M. D£ NEMOURS
Et puisque je viens icy devant de toucher un peu de M. de Nemours, j'en vays parier sans attendre à une autre fois. Ce prince, dict Jaques de Savoye, fot en son temps un des plus parfaictset accomplis princes, seigneurs et gentilshommes qui furent jamais. Il faut librement avecques vérité franchir ce mot sans en estre repris; ou , si on l'est , c'est très-mal à propos ; qui Ta veu le peut dire comme moy : il a esté un très-beau prince et de très-bonne grâce, brave, vaillant, agréable, aymable et acoslable, bien disant, bien escrivant, autant en rime qu'en prose, s'habillant des mieux, si que toute la cour en son temps (au moins la jeunesse) prenoit tout son patron de se bien habiller sur luy ; et quand on portoit un habillement sur sa façon , il n'y avoit non plus à redire que quand on se façonnoit en tous ses gestes et actions. Il estoit pourveu d'un grand sens et d'esprit , ses discours beaux , ses oppinions en un conseil belles et recepvables. De plus, tout ce qu'il faisoit il le faisoit si bien, de si bonne grâce et si belle addresse , sans autrement se contraindre, comme j'en ay veu qui le vouloient imitter sans en approcher, mais si naif vement , que l'on eust dict que tout cela estoit né avecques luy.
Il aymoit toutes sortes d'exercices ; et si y estoit si universel qu'il estoit parfaict en tous.
II estoit très-bon homme de cheval et trèsadroict et de belle grâce , fust ou à picquer, ou rompre lance, ou courir bague, ou autre exercice pour plaisir et pour la guerre; bon homme de pied à combattre â la picque et à l'espéc, à la barrière, les armes belles en la main : il jouoit très-bien à la paulme, aussy dîsoit-on les revers de M. de Nemours ; \ow\l bien* la balle, au ballon; sauloit, voltigeoit, dançoit, et le tout avecques si bonne grâce, qu'on pouvoit dire qu'il estoit très-parfaict en toutes sortes d'exercices cavalleresques : si bien que, qui n'a veu M. de Nemours en ses années guayes, il n'a rien veu; et qui l'a veu, le peut baptiser par tout le monde la fleur de toute chevallerie; et pour ce fort aymé de tout le monde, et principallement des dames, desquelles (au moins d'aucunes) il en a tiré des feveurs et bonnes fortunes plus qu'il n'en voûtait; et plusieurs en a-il refusé qui luy en eussent bien voulu départir.
J'ai cognu deux fort grandes dames, des belles du monde, qui l'ont bien aymé, et qui en ont bruslé â feu descouverl et couvert , que les cendres de discrction ne pouvoient tant couvrir qu'il ne parust. Plusieurs fois leur ay-je veu laisser les vespres à demy dictes pour l'aller veoir Jouer ou â la paulme ou au ballon, en la bassecour des logis de nos roys. Pour en aymer trop une et luy estre fort fidelle, il ne voulut aymer l'autre, qui pourtant l'aymoit tousjours.
Je luy ay ouy raconter plusieurs fois de ses advantures d'amours; mais il disoit que la plus propre recepte pour jouir de ses amours estoit la hardiesse; et qui seroit bien hardy en sa première poincte, infailliblement il emporteroit la forteresse de sa dame; et qu'il en avoit ainsy conquis de ceste façon plusieurs, et moictié à dcmy force, et moictié en jouant , en ses jeunes ans.
Au commancement du roy Henry il s'en alla veoir Tltalie avecques M. le mareschal de Bouillon, que le roy Ilemy envoya vers le pape Paul III , se congratuler avecques luy de son advenement à la couronne et luy prester obédience, ainsy qu'est la couslume ordinaire de nos nouveaux roys; mais j'ay ouy dire â des François et Italiens sur le lieu , que ce prince esloit admiré et aymé de toutes les dames de ce
pays II qui le voyoient, et des filles de joye très-fort, et couru à force.
J'ay ouy conter que dans Naples, une fois dans ceste ville, mesmes un jour de Feste- Dieu, et en la procession, ainsy qu'il y marchoit, luy fut présenté par un ange, de la part d'une dame, un très-beau bouquet d» fleurs, lequel ange comparut artificiellement et descendit d'une fenestre, et s'arresta très-bien à propos devant luy, et de mesmes luy présenta aussy , avecques ces mots : a Soit présenté à ce «beau et valeureux prince le duc de Nemours. »
Il fit ses jeunes guerres en Piedmont , par deux à trois voyages qu'il y fit, et en France aux sièges de Boulongne, de Metz et ballaille de Ranty et autres belles factions, en réputation d'un très-brave, vaillant et très-hardy prince, ayant charge de cbevaux-legers et de gens-d'armes, et puis en Italie de gens de pied, en estant couronnel de toutes les bandes qu'y mena M. de Guyse : j'en parleray ailleurs. Au retour il fut couronnel gênerai de la cavallerie légère, dont il s'en acquitta très-bien et dignement, et mesmes au voyage d'Amiens, estant logé à Pont-Dormy, près de l'ennemy, qu'il alloit éveiller souvent ; et neparloit-on que des courses de M. de Nemours pour lors.
La paix estant faicte, le roy d'Espaigne en fit grand cas, et sur-tout M. de Savoye, son bon cousin , qui le commança à aymer extrêmement, tant pour ses vertus que pour la privante qu'il prit aussy tost avecques luy, se jouant avecques luy comme s'ils n'eussent jamais bougé d'ensemble. Et la pluspart du temps alloit tousjours en crouppe derrière luy à cheval; et sans autre cerimonie, sans qu'il se donnast garde, y montoit d'une telle disposition, qu'il estoit plustost monté qu'il en sceust rien ; dont il estoit si ayse que rien plus. Aussy, despuis se sont-ils bien aymés tousjours, et se sont très-bien accordés ensemble de leur partage, sans avoir noise autrement; et de plus, M. de Savoye luy donna sur ses jours Montcallier en Piedmont, pour s'y retirer.
Si M. de Savoye estoit bon Espaignol , M. de Nemours estoit très-bon François, ne s'estant jamais trouvé brouillé sur l'esbranlement de l'Estat de France, encor qu'il ne tinst à aucuns qu'on ne luy en jettast le chat aux jambes , comme on dit, à Sainct-Germain en Laye,
amprès le colloque de Poissy. Lorsque MM. de Guyse et luy se retirèrent de la cour pour veoir la nouvelle religion entrer en fleur, on l'accusa d'avoir voulu desbaucher Monsieur, frère du roy, pour en faire de mesmes et aller avecques eux ; dont une femme de chambre de la reyne, dicte Denise, qui chantoit des mieux, en fut rapporteuse, et à faux pourtant; car, disoit-on, le roy de Navarre l'en avoit sollicitée, parce qu'il bayssoit fort mondict sieur de Nemours, à cause de madamoiselle de Roan , que ledict roy vouloit qu'il espousast. Et de vray, si mondict sieur de Nemours ne se fust garanti et absenté, il fust esté en pey ne,. ainsy qu'il parut peu après par l'emprisonnement de LigneroUes. J'espère faire tout au long ce conte en la vie du roy Henry III, car je le sçay fort bien , pour avoir esté en ce temps à la cour.
Tout cela se passa et n'en fut autre chose, jusqu'à ce que la première guerre vint, et qu'il fut envoyé quérir, pour en avoir besoing de sa suffisance à biai servir le roy; ce qu'il fit : et pour ce fut envoyé lieutenant de roy vers le Lyonnois, Foretz, Masconnois et Dauphiné, là où il empescha fort les huguenots de par de là à ne faire si bien leurs besongnes comme ils les faisoient paradvant; et fit une grande desfaicte vers la forest de Sillan sur le baron des Adrets et ses compaignons; et les eust encor plus tourmentés, sans une grande maladie qui luy survint, qui le mena tellement et le mit si bas, qu'on ne vit jamais personne si proche de la mort; mais enfin, avecques beaucoup de pcyne, de tant de maux il se remit et entra en sa convalescence première : sur quoy la paix entrevint, et fut gouverneur du Lyonnois , Forest et Beaujolois , par la mort de M. le mareschal de Sainct-André.
Amprès, les seconds troubles arrivèrent à la journée de Meaux , où M. le prince de Gondé, MM. l'admirai et autres grands de la religion estoient venus avecques quinze cens hommes de cheval et bien armés , pour présenter une requesle au roy. Quelle présentation de requeste , disoit-on alors , le pistolet à la gorge!
Le roy pour lors n'avoit autres farces avecques luy, si-non sa maison et six mille Suysses, qui par cas estoient arrivés bien à propos, par la sollicitation mesme de messieurs de la reli-