M. LE COMTE
^traitenens, an têmnt toateifois servke h St «Majesté impériale de bon» et loyaux tuhjecU.
« Iiêm,9t accordé ioeluy 8ieurTisce*foy bailler « sauf eonduict que de France pui8$e venir deux a cens courtanx au dessous , eonduicts par sei^« «viteors, lesquels seront délivrés aux sieurs «gentUshommes gens de guerre estans en la- «dicte ville, le jour qu'ils en sortiront ^ afin cqalls s'en puissent aller A cheval.
dliem, promet ledict sieur visce*roy que en < délaissant ledict sieor comte et ses gens ladicte «ville, de leur bailler bon et seur oonvoy d'es^ «corle , lequel les accompagnera en lieu seur, « au plaisir et contentement dudict sieur comte, «afin qu*il ne leur soit feict desplaisir par les « gens de guerre et subjects de Sa Majesté lm« «pénale : et promet iceluy sieur comte , sur « son honneur, qu'il ne sera hiét aucun desplai- «sir à ladicte escorte par les gens de guerre «dudict sieur, ny en manière quelconque.
«Pourseureté et accomplif^sement des clioses «susdites, ledict sieur comte sera tenu hàWltr «six personnages , gentilshommes , de ceux «qui sont dans la ville , au choix dudict visée- «roy , en ostage , y reservant la personne d»- «dict sieur comte.
«Pour corroboration et seureté desquelles « choses susdictes, ledict sieur visce-roy et comte «de Sancerre ont signé de leurs propres mains «la présente capitulation, et â icelle Faict met- «tre leurs sceaux : de laquelle sont Faictes deux «copies collationnées de Tune à l'autre , dont «Tune demeure audict sieur visce-roy, et l'autre «audict sieur comte de Sancerre.
«Et, pour ce que lesdicts sieurs de La Ghe^ «mîere, viscomte de La Rivière , et Hieronimo «Marino, avec authorité et plein pouvoir dudict «sieur comte , ont traicté ce que dessus avec« «ques ledict sieur visce-roy, auquel ils ont ven «signer la présente capitulation de sa propre «main , et y mettre son scel , ils seront tenus «Faire Foy aux pieds de ceste signée de leur «main et sceaux , comme la signature dudict «comte de Sancerre , et de sa propre main , et «de son scel armoyé de ses armes.
«Faict au camp impérial , devant Sainct-Di* «zier, le neuFviesme jour d'aoust, Tan mit cinq «cent quarante quatre.
«Despuis que ladicte capitulation dessus es- «crite a esté arrestéé et conclue, lesdicts sieurs
DE SANCBRRB* 295
«de La Ghemiere et viscomte de La Rivière et «Hieronimo Marino, ont esté, en compaignie « dudict sieur visce-roy, devers l'empereur ; aux- « quels Sa Majesté Impériale a liet de sa bou- «che qu'il advouoit et confirmoit tout ce qu'ils «avoient traicté avec l8mo»«oy,et promis que « le tout s'observeroit entièrement. Faict cmnmi) «dessus.
« Ceux que te comte de Sancerre donna pour «ostagesau visce-roy , sont : M. de La Rocbe^ «Baron; M. d'Estemay ; M. de Cantron , ais de «M. de Longneval ; le porte enseigne et le ma* «reschal des logis de M. d'Orléans. »
Voylà la capitulation , que je n'ay changé de nul mot, en laquelle deux choses j'y ay notté , dont de l'une je m'esloone : que dom Ferdinand de Gonxagne , qui avoit esté visceroy en Sicille, et ne resloit alors de ce siège (car il estoit là tout le conseil de Tempereur et son lieutenant gênerai ) , il retenoit encor le nom et portoit le titre devisœ^roy de Sicille, veu qu'il est à présumer que l'empereur l'ayant tiré de là , quil y en eut commis un autre en sa place, ainsy qu'estoit sa ooustnme et du voj son fils d'aujourd'huy, et mesmes que le conseil d'Espaigne l'en avoit débouté, pour les rigueurs sévères qail usa envers les soldats espaignols amutinés.
L^autre chose qui m'estonne , de quoy f fie« ronimo Marino, que nous avons ainsy nommé , et encor despuis veu grand et bon ingénieur, et qui a bien servy aux guerres du roy Henry, fut recou àconFerer ceste capitulation avecques son lieutenant gênerai , puis que lempereur n'avoit rien qu'il eust plus en hayneet horreur qu'un estranger reffugié au service d'un autre prince , Fust ou de ses terres ou de l'empire ; car toute Tltalie la pretendoit-il de son empire, voire Rome et les terres du pape, à cause du titre d'empereur des Romains; tant il estoit présomptueux ! D'un François cela estoit bon', car il n'avoit nulle juridiction sur Iny comme sur llialien. Et m'estonne comment ledict Hieronimo s'y hasarda , et que l'empereur ne luy flt trencber la teste , comme il y poureit avoir delà couleur, et comme il en avoit iMct ft d^autres.
LXXIH.
LE GRAND ROY HENRY 11
Il est question maiotenantâe parlerde nostre grand roy Henry II.
Ix)rsque ce grand roy vint à la couronne , il s'y trouva fort heureux ; car son royaume estoit paisible, franc de toute guerre avec Fempereur. Pour quant au roy anglois , il ne s'en donnoit tropde peine, pour estre foibleennemy auprès de Tempereur.
Il trouva Force finances dans le trésor du Louvre , qu'on estimoit à trois ou quatre mil* lions, sans le revenu de ranuée qu'il voyoit venir devant luy, et hors de toutes debtes. Le roy son père luy laissa toute ceste belle suc-* cession : belle se peut-elle dire quand on la laisse point brouillée d'affaires ny de guerres, ny chargée de debtes; en quoy on doibt faire grand cas de la sagesse et belle conduicte de ce grand roy François, et qu'il ne brouilloit son bien comme on le taxoit , en donnant desmesurement aux dames qu'il aymoit. Certes, il les aymoit, comme j'ay dict cy-devant; car il vaut mieux les aymer, puisque nous sommes humains, que de tomber en plus grand et énorme vice ; mais de se laisser aller par trop à elles pour en perdre le sens, l'esprit, la vie et l'honneur. Testât et le bien, cela est reprehensible. Et si , despuis le temps de nos grands pères, ayeuset pères, ne s'est-il guieres veu de nos roys ny d'autres grands qui n'ayent aymé les dames, les uns moins, les autres plus; car malaysement, quand l'on s'approche de beaux et grands feus par trop, ne se peuton garder qu'on ne se brusie.
Sans aller recherdier ces roys plus haut ny plus loing, Philippesde Valois, fort vieux et cassé, ayma et espousa Blanche d'Evreux, qui n'avoit que dix sept ans, mais pourtant la plus belle princesse de son temps ^ qui luy advança ses jours, comme s'il n'estoit assez vieux penard pour mourir bien tost , sans prendre ce aubject.
Ce généreux et vaillant roy Jehan tourna pour la seconde fois en Angletterre , plus pour y servir sa maistresse, qu'il avoit là Faicte en la prison, que plus grand subject de sa rançon,
ny pour s'acquitter de sa promesse; car il y avoit bien autre remède que son retour.
Le roy Charles V, son fils , qui porta le titre de Sage , espousa sa femme de la maison de Bourbon, pour son plaisir et pour sa beauté, et laissa l'heritiere de Flandres, toute pleine de grands biens et richesses, et la donna à son dernier frère Philippe le Hardy ; en quoy on dit qu'il perdit là le nom de Sage, et qu'il Fut là trop aymant la beauté.
Le roy Charles VI ayma la jeune duchesse de Berry, qui le couvrit et le cacha et garantit, de sa cotte et robbe, du feu , à la masquarade 4es Sauvages de Nesle. Il ayma fort aussy madame Valantine sa cousine, ce qui fut cause de sa grand maladie et la perte de son sens.
Charles VU ayma si esperdument la belle Agncz, qu'il en oublia tous les afiaires de sou royaume; mais après il recognut safiiute, et les resprit en sa main et son Estât : de sorte qu'il mourut en renom dé Fortuné et Victorieux.
Ce bon rompu le roy Louys XI ayma aussy, mais c'estoit indifféremment toutes femmes; et planta là sa Femme en un chasteau d'Amboise, vivant non en reyne, mais en simple damoiselle. Mais pourtant , quoy qu'il aymast, il n'en laissa jamais ses affaires descousues; mais les cousut si bien, qu'il n'y a cousturier en France qui les eust mieux cousues. Aussy ay-je ouy et veu practiquer que l'amour d'une seule coiffe plus un amant, que de plusieurs autres : et c'est un des principaux remèdes de l'amour que de s'addonner à plusieurs, et ne s'engager jamais au giron d'une seulle; car elle vous manie comme elle veut, et le changement vous donne guerison des tourmens, maux, peines et jalousies, qu'une seulle maistresse donne, ainsy qu'un clou chasse l'autre. Et voyià pourquoy ce bon rompu ne se coifFoit d*une seule coiffe ou béguin , mais en empruntoit, qui deçà, qui delà, comme on Faict aux hostelleryes et autres maisons, quand on ne porte de bonnet de nuict, ny de coiffe, ny de couvre-cheF; il Faut prendre ce que Ton peut pour couvrir la teste, qui veut , et qui en a besoing : aussy s*en trouva-il bien tout le long de son règne.
Le roy Charles VID, pour aymer trop les dames et leur complaire en fèstes et tournois i
LE GRAND ROY HENRY IL
Naples, à Lion et en France, en perdit son royaume de Naples, et la vie, et tout bien tost après, pour s'y estre par trop addonné en sa debille complexion et foible habitude.
Le roy Louys XII ayma fort : aussy ne fut-il esté fils de son grand père Louys , duquel il purtoit le nom, qui estoit extrêmement paillard, ce qui luy cousta la mort >. Il laissa sa première femme pour espouser Anne, très-riche vefve et très-belle; et puis ceste belle Marie d'Angleterre , qui fut cause de sa mort , pour Tembrasser trop souvent; et outre ce, en ayma d'autres à part, et mesmes une grande dame mariée alors, comme j'ay ouy dire à une ancienne dame. Tout cela est bon quand on ayme sans le détriment de sa personne et de son Estât , comme un qui s'eny vre de son vin.
Leroy François ayma fort aussy, et trop; car, estant jeune et libre, sans différence il embrassoit qui Tuné, qui Tau tre, comme de ce temps il n'estoit pas galant qui ne fust putassier par-tout indifféremment : dont il en prit la grand verolle, qui luy advança ses jours. Et ne mourut guieres vieux ; car i! n'a- Yoit que cinquante trois ans, ce qui n'estoit rien : et luy, après s*estre veu eschaudé et mal mené de ce mal,advisa que, s'il continuoit cest amour vagabond, qu'il seroit encor pis; et, comme sage du passé, advisa à faire Tamour bien galantement. Dont pour ce institua sa belle cour fréquentée de si belles et honnesles princesses, grandes dames et damoiselles, dont ne fit faute que pour se garantir de vilains maux, et ne souiller plus son corps des ordures passées; s'accommoda et s'appropria d'un amour point sallaut, mais gentil , net et pur.
El pour sa principalle dame et maistresse il prit, après qu'il fui venu de prison , madamoiscUe d'Helly, que madame la régente avoit prise, et le roy ne l'avoit point encor veue i{u'à l'enlreveue de madicle dame sa mère; il la irouva très-belle et à son gré. Despuis il la fit duchesse d'Estampes , et la maria avec M. de Point ievre, et luy fit de grands dons et biens ; mais il ne s'y arresta pas tant qu'il n'en aymast d'autres; mais celle-là estoit son principal boucon : non plus qu'elle ne luy tint pas autrement de grande fidélité , ainsy qu'est le naturel des
> Louis, duc d'CMaai, tué à la porte Barbette.
dames qui ont faict une fois profession de Tamour et peu sentir la jouissance. Geste dame pourtant fut une bonne et honneste dame , et qui n'abusa jamais de sa faveur envers le monde.
Or, pour toutes ses amours , le roy n'abandonna son royaume, ny ses affaires, ny sa conservation, ny sa grandeur, ny rien de son honneur ; ne se rendant nullement esclave â icelles dames , ny le menant par le nez comme un buffle, et comme force autres roys, princes et grands , dont les histoires en sont pleines ; ny le sucçant comme une sangsue ; mais luy, les aymoit par discrétion et modérément ; et, quand il en avoit affaire, en prenoit ses repas, comme d'autres de son disner et soupper. Bien leur donnoit et eslargissoit-il ses libéralités ; car toute femme d'amour, soit petite, soit grande, ayme que l'on luy donne ; aussy est-il raison qu'un bienfaict se paye par un autre bienfaict ; mais d'y apporter et consommer tout son valoir, cela est très-reprochable. Voylà pourquoy ce grand roy est hors de ce blasme et reproche ; comme a esté aussy le roy Henry son fils , dont je parle, lequel a aymé comme a faict le roy son père et autres roys, et s'est adonné aux dames, et mesmes à ceste grande dame de Valenlinois ; mais de s'y estre consommé, nullement ; autrement il n'eust sceu fournir â si grandes despenses qu'il luy a fallu faire pour les guerres , car pour un coup il s'est veu entretenir cinq grosses armées en la frontière de Picardie , où il se trouvoit tousjours, en Piedmont, en Gorsegue et en Toscane , en une autre armée de mer, tant en Levant qu'en Ponant, qui coustebien autant qu'une autre ; et à toutes celles là rien n'y manquoit.
Voylà pourquoy sa libéralité à l'endroict des dames ne pouvoit grandement errer , encor qu'on dist qu'il s'y laissoit trop aller et gouverner. Dont, comme il y a tousjours des bavards par le monde qui veulent causer et ne sçavent qu'ils disent, firent ce quatrain une fois, qui dict :
Sire, si tous laiMei , comme Chartes deiire, Gomme Diane faict , par Ui>p vous gouverner, Fondre, pesU-ir, moUir, refondre, relourner ; Sire, TOUS n'estes plus , ▼oiis n'estes plus que cire.
Il entend par ce Charles, le cardinal de Lorraine, lequel porloit pour dcvis^unc pyramide
entournée de lierre, avec ces mots : Te stante virebo ^ Mais le pasqain le tourna au contraire : Sed te virente peribo ' ; estant le naturel du Ifcrre de ru3mer et feîre périr ce qu'il estraînct.
Par ceste Diane entendoit madame la duchesse de Valentinois , à qui l'amour estoit bien deue et employée ; car, outre sa beauté , c'estoit une dame très-habile et généreuse , et qui avoit le cœur grand et très-noble ; aussy estoil-elle yssue d'une des grandes et plus anciennes maisons de France, que celle de Poictiers et de Lusignan , d'où sont sortis de trèsgénéreuses personnes, tant de Tun que de Tautre sexe , tesmoing Melusine et ceste dame de Valentinois. Estant telle et si généreuse , ne pouvoit-elle rien conseiller, prescher et persuader à son roy que toutes choses grandes, hautes et généreuses, comme certes elle a faict, ainsy que je tiens de bon lieu. Et surtout elle csloit fort bonne catholique, et hayssoit fort ceux de la religion ; voylà pourquoy ils Tont Port haye et mesdict d'elle. Toutes les maistresses des roys ne sont pas pareilles. Les unes sont plus généreuses que les autres, les unes aussy plus folles que les autres, et les unes plus habilles que les autres , comme les unes sont aussy plus mauvaises que lesautres.Bref, il y en a de toutes sortes. Mais bien heureux est celuy roy qui rencontre une maistresse bonne , parfaicte et bien accomplie, comme il est en sa puissance de la bien choisir ; car, estant telle , et luy et son royaume n'en sont pas pires.
On trouva fort estrange ce grand don et immense que celuy noslre roy à son avènement fit à madicte dame de Valentinois, de la confirmation de tous les officiers de France, ainsy qu'est la coustume aux changemens de règnes v\ des roys , dont il en sortit une grande finance pour le long temps que le roy François avoit r(*gné. Un tel roy pouvoit faire un tel don à une telle dame; car c'estoit une partie casuelle, qui ne touchoit point à son revenu , ny de domaines, ny de ses subsides et tailles. Et les roys df ce temps là estoient fort libéraux de leurs parties casuelles, comme je liens de bon lieu , et leur estoit reproché s'ils en feisoient estât;
* TRDt que tu moMUtrm je fleurirai* ■Situ fleuris je périrai.
car, de cela ils en recompensoient lears serviteurs, si-non despuis nos derniers ro]r8 , quieo ont faiict party pour eux , et les afferment i cause de leurs nécessités. Encor de ces deniers ceste dame n^en abusa point, car elle fit bastir et construire ceste belle maison d*Anet, qui servira pour à jamais d'une belle décoration & la France, qu'on ne peut dire une pareille; j'entends si par aucunes mains violantes elle n'est ruynée, ainsy qu'elle fut à la veille dernièrement , lorsque le procès de M. d*Aumalle fut faict, à qui elle appartient par succession de sa mère, que, tout ainsy que luy Ait condamné à mourir, fut-elle aussy condamnée à estre rasée et demolye de fonds en comble , dont ce fust esté un très-grand dommage, car et qu'en pouvoient mais les marbres et les pierres, qui n'ont aucuns sçntimens? Aussy nostre brave roy et bening leur pardonna et n'en voulut permettre l'exécution de Tarrest : qu'est un grand cas, que ceste dame , qui avoit, du temps de sa faveur, obligé tant de personnes de plaisirs , qu'elle ne peut trouver, toute morte qu'elle estoit, quelque ancien sénateur qui eust parlé pour elle et pour sa mémoire, en la modération de ceste sentence 1 Gomme certes durant son vivant elle a faict plaisir â plusieurs personnes , et estoit fort débonnaire, charitable et grande aumosniere envers les pauvres , fort dévote et encline à Dieu. Aussy porta-elle pour devise un tumbeau duquel sortoit un traict tendant en l'air, accompaigiié et cntourné de certains syons verdoyans, avec ces mots : Solavwit in illo^^ comme vivante seulement en Dieu. Il fout que le peuple de France prie que désormais ne vienne favorite de roy plus mauvaise que celle là , ny malfoisante.
Or, pour tourner à nostre roy Henry, ainsy qu'il estoit tout marcial , et nay tel , il ayma fort â fiiire la guerre, et ne s'y espargna non plus que le moindre soldat des siens. Et c'est ce que luy dict un jour M. le connestable, au voyage d'Allemaigne, qui le voyoit ordinairement aux tranchées des villes qu'il assiegeoit et prenoit: « Sire , Sire ! si vous voulez faire ceste vie , il ne «faut plus que nous facions d'estat de roy, non «plus que d'un oyseau sur la branche, ^
1 Hle vit seule en lui.
LE GRAND ROY HENRY II
c qu'ayons ane fùffse neuFve pour en forger c tous les jours de nouveaui , si tous les autres « veulent Faire tout de mesmes que vous. » Gomme de vray il estoit un très-brave , vaillant et généreux roy, et du tout addonné aux armes.
Il envoya une armée en Escosse , pour le premier commancement de son règne , et seoourir la petite reyne d'Escosse, soubs la charge de M. Dessé ^ ; qui fut une charité magnanime et digne d'un tel roy, et très-chretien , pour avoir pitié des veFves et pupilles, comme estoit la petite reyne et sa mère.
Il alla visiter son pays de Savoye et de Piedmont; et si y fit son entrée par les villes, qu'il y vit garnies de si bons et si braves soldats, que cela le resjouyt fort à les contempler et regarder; et pour ce, concevant de longue main de grands desseins pour Tadvenir, s'en sentit - il d'autant plus asseuré et fortifié. Son pays beau de Piedmont ainsy bien visité et pollicé, et ayant envoyé en Guyenne (révoltée pour la gabelle) quelques bandes soubs la charge de leur couronnel , M. de Bonnivet , il s'en retourna par Lyon, où luy fut faicte une trèstriumphante entrée ^ , qu'il faut par caprice que je mette icy, quelque longueur qu'il y ayt de disgression.
Geste entrée^ donc fut accompaignée de plusieurs très-belles singularités, entr'autres de quatre très-belles et rares. L'une , du combat â outrance et à l'antique de douze gladiateurs, vestus de satin blanc les six , et les autres de satin cramoisy, faicl à Tantique romaine; et parurent devant le roy en quatre rangs, de trois à trois : lesquels , arrivés devant Sa Majesté, commancerent un combat tout à l'antique^ non quant aux armes, mais quant à Tordre de se sçavoir secourir et entrer les rangs les uns dans les autres sans se rompre. Ils combattirent premièrement à armes différentes, à sçavoir une corsegue ou zagaye contre une espée à deux mains ; et combien que ce fussent armes longues et qui requièrent lieu large et spatieux pour s'en ayder, si estoient-elles au milieu de leur rang, et en rue non guieres ouverte : les autres , de deux espées contre une espée et une
< André de Montalembert, seigneur de Dessé en PoU toa. H fut tué en 1573, au siège de Térouane.
* En 1548.
• Ce fut en septembre 1548.
targue ou pavois le long d*un bras, et un pied de largeur pliant en rond : les autres, de l'espée et poignard boulonnois (ainsy l'appelloit-on de ce temps) contre Tespée et le bouclier barcclonnois, qu'on nomme encor aiosy ea Espai* gne, et le nommoit-on aussy en France quand on en usoit. El ainsy ordonnés , le second rang se tourna vers le tiers , et, après s'estre regardés l'un l'autre furieusement , ainsy que firent jadis les Horaces et Curiaces, commança d'une grand furie et roideur à assaillir le troisiesme rang avec leurs susdictes armes tranchantes et non faintes, et en telle fureur et animosité , que, après avoir long-temps combattu et chamaillé fun sur l'autre, les seconds rembarerent leurs ennemys jusques aux quatricsmes ; lesquels, voyant leurs compaignons hors d'hallaine et repoussés, entrèrent dans eux , repoussans aussy bravement et furieusement les seconds j5 lassés et travaillés, se deffendant toutesfois et soustenans et courageusement jusqu'à leurs compaignons qui faisoient le premier rang, lequel pareillement entra au secours par dedans eux , et , cependant que les deux rangs, qui premiers avoient combattu , prenoient vent et hallaine, se joignit à leurs ennemys : et en ceste ruse d'ordre le premier et dernier rang se trouvèrent au milieu, combattans en telle furie qu'il n'y eut si bonne zagaye qui ne fust couppée en deux et trois tronçons ; la pluspart de leurs espées , tant à deux mains que des autres , quelque vieilles lames qu'elles fossent , voilèrent en pièces ; qui estonna de prime face les arregardans, pensans que ce fussent ou quelques criminels , ou qu'ils le fissent h bon escient, s'estans mis en coUere , que, ignorans leur adresse, plusieurs s'escrierent qu'on les secourust et qu'on lesdespartist :cl sur ce, l'un des premiers rangs lassés, ayant pris air frais, entra dans le rang de ses compaignons , et ainsy en front de six, se rangèrent tous ensemble sur le rang de trois , qui tint assez Ion guement bon, combattans deux contre un^ jusqu'à ce qu'estant par trop pressé de si lourde charge , fut contrainct de se retirer, en sottstenant toulesfois bravement , jusques aux derniers, lesquels pour leurs secours se rangèrent parmy eux d'une si grande dextérité, qu'ils se trouvèrent six contre six ; et alors, se rechargeans d'une très-grande furie; se rencon-
trerent armes pareilles, zagaye contre zagaye, espée à deux mains conlre espée à deux mains, deux espées contre deux espées ; et ainsy les autres, et de telle fureur, qu'à la fin les uns enfoncèrent les autres; et toutesFois tant les rompus que les autres , sans se mettre en desordre , soudainement monstrerent visage les uns aux autres, et se rechargèrent encor si vigoureusement , que les premiers rompus enfiMicerentaussy les autres, avec autant de bonne grâce et joye sur la fin, qu'ils avoient donné au commancement d'effroy et de crainte aux regardans .Voylà un passe-temps et combat qui, despuis les anciens Romains , possible , n'avoit esté représenté tel, et lequel pourtant se peut mieux représenter par la veue que par Tescriture, qui ne peut nullement approcher en la moindre perfection que les yeux humains peuvent divinement attaindre.
Le roy Henry y prit tel plaisir, comme à une chose non jamais de nos temps veue ny accoustumée, pour chose si dangereuse, qu'il la voulut encor revoir six jours après son entrée, ce qu'il fit.
Le plaisir de combat dura en ceste sorte quelque plus de demy-heure: et eussent recommencé si leurs armes n'eussent si tost failly au bon vouloir qu'ils avoient de mieux faire, quelque pleins de sueur et hors d'hallaines qu'ils fussent ; et ainsy, s'estans retournés en leur premier ordre, se mirent après l'avantgarde , qui les altendoit au coing de la rue. Certes, il falloit bien que ces honnestes gens et bien créées, qui représentèrent si gentiment ce combat, eussent bien appris leur leçon de longtemps, et qu'ils fussent plus martiaux que bastelleurs ny joueurs de comédies ou tragédies. Ah! gente ville de [Jon, que vous monslrastes bien lu que vous estiez bien gentils, adroicts et ingénieux, comme de tout temps vous l'avez esté en ce que vous avez voulu entreprendre, non seulement en cest endroict d entrée et de combat, mais en ceste belle chasse de Diane , qui fut aussy une très-rare et très-plaisante chose à voir ; dont j'en parle et la représente ailleurs ^
La troisiesme belle chose aussy fut ceste belle neumachie, ou combat des galleres tout à Tantique , et pour la façon encor et enrichis-
* Tome 11 , des D{unesg€daHes,
semeot desdictes galleres, de leurs poupes et proues , tant pour Tart de l'ache , qu'on appelle la charpente en Levant, que pour la menuiserie, représentées si bien à l'antique, ainsy qu'on voit aux anciennes antiquités romaines, que la veue ne s'en pouvoit assez contenter; entre lesquelles dictes galleres il y en avoit deux grandes capitainesses , l'une de blanc et noir et rouge, ainsy que sont toutes galleres; car on dit rouge gcdlere et navire noir, à cause du goudron; et l'autre verte, et unbucentaure où le roy entra pour en voir le passe-temps des deux galleres capitainesses; et leurs fustes , esquifs, fregattes et barques, estoient de mesmes couleur, selon qu'elles accompaignoient leurs galleres. Il ne faut demander si les flambaos, estandarts et banderolles , manquoient en beauté etsuperbeté; car tout estoit de damas et taffetas, figuré selon leurs couleurs, les chiormes vcstus de mesmes , plus à raLi't^ 'e i longues robbes, qu'à la moderne. I<es soldats aux arbalestieres, poupes, rambades, proues et coursies , tant bien en poinct et tant bien armés d'armes si claires et reluysantes , que c'estoit très-belle chose à voir, fussent de corselets, de morions, de rondelles , pavoys, targues, cytneterres, rançons, pertusanes, hallebardes et autres diverses armes d ast.
La capitainesse noire, avec ses fustes et barques, parut la première; la verte après, accômpaignée de mesmes renfort. Le roy entra dans son bucentaure, appareillé pour luy, la reyne, les dames et princes, avoir le passetemps: et s'estant arresté et jette l'ancre, le signe du combat faict par trois volées de canon, la capitainesse verte, au milieu de deux autres galleres moyennes, tourne proue , suivie sur la queue des fustes, fregattes et barques, tout en forme de croissant , et soudain , à toute force de rames et vogue rancade, vint à investir l'autre capitainesse blanche, noire et rouge, grande contre grande, moyennes contre moyennes, petites contre petites; là où s'accommança un grand combat et si furieux, qu'on eust dict que ce fust esté à bon escient, avec un grand esbahyssement du monde qui l'arregardoit.
Après ce premier, les plus foibles se descramponnerent ; et reprenent la volte jusques au second assaut; et avec force canonnades, arquebusades et coups d'armes d ast, les moyen-
LE GRAND ROY HENRY IL
ne^ des deux parts farent assaillir les (grandes par poupe et proue, lesquelles n'y gaignoieut rien sinon à perdre temps, et se retirèrent tant d^une part que d'autre.
Au troisiesme abord et combat , les petites vindrent de front pour s'investir et s'afferrer l'une l'autre, et leurs capitainesses pour les secourir; et à ceste rencontre commancerent à s'entretirer toutes sortes d'artifices à Feu, grenades, pots, lances à feu, brulans et courans à travers Teau sans s'esteindre; les cannonades, harquebusades et fusées ne manquoient à quantité de toutes parts. Enfin, deux des noires mirent à fond l'une des vertes; et puis, avec un grand cry de victoire! le tout se retira, au grand contentement du roy et de la reyne, bien que les galleres vertes portassent ses couleurs; car elle a aymé et porté tousjours le verd jusqu'à la mort du roy son seigneur et mary , qui de son costé portoit et aymoit fort le blanc et noir, à cause de ceste belle vefve qu'il servoit.
Voylà la belle représentation de ce combat naval , qui certes est plus plaisant à le voir, ou à se l'imaginer dans l'esprit, qu'il ne se peut escrire; et croy que, despuis les Romains anciens, possible, ne s'en estoit-il veu ny représenté on plus beau.
1^ quatriesme belle singularité, ce fut ceste belle tragi -comédie, que ce grand et magnifique cardinal de Ferrare , primat de la Gaule et archevesque de Lyon, fît représenter en ceste belle salle qui paroist encor, qu'il fit ainsy accommoder comme Ton la void ; car paradvant,c'estoit une chose vaste, layde et sans aucune forme de beauté ny gentillesse, comme un certain galletas : car, on dit qu'il despendit en la représentation de ceste tragi-comédie plus de dix mille escus, ayant faict venir à grands cousts et despens des plus excellens comédiens et comedîentes d'Italie : chose que Ton n'a voit encor veu, et rare en France; car paradvant on ne parloit que des forceurs , des conards de Rouan, des joueurs de la basoche , et antres sortes de badins et joueurs de badinages, forces , mommeries et sotteries : mesmes qu'il n'y avoit pas long-temps que ces belles tragédies et gentilles comédies avoient esté inventées en Italie. Et dit-on , et le treuve-on par escrit, que ce fut le pape Léon dernier qui le
premier les mit en vogue ^ mesmes qu'on luy reprochoit qu'il aymoit trop ces manières de gens et s'y amusoit trop, après qu'il se vit délivré un peu d'un grand embarras d'affaires qu'il avoit eu sur les bras.
Il se trouve encor une tragédie très-belle de So/bnisba, composée en italien , qui fut jouée devant SadicteSaincteté à Rome. Je l'ay veue, et belle; mais je ne la trouve si belle que celle que la reyne sa mère fit jouer et représenter sur le mesme subject à Blois, devant le roy, que M. de Sainct-Gelais composa 2, ou pluslost prit et desroba sur l'autre, mais mieux l'orna. Je croys que j'en parle ailleurs, s'il me semble, dans mon livre des Dames , el mesmes au discours de ladicte reyne.
J'ay ouy dire à plusieurs seigneurs et dames, que si la tragi-comédie de ce grand cardinal fut belle, elle fut aussy très-bien représentée par les comédiens et comedientes , qui esloient très-belles, parloient très-bien et de fort bonne grâce ; et estoit accompagnée de force inlermedies et faintes, qui contentèrent infiniment le roy, la reyne et toute leur cour.
Voylà les quatre belles singularités pardessus force autres de ceste entrée de Lion, et snr-tout aussy de voir entrer ce roy triumphant beau , très-agreable et très-bening prince ; el ceste reyne aussy très-belle et très-agreable aussy, accompaignée de la reyne de Navarre Marguerite, tante du roy, et de plusieurs princesses, grandes dames et filles.
Et d'autant que le jour faillit, et la nuict surprit ceste entrée de la reyne, tout à coup, en un moment , on vit toute la ville de Lion en feu, en flambeaux, torches, luminaires aux feneslres, aux boutiques, aux rues, si bien que l'on y voyoit aussy clair comme au jour : ce qui vint très-bien à propos ; car ces clairs flambeaux accompaignoient ceux des yeux de ces belles darnes^ et contendoient quasy ensemble pour faire feu et clarté de toutes parts.
Lorsque toutes ces belles magnificences se faisoient, et que nostre grand roy alloit ainsy
* la Mandragore de Macchiavelli ftit , à oe qu'on croit» la première pièce représentée en Italie, dans le genre moderne. Léon X youlut la voir deux fois avec ses cardinaux , et 00 voit ici que ce fut un cardinal qui introduisit la comédie en France.
* Molain de Sainl-Gelats. Celle pièce D'e$t point parmi les Œuvres, imprimées chez Antoine de Barsy en 1574.
friumphant parmy les entrées des belles villes de son royaume, quasy en mesme temps , romme il est aysé à computer, le prince d'Espaigne , despuis roy < , en faisoit de mesmes en ses belles villes de Flandres , qui certes surpassent en beauté ( au moins aucunes ) les plus belles de la chreslienté, où il fut receu trèsmagnifiquement et bravement , comme celuy qui en prenoit planiere possession.
Je ne discourray point icy les bravades , les orgueils et magnificences qui Furent faictes en toutes sortes ; car il y en a un livre faict en espaignol, qui s'intitule : El viage del principe; mais sur toutes la reyne d'Hongrie en demeura la supérieure , et les surpassa toutes en ses maisons de Bains etMarimont. J'en parle ailleurs ; comme certes elle avoit Tesprit tout gentil pour ne produire rien que tout beau; ainsy qu'une belle, honneste et spirituelle dame, quand elle entreprend quelque chose de gentil , certes elle surpasse tous les autres esprits en inventions , comme je Tay veu de mon temps arriver en plusieurs de nos reynes, de nos grandes princesses, et s'en acquitter par grand admiration et contentement de tout un peuple.
Je ne conteray donc non plus que des autres les grandes festes, magnificences, festins, tournois , combats de toutes sortes , à pied , à cheval , les masquarades , les ballets , les danses qui Furent représentées : tout est escrit dans le susdict livre. Car je me contenteray seulement de desduire la Faincte d'une place assiégée, qu'elle représenta; qui certes Fut rare et admirable, et qui monstra bien que ceste reyne sçavoil anssy bien l'art de la guerre que celui de ses ouvrages.
Or, advint donc qu'un jour ayant mené Tempereur , et toute sa cour, disner en sa belle maison de Marimont, elle lui représenta après disner un chasteau Faict de tables peintes en Façon de brique, si beau qu'on pensoic que ce Fust brique , et aucuns ont tenu que c'estoit toute vraye brique. U estoit Fort grand et espacieux , avecques ses bastions de douze pieds de terre-plein avec un Fort proFond Fossé; et derrière te terre-plein y avoit des retranchemens où les soldats se meitoient en seureté. Dedans y estoit , pour le defFendre, Philippe de Lalaing,
^ Philippe IL
comte Hoochstraten, avec force cavalliers, el environ deux cens harquebusiers et picquiers, et quelques pièces d'artillerie.
Devant il y avoit force tentes et pavillons tendus en forme de camp sur une colline. A un costé du camp y avoit un escadron de gensd'armes des ordonnances , et de Tautre an autre des plus gentils cavalliers de Brabant, de Flandres , de Hay naut , et le duc Astolphe aussy avecques aucuns cavalliers espaignols et italiens. M. le prince de Piedmont estoit capitaine ge neral (les Espaignols usent de ce mot capiton gênerai) j et Joan Baptista Gastaldo, maistre de camp , et un peu devant eux cinq compaignies d'EspaignoIles des vieilles banides avecques leurs corselets , harquebuses et morionf , qui reluisoient bien fort; et avecques braves babillemens aussy , comme de princes.
Devant le Front du chasteau y avoit un grand rang et file de gabions, derrière lesquels seize grosses pièces d'artillerie du costé de la main droicte, et de la senestre deux grandes ooelevrines, pour battre en fianc et rompre les deF- Fences» Il estoit desjà midy quand toutes les pièces commancerent à tirer d'une grande Furie, et à faire la batterie. Là Ait délégué don Joan de Acunaz, avecques deux autres, pour recognoistre le Fossé, la batterie et la bresche, si le tout estoit raiaonnabie à donner l'assault.
Ceux de dedans ne chanmoient point ; car, ayant veu la Furie de la batterie, etJes soldais qui commançoient à s'esbranler pour donner l'assault avec une rumeur de leurs tabourins, sortirent aucuns cavalliers et harquebusiers des mieux choisis , à defFendre un certain pas d'un petit ruisseau par où il folloit nommemeot qu'ils passassent; là où il s'attaqua une trèsbeHe escarmouche et gentil combat, qu^ils rendirent si brave par leur valeur, que ceux qui estoient venus de dehors pour la recognoistre, Furent contraiocts de se retirer etderap|)orter qu'il n'estoit pas sy aysé qu'on dîroît bien de forcer ceste place. Par-quoy s'estaas retirés, il Fut advisé de recommencer à redoubler la batterie avecques les seizes pièces, qui fut si fo* rieuse, coup sur coup, que l'un n'attendoit pas l'autre, qu'on eust dict qu'il tonnoit : durant laquelle batterie le disner se feisoit, avecques de trèsrgraodes opulences de tooias aortes de
LR GRAND ROY HENRY II
vivres» de diversités de mets, et surtoat pour ceux du dessert et dernier service, qui fut certes beau, gentil et également inventé et practiqué. J'en parle ailleurs.
Le disner achevé et la batterie aussi achevée, qui avoit abbattu une partie d'un torrion , et faict quelque chemin de bresche,bien qu'il fust un peu rude, il y eut quelques gentils cavalliers du camp, qui ayant mis pied à terre avecques deux compaignies d'infanterie , les oorselets en teste, et les harquebusiers à costé, ils vindrent à forcer ceux qui estoientau pas, si vaillamment, qu'ils furent contraincts eux à se retirer au chasteau assez lentement, le pas pourtant, et ceux de dehors les suivans vindrent pour aller à i'assault, et par labresche et par l'escalade ; ceux de dedans se défandans bravement, à coups de picques, de pierres, d'artifices à feu; si bien qu'ils les repoussèrent du haut en bas, se sonnans toujours l'allarme de tambours à grand force et iîirie. Enfin , sy les uns assailloient bien , les autres se deffendoient mieux ; jusqu'à ce qu'un alfier de dehors estant monté sur le haut de la bresche avecques aucuns soldats qui l'avoient bravement suivy, furent portés du haut en bas, et l'alfier pris prisonnier.
De là à un peu survint une embuscade du costé d'un bois qui estoit derrière le chasteau , non pas trop k^ng , li où estoit le duc d'Arscot,accompaigoé de Chartes de Bouniere, de Flores Tserciaos Goraelio Vandeneue, Louis de Stradiot Ferri, Laurens, Antonio, y Roberto de Landast ^^ de la Fontaine, avecques cinquante autres braves cavalliers, lesquels comparurent avecques force chariots pleins de munitions et poudres pour secourir le chasteau ; ce qu'ayant esté descouvert aussy tost par ceux du camp qui estoient sur la montagne ou colline campés, saillit le prince de Piedmont avecques cinquante cavalliers et autant d'harquebttsiers, à deflendre et à empescher ce convoy et secours, ne laissant ses couleuvrines tirer tousjours aux deffenses. Les chariots estoient quasy arrivés près du chasteau , qu'aucuns sortirent du chasteaa pour les recevoir et faire escorte, que d'une autre part les uns et les autres se venans ft rencontrer entre la forest et le chasteau ; là où se trouva un fiirieux combat et rompement de lanoes, de cou^ d'espée, et de l'harqucbuseiie qoi ne
cessa de jouer bien son jeu ; et tout alla si bien pour le prince de Piedmont, qu'il enleva plusieurs prisonniers, sans ceux du chasteau qui les secoururent un peu; mais, sur le différent vint te duc Astolphe, qui ayant passé le pas et le ruysseau avecques quelque cavallerie, et Joan Baptista Gastaido avecques cinquante hommes d'armes et une compaignie d'infanterie survint, qui, ayant foîct une charge, fut cause que le duc d'Arscot se retira avecques aucuns des siens, sains et sauves, et autres prisonniers, et les chariots du convoy tous en la puissance du prince de Piedmont. Le gênerai desquels entre les prisonniers s'en trouvèrent aucuns du chasteau, qui estans interrogés, ils donnèrent langue au prince de Piedmont que leur batterie ne valloit rien, et quils avoient battu te chasteau du costé le plus fort ; ce qu'ayant sceu Baptista Gastaido, en fit aussy tost, et avecques une extresme dilligence , remuer les pièces et la batterie , la cavallerie et l'infanterie faisant tousjours alte, de peur que le duc d'Arscot ne donnast encor une allarme , et secourust le chasteau.
Cependant on voyoit et entendoit-on ceux du chasteau , à se remparer le mieux et le plus diligemment qu'ils pouvoient par le dedans, et à pourvoir au plus nécessaire, désespérant de secours , bien qu'ils fussent fort fiittigués des deux coulevrines , y apposant tant de gabions qu'ils avoient, commençant desjà à avoir grand foute de poudre, pour le trop qu'ils avoient tiré ; si bien qu'ils mettoient tout leur remède et espoir en leur valeur, résolus de plusto^t mourir que de se rendre.
Desjà le soleil commençoit à baisser, quand oeux du camp encor remuèrent la batterie si furieusement, que tout le torrion vint à tumbei du tout par terre , sur quoy l'on donna un ii sault gênerai où les gens de cheval mirent p •à terre avec Tinfanterie , qui fut très-furie (et à bien assailly bien defFendu), sans reçut d'un seul pas ; caril n'y avoit armes artrficieit< et inventions desquelles ceux de dedans ne s'aydassent pour se bien deffendre ; mais les assaillans se raA'aischissans à chasque point le» uns après les autres, ceux de dedans n'en pouvant plus, commencèrent à se retirer et desemparet . te combat, et te mieux qu'ils peurent, et se retirerent par une porte secrette qui estait apx
CApaules du chasteau dans lequel , après avoir esté forcé à force d^armes avec grande victoire et allégresse des assaillans , ils y trouvèrent les dames qui , le jour paradvant, avoient esté prises et mises dans une prison fort obscure et basse , qu'on les avoit mines là afin qu'elles ne fussent subjectesaux coups de canon ; et furent délivrées et menées en chariot triumphant devant Tempereur , le prince et les reyoes ; lesquelles dames avoient esté ravies le soir advant dans la salle du bal , en une momerie ( sans y penser et y allant à la bonne foy), qui s'estoit dressée , et en un instant furent prises, enlevées et mises sur un chariot ou coche aussy tost^ et transportées et fourrées dans le chasteau dont est question , sans les avoir peu recourre ; le tout par un grand géant accompaigné de quelques autres cavalliers ; et pour en avoir raison, ladicte reyne d'Hongrie , y allant fort de son honneur , fit aussy tost assiéger, assaillir , et prendre le chasteau comme je viens de dire.
Les dames estoient la princesse d'Espinay, la comtesse de Mansfold, la comtesse du Rieux, madame de Bossu et madame de Laouesten. Estans ainsy devant l'empereur , interrogées qui estoient le sauvage et les cavalliers qui les avoient ainsy ravies, elles dirent qu'au commancement ne les cognoissoient point, mais enfin se trouvèrent que c'estoient leurs marys. Mieux enst valu que ce fussent esté d'autres , pour faire feste extraordinaire ceste nuict et ce jour avecques elles, ainsy qu'elles en valloient la peine et le plaisir, car elles estoient des belles de la cour, comme j'ayouy conter à madame de Fontaines, dicte fille Torcy, estant lors avecques la reyne Leonor.
Pour feii^e fin , je prie les curieux de considérer un peu la belle invention, la forme, la cerimonie de guerre en ce siège de place , et qu'il paroissoit bien que ceste reyne avoit bien le cœur martial. Faut considérer aussy la puissance qu'elle avoit de commander , et y employer les plus grands princes et capitaines de l'empereur et des siens, pour honnorer une telle feste et s'y humilier et abaisser comme le plus petit soldat des bandes ; cncor bien ayses et bien heureux estoient-ils quand elle leur commanda , et quand le soir, après la place prise, s'en vindrent présenter devant elle, qa'elleleur eut dtctque tout estoitbieii aHé,
et qu'ils avoient bien faict et qu'elle estoit fort contente d'eux. Je l'ay ouy dire ainsy à madicic dame de Fontaine. Ce ne fut pourtant sans les en remercier. Quelle brave reyne ! Dommage grand , certes, quand la terre pourrit ces corps généreux !
Pour reprendre les erres de nostre grand roy Henry, tourné de Piedmont et de Lion, il alla luy-mesme en personne reprendre Boalongue et faire la paix avec le roy d'Angleterre: et tout ainsy qu'il estoit très-magnanime, trèsbon et tout plein de pitié , il se rendit protecteur du duc Octavio Pemese , qu'il avoit imploré contre le pape et l'empereur, qui le vouloient despouiller de sa duché de Parme ; et pour ce , luy envoya tel et si bon secours, que sa duché ne fut point envahie. Et noitez que ce secours fut à ses propres cousts et despens, qui luy cousta plus de douze cens mille escus , desquels le duc de Parme ou ses héritiers en sont encor comptables et redevables au roy ou à sa maison ; dont le feu duc Octavio avoit grand peur en son temps qu'on ne les luy redemaodast^etlesinterests, comme je tiens de bon lien; et à faute de payement que sur son subject on ne s'en prist à son duché ou à Tune de ses villes. Possible sans nos guerres en eust-il eu la venue, comme je sçay de bon lieu, à cause des menées que nous faisoit en France le prince de Parme dernier mort; cequi fust esté très-bien employé, car après avoir reçu tels secours , bienfoicis et telles obligations du roy , le duc en laissa la mémoire et quitta sa protection, et prit l'alliance de l'empereur en espousant sa fille naturelle, vefve du duc de Fleurence , que despuis nous avons veu en Flandres si renommée pour madame de Parme.
Le duc de Castres son frère n'eust pas fiiict ce coup , car desjâ il estoit allié en France , et aymoit fèrt le roy et la France. Force gens trouvèrent ce duc fort ingrat , pour tel traict d pour avoir esté bien secouru au besoiag; t\ dict-on que ce roy luy en vouloit.
Les Allemands luy en firent demesmesqoi, mal menés sous le joug de l'empereur, coururent à l'ayde à ce grand roy ; et pour ce dressa ceste grande armée et entreprit ce beau voyage d'Allemaigne, qu'on nommoit ainsy, où il prit ta allant Metz^Thoul , Verdun, fort heureoaement , et force autres vtUes impériales, qu'il
LE GRAND ftOY HENRY 11.
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ne voulut pourtant retenir pour luy que les (rois premières; et donna jusqu'à Strasbourg , Faisant boire là tous les chevaux de son armée dans la rivière du Rhin , à leur ayse , en signe de triumphe. Mais ce fut tout, n'ayant jusques là trouvé que tout courtois et honnrste passage sans aucune résistance : et là , à Strasbourg , voulant passer par de là, sceut que les Allemands s'estoient accordés avecques Temperenr, qui , fît) etcaut, appréhendant la furie d'un jeune et vaillant roy venir à luy avecques une si grande armée délibérée, entendit plustast à un accord qu'à un hasard de guerre. Et par ainsy, voyià ceste nation en repos , que de long-temps n'en avoU senty par layde et secours de ce grand roy, qui luy a mal rendu despuis à Tendroictdes roys ses enfans , contre lesquels despuis vingt cinq ans s'est armée si impétueusement et de gayetté de cœur, que vous eussiez dict qu'elle n'eust jamais receu plaisir aucun de la France, tant ces bons Allemands se sont pieu à la piller et ruiner : lesquels, quand ils demandoient auparadvant secours au roy Henry, proposoient pour leurs principalles raisons , qu'eux et les François estoient germains et frères , et que pour ce se debvoient aider et maintenir les uns les autres. Quels germains et quels frères !
Or, le roy, pour telle confédération et accord faict entre eux et l'empereur, il ne s'en donna moindre peine ou crainte : car, les laissant derrière , s'en tourne aussy heureusement , prend Roquedemar, Yvoy, Montmedys , Chimay, Djmpvilliers,et force autres places qu'on trouvera dans les histoires, et rentre très-victorieux et triurophant , en son royaume ; et puis , estant menasse de ce grand siège de Me(z, y met un si bon ordre, et y constitue un M. deGuyse, son lieutenant gênerai , que et l'empereur et madame TAllemaigue , qui debvoit de son seul nom r^jre trembler, non pas une ville , mais toute la France, s'en retournèrent avecques la plus grande honte que jamais elle receut. .
Je ne parle point du voyage de Vaiencienes, où l'empereur menassoit tant de donner une battaille ; et le roy tout préparé et résolu à la recevoir, ce fut ce grand empereur qui se retrcDcha et toute son armée , puis s'en desdit. Il ne tint pas à nostre roy, car il la desiroit et demandoil,en un tel champ, contre ledict empereur , de sa personne à la sienne : car natu-
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rellement il l'bayssoit à mal mortel , comme je l'ay ouy dire à la reyne mère, autant pour le mauvais traictement qu'il avoit receu de luy en Espaigne avecques M. le Dauphin, esiaas tous deuxcnostages, et desquels il ne faisoit grand cas et visitoit peu souvent, qu'il monstroit plus grande affection et amitié à feu M. d'Orléans, quand il passa en France, et le recherchoit plus que luy. Que c'est d'émulation de frères! Bref, Fust ou pour ces raisons , ou qu'il luy portast envie à cause de sa grandeur et ambiiion, il luy en vouloit et ne faymoit point.
La battaille de Renty s'en ensuivit, là où fut le comble de ses désirs, pensant parler à l'empereur de près et de l'altacquer de personne à personne, ainsy qu'il le dit un peu advant, en haranguant ses gens. Mais ledict empereur, n'estant plus en ceste belle verdeur de jadis, estoit dans une litière, et le combat aussy tost demesié et achevé que commancé : et pour ce, il Fallut qu'il en descendist et prist un tour pour se sauver ; ce qui luy fut un très-grand crevecœur, autant pour la perte de la battaille et sa retraicte, que parce qu'il vit que tout n'avoit pas esté bien ordonné ny allé couime s'il y eust mis la main, ainsy que d'autres fois il estoit sain de ses membres et vigoureux en d'autres combats. Je l'ay ouy dire à aucuns vieux capitaines espaignols de mesmes.
. Le roy, qui estoit en sa force et belle disposition , regrettoit fort aussy que cet empereur ne fust ce brave empereur qui avoit esté d'autres fois , pour s'entr'eprouver leurs forces de l'un à l'autre ; et cest empereur n'estant plus tel , s'aydoit à luy faire la guerre en renard : mais nostre roy la luy faisoit en lion.
Il luy ravit Sienne , ville impériale, et toute la Toscane , qui , secouant le joug impérial et espaignol , se mit en la protection de nostre roy, qui estoit bien, plus douce.
La Corsegue en fit de mesmes , tant ce roy estoit bon et protecteur des pauvres affligés , et en portoit le nom et la réputation , et tousjours gaignoit quelque pied sur l'empereur , tant il estoit heureux ; et peu l'empereur sur luy, tant la fortune luy commança à estre contraire en son aage caduc. Aussy , disoit un gallant homme, que la fortune est une bonne vesse et putain ( je pense l'avoir dict ailleurs ; baste , pardon , un bon correcteur y remédiera), qu? ,
pour bien rassasier sa paillardise , choisit et s'adonne plus volontiers aux jeunes gens , qui sont plus propres à cela que vieillards.
Voylà pourquoy Tempereur, en cognoissant la complexion de la maraude , s'advisa de Faire trefve pour cinq ans, qui fut la plus belle et la plus à propos faicte qui fut jamais , ny paix en France, et très-heureuse si elle eust tenu et ne fust esté rompue; car toutes nos conquestes despuis trente ans jusques là nousdemeuroient paisibles : si que la guerre puis après se renou- *elant avec le roy d'Espaigae, nous n'y fismes pas trop bien nos besoignes, et fallut par après fyive la paix , par laquelle, en une heure et un traict de plume, fallut tout rendre, et souiller et noircir nos belles victoires passées de trois ou quatre gouttes d'ancre : et, pour combler le boisseau de nos malheurs , ce grand roy nous vint à mourir advant le temps, au grand dommage non seulement de nous autres François , mais de plusieurs estrangers, qui Tont trouvé et le trouveront à dire pour jamais.
Luy donc voulant célébrer les nopces de madame sa fille et de madame sa sœur avecques toutes les sumpluosités et magnificences qu'il peut, dressa un tournoy solemnel contre tous venans ; et luy, M. de Ferrare, M. de Guyse et M. de Nemours, furent les quatre tcnans.
Il portoit pour livrée blanc et noir, qui estoit la sienne ordinaire , â cause de la belle vefve qu'il servoit.
M. de Guyse , son blanc et incarnat qu'il n'a jamais quitté , pour une dame que je dirois , qu1l servit estant fille â la cour.
M. de Ferrare , jaune et rouge.
Et M. de Nemours , jaune et noir. Ces deux couleurs luy estoient très-propres , qui signifioient jouyssance et fermeté , ou ferme en jouyssance ; car il estoit lors ( ce disoit-on ) jouyssant d'une des belles dames du monde : et pour ce debvoit-il estre ferme et fidèle â elle par bonne raison , car ailleurs n'eust-il sceu mieux rencontrer et avoir.
Voylà quatre princes des bons hommes d'armes qu'on eust sceu trouver, non pas seulement en la France , mais en autres contrées , et qui tous ce jour là firent merveille; et ne sçavoiton à qui donner la gloire , encor que le roy fust un des meilleurs et des plus adroicts à cheval de son rovaume.
La malle fortune fut que sur le soir, le tou^ noy quasy finy , il voulut encor rompre une lance ; et pour ce manda au comte de Montgomery qu'il comparust et se mist en lice. Il le refusa tout à plat, et y trouva toutes les excuses qu'il y peut; mais le roy, fasché de ses responses, luy manda résolument qu'il le vouloit. La reyne luy manda et pria par deux fois qu'il ne courust plus pour l'amour d>lle, et que c'estoit assez. Rien pour cela, mais luy manda qu*il ne couroit que ccste lance pour l'amour d'elle. Elle prie M. de Savoye de fen prier pour elle , et qu'il luy fist ce plaisir de quitter tout, et qu'il a voit si bien feict, et qu'il n'estoît possible de faire mieux , et qu'il vint trouver les dames. Rien moins encor.
Et pour ce, l'autre ayant comparu en lice, le roy courut. Ou fut que le malheur du gênerai le voulust ainsy, ou son destin Ty poussast, il fut attainct du contre-coup par la teste dans l'œil où luy demeura un grand esclat de la lance, dont aussy lost il chancella sur la lice, et aussy tostfut relevé de ses escuyersqui estoient là : et M. de Montmorency, qui servoit là d'un des maréchaux de camp, vint à iuy, qui le trouva fort blessé. Toutesfois il ne perdit cœur et ne s'estonna point , et dit que ce n'estoit rien ; et soudain pardonnaaudictcomtedeMontgomery.
Il ne faut point demander si aussy tost la cour fut troublée et mesmes la reyne. Après avoir mis toute la diligence , toute la curiosité du monde pour le faire guérir, en implorant et l'ayde de Dieu et des hommes , il mourut au bout de quelques jours en très-bon chrestien et très-bon catholique qu'il estoit autant qu'au cunde ses prédécesseurs qui ayent esté; et ainsy ce grand roy, qui avoit esté en tant de guerres et les avoit tant aymées , n'a pu mourir, et est mort là. Ce fut ce que dit un grand poète latin pour lors, qui fit son tumbeau, qui 8*appelloit Forcatel. Pour le dernier vers il dit :
Quem Mari non rapuit, Martu imago mpit. C'est-à-dire:
Gelay que le vray Man D't pa rarir à Mf» rioiave cl la
•emblanoe de œ Mars l*a ravy et emporté.
Le roy mourut avec un extresme regret, non seulement de la sienne , mais de toutes les nations de la chreslienlé ; car il estoit très-bon ,
LE GRAND ROY HENRY IL
et rien ne loy plaisoit tant que de monstrer et estendre sa bonté à l'endroict de toutes personnes affligées. Il avoit gaigné extrêmement le coeur de tous les estrangers, tant grands que petits, qui estoient là venus pour jurer la paix, Faire les nopces et assister aux grandes magnificences qui debvoient estre là : et tous ensemble ne se pouvoient saouler d'admirer sa majesté, sa grâce et sa façon belle et royalle, ses venus et sa douce et honneste accointance ; tant il les sçavoit honnestement et doucement entretenir et contenter, jusques aux moindres : mais surtout ils Tadmiroient fort en sa belle grâce qu'il avoit en ses armes et achevai ; comme de vray, c'esloit le prince du monde qui avoit la meilleure grâce et la plus belle tenue, et qui sçavoit aassy bien monstrer la vertu et bonté d'un cheval , et en cacher le vice.
De son jeune aage il avoit tousjours Fort aymé cet exercice de chevaux : aussy Ta-il continué et en a eu tousjours en une très-grande quantité en sa grand escurie, Fust aux Tournelles où estoit la principalle, à Muns, à Sainct- Leger, à Oyron, chez M. le grand escuycr de Boissy, et la pluspart quasy, voire des meilleurs, estoient de ses haras, qui se plaisoit à les bien faire entretenir. J'ay ony conter à M. de Carnavalet (qui, avec M. de Sypierre, avoit la principalle charge de la grande escurie) qu'un jour l'empereur ayant envoyé vers le roy son grand escuyer pour quelques affaires, le roy luy-mesme luy fit voir tous ses grands chevaux, et dedans et dehors IVscurie, les voyans si beaux et si bien magnians, qu'il s'estonna et dit que l'empereur son maistre n'avoit point d'escurie plus belle, il s en falloit beaucoup; et la loua en toute extrémité, et snr^tout de quoy la pluspart de ses chevaux estoient de son haras. «Ce n'est pas tout , ditcil, car îe vous veux montrer encor un plus cbeau haras :» et luy fit venir tous ses pages, qu'il avoit desjà commandés d'estre prests, tant de la chambre, de la grand escurie, de la petite escurie, delà vénerie, de la fauconnerie, que d'ailleurs, qui tous pouvoient bien monter à six m sept vingts. « Voylà , dit-il , mon autre «haras de ces pages que j'estime autant que les «autres; car ce sont tous gentilshommes de «bonne part de mon royaume, lesquels je «nourris ; et tous les ans j'en sors hors de pages
«une cinquantaine que j'envoye soudain aux «guerres, ou parmy l'infanterie, ou gendar- «merie, ou la cavallerie légère; lesquels en «tournemain, estans ainsy gentilshommes et < bien nourris, a vecques les beaux exemples qu'ils «voyent devant eux, se façonnent et se font «bons soldats et bonnes gens de guerre : si «bien qu'en partie, de ceux qui l'ont faicte à «l'empereur vostre maistre soubs moy, mes «nourritures en sont du nombre; d'autant «qu'aussy à mesme temps et aussy tost j'y en « remets d'autres et les renouvelle ainsy, de sorte «que n'en perds jamais la race de cest haras, «non plus que de mes chevaux.» Ce grand escuyer ayant entendu tout cela s'en esbahyl, et admira et estima bien autant cest haras de ces honnestes pages et jeunes gentilshommes comme des chevaux. Il avoit raison, car j'en ay veu sortir de braves et vaillans gens de guerre, soldats, capitaines et gens-d'armes de chevaux légers et de gens de pied. Et le roy se baignoit d'ayse quand il entendoit de leurs prouesses , vaillances et exploicts , disant aussy tosr que c'esloit de ses nourritures; car jamais il n'en perdoit la souvenance, et les recogooissoit tousjours comme quand ils estoient pages, et le\ gratifioit tousjours par dessus les auties de quelque chose ou bienfaict.
Or, si le roy aymoit l'exercice des chevaux pour le plaisir, il les aymoit bien autant pour la guerre, laquelle il affectoit fort, et s'y plaisoit grandement quand il y estoit, et en tronvoit (disoit-il) la vie plus plaisante que fonte autre. Jamais il n'a dressé armée sur la frontière, qu'il ne l'ayt menée tousjours des premiers , accommançant en mars aussy tost que le beau printemps arrivoit, et finissoit au commancement d'octobre. G^estoit une chose ordinaire; et mettant aucuns de ses gens de guerre aux garnisons où il estoit besoing, et donnant congé aux autres pour s'aller repatrier, il s'en toumoil à tenir sa cour, là où il ne demouroit en paresse, non plus que quand il estoit en son armée; car, bien que ce fust en hyver, il s'addonnoit à lâchasse, et de toutes sortes. Mais surtout il aymoit celle du cerf et des chiens courans, dont il en avoit deux races et trèsbonnes; l'une des chiens gris, qui estoit ancienne et venue , de main en main , des autres roys ses predecesseur|,i^jl.raulre des chiens
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blancs, qu*il avoit mise au monde , qui estoient plus roides que les gris , mais non si asseurés ni de si bonne créance que les gris, ainsy que j'ay veu et ouy des bons veneurs , et mesmes de M. de Marconnay, lieutenant de la vénerie, qui estoit un fort digne homme de son estât, et peu font ressemblé, disoit-on.
Au reste, s'il n'estoit à courir le cerf, il alloit au toilles à la vollerie ; s'il ne monloii à cheval, il jouoit à la paume, et très-bien; mais jamais il ne vouloit tenir le jeu, mais sccondoit ou tierçoit, qui sont les deux places les plus diffi* cullueuses et dangereuses; aussy estoit-il le meilleur second ou tiers (mais meilleur tiers) de son royaume; et s'y afFectionnoit Fort, non pour Tavarice , car ce qu'il gaignoit il bailloit tout à ceux de sa partie; s'il perdoit, autant perdu pour lui, car il payoit pour tous : aussy les parties de ce temps n'estoient que de deux, trois cens, ou cinq cens escus au plus, non comme annuict, de quatre mille, six mille et deux fois plus; mais le payement ne se Faict si bcMi comme alors, et Faut en Faire annuict Force honnestes compositions. >
Il se plaisoit Fort quaud la reyne sa Femme , madame sa sœur et les dames , le venoient voir jouer, comme souvent elles y venoient, et qu'elles en donnassent leur sentence, comme les autres, des Fenestres en haut. S'il ne jouoit à la paume , il jouoit à la balle à emporter, ou au ballon , ou au palle-maille ^ qu'il avoit Fort bien en main ; car il estoit Fort et adroict , et en Faisoit de très -belles et longues bottes ou coups.
S'il Faisoit un grand Froid et qu'il eust Fort gelé, il Falloit aller glisser sur la glace et mesmes sur l'étang de Fontainebleau , où Ton voyoit Faire de beaux sauts : s'il avoit fort neigé, il alloit Faire des bastions et combats à pelottes de neige. BreF, ce roy n'estoit jamais oyseux, et Falloit que tous ses exercices luy Fussent communs, autant pour lui que pour tous les gentilshommes de sa cour, lesquels il les y appelloit ; et en deux ou trois parties qu'il les eust vus, il les cognoissoit aussy tost, car il avoit une très-belle mémoire et cognoissance, et les appelloit par leur nom qu'il vouloit sçavoir; et qui Faisoient bien, les louoit, si bien que la
«Mao.
ANDS CAPITAINES FRANÇOIS.
jeunesse en un rien se feçonnoit en ceste cour par leurs beaux exercices, et puis, estant ainsy cognue de son roy, s'en alloit à la guerre et se faisoit valoir en quelques beaux exploites dont la cognoissance et l'intelligence en venoit au roy; ne les celoit aucunement, et les publioit haut et clair en sa table ou ailleurs devant tout le monde; car c'estoit le prince qui celoit moins un service à luy Faict, ny la valeur de celuy qui avoit bien Faict en quelque guerre, et surtout n'estoit point mesdisant ny mocqueur; aussy gaignoit-il par telles Façons le cœur de sa noblesse. Et possible n'y eust-il roy advant luy qui l'ayt mieux possédée que luy, car il estoit fort aFFable et doux.
Voyiâ les exercices de ce grand roy, avec tant d'autres que je serois trop long à escrire, comme de courir la bague, de picquer ses grands chevaux ou les Faire picquer devant luy; mais pourtant la partie ne s'en foisoit guieres sans lui, et en vouloit tousjours picquer un ou deux, trois, quatre, voire six, tant il s'y plaisoit; et Falloit tousjours convier les dames pour voir tous ses esbats.
Quand il pleuvoit et qu'il ne pouvoit sortir dehors , il Falloit au dedans choisir force autres passe-temps , dont il n'y avoit point manque , ou à jouer avecques les dames ou avecques les gentilshommes, tirer des armes, qu'il avoit bien en main, et trop pour M. de Bouccard , son escuyer, auquel il creva l'œil estant M. le Dauphin , dont il lui en demanda pardon , car c'estoit un Fort honneste et brave gentilhomme : du despuis, en nos guerres, il se fit huguenot.
BreF, ce prince ne Fut jamais oyseux. Il consommoit les matins et les soirs , à son lever et coucher, à traicter de ses aFFaires , et y employoit les matins deux ou trois bonnes heures, et les soirs moins ou plus, selon que les aFIàires le requeroient : et puis alloit ouyr sa messe Fort dévotement , car il estoit Fort bon catholique et dévot , et non point bigot, oyant le service et oFfice de Dieu selon ses heures et ses jours, sans y inventer aucuns extraordinaires ny cérémonies, comme on a veu despuis aucuns.
Aussy tost qu'il avoit disné, il s'en alloit avecques sa cour dans la chambre de la reyne sa Femme, qu'il aymoit Fort; et là, trouvant une trouppc de déesses humaines, les unes plus belles que les autres, chasque seigneur et
LE GRAND ROY HENRY II
gentilhomme entretenoît celle qu^ii aymoît le mieux. Pour parler encor de son exercice , cependant que le roy entretenoit la reyne, madame sa sœur, la reyne dauphine et les princesses, et les seigneurs et princes qui estoient là assis près de luy, ce devis duroit deux heures, et s*en sorloit et alloit à ses exercices que je viens dédire, là où les dames Talloient trouver le plus souvent et participer du plaisir.
Les soirs, après soupper, ce devis avecques les dames se Faisoit de mesmes , s'il n'y avoit bal , qui se faisoit assez souvent, mais non si Frequentement comme nous avons veu despuis au règne de nos derniers roys, lesquels la reyne leur mère a voulu et entretenu à imiter leur père en telles actions , comme ce roy Henry s'estudia de mesmes à imiter le roy François son père.
Voyiâ quelle Fut la cour de ce grand roy, et son règne, qu'on pou voit acomparer à l'empire de Qesar Auguste, qui fleurit si bien à Rome en toutes grandeurs, magnificences, esbaitemens et plaisirs, après avoir mis fin aux guerres civilles. Une différence y avoit-il ; car celuy de G^sar n'a fleury qu'après la guerre, et celuy de nostre roy a fleury en guerre, et, la paix Faicte, aperdu toute sa^ fleur, sa valeur et son Fruict par sa malheureuse mort. Si bien que son règne et sa cour se pouvoient nommer à bon droict les délices de noslre aage, et, luy mort, le malheur de la France.
J'ay ouy conter, et le tiens de bon lieu, que, quelques années avant qu'il mourust (aucuns disent quelques jours), il y eut un devin qui composa sa nativité et la luy fil présenter. Au dedans il trouva qu'il debvoit mourir en un duel et combat singulier. M. le connestable y estoit présent, à qui le roy dit : a Voyez, «mon compère, quelle mort m'est présagée. « — Ah, Sire, respondit M. le connestable, «voulez-vous croire ces marauts, qui ne sont «que menteurs ei bavards? Faites jetter cela «au feu. — Mon compère, répliqua le roy, «pourquoy? ils disent quelquesFois vérité. Je «ne me soucie de mourir autant de ceste mort «que d'une autre; voire Taymerois-je mieux, «et mourir de la main de quiconque soit, mais «qu'il soit brave et vaillant, et que la gloire « m'en demeure. » Et sans avoir esgard à ce que luy avoit dict M. le connestable, il donna ceste
prophessie à garder à M. de TAubespine , et qu'il la serrast pour quand il la demanderoit. Helas! ny luy ny M. le connestable ne songeoient pas à ce combat singulier dont il mourut, mais d'un autre duel en camp clos et à outrance, comme duels solemnels se doibvent Faire : car de celuy, M. le connestable avoit raison d'en doubler et dire que c'estoit un abus; encor que nous ayons veu plusieurs roys s'y estre appelles, comme j'espère dire ^
Dieu le voulut ainsy, car trop librement et volontairement il accorda le combat de Feu M. de La Ghastaigneraye mon oncle , avecques le seigneur de Jarnac^; et, qui pis est, luy qui l'avoit tant aymé et Favorisé en son vivant, t>ien qu'il combattist pour sa querelle, il ne le regretta nullement, et ayma et caressa le seigneur de Jarnac tant qu'il vesquit. L'on disoit qu'il fàlloit attribuer cela à son naturel , qui estoit de n'aymer rien et estre peu Ferme en ses amitiés.
Il ayma M. le connestable , et mareschal de Sainct- André ; mais après qu'il Furent pris à Sainct-Quentin il ne les regretta guieres; et« s'ils Fussent eschâppés sans estre pris^ j'ay ouy dire qu'il leureust Faict mauvais party : et, tant qu'ils Furent en prison, il ne se soucioit guieres d'eux , si-non, messieurs de Guyseie monirans un peu insolens de la Faveur qu'il leur faisoit, et s'en voulant deffaire, il rappella ledict M. le connestable et Sainct-André ; c'est-à-dire qu'il leur manda de moyenner une paix, ce qu'ils firent à nostre desadvantage ; et, pour le seur, messieurs de Guyse s'en alloient chez eux s*il eust vescu. Bref, il n'estoit pas de bonne tenue en ses amitiés comme à cheval.
Or le roy ne fut pas plustost blessé , pansé et retiré en sa chambre, que M. le connestable, se souvenant de ceste prophessie, appella M. de TAubespine et luy donna charge de la luy aller quérir, ce qu'il fit; et , aussy tost qu'il
< Au traité des DueU.
* A Saint-Germairi-en-Laye , le 10 juillet 1547, entre François de Vivonne, tieur de La Cbâtaif^neraye , et Gui Chabot, sieur de Jarnac , assailli, ia Chiiaigneraye aroit rapporté au roi Henri 11 que G. Chabot lui avoit confîdemmeiit avoué coucher avec madame de Guyon , seconde femme de son père , et cela , pour ôter tout scrupule & ce prince d*entrelenir, comme il Faisoit, Diane de Poitiers, maîtresse du roi François I, père de BeorL
Teut veue et leue, les larmes luy furent aux yeux. oAhl dit-il, Toylà le combat et duel «singulier où il debvoit mourir. Gela est Faict, a il est mort. » Il n'estoit pas possible au devin de mieux et plus à clair parler que cela, encor que de leur naturel , ou par Tinspiralion de leur esprit (nmilier, ils sont tousjours ambigus et doubteux; et ainsy ils parlent tousjours ambiguement, mais là il parla fort ouvertement. Que maudict soit le devin qui prophétisa si au vrayetsimal!
D*escrire de ce grand roy ses belles guerres qu'il a exploictécs, ou en personne ou par ses lieutenans, ce seroit à moy une chose superflue , puisque les historiographes de son temps les ont descriptes, mais (pour en parler sainement) très-mal. li leur en avoit donné de beaux (abjects poury bien employer leur plume, papier et ancre; mais leurs escrits n'ont point appro« ché des subjects. Je ne le dis pas de moy, mais de la bouche de M. le cardinal de Lorraine, qui en parloit ainsy : et vint lors à blasmer ce bel abuseur de Paschal, à qui il avoit faict avoir rhonneur et le titre d'historiographe du roy. 11 en tiroit une bonne pension tous les ans, de douze à quinze cens livres par an, et promettoit une histoire de nostre temps la nompa* reille du monde; si bien que j*ay veu nos roys et nos princes, et M. le cardinal, pour cela Faire grand cas de luy; et luy faisoit la bonne mine. Pensez qu'il songeoit en soy, et disoit soubs bourre en se mocquant : ace n^est pas ce «que vous pensez» : comme un bon curé qui, ayant achepté une carpe, et attaché avecques sa maistresse aiguillette de sa braye, elle, à tous coups, soubs sa robe etsurply, levoit la queue; et ainsy que les Femmes venoient à luy àToffrande, pensant que ce fustson cas qui redressast pour Famour d'elles , elles s'esclastoient de rire; il leur disoit : «Tout bellement, «ce n'est pas ce que vous pensez, mes bonnes «amies. » De mesmes Paschal disoit : «Ce n'est « pas ce que vous pensez, mes bons amis. » 11 y a de la fourbe, et si s'en monstroit tout glorieux, car je l'ay veu en telle piafFe. Après avoir Faict monstre de Faire enfanter des montagnes, pour tout pottage il n'a produict qu'un chetiF éloge après la mort du roy, que j'ay veu en latin, et du sien, ainsy qu'on disoit, et après iraduict en François, italien et espaignoK Voylà
dequoy il a payé son roy et M. le cardinal son Mecsnas, et toute la France, qui en pensoit avoir un plus beau et riche payement plustost qu'une quincaillerie. Et qui plus est, on a trouvé après en sa bibliothecque un seul cbeliF beau mémoire, qui peut monslrer l'envie qu'il eut en cela de s'acquitter de ses debtes, encor qu'il Fust d'ordinaire à la suite de la cour, et qu'il vist à l'œil et entendist de son roy et des grands, et eust toute matière en place pour bien bastir son œuvre; mais, comme disoit M. le cardinal, l'art et la science luy Failloient pour si haute entreprise, encor qu'il vomist quelquesfois quelques sentences latines, de parade seulement, mais non pas de durée, car il estoit si fin qu'il s'engardoit bien de s'enfoncer dans un grand gué de discours; en quoy ainsy il amusoit le monde. Voylà comment je l'ay ouy deschiFFrer à mondict sieur le cardinal.
Il ne Faut point doubter, si ce Paschal eust Faict quelque chose de beau, combien son roy l'eust aymé; car il aymoit les gens de lettres et les entretenoit comme te roy sou père : et si Faut conFesser qu'il a eu l'heur de voir soubs son règne de plus grands, subtils et sçavans personnages , que durant celuy du roy son père.
M. Femel a esté soubs luy son premier médecin , le plus grand et le plus proFond en son art qu'il y ait eu despuis Galien et Hyppocrate, comme j'ay ouy dire à gens qui s'y entendoient mieux que moy. M. Galandius Torticolis en l'art oratoire; maisM.Ramos,sonennemy, le passoit, qui estoit un fort disert et éloquent orateur ; et peu s'en est-il veu , car il avoit une grâce Inesgale à tout autre, qui secouroit davantage son éloquence; jusques là qu'au bout de quelque temps, luy s'estanl rendu huguenot, et esiani en la compaignie de messieurs le prince et l'admirai au voyage de Lorraine, et leurs reistres qu'ils avoient Faict venir ne voulans passer par France qu'ils n'eussent de l'argent , après qu'ils en eurent un peu touché, par quelques bourcillemens que les huguenots eurent Faict entr'eux, et que M. Ramus les eust harangués, ils en Furent gaignés et menés au ccMir de France, pour faire assez de maux. Ce M. Ramus Fut tué au massacre de Paris, dont ce fot grand dommage.
LE GRAND ROY HENRY II
M. Turnebusfutaussy un très-savant homme eo grec et en latin ; mais non qu'il eust telle piaffe de parler et enseigner comme Ramus.
M. Dorât succéda à Turnebus , luy et M. Muret, deux aussy sçavans Lymosins qui jamais mangèrent et crocquerent rabes.
Messieurs Silvius, deux frères, Tun en médecine, Tautre en éloquence, comme Leodegarius-à-Quercu. Tant d'autres professeurs du roy en toutes sciences, que je ne saurais nommer, et qui tous estoient gagés et payés : et quelques guerres et grandes affaires qu'eust le roy sur les bras , eux n'eu perdoient jamais un quartier.
Il y avoit au9sy M. Dauezius et M. Amyot, Tun précepteur du roy François II , et Tautre du roy Charles, deu:^ très-grands personnages, et le bonhomme Robert Estienne.
Et pour venir à nos poètes françois,quel homme a esté M. Ronsard I II a esté tel, que tous les autres poètes qui sont venus après luy, ny qui viendront , se peuvent dire ses enfans et luy leur père; car il les a tous engendrés. C'est luy qui a deffaict la poésie layde, grossière , fade, sotte , mal limée , qui estoit auparadvant , et a faict ceste tant bien parée que nous voyons aujourd'hui; car il la para de graves et hautes sentences , luy donnant des mots nouveaux; et la rabilla des vieux bien reparés et renouvelles, comme fait un frippier d'une vieille robbe.
Aussy à son patron et à sa suite se façonnèrent ces admirables M. du Bellay, Baif , Beleau, Jodelle , Nicolas Denizot, Ollivier et Passerai. Je ne parle point de ce grand M. Desporles, du Perron, d'Orléans , et une infinité d'autres qui sont venus après, comme du Bar tas , grand certes, et autres, comme M. Garnier, qui les a passés tous en parler haut, grave et iragiq.
Si faut-il que je die ce mot de M. de Ronsard , qu'est : que moy estant un jour à Venise chez un des principaux imprimeurs, ainsy que je luy demandois un Pétrarque en grosse lettre, grand volume, et commenté, il y eut un grand magnifique près de moy , s'amusant à lire quelque livre, qui, m'oyant , me dit , moiciié en italien, moictié en assez bon françois, car il aTfrit esté autresfois ambassadeur en France, qui me dit : «Mon geatilbomme, je m'estonne
a comment vous estes curieux de chercher un «Pétrarque parmy nous , puisque vous en avez «un en vostre France plus excellent deux fois «que le nostre, qu'est M. de Ronsard.» Et là dessus se mit à l'exalter par dessus tous les poètes qu'il avoit jamais leus, et m'entretint tout un long-temps, non seulement de ce sub^ ject , mais de plusieurs autres beaux , avecques certaine douce courtoisie et affabilité de leur nature. Voylà le bel honneur que défera ce bon vieillard magnifique à M. de Ronsard, comme il avoit raison.
Ces poètes ont esté bien autres qu'un Marot , un Salet et un Sainct-Gelays , encor que M. de Sainct-Gelays fust un gentil poète de son temps, et qu'il ne tinsl rien de la barbare et antique poésie.
Ce roy aymoit fort à voir de leurs œuvres , et sur-tout de M. de Ronsard, qu'il appelloit sa nourriture; et luy faisoil tousjours du bien et des presens, comme il faisoit aux autres.
Il donna i Jodelle , pour la tragédie qu'il fit de Cleopatra^ cinq cens escus à son espargne , et outre luy fit tout plein d'autres grâces, d'autant que c'estoit chose nouvelle et très-belle et rare.
Bref, ce roy , encor qu'il ne fust lettré comme le roy son père, il ayma fort les lettres et gens sçavans; et si quelquesfois se plaisoit à se faire lire quand on luy composoit quelque beau livre : sur-tout il aymoit à lire en espaignol , et ie parloit très-bien, et s'y delectoit , ne Tayant nullement oublié despuis qu'il sortit d'Espaigne en ostage. Voilà comment ce grand roy aymoit les ^rmes et les lettres.
Bref, quelles couleurs pourray-je apporter plus pour parachever de peindre ce grand roy, si-non que c'estoit un prince très-grand? Il estoit beau, encor qu'il fust un peu mouricaud ; mais ce taint brun en effaçoit bien d'autres plus blancs: il estoit fort agréable, bien adroict, fort dispost.
J'ay ouy conter à la reyne mère, qui me le disoit à moy-mesme en me louant, que de son aage il avoit esté le meilleur sauteur de la cour, et que jamais nul luy peut tenir pied que feu M. deBonnivet , et principalement au plain I saut, car c'estoit tousjours vingt -trois ou vingt-quatre grands pieds ou semelles; mais
c'estoît à franchir un grand fossé plain d'eau où ii se plaisoit le plus : donl une fois M. de Bonnivet, son corrival en cela, et qui luy tcnoît teste, se cuyda noyer pour n'en avoir peu franchir un que le roy avoir franchy et esloît allé devant: et ce fut, ce me dit-elle, à Chasteauneuf près Goignac; et , sans le secours que le roy luy-mesme luy donna et la main , il esloit noyé; donl il en fut bien ry puis après.
Bref, c'est oit un roy très-accomply et fort aymable. J'ay ouy conter à la re^nc d'Angleterre qui est aujourd'huy , que c'esloit le roy et le prince du monde qu'elle avoit plus désiré de voir, pour le beau rapport qu'on luy en avoit faict, et pour sa grande renommée qui en volloit partout. M. le connestable , qui vit aujourd'huy 1, s'en pourra bien ressouvenir. Ce fut lorsque, tournans d'Escosse M. le grand prieur de France, de la maison de Lorraine, et luy, la reyne leur donna un soir à soupper, où après se fit un ballet de ses filles , qu'elle «voit ordonné et dressé, représentant les vierges de TEvangile , desquelles les unes avoient leurs lampes allumées, et les autres n'avoieut ny huille ny feu , et en demandoient. Ces lampes estolenl d'argent , fort gentiment faictes et elabourées; et les dames estoient très-belles, bien honnestes et bien apprises , qui prindrent nous autres François pour dancer; mesmes la reyne dança , et de fort bonne grâce et belle majesté royale, car elle l'avoit et estoii lors en sa grand beauté et belle grâce : rien ne l'a gastéeque l'exécution de la pauvre reyne d'Escosse : sans cela esloit une très rare princesse.
Je ne sçay si j'ay escrit ailleurs cecy : il m'est pardonnable , car je n'ay la retentive si bonne que je puisse me ressouvenir du tout en si longue escrilure. Et, pour venir à mon dire, estant ainsy à la table, devisant fort familièrement avec ces seigneurs, elle dit ces mots (après avoir fort loué le roy) : «C'esioit le « prince du monde que j'avois plus désiré de avoir, et luy avois desjà mandé que bien tost «je le verrois; et pour ce j'avois commandé de «me ftiire bien appareiller mes galleres ( usant «de ces mots) pour passer en France exprès « pour le voir. » M. le connestable d'aujourd'huy, qui estoit lors M. d'Amvillc , rcspondit : «Ma-
1 Auparavant, le maréchal Damville.
«dame, je m'assure que vous fussiez esté très* «contente de le voir, car son humeur et sa «façon vous eust pieu : aussy luy fust esté très- «content de vous voir, car il eust fort aymé «vosire humeur belle et vos agréables façons, « et vous eust faict un honnorable recueil et trèsce bonne chère, et vous eust bien faict passer le « temps. — Je le croy et m'en assure ,» dit-elle. M. le connestable s'en peut bien ressouvenir, et la reyne et tout.
Je pense que , de cent ou six vingts gentilshommes que nous estions en ce voyage , n'y en peut avoir guiercs que M. deLa Gitohe, M. de Casteinau , de Languedoc , qui lors esloit enseigne de M. d'Amville, et M. de Beloy : s'ils ouyrent ainsy parler la reyne comme moy, s'en pourront bien ressouvenir.
Or, je fais fin , et conclus mon discours de ce grand roy et de ce grand capitaine , car il estoit et l'un et l'autre ; il en avoit appris l'art, au moins de grand capitaine, de long-temps et fort jeune. Il fut lieutenant par quatre fois da roy son père : au camp d'Avignon, et en celuy du Pied mont après, où la Irefve s'en ensuivit aussy tost ; au camp de Jalon , au camp de Boulongne; et puis, estant roy, comme j'ay dict, en toutes ses armées de deçà, il en a tousjours esté le chef et le gênerai , commandant tousjours très-dignement en sa battaille , et exécutant très-vaillamment lorsqu'il falloit mener les mains.
Il mourut jeune et ne debvoit mourir encor. Les huguenots disent que Dieu le punit et le fit mourir, et le blessa h la veuc, de laquelle il se vantoit et se vouloit ayder à voir brusler le conseiller du Bourg, A cause de l'heresie. Les huguenots le peuvent expliquer et condamner comme ils voudront; mais je croy que la principale occasion pour laquelle Dieu nous l'osta , c'estoit pour nous punir de nos maux qui nous debvoient arriver en France par sa mort, laquelle nous les a fait voir et sentir.
Despuis , M. le comte de Montgomery fut ft>i t blasmé, après avoir faict mourir ce grand roy, de n'en avoir faict plus grand rcpcntance ny pénitence qu'il ne fit; mais tant s'en faut: après en avoir faict quelque petit semblant en se bannissant de la France, après s'estrepourmené en Italie et s'y cstrc donné du bon temps la guerre civille esmeue il s'arma contre le roy