M. D'ESSE
«la jautime n'aura point cest honneur de me i «Faire mourir; car resoluement je veux mourir a en guerre, et ne retourneray jamais que je «ny meure. Adieu donc, messieurs et amys, 0je m'en voys fort heureux et content cher- «cher ce que j'ay tant désiré.» Et dès le lendemain, monté aussy tost à cheval, et sans se faire trop convier ny s'amuser à foire ces grands préparatifs de chemin, comme il y a qui en font, avecques plus de cérémonies que ne faict un malade qui se prépare par des bolus et juleps pour prendre la grande médecine , le voylà donc qui arrive devant son roy , qui luy en fit de sa bouche le second commandement; auquel il dit : a Sire, je m'y en voys cdonc de bon et loyal cœur; mais j'ay ouy dire «que la place est très-mal envitaillée, non pas «seulement pourvue de pâlies, de trenches ny « de hottes , pour remparer et remuer la terre ; « à quoy M. de Villebon, gouverneur, n'y a pas «grand honneur ( comme ainsy il se trouva ). «Mais lors quand vous entendrez que The- « rouanne est prise, dîtes hardiment que d'Esse «est guery de sa jaunisse et mort.» Et ainsy comme il ledit, ainsy le tint-il; car, comme j'ay ouy raconter à M. de Grille, brave capitaipe, seneschal de Beaucayre, qui avoit alors leans une compaignie de gens de pied, ainsy qu'on vint à l'assaut, voicy venir un alfier espaignol, grand homme, de bonne grâce et belle force, avecques son enseigne couronnelle, qui, s'advançant par dessus tous, monte avecques une fort grande dextérité et légèreté à la bresche. M. d'Esse, qui estoit sur le haut du rempart, tenant une picqueau poing, de contenance asseurée s'affronte à cest alfier, et luy escrie : «A moy , capitaine enseigne ! Je suis le «. gênerai. » Soudain Talfier se présente à luy et luy dit : Esta quiero yo por rni gloria ; c'està-dire : «C'est ce que je veux et recherche « pour ma gloire ; » comme voulant dire qu^il .scroit à jamais honnoré que de se battre en un si bon lieu contre le gênerai ou lieutenant de roy. Et ainsy qu'il vint affronter de niain à main M. d'Esse, voicy un arquebusier françois qui estoit près de son gênerai , qui tire à propos son arqucbusade et donnf^ flans la teste de l'alfier, et le porte mort par terre. Tel coup ne fut pas plus tost faict, que voylà un soldat espaignol qui, secondant bravement son en-
seigne , tire à M. d'Esse et le tue de mesmes Belle mort , certes , et très-glorieuse de deux capitaines , et belle autant et glorieuse de la vengeance des deux soldats! dont je m'en rapporte aux mieux entendus , qui est plus digne de louange, j'entends si elle est esgalle parmy tous quatre. Voylà donc la mort et la sépulture de M. d'Esse tant désirée de luy.
Le jour advant qu'il fut tué, le capitaine Ferrieres de Perigord , qui avoit une compaignie, avoit faict une saillie dans le fossé que tenoit l'Espaignol , et certes fort mal à propos : aussy y fut-il bien battu , lui et ses gens ; ce que voyant M. d'Esse , et que le capitaine et ses gens foyoient tous en desordre, que les Espaignols menoient battus, il dit: «Allons secourir, «pour Dieu , ce fol d'ivrogne; quand il a beu il «ne sçait ce qu'il faict.» Et venant au devant de luy, il le trouva ayant une grande harquebusade dans le corps , dont il mourut soudain ; d'où despuis il se fit un double qu'il ne debvoit sortir, veu la charge qu'il avoit; mais ils mirent le tout sur son brave courage. Je remets ceste dispute à décider aux grands capitaines.
On disoit de son temps en Guyenne qu'il y avoit trois nobles et braves chevalliers et gentils capitaines, tous trois contemporains et quasy esgaux en plusieurs poincts. L'un estoit de Poictou, qu'estoit M. d'Esse; l'autre de Xaintonge, qu'estoit M. de Burie; et le tiers, M. de Sansac , d'Angoumois; qui sont trois pays comme en trépied, et aboutissans les uns aux autres. Louoit qui vouloil chascun celuy de sa nation, selon sa passion; mais pourtant j'ay ouy dire aux moins passionnés , que M. d'Esse les emportoit , car il estoit plus universel ' que les autres , fust en belle façon , en bonne grâce , en beau maintien, en la parolle belle; je laisse la vaillantise à part , car tous trois en avoient , Dieu merci, leur provision, fust en gentillesse chevaleresques et en gentil entretien, autant parmy les hommes que les dames.
Estant un jour en Escosse, il joua avecques la reyne douairière , une très-honneste et gentille princesse, vraye sœur de MM. de Guyse; il n'en faut pas dire davantage pour la plus louer, car c'est ce que l'on en peut dire. Elle aymoit fort lejeu,et jouoit souvent avecques M. d'Esse et d'autres seigneurs françois ; mais ce jour que
ie veux dire qu'ils jouèrent, se picquerentsi bien, que la reyne perdit six mille escus comptant ; et priant M. d'Esse de jouer sur sa parolle autres six mille escus, il ne le refusa nullement, tant il estoit courtois et respectueux aux dames; la reyne joua si bien qu'elle se racquitta tout, a Or bien, madame, dit alors «M. d'Esse, vous estes quitte; vous avez joué a eu grand reyne et princesse libérale, et moy « j'ay joué en belislre gentilhomme par trop «prodigue. J'ayme mieux que vous m'estimez «tel , qu'avare et discourtois â Tendroict d'une a si bonneste princesse que vous estes. i>
J'ay ouy faire ce conte à M. de Bourdeille mon frère, qui estoit lors présent; dont la reyne, par un tel traict, l'en ayma à jamais davantage; et, outre les grands services qu'il luy faisoit à la guerre, il estoit très-bien venu avecques elle, pour l'amour de ses gentilles façons, bonnes grâces et honnestetés.
M. DE BURIE.
M. de Burie fut un bon homme de guerre et très-bon et sage capitaine; et pour ce eut de belles charges, tant en Piedmont qultalie et France. Il fut couronne! de rinfànterie frauçoisc au voyage de M. de Lautreq vers le royaume de Naples, et si commanda â son artillerie, et s'acquitta très-bien de (out; mais ce ciel malin, animé contre nous autres François de ce temps là , attira dans son ayr et nostre armée et nos desseins. M. du Bellay, en son livre de VÀft militaire, luy faict cest honneur de dire de luy qu'il ne sçavoit homme en France plus digne de tenir la place de dom Pedro de Navarre, tant à gouverner bien le faict de l'artillerie qu'à s'entendre en inventions et mines pour prendre places : ce n'est pas petite louange; aussy avoit-il fort appris dudict dom Pedro. Il fut , après avoir bien traisné et travaillé en guerre, lieutenant de roy en Guyenne, après la mort de M. du Lude, laquelle il gouverna très-sagement tant que la guerre espaignolle dura ; le roy , long-temps avant , Tavoit honnoré de son Ordre. Puis la guerre civille survint , en laquelle il n'alla si viste comme
M. de Montluc , qui le servoit de collègue , non en sa charge, car il estoit unique gouverneur, mais en exécutions ; dequoy je m'en remets an livre de M. de Montluc, sans que j'en parle davantage, sinon que l'on soupçonnoit alors ledict M. de Burie de la religion. Aucuns le croyent tout à faict , d'autres non, mais qu'il vouloit espargner le sang françois, et ne l'espandre tant comme il avoit faict des autres en son temps. Il estoit gentilhomme comme le roy, mais fort pauvre ; et luy ay ouy dire que le premier cheval qu'il eut jamais pour se mettre des ordonnances en la compaignie de M« le grand-maistre de Savoye, feu mon père le luy donna; aussy aymoit-il et honnoroit fort mondict père , et souvent le venoit voir. Ce fut un grand honneur pour luy que, de simple ardier qu'il avoit là esté, vint au bout de vingt ans commander en chef à une compaignie de cinquante hommes d'armes. Il mourut peu riche; ce qui ne luy redonda nullement â deshonneur, car, ayant eu tant de belles charges, il se pouvoit bien enrichir par leur moyen, comme beaucoup d'autres que j'ay veu ; mais aussy où est leur ame? etM. de Burie est mort en lieu et réputation d'un fort homme de bien. J'en parle encor ailleurs , car cecy est peu pour un tel grand capitaine.
M. DESANSAC
M. de Sansac, pour le troisiesmede nos trois que j'ay dict, a esté aussy un bon, vaillant et sage capitaine, fors une imperfection qu'il avoit , car il commandoit tousjours en tontes les colleres et furies du monde , auxquelles n'y entrait pas seulement quand il avoit le cul sur la selle , et aux combats , mais estant en particulier et en devis, fust ou au conseil ou parmy ses amys en discourant du faict des armes; aussy disoit-on de luy que jamais il ne se mettoit guierrs on culere , si-non quand il parloit des armes et des oyseaux , et quand il estoit à la guerre et à la vollerie. Et s'il aymoit les armes, il aymoit bien autant les oyseaux, et l'un et l'autre l'ayderent fort à advancer; car M. le connestable,qui estoit lors en crédit, luy avoit