‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 176 sur 267 · M. DE THOR · texte numérisé non relu

M. DE THOR

Ainsy qu'il enarriva de mesmes à M, de Thoré, qu'on vouloit bien attraper comme les autres, dont fallut qu'il se retirast en Allemaîgne en sauveté, tant pour le danger que pour y di^sser et amasser une petite armée pour secourir son frère prisonnier et ses autres frères qu'on mal menoit.

Il y amassa donc quinze cens reyslres, par le moyen de madame la connestable sa mère , qui l'aymoit uniquement et plus que tous ses autres fils ensemble, et luy fit tenir en AUemaigne quelque trente mille escus (ce disoit-on), dont elle cuyda estre en peine et recherchée ; mais , pour estre dame d'honneur de la reyne Elisabeth, et choisie telle par le roy pour ses vertus, cela ne passa guieres advant.

Mais qu'eust «lie sceu mieux faire que d'employer le vert et le sec pour jetter hors de prison son fils aisné, et de peine ses autres enfans, et ce par juste raison, ny sans aucun respect de fidélité qu'on doit à son roy, ny sans crime de leze majesté, puisque l'amour delà mère envers les enfans bons porte plus de pois que tous les autres?

M. de Thoré donc, avecques ses reystres et quelques François bannys vers Sedan et ailleurs, ralliés avecques luy, entra en France du costé de la Ghampaigne, où M. de Guyse, ce grand capitaine, encor qu'il fust bien jeune, alla au devant de luy et le deffit.

J'en parleray ailleurs en la vie dudict M. de Guyse; mais le tout ne fut tant defFaict que M. de Thoré ne se sauvast avecques quelques légères trouppes de François, et ne se vinst joindre avecques Monsieur, frère du roy, qui lors avoit pris les armes.

Nous tenions que, sans la blessure de M. de Guyse, qui lors arriva, nous l'eussions bien poursuivyet empeschéde s'y joindre; car ce seigneur esloit si courageux , qu*il ne se contentoit pas d'une victoire à demy, mais la vouloit absolue et partaicte; tesmoing Topiniastreté dont il usa à poursuivre ce soldat qm se sauYoit et fuyoit devant luy, et en fuyant luy donna le coup, par le plus grand hasard qui

fut jamais, en (ouniant son poictrinal ou escoupet(e par derrière.

Or du despuis mondict sieur de Thoré servit bien son roy, et rabbattit bien la faute qu'il avoit faicte d'entrer à main armée et forces estrangeres en son royaume contre luy; car ce fut luy qui, toute Vh\e de France perdue pour luy, et Paris, se saisit de Sentis avecques les seigneurs du Hallot , de Montmorency, d'Ouarty et plusieurs autres braves gentilshommes françois, qui tous la prindrent et la gardèrent trèsbien contre le siège que M. d'Aumallc leur avoit mis devant; dont s'ensuivit la battaille de Senlis, qu'il perdit; et deffit fort les affaires de la Ligue et bastit très-bien celles du roy; dont j'en parleray ailleurs.

Si bien qu'on peut donner la gloire à M. de Thoré et aux autres gentilshommes , d'avoir esté la première et principalle cause de la grand maladie où lumba après la Ligue; car, s'il n'eust pris Senlis, ccste battaille ne s'en fust ensuivie de si grand conséquence pour le roy.

C'est assez maintenant parlé de messieurs les cinq enfans de M. le connestable, de qui on a remarqué une chose qui a estonné beaucoup de personnes de ce temps, dequoy pas un de tous ceux-là il n en fit aucun d'église : Tun desquels, s'il l'en eust pourveu, il Teuslfaict riche des biens ecclésiastiques, et l'eust faict grand et très-opulant, veu la faveur qu'il avoit, et en eust faict sa maison encor plus grande et riche; etaussy que du vieux temps il se disoit qu'il ne falloit qu'un chapeau rouge, ou une crosse, pour faire une maison grande. Mais le bon homme, se fondant sur quelque conscience, ne le voulut jamais, ou sur autre raison que nous ne sçavons pas ; car c'est un très-grand honneur en une maison (tant grande soit-elle) que d'y voir un cardinal , et la parure en est très-belle et riche, et très-honnorable , le pape les tenant pour ses princes et les appellant tels.

Ce bon homme enfin, pour ce coup, n'en fit d'aucun vœu à l'église de M. saint Pierre , mais tous au temple de Mars, les y jugeant tous trèspropres pour y mieux servir qu'ailleurs.

On dit que madame la connestable, qui estoit la mesme dévotion, le desiroit autrement, mais non le bon homme, qui la traversoit et CMirarioit en ceh Geste bonnorable dame

( comme j'ay dict ), fut fille du griiid maistre bastard de Savoye.

Lxxxn.

Page 1