‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 195 sur 267 · LE GRAND PRIEUR DE FRANCE · texte numérisé non relu

LE GRAND PRIEUR DE FRANCE

mises à fbnds, dont Tune y Fut mise par un acte très-gcnereux d'un chevallier gascon duquel j'ay oublié le nom , à mon très-grand regret ; et m'en veux mal , car il debvoit estre cognu par tout le monde et gravé en lettres d'or.

Gebraveet vaillant chevallierdoncques, ayant sauté dans une des galleres ennemyesavecques aucuns de ses compaignons , et ayant forcé le proue et la rambade, et demeuré maistre du tout jusqu'à Tarbre , il trouva là un renfort de pouppe de ceux qui tindrent ferme, et repoussèrent aysement les nostres, d'autant qu'ils estoient en peu de nombre; de sorte qu'ils furent contraincts de se retirer et ressauter dans leur gallere. Mais ce chevallier gascon, résolu et déterminé de mourir par un faict généreux , vint au Fougon , et là prend un tison de feu , et soudain descend en bas dans la chambre de la munition , et mit le feu dans les poudres ; si qu'en se perdant il perdit et gallere et tout ce qui estoit dedans, et tout alla à fonds et à tous les diables. C'est bien un acte romain de ceux du temps passé; mais pourtant ne s'en trouvera-il pas une douzaine de pareils.

Une dame de Cypre, un de ces ans après la conqueste faicte par les Turcs , estant emmenée esclave, en fit de mesmes, mettant le feu dans la gallere où elle estoit; laquelle la fit perdre par ce traict généreux, plustost que d^estre à jamais misérablement esclave.

VoyIàdoncquesM. le grand prieur qui se retire victorieux, mais avecques un très-cher marché de victoire , et blessé de deux fleschades grandement; et n*eut guieres de ses gens qui ne fussent morts ou lessés; et ses galleres fort percées et fracassées, et quasy ayant perdu forme de galleres; et fît ainsy son entrée triumphante dans le port de Malte : dont un chascun , en ayant sceu le discours du combat, ne peut assez le louer et admirer; et m'estonoe que ceux qui ont escrit de ce temps-là n'ont mis ceste journée très-memorable.

Je Tay ouy raconter ainsy à M. le grand prieur, mesmes à force autres chevalliers qui estoient avecques luy, lesquels il faisoit beau ouyr raconter. Lorsque mondict sieur le grand prieur tourna de Rome , où il avoit mené son frère, M. le cardinal de Guyse, pour l'esleclion du pape Pie IV, il passa à Gennes, et là prit port

et terre; car lors la paix estoit II alla veoir le seigneur André Doria, qui vivoit encor, mais très-vieux et cassé , non pourtant qu'il n'eust le jugement et la parolle très-bonne et belle, et la façon et tout. Il fît un grand honneur à mondict sieur le grand prieur , et le féstina : et le loua fort de ce combat que je viens dédire, qu'il mit en avant exprès pour le louer et dire que c'estoit un des beaux combats qui s'estoit faict en ceste mer pour si peu de vaisseaux qu'il y avoit, et mesmes en allégua plusieurs des siens beaux qu'il avoit faicts en son temps.

Mais il n'allégua pas (dit amprès et à part à M. le grand prieur un vieux capitaine de mer) la faute qu'il fit à Saincte-Maure de sa retraicte, : ayant tant de fois appelle Barbe-Rousse au combat , et voyant qu*il sortoit du golphe pour aller à luy, se retira à force de rames et voyiles, non pourtant sans perdre quelques vaisseaux (dont Ferdinand de Gonzague, lors visce-roy de Sicille, estant en ceste armée, cuyda désespérer); et lors aussy qu'il fit perdre ces braves soldats espaignols dans le Castel Novo , encor qu'il eust eu ces deux fois deux des plus belles armées qu'il avoit jamais eu.

Ceux qui Texcusoient disoient : quH ne vouloit rien hasarder, et en un coup perdre sa réputation, son avoir et celuy de l'empereur son maistre, qui luy avoit deffendu de ne rien hasarder que bien à propos. Ceux qui le blasmoient disoient : qu'il y avoit quelque scurdc intelligence entre Barbe-Rousse et le seigneur André Doria, d'autant que la gloire de l'un estoit celle de l'autre, et qu'autrement leurs maistres ne feroient cas d'eux.

Aussy, parmy leurs esclaves, le proverbe couroit : que le corbeau ne crevoit jamais les yeux à un autre corbeau , et aussy encor que corsario à corsario no ay que ganar que los barllles d'agua ; c'est-à-dire, «que cor- «saire à corsaire il n'y a rien à gaigner que les «barils des forçats,» comme j'ai dict ailleurs.

Yoylà comme ces deux grands capitaines, et les plus grands de toute la mer de Levant , faisoient leurs affaires, l'un aux dépends des chrestiens, et l'autre des infidelles^sedisoiton alors: tant y a d'hypocrisye et de fictions au monde 1

Ce M. le grand prieur, dont je parte, ne flat

toit pas ainsy le dé à Tendroicl des cnnemys de sa relig;ion; car il les hayssoit morlclle* mont. Je me souviens que, lorsque le roy François renvoya à Marseille quérir les galleres pour venir en la mer Oceanc, et de là feire la guerre en Escosse , je le vis cent fois maudire cestc occasion , et cent fois aussy les guerres civilles qui vindrent quelque temps amprès en France ; car il avoit résolu de se bannir pour un temps de la France , aller à Malle , en prendre la bandicre , et exécuter une entreprise qu'il avoit sur Rhodes, et qu'il tenoil tr^s-faci!le;et s'asseuroit de l'emporter , à Touyr discourir, mais non pas qu'il en descouvrist les plus grands secrets.

Il prenoit une douzaine de ses gallères, et emmenoit une infinité de très-belle jeunesse de France, avecqucs une fleur de bons soldats. Il m'avoit faicl promettre que j'irois avecques luy; je n'avois garde d'y faillir , car je n'ay jamais ayméen mon jeune aage qu'aller. Il avoit trouvé une fort belle invention pour armer ses gai- Icres en combat, que je n'ay point veu ny ouy parler. Bref , il avoit là un beau dessein.

Le matin du jour de la battaillede Dreux, ainsy qu'il desjunoit et tous nous autres qui estions avecques luy , je luy ouys dire que s'il mouroit en ccste battaille , qu'il ne regrettoit en rien tant sa mort , si-non qu'il perdoit l'occasion de faire son entreprise de Rhodes advant mourir; qu'il la pensoit infailliblement emporter, et puis, ceste entreprise exécutée, qu'il ne se soucioit jamais plus de mourir. Mais le mal* heur, qu'ayant combattu ce jour très-vaillamment, et s'y estant par trop eschauffé, et retournant tout suant le soir qu'il faisoit un froid extresme, et son page escarté ne l'ayant peu trouver pour luy donner sa louvicre * , il fut contrainct de boire ainsy sa sueur qui se refroidissoit sur son corps ; et pour ce en engendra un faux purizy 2 qu'il garda plus de six srpmaines, dont enfin il en mourut, par un très-grand dommage , et plus qu'on ne le sçauroit exprimer; car, n'ayant pas encor trente ans, il sefust rendu un des grands personnages de mer qu'on eust sceu venir ; car il y cstoit brave, vaillant et hasardeux : il y estoit bien autant expert et très -bon marinier, si que

* Manteau ou fourrure du loup.

■ Pleurésie.

bien souvent il reprenoit les meilleurs pi lottes, comittes, argousiis et mattellots, ce que j'ay veu moy-mesme, et les rasseuroit et enseignoit : comme j'y vis lorsque, comme j'ay dict en la vie de la reyne d'Escosse, que nou.H nous approchasmes de l'Escosse et que ce grand brouillard nous fîaisoit qu'un chascun s'en estonnoit , luy ne perdit jamais cœur ny jugement , rasseura tout et opina ce qu'il faiU loit, contre l'opinion des mariniers, pilottes et comittes, dont l'on se trouva bien; et là je le vis aussy bien opiner et bien dire que le meilleur pilotte qui fut jamais. En retournant les galleres d'Italie, car il estoit allé mener soa frère M. le cardinal de Guyse, comme j'ay dict ailleurs , toutes les galleres, et la sienne première , s'alloient périr, sans luy et son ad vis et hasard, dans le golphe de Ligourne. De mesmes ramenant ses galleres de Levant en Ponant , elles estoieni perdues, sans luy, aux asnes de Bourdeaux , là où il courut très-grand fortune : car il u'envoyoit jamais devant pour tenter la risque ou pas, ou l'advanture, mais alloit tousjours le premier devant, ainsy qu'est la coustume qu'il faut que la generalle ou la realle tousjours aille devant toutes les autres ; ce quil fait très-beau veoir certes, soit ou à combattre ou à faire voyage, avecques sa belle bannière ou estendard gênerai et son grand fanal.

Il s'est veu par un coup commander à quarante galleres; et c'est ce que nos roys de France ont eu jamais de plus en mer, ou quelques deux ou trois davantage; ce qui faisoit fort paroistre leur gênerai , en quelque part qu'il fust ou allast, pour la belle suite que je luy ay veu ordinairement de gentilshommes , de capitaines de galleres et de soldats, de chevalliers et autres plusieurs honuestes gens, outre qu'il estoit très-magnifique et d'une trèsbelle despense, et beau joueur.

Il y avoit iM. de Garses, son lieutenant gênerai , qui estoit un très-sage, brave et vaillant, riche et magnifique seigneur, et beau joueur, aussy comme son gênerai , et qui avoit faict belle preuve de sa valeur en Piedmont, commandant à deux enseignes de gens de pied , et estoit grand seigneur de moyens et de grand despense.

Les deux lieutenans de ses deux galleres es*

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