M. LE CONNESTABLE ANNE DE MONTMORENCY
jour et demander comment c'ent qu'il se portoitP H luy respondit, tout armé, fors la teste : «Bien, monsieur, voyià la vraye médecine qui «m'a guery, qu'est la battaille qui se présente «et prépare pour Thonneur de Dieu et de nostre « roy. 9 Belles parolles certes d'un valeureux capitaine, que suivit TefFect.
Quelques mois après , M. de Guyse fut tué; et le traicté de paix mis en advant, ou aux parlements. Asseurez-vous qu'il parloit à bon escient à son nepveu et à madame la princesse sa niepce, à M. d'Andelot son nepveu (car M. Tadmiral n'y estoit pas), et autres qui parlamenioient : et, les voyant desraisonnables en leur demande, leur parla si bien, qu'il les fit contenter de raison ; car il les rabrouoit fort, estant le seigneur du monde qui estoit un grand rabroueur, et sçavoit aussy bien braver et rabrouer.
Sur quoy je feray ce petit conte, qu'un jour, au siège de Rouen , ainsy que la reyne alloit au fort de Saincte-Gatherine de Rouen, accompaignée de ses filles, M. le conneslable luy ayant dict un mot et pris congé d'elle, vint à rencontrer madamoiselle de Limeuil , Tune des belles et spirituelles filles de la cour, et qui disoit aussy bien le mot; et vint tout à cbeval la saluer et pourcauser avecqueselle,et Tappelloil sa maislresse , et tousjours ainsy la voulut accoster : car le bonhomme n'estoit pas ennemy de la beauté ny de Tamour, fost ou par effects ou par parolles, car il avoit eu de bonnes practiques en son temps jeune, que je ne diray point. Madamoiselle de Limeuil, qui n'estoit pas ce jour en ses bonnes, ne fit pas grand cas de luy, car elle estoit altierequand elle vouloit, et commança à rabrouer fort et le renvoyer. M. le conneslable luy dict : «Et bien, ma mais- « tresse, je m'en voys, vous me rabrouez fort. » Elle luy respondit : «G'est bien raison que «vous rencontriez quelque personne qui vous a rabroue, puisque vous estes coustumier de «rabrouer tout le monde.» — a Adieu donc, 9 dit-il, «ma maislresse, je m'en voys, car vous a m*avez donné la mienne. »
Certainement s'il estoit grand rabroueur des personnes, cela n'estoit que bon à luy; car il avoit tant veu, practiqué et retenu, que quand il voyoit faire des fautes ou qu'on brunchoit devant luy, il le sçavoit bien relever avec belle*
raisons. Ab ! comment il vous repassoit ses capitaines, et grands et petits, quand ilsfeilloient à leurs charges et qu'ils vouloient faire des suffisans, et vouloient encor respondre. Asseurez-vous qu'il leur faisoit boire de belles hontes, et non seulement à eux, mais à toutes sortes d'estats , comme à ces messieurs les presidens, conseillers et gens de justice, quand ils avoient faict quelques pas de clerc. La moindre qualité qu'il leur donnoit, c'estoit qu'il les appelloit asnes,veaux, sots, et qu'ils vouloient faire des suffisans , et n'estoient que des fats; si bien que, s'ils n'estoient bien habiles, mais je dis des plus subelins , asseurezvous qu'ils trembloient devant luy ; et demeuroient quelquesfois si estonnés , qu'ils ne sçavoient que dire ; et les renvoyoit ainsy qualifiés comme jay dict.
J'ay ouy faire un conte qu'une fois un président de par le mondé, qui sentoit son patria à pleine gorge, vint parler à luy touchant sa charge; et, parce qu'il faisoit grand chaud, il avoit osté son bonnet , et tenoit la teste descouverte; et, s'approchant de luy, il luy dict : «Dictes donc, monsieur le président, ce que «vous voulez dire, et cou vrez- vous, • en luy répétant souvent. Le président, pensant qu'il se tinst descouvert pour l'amour de luy, fit responce : « Monsieur, je ne me couvriray «point que vous ne soyez couvert premier.» — «Vous estes un sot, monsieur le président,» dit M. le connestable ; « pensez- vous que je me «tienne descouvert pour l'amour de vousP «c'est pour mon ayse, mon amy, et que je «meurs de chaud. Il vous semble estre icy â « vostre siège presidental : couvrez-vous si vous «voulez, et parlez.» M. le président fut si esbahy qu'il ne fit que dire son intention à demy, encorne faisoil-il que balbutier. «Vous dis-je «pas, monsieur le président, dit encor M. le «connestable, vous estes un sot; allez songer «vostre leçon, et me tournez trouver demain.» Ces grands sénateurs font bien quelquesfois des fautes, aussy bien que les petits, comme ceux-cy que je vays dire.
M. de Joyeuse dernièrement , après qu'il eut faict la paix avec le roy, et qu'il fallut rentrer dans Tolose , la cour de parlement qui s'en estoit fuye et retirée à Gastelnaudarry pour la justice y exercer, ainsy qu'elle s'y acbeminoil,
inondict sieur de Joyeuse estant allé ce jour à la chase sur leur chemin, fust qu'il eust faict à escient ou auirement, voyant venir tous ces messieurs de ce corps, il picqua à eux pour les saluer tous; ce qu'après avoir faict il entreprit M. le premier président, et, parlant à luy« Taccompaigna pour un peu de chemin , sans prendre esfj^ard quelle main il tonoit, ou possible qu'il le Faisoit à poste. Le premier président d'alors luy dit : «Monsieur, tenez vosire a rang. » M. de Joyeuse , qui est un très habile homme, il l'a bien monstre, luy respondit fort habilement : «Monsieur, je ne tiens point «de rang quand je suis à la campagne. » Puis, luy ayant encor dict et entretenu de quelques autres mots ne touchant ce faict, et ayant encor faict un peu de chemin avec luy, il partit et iuy dict seulement : a Adieu, monsieur le pre- «sident; ne faillez pas de tenir et garder vostre « rang quand il faudra, n Et puis picqua et suivît sa chasse , et le planta là et sa trouppe.
J'ay veu aucuns blasmer fort ceste curiosité de ce M. le président, de s'estre ainsy lais.sé amuser à contreroller le rang de M. de Joyeuse, et que ce n'estoit pas là qu'il falloit dire ce mot, mais dans un lieu solemnel ou cerimonieux, ou que l'occasion s'y fust présentée. Aussy eut-il affaire à un homme très-habile, et qui luy fit la responce de mesmes, et qui, en un autre endroict, n'eust pas donné ce subject à M. le président de luy faire tenir rang, car il sçavoit trop bien son debvoir et son entregent, lequel, pour ce coup, mondict sieur le président n'entendit pas bien ; car bien souvent ay-je veu nos roys et nos grands princes allans par pays, et nous appellans, ne faisoient difficulté de parler à nous, ou à main gauche ou à droicte, ou Thaste ou le loisir qu'ils avoient de parler à nous et nous entretenir; et nous ne faisions non plus cérémonies, ny observions aucune curiosité de parler à eux , et tout estoit de guerre ou de rang.
Voyià pourquoy il fait bon de sçavoir toutes choses, plus que les sciences et jurisprudences; aussy dit-on que toute la sapience du monde ne se couvre pas sous un bonnet carré, ainsy que le montra le pape Eugène, ayant envoyé un grand et incomparable personnage du pays dt (ircce et archevesque de Nicée, nommé Bessarion, légat, pour moyenner la paix entre
le roy Louis XI et le duc de Bourgongne , comme j'ay dict cy devant.
Pour retourner encor à M. le connestable , pour le tiers estât, comme à ses conseils, eschevinsou autres députés des villes qui venoient parler à luy, et s'excuser de quelques fautes, et dire leurs raisons, il falloit bien qu'elles fussent peremptoires et très-bien allambicquées , s'il ne parloit bien à eux et les ravaudoit et rendoit quinaux comme il falloit.
Messieurs deBourdeaux en sçauroient porter un bon tesmoignage touchant leur gabelle, lesquels, après leur offence très-enorme, le sentant venir, allèrent au devant de luy à deux journées, et luy portèrent les clefs de la ville: comment il les renvoya avec leurs clefs, a Allez, «allez, dit-il. avec vos clefs, je n'en ayque «faire; j'en ay d'autres que je mené avecques «moy, qui me feront autre ouverture que les «vostres (voulant entendre ses canons); je «vous feray tous pendre; je vous apprendray à «vous rebeller contre vosire roy et à tuer son «gouverneur et son lieutenant.» A quoy il ne faillit, et en fit une punition exemplaire, mais non si rigoureuse certes comme le cas le rcqueroit, estant tel qu'il ne l'eust peu expier par ruisseaux de sang, ce disoit-on alors, que de tuer un lieutenant de roy, le saller et luy desnier la sépulture.
Ce meurtre, et la penderie de la Motte Gondrin, lieutenant de roy en Dauphiné soubs M. de Guyse aux premiers troubles, ont esté deux crimes fort estranges et barbares. VoyIà pourquoy plusieurs furent trompés en M. le connestable sur ceste punition, qu'on pensoit qu'il deust rendre plus cruelle et sanglante, et mesmes luy qui estoit un très-grand homme de justice.
Or, s'il ne fit mal à tous, asseurez-vous qu'il leur fit belle peur de menasses et de parolles, qu'il avoit très-rudes et très-braves, et effroyantes quand il vouloit.
Il me souvient qu'au voyage et entrevue de Rayonne , le roy estant à Bourdeaux , M. de Stmzze l'alla un jour voir disner avecques de ses capitaines , et j'estois avec luy. Aussy tosl qu'il le vit il luy dict : «de Slrozze, vos gens firent «hiere monstre : il les fait beau voir (qui es- «toient les gardes du roy). Us toucheront au- «jourd'huy de l'argent; je l'ay commandé.!
LE CHANCELLlEft
^^. d*: Sirozze luy dict : «Monsieur, ils vout druîeni vous Faire une prière : c^est que le boys « est cher en ceste ville , et se ruynent pour en «achepter, car il Fait Froid; ils vous supplient a de leur vouloir donner un navire qui est sur la « grave , qui ne vaut rien , qu'on appelle le na- • vire de Montréal, pour le despecer et s'en achaufFer.— Je le veux, dict M. le connestacble; qu ils y aillent lantost et y mènent leurs «goujats, et le mettent en cent mille pièces, et «s'en chaufFent trè»-bien.»
Par cas, il y avoit là presens quelques jurais de la ville et conseillers de la cour qui le voyoicnt disner, et luy voulurent remonstrer que cela n'estoit pas bien Faict , et que c'estoit grand dommage du desFraudement de ce beau navire y qui estoit de trois cens tonneaux, qui pourrait encor servir.
«Et qui estes -vous (dit-il), messieurs les «sots, qui me voulez contreroller et me re- «monstrer? Vous estes d'habiles veaux d'estre «si hardis d'en parler : si je fiiisois bien j'en- « voyerois tout à ceste heure Faire despecer vos «maisons au lieu du navire.» Qui Furent estonnés, ce Furent ces gallans qui tous rougirent de honte; et le navire Fut desFaict en une après disnée, qu'on ne vit jamais si grand dilligence de soldats et goujats.
Je conterois une infinité d'autres rabrouemcns si je voulois, lesquels il ne Faisoit jamais que très à propos; il n'en usoit guieres à l'endroict des gens d'église , car il les honnoroit fort ; bien leur remonstroit-il quelquesfois assez rudement s'il les sçavoitFaillans; de mesmes à l'endroict des gentilshommes, mais il leur commandoit fort impérieusement.
Que pleust à Dieu Fust-il encor vivant , et qu'eussions un pareil censeur si digne que celuy pour censurer tous nos estais de la France , qui est très-gentiment corrompue, et qu'avecques luy Fust joint unchancellierderHospital, que je peux dire avoir esté le plus grand chancellier, le plus sçavant , le plus digne et le plus universel qui fot jamais en France.