‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 167 sur 267 · LE CHANCELLIER DE L'HOSPITAL · texte numérisé non relu

LE CHANCELLIER DE L'HOSPITAL

G'esloit un autre censeur Caton celuy-là , et qui sçavoit très-bien censurer et corriger le monde corrompu.

Il en avoit du tout l'apparence avec sa grand barbe blanche, son visage pasie, sa Façon grave, qu'on eust dict à le voir que c'cstoit un vray pourtraict de saincl Hierosme : aussy plusieurs le disoient à la cour.

Tous les estats le craignoient , mais sur tous messieurs de la justice, desquels il estoit le cheF; et mesmes quand il les examinoit sur leurs vies, sur leurs charges, sur leurs capacités, sur leur sçavoir, que tous le redoutoient comme font des escolliers le principal de leur collège, et principallement ceux qui vouloient estre pourveus d'estats : asseurcz - vous qu'il les remuoit bien s'ils n'estoient point capables.

Il me souvient qu'une Fois à Moulins j'avois prié M. de Strozze (car il l'aymoit Fort) de luy parler de quelques aFFaires que j'avois, qu'il me despescba aussy tost; et nous fit disncr trèsbien, du bouilly. seulement (car c'estoit son ordinaire pour les disners) avecques luy en sa chambre, et n'estions pas quatre à table, oi^ durant le disner ce n'estoit que beaux discours, beaux mots et belles sentences, qui sortoient de la bouche de ce grand personnage, et quelquesfois aussy de gentils mots pour rire.

Après disner, on luy dit qu'il y avoit là un président et un conseiller nouveaux qui vouloient estre receus de luy en leurs nouveaux estats qu'ils avoicnt obtenus. Soudain il les fit venir devant luy, qui ne bougea Ferme de sa chaire. Les autres tremblotent comme la Feuille au vent. Il fit apporter un livre du code sur la table, et l'ouvre luy-mesme , et leur monstre à l'un après l'autre une loy à expliquer, leur en Faisant sur elle des demandes, interrogations et questions. Ils luy respondirent si impertinemment et avecques un si grand estonnement, qu'ils ne Faisoient que vaxiller et ne sçavoieni que dire : si bien qu'il Fut contrainct leur en Faire une leçon , et puis leur dire que ce n'estoient que des asnes, et qu'encor qu'ils eussent près de cinquante ans, qu ils s'en allassent encor aux escoles estudier.

M. de Sirozze et moy estions près du feu qui voyons toutes leurs mines, plus esbahys qu'un pauvre homme qu on mené pendre. Nous en ryons sous la cheminée notre saoul. Ainsy M. le chancellier les renvoya sans recevoir leur serment, qu'il remonsireroil au roy leur ignorance, et qu'il en mist d'autres en leurs places.

Après qu'ils eurent passé la porte, M. le chancellier se tourna vers nous, et nous dit: « Voyià de grands asnes; c'est grand charge de «conscience au roy de constituer ces gens-là «en sa justice.»

M. de Strozze et moy luy dismes : «Mona sieur, possible leur avez-vous donné le gibier « trop gros et plus qu'il n'esloit de leur portée. » Lors il se mit à rire et dire: «Sauf vostre «grâce, ce ne sont que des choses triviales «qu'ils debvoient sçavoir.»

Yoylà comment les ignorans estoient & Pendroict de ce grand chancellier comme estoient les malfaicteurs ; dont il me souvient qu'à ce mesme voyage de Bayonne, et en cesle mesme ville de Bourdeaux , le marquis de Trans eut là un adjournement personnel au conseil privé, oA il comparut sur l'asseurance de M. de Fyzes (despuis secrétaire des commandemens, et dict M. de Sauve), qu'il avoit tiré parolle de la reyne mère qu'il n'auroit point de mal , si-non que la peur, et aussy qu'il eust couru grand fortune s'il fust esté contumax.

Estant devant M. le chancellier, ainsy qu'il luy vouloit rcmonstrer ses jeunesses, ses fol* lies et ses passe-temps , et jeux cuysans, desquels il csioit coustumier d'user, et en luy desduisant particulièrement aucuns, il se mit à rire. «Comment vous riez (dict-il) au lieu de «vous attrister et monstrer un visage repcn- «tant de vos follies ! Vous vous pourriez «bien donner garde qu^avecques vos risées et « vos bouffonneries je vous ferois trencher la « teste aussy lost que je vous en aurois donné «la sentence. El remerciez hardiment la reyne «et M. de Fyzes; car vous l'auriez tout à ceste « heure , encor ne sçay-je à quoy m'en tenir. »

Qui fut estonné? ce fut ledict M. le marquis. Asseurez-vous que le rire luy passa bien, à ce que nous sceumes après : et croy que son cas alloit très-mal, sans M. de Fyzes, qui, pour avoir esté à M. Berirandi, garde des sceaux, affeclionnoit les siens, comme madaihe la mar-

quise de Trans, qai estoit sa fille, et pour ce employa la reyne pour ledict marquis.

Il ne Falloit pas se jouer avec ce grand juge et rude magistrat. Si estoit-il pourtant doux quelqnesfois, et là où il voyoit de la raison : dont il me souvient qu'il y eut une fois un secrétaire de la chancellerie, qui s'appelloit Mornat , et avoit esté à M. de Lansac : il se mit à faire et contrefaire de faux sceaux ; si bien que qui en avoit à faire, tant fut l'afPaire difficile , et que M. le chancellier le refusast , en s'addressant à luy il en avoit expédition, moyennant une bonne pièce ou somme d'argent; et continua ceste bancque, si qu*cn moins de rien il y gaigna , avec un sien compaignoo, dix ou douze milleescus,qui, n'estant assez fin, fiit attrapé à la cour et aussy tost pendu : et Mornat faillit , qui se sauva en Allemaigne et esvada ; donques puis ne le vit-on.

Or un gentilhomme que je sçay, et gallant homme , ayant une lettre à Aire sceller à M. le chancellier, et luy ayant esté refusée, et par deux fois passée par le ganivet , il s'addressa à Mornat sans y penser, qui, moyennant cent heaui escus, la luy scella aussy tost avecques ses sceaux ; il n'y avoit pas grand affaire.

An bout de six mois, il fallut à ce gentilhomme avoir une seconde jussion de M. le chancellier; lequel, ayant ven la première, a'alla souvenir et recognoistre qu'il n'avoit jamais scellé cela, et, pour ce, privement demanda au gentilhomme qui luy avoit foict expédier ces lettres.

11 respondit que Mornat les luy avoit ainsy données moyennant cent escus. M. le chancellier lui respondit : < c'a esté donc le second «chancellier de France qui vous a despes- «ché. Sans vous escandaliser , je ne vous en- « quiers davantage, et qu'il n'en soit plus parlé. >

L'autre voulut respliquer : «Monsieur, qu'en «puis-je mais, puisque l'autre se disoit de la «chancellerie, et qu'il me promit de me despes- «cher ? Je m'addressay au premier venu qui « me promit l'expédition de mon affisire. — «N'en parlons plus, respliqua M. le chancellier; «car, si je voulois , vous seriez en peine : et n'y «retournez plus.» Ainsy doucement admonesta ce gentilhomme. A quoy il faut prendre garde que ce grand censeur n'estoit point si rude que quelqnesfois il ne se moderast.

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