LE MARESCHAL D'AMVILLE
«inoy, je sçay bien que je n'ay rien faict pour «estre prisonnier avecques luy, si-non pour luy c tenir compaignie quand on le fera mourir, et « moy a vecques luy ; que Ton me Fera de mesmes «que Ton fait bien souvent à de pauvres diables 9 que Ton pend pour tenir compaignie seulement a à leurs compaignons , encor qu'ils n'ayenl rien « niesFaict. o
Or il se sauva ainsy ceste Fois, comme il fit aussy au massacre de Paris, car il estoil proscrit ; mais il s*en estoit allé deux jours devant à la vollerie, qu'il aymoit bien fort.
Or, soit que ce soit qu'on luy en voulust tant, je ne sçay que dire, sinon que je Tay cognu pour un fort homme d'honneur, de bien et valeur, et qui estoit bon serviteur du roy, et l'a bien servy.
Les passionnés luy en vouloient , parce que c'estoit un seigneur fort politicq et sage, et qui oe vouloit nullement aymer les brouillons ny les séditieux.
LXXVIH.
M. LE MARESCHAL IVAMVILLE.
Or le roy Charles, en mesme temps, ou, pour mieux dire, un peu auparadvanl, pour jouer son jeu à (out reste contre ceux de la maison de Montmorency , avoit depesché M. de Maugiron et M. de Villeroy en Dauphiné et Languedoc, pour prendre M. le mareschal d'Amville ou mort ou vif; car desjà M. de Meru s'estoit sauvé avecques les huguenots , et M. de Thoré en Allemaigne, qui fit penser qu'ils estoient tous de la consente de La Molle et Ck>connas; mais il eut bon vent, et sentit la fricassée deladicte entreprise, et pour ce il se garantit très-bien; si bien que j'en vis de fort estonnés à la cour lorsque des nouvelles y vindrent qu'ils Tavoient failly; car les entrepreneurs avoient faict l'affaire fort facile, et en parloien) fort diversement à la cour : ce que j'escrirois bien icy, mais cela seroit trop long.
Le roy pourtant resta tousjours ferme en son opinion : qu'aussy tostqa'il seroit guery il dresserait une bonne grosse armée vers le Languedoc, et ferait audict mareschal d'Amville si ouyerte guerre et si à fer esmollu, qu'il le ruy-
neroit, et qu'il l'aurait ou à mort ou à vie, ou du tout le cbasseroit de là. Mais la mort le prévint et luy rompit son dcîîsein ; lequel le roy Henry son frère, tournant de Poulogne , reprit, et tira vers Avignon pour luy faire la guerre, quoy qu'aucuns luy conseillassent , à Tavenement de son royaume, de pardonner à iouset de faire la paix ; mais il en fut diverty (ce disoiton) par la reyne raere et M. le chancellier de Birague, despuis cardinal, qui, voulant mal de long-temps audict seigneur mareschal, depuis qu'il soustint et se banda si fort pour Scipion Vimercat contre le seigneur Ludovic de Birague, son frère, en leur querelle qu'ils avoient eue, la luy avoit gardée bonne jusques là, à la mode lombarde; et pour ce conseilla fort la guerre en Unguedoc contre luy. Mais le succéda très-mal; car M. le mareschal, comme désespéré, eut recours à ce qu'il peut; cl luy, qui estoit très-bon catholique, s'ayda du secours des huguenots, qui luy ayderent si bien et luy assistèrent de telle façon, que, Aigues- Mortes pris au nez du roy, fut pour besoin qu'il s'en tournait en France pour se faire sacrer et couronner le dimanche gras; qu'il l'a voit esté le mesme jour en Poulogne, et pour ce reveroit fort ce jour.
Ce fut à M. le mareschal de monstrer sa sagesse et sa valeur de guerre qu'il avoit tousjours eue; aussy n'y manqua- il point, car il se garda si bien lors, et s'est si bien gardé despuis, que, pensant la ruiner par de là, on luy augmenta sa réputation, son bien et sa grandeur , qui luy durent encor.
Ce ne fut pas tout; car il vint à estre empoisonne de telle façon, que, s1l ne fust esté secouru prestement et par bons remèdes, il estoit mort ; et de faict les nouvelles en viudrent au roy qu'il estoit mort de ceste poison.
J'estois lors en sa chambre quand ces nouvelles luy furent apportées, et gardoit encor le lict d'une fiebvre qu'il avoit eue plus de dix ou douze jours, et nous avoit envoyés quérir i'après disnée, six ou sept que nous estions, assez aymés de luy , pour causer avecques luy et luy faire passer le temps.
Il ne s'en esmeut autrement , et ne monstra le visage plus joyeux ny fasché , sinon qu'il envoya le courrier à la reyne; et ne laissasmes i causer avecques luy.
Ce gouveraement de Languedoc Fut aussy tost donné à M. de Nevers ; dont plusieurs en forent très-joyeux , car il estoit très-genereux et très-bon prince. Vindrent après nouvelles que ledîct sieur niareschal n'estoit point mort et tendoit peu à peu à guerison , laquelle tarda beaucoup à luy venir.
Plusieurs disoient que s'il fust mort de ceste poison, que M. de Montmorency fust esté sententié, quoyque j'aye dict par cy devant que madame sa femme Tavoit sauvé; mais on craignoil que ledict mareschal , voyant son frère mort, qu'il eust joué à la desesperade, craignant qu'il ne luy en arrivast autant s'il estoit pris ; et avoit ung irès-grand moyen de Faire mal avecques l'alliance des huguenots, voire du roy d'Ëspaigne, qu'il eust pris.
Dieu le voulut autrement; car Monsieur, Frère du roy, ayant pris les armes et l'assistance des huguenots, et de M. le mareschal d'Amville par conséquent, et faict après la paix avecques le roy, les uns et les autres y furent tous compris; et puis, la paix rompue, et Monsieur ayant quitté les huguenots pour leur faire la guerre. M. le mareschal se voulut tenir de la paix avecques Monsieur; dont les huguenots luy en voulurent très-grand mal , et le roy grand bien, et luy en sceut très-bon gré; et pour ce rcceut de très-bon cœur madame la mareschalle, sa femme , une très-belle , honnesle dame , de la maison de Bouillon La Marck , que M. son roary luy avoit envoyé pour luy représenter et reoffrir tout debvoir, toute servitude et obéissance, que le roy accepta eu très-bonne part, et depescha madicte dame fort contente.
Je la vis partir de Bloys aux premiers estais; et me dit dans la chambre de la reyne : qu'elle s'en alloit très-satislaicte et contente du roy , et que jamais elle n'en partit tant d'avecques luy que ceste fois , et qu'elle portoit à M. son mary dequoy se contenter. Mais tout cela ne dura guères, caron luy dressa la guerre quelque temps après; et pour la seconde ibis se vint accoster des huguenots , qui , disans qu'il les avoit laissés, ne s'y voulurent fier; mais le roy de Navarre, qui estoit leur protecteur, entreprend ceste confédération et la reconfirme ; car il voyoit bien que c'estoit un grand et bon capitaine, et très-puissant, et qui avoit de très-
grands moyens pour bastir et fortifier lear cause.
Le voylà donc si bien uni avecques te roy, qu'il ne Tappelloit jamais que son père, Taymoit et honnoroit ; et dès lors jusqu'à ceste heure se sont si bien tous entretenus et liés , qu'ils ne se sont jamais quittés , et tousjours couru leurs fortunes mesmes ensemble. Aussy, pour tels bons debvoirs d'assistances, d'amitié et de causes , et pour la suffisance grande qu1l a cognu en luy, l'a faict son connestable; et, au lieu de père, l'appelle son compère, à la mode du roy Henry II à l'endroict de son père; qui est un grand honneur pour cestç maison de Montmorency, qu'en vingt-six ou vingtsept ans consécutivement le père et le fils ayent esté honnorés de ceste grande charge.
Il est vray qu'on dira, comme j'en ay veu parler aucuns, que le père a esté plus fidelle que le fils , pour n'avoir jamais porté les armes contre Testât , et le fils ouy. Aussy portoit le perc pour devise, à l'entour de son espée de connestable, ce mot, XtcXocvcç, qui e^t à dire sans fraude et très -fidelle.
Il y a bien aussy beaucoup de différence à n'estre que deffavorisé et envoyé de la cour, et vivre paisible en sa maison , et à estre persécuté de l'honneur, du bien et de la vie, trois poincfs qui désespèrent les plus fidelles et obeyssans; et si outre, je sçay combien mondict sieur mareschal a tasché de se garantir â venir lA ^ et combien de fois il a fait rechercher ses roys et s'humilier à eux, dont pour te j'en ay veu â la cour Force allées, venues et menées. Mais quoy ! c'estoit son malheur et son destin, car il estoit aussy des proscrits de la Sainct-Barthelemy s'il a'y Fust trouvé.
Pour fin, il s'est très-bien sauvé jusqu'icy en galant homme et très-sage capitaine, et est maintenant près du roy, qui le sert trèsbien et très-fldellement, et sa patrie; et scrviroit encor mieux si on le vouloit croire, et mettre un reiglement sur la guerre qu'il a veu d'autres fois si bien Faire observer par M. son père , duquel il a appris plusieurs bonnes et belles leçons, qu'il sauroit Faire pratiquer mieux que capiuine de France; car il n'y en a point qui les sçache mieux, ny qui soit en la chrestienté aujourd'hui plus vieux capitaine ny plus expérimenté; car dès lorsqu'il fui propre