que jamais et vigoureux ; et , pour sa bonté et vigueur, M. de Bayard le donna A son capitaine, qui l'accepta de bon cceuret Tay ma fort, lequel , pour la seconde fois , servit très-bien i ceste battaille de Marignan son premier maistre, se ressouvenant (pensez) encor du vieux temps.

Ce bon duc Anlhoiae eut quatre frères pareils à l'aisné en vertu, en bonté, en valeur, en tout

MESSAE CLAUDE Oft tOlMIAlMS, DICT H. Dl

L'aisné fut messire Claude de Lorraine , dict M. de Guyse, qui a esté un prince très-courageux , brave et vaillant ; il le monstra à la battaille de Marignan, commandant aux troupes allenandes du duc de Gueldres, qui commançoient à branler sans luy, qui, se mettant au premier rang, comme estoit son devoir et sa place de battaille, fut, en combattant vaillamment , porté pur terre et blessé de pUisieurs coups, et foulé aux pieds dune infinité de gens qui avoieot passé sur luy, et laissé entre tes morts. Mais il en fut sorti et recouru de la presse pfer un capitaine Jameta, Escossois; et y faat mort toutàftictsans la valeur et fidélité d'an sien escuyer allemand nommé Adam, lequel, voyant son maistre en td poîna batai et abbaUttdt coups depiequesethanebardea,sejetta sur son maistre, portant la moitié des coups: pareil escuyer, et de mesme nation à celuy do duc d'Orléans, qui fut tué à la porte Barbette, qui, parant aux coups que l'on donnoit àson maistre, mourut avec iny . 0 vafllancea et bontés admirables du maistre et de l'escuyer! Ahl

Page 1