‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 196 sur 267 · LE GRAND PRIEUR DE FRANCE · texte numérisé non relu

LE GRAND PRIEUR DE FRANCE

toient M. le chevallier de Tenance, et M. de Beaulieu-Chastaigner , de Poiclou, frère de M. Chastaigner qui avoit esté gouverneur dudict M. le grand prieur, au gouvernement duquel il avoit eu très^grand honneur; car ces deux MM. de Tenance et Beaulieu estoient fort mettables et bien choysis.

Il y avoit le seigneur de Basché-Martel, trèsbon homme de mer , lequel amprès la paix le grand duc retira à soy, et le fit gênerai de ses galleres.

Il y avoit M. le comte Fiesque, seigneur d'honneur, de vertu et valeur, et de grande fidélité à la France, qu'il a tousjours inviolablement gardée, si que, pour ses vertus, le roy Charles et le roy Henry III le firent chevallier d'honneur des reynes leurs femmes, ayant esté avant ambassadeur vers cest empereur Maximilian , où il traicla le mariage de nostre très-illustre Ysabelle d'Austrie.

Il y avoit aussy le seigneur Gornelio Fiesque , son parent , un très-bon et grand capitaine , et vaillant.

Il y avoit aussy le capitaine Pierrebon , dict M. de Meuillon , très-bon capitaine , qui pour sa suffisance fut gouverneur de Marseille et du fort de Nostre-Dame de la Garde ; le capitaine Maurice son lieutenant , fort brave.

Il y avoit aussy M. le chevallier de Charlus , de très-bonne et ancienne maison d'Auvergne, qui estoit un très-bon , brave et vaillant homme de mer, et qui avoit beaucoup veu et retenu.

Il y avoit aussy le capitaine Albize , bon et ancien capitaine.

Bref, ce me seroit trop grande longueur et importunité , si je voulois dire et speciffier tous ses capitaines des galleres, qui estoient tous gens de mérite , qu'il faisoit tous beau veoir auprès de leur brave gênerai , qui leur donnoit toute pareille lueur que la lune à ses esloilles.

Ce n'est pas tout ce qu'il faut notter en luy ; car, s'il estoit bon homme de mer, il estoit aussy bon homme de terre. Se trouvant en des combats, il s'en acquiltoit très-bien, en toute valeur et honneur. Il estoit un très-bon homme de cheval. Et que peu ou jamais s'est veu qu'un homme de marine fust bon homme de cheval ! ainsy que je l'ay veu par expérience , comme chose plaisante à veoir, que ces gens maritimes monter à cheval et les picquer. M. le

grand prieur y estoit fort adroict , de trèsbelle assiette et de fort belle grâce.

Je le vis une fois à Amboise , à un courrement de bague qu'y fit le roy François 11 , la desbattre contre M. de Nemours , qui estoit des meilleurs hommes de cheval de France, dix fois l'un après l'autre; enfin , M. le grand prieur l'emporta pour l'unziesme fois.

Il estoit monté sur un barbe , habillé fort gentiment en femme égyptienne , a vecques son grand chappeau rond ou capeline sur la teste, à l'égyptienne, sa robbe et cotte tout de velours et taffetas fort bouffante : en son bras gauche avoit , au lieu d'un petit enfant, une petite singesse qui estoit à luy, et plaisante, emmaillotiée comme un petit enfant , qui tenoit sa mine enfantine ne faut dire comment , et qui donnoit fort à rire aux regardans. Elle luy donna pourtant de la peine et de l'incommodité à faire ses courses, à cause de l'émotion du cheval à courre; de sorte qu'il fut contrainct, après en avoit faict quatre courses en tel estât , de la laisser, et poursuivre ses courses, tousjours masqué.

M. de Nemours estoit habillé en femme bourgeoise de ville, avecques son chapperon et robbe de drap noir, et à sa saincture une grand bource de mesnage , avecques un grand clavier de clefs , où pour le moins il y avoit plus de cent clefs pendantes avecques la grosse chaisne d'argent , tousjours masqué aussy. Il fit son entrée de camp sur un très-beau roussiu, qu'on appelloit le Real, que le seigneur Jule, escuyer de M. le vidasme, et puis à M. de Nemours, avoit dressé à aller à deux pas et un sault mieux que ne fit jamais cheval, et qui alloit le plus haut , car c'esloit un des plus forts roussins et des plus beaux , bay, obscur ; de sorte qu'en ceste allée du mitan du jardin d' Aniboisc , il ne fit que cinq sauts, tant il se lançoit bien, jusqu'à la fin de la carrière, M. de Nemours s'y tenant si bien et de si bonne grâce, qu'il en donna grand admiration à tout le monde, tant hommes que dames. Aussy y avoit-il là une dame qu'il servoit et aymoit fort, aussy elle luy. Et ce qui estoit plaisant, c'estoit que le clavier, avecques la multitude des défis, faisoit un bruict comme si ce fussent esté des sonnettes, pour l'amour des sauts du cheval , qui, en mesme temps que luy sauttoit en Tayr, et

tintinoient ainsy. Je vis tout cela , et ce fut la première fois que je vins à la cour, venant dltalye.

A propos de ce cheval Real, il faut que je face ce conte : que, deux ans avant, le roy Henry fit une partye, le jour du mardy gras, avecques les jeunes seigneurs , princes et gentilshommes de sa cour, d'aller en masque par la ville de Paris, et à qui fairoit plus de follies. Us vindrent tous au palais. M. de Nemours, estant sur le Real, monta de course (car ainsy le falloit) par le grand degré du palais (cas cstrange, estant aussy précipitant), entra dans la gallerie et grand salle dudict palais, fait ses tours, pourmenades, courses et follies, et puis vint descendre par le degré de la Saincte-Ghapelle, sans que le cheval jamais bronchast, et rendit son maistre sain et sauve dans la basse cour. Force autres de ses compaignons de la roasquarade entrèrent bien dans la salle, et en sortirent; mais ce fut par le petit degré. Mais ce traict de M. de Nemours fut estrange et miraculeux, tenu et conduict par la main de Dieu ; si que jamais ne se vit tel miracle.

Pour tourner encor à ce M. le brave grand prieur, je diray cecy de luy, que, s'il monstroit en jeu sa vertu, valeur et son adresse, il le monstroit encor mieux à bon escient et en guerre, comme il fit aux battailles de Ranty (estant très-jeune) et de Dreux , et force autres combats et desfaictes.

Il avoit d'ordinaire sa grand escurîe de dix ou douze pièces de grands chevaux, comme s'il n'eust bougé de terre , et une vingtaine de beaux courtauds ; et quand il alloit sur mer, il laissoit tout en sa maison; et quand il tournoit il les reprenoit, tant il estoit magnifique et splandide; et force pages et lacquaisà Tequipolent, et ordinairement très-bien et richement vestus; car, si ceux de la cour estoient vestus ou de bandes de velours ou en broderie, les siens avoient tousjours de l'or et de l'argent par dessus les autres, et tousjours blanc et incarnat, portant et ayant ces couleurs pour IV mour d^une belle et honneste dame que je cognois; et d'elle et d'autres il estoit fort aymé : aussy y avoit-il bien de quoy en luy ^ se faire aymer, car il estoit très-beau de visage, blond, doux, courtois et gratieux et respectueux, de fort belle, haute et très-grande taille,

et avecques cela, comme disent les tireurs d'armes dltalie, con bel corpo nodato es di bella vita ^ : car il y a force grands qui sont grands landores et langoyrans , tant mal bastis et mal adroicts que c'est pitié; mais cestuy rien moins : il avoit les armes très-bien en la main, et de très-bonne grâce et adresse.

Je le vis une fois à Paris, au fauxbourg Sainct- Germain, au commancement du roy Gharles IX , entreprendre un combat à la barrière avecques le seigneur Âvaret, qui estoit grand aussy et de mesme taille, et des gallants de la cour, et mourut huguenot, dans Orléans, de peste. Tous deux estoient les deux tenans, ettindrent contre plus de cinquante venans, sans jamais se rendre ny demander ayde. Mais on ne vit jamais mieux faire de si belles demarches, et mieux portans la picque, mieux la rompre, mieux combattre à Tespée, et mieux frapper, ny de meilleure grâce; et ce grand M. de Guyse, qui estoit le parrain de son frère, qu'il faisoit très-beau veoir à servir son frère et filleul ! Enfin , ces deux emportèrent et le prix et la voix du roy, des princes, des reynes et des dames qui estoient là, encor qu'ils furent assaillis de très-braves combattans.

Pour fin , ce M. le grand prieur estoir bon à tout; et faut dire de luy ce que l'on dit le temps passé des enfans dlsraël retirés dans la ville de Hierusalem, où ils furent là contraincts, par les assauts que leur donnoient les ennemys et les empeschemens de bastir et remparer la ville, de l'une des mains tenir Tespée et combattre, et de l'autre l'estruelle et bastir, si que Ton disoit d'eux qu'ils estoient ad utrumque paraît 2. Aussy pouvoit-on de ce M. le grand prieur, ad utramque paratus.

Quand nous tournasmes d'Escosse et vismes la reyne d'Angleterre, elle luy fit un grand recueil et le tint en grand estime; et dança une fois ou deux avecques elle; car il dançoit des mieux et de la meilleure grâce , et de toutes sortes de dances, et en portoit tousjours quelque nouvelle à la cour quand il venoit d'un voyage.

Geste reyne luy monstra beaucoup de familiarités, comme il le merittoit pour le rang de sa maison et de ses vertus. Je luy vis souvent

* De corps bien découpé et de belle dispositiOD. \Préparésàl'unetrauare.

M. DE NEMOURS, dire : «Monteur mon prieur (ainsy usoit-elle «de ce mol), je tous ayme fort, mais non pas «M. vostre frère, qui m'a ravy ma ville de «Gallais.»

Or c'est assez dicl pour ce coup de ce grand prince, jusqu'à un autre endroict. Cependant, pour avoir eu cesl honneur de luy qu'il a «té de mes bons seigneurs et maislres, et des premiers, et que je l'ay suivy en Italie, en Escosse par mer, et en France par terre, et qu'il m'a aymé fort et faict plus d'honneur que je ne merîttois, ft jamais je luy offre, à ses cendres et à son honnorabie mémoire, un torrant de mes larmes, aussy bien à ceste heure comme le jour qu'il mourut.

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