DE LORRAINE
cedict cardinal se rendit très-admirable à toute la noble et saincte assemblée qui estoit là , tant en ses harangues, discours, disputes, que résponses et arguties ; car il estoit fort prompt , argut et très-subtil en ses parolles et devis (disoit -on qu'il avoit un esprit famillier ). Aussy ce grand personnage , M. de Beze, le loua fort , autant par ceste belle montre qu'il fit là publiquement , que pour une particulière conférence qu'ils firent. L'un et l'autre ne se pou voient exalter assez , comme deux braves chevaux qui s'entre-grattenl l'un et l'autre, non pas comme deux asnes, disoit-on alors , car ils estoient hors de ce pair et de rang , pour estre trop remplis de sciences.
Je n'estois point lors à la cour bt ^^ ^^ ^o^* loque; car j'estois allé conduire la reyne d'Escosse; mais je sceus à mon retour à la cour qu*on le disoit. Ainsy le grand cardinal , non seulement en ce colloque fit fort paroistre son digne sçavoir et sa grande éloquence , mais en plusieurs endroicts et ambassades qu'il a faictes vers les papes, les potentats et republicque d'Italie , vers le roy d'Espaigne , aux congrégations des prélats , colloque de Poissy , aux mercuriales es cours de parlemens , aux grandes assemblées et recueils d'ambassadeurs; bref, en une infinité d'occasions belles , grandes et honnorables , cest homme s'est rendu si excellent, qu'il s'est acquis le nom de la perle de tous les prélats de chrestienté en tout en son vivant.
Et s'il estoit sainct ( qu'on ne trouvoit pourtant trop consciencieux ) , il estoit bien autant mondain en ses jeunes et beaux ans; aussy ail eu de très-bonnes fortunes que je dirais bien. Parmy la mondanité, il avoit cela, qu'en sa prospérité il estoit fort insolant et aveuglé, n'arregardant guieres les personnes ny n'en faisant cas, mais en son adversité le plus doux , courtois et gracieux qu'on eust sceu veoir; si bien qu'il y avoit à la cour l'une des filles de la reyne, qui se nommdit madamoiselle de La Guyonniere, despuis madame de Lignerolles, qui luy en faisoit souvant la guerre ; car quand il estoit sur le haut bout il ne faisoit cas des personnes, ny d'hommes ny de dames; et quand il estoit sur le bas , il recherchoit et les I uns et les autres , si bien que c'estoit la mesmc ' douceur et humilité. Et si tost que madamoi-
•elle de La Giiyonnicre le voyoit venir, elle, ! qui estoit très-habille fille, belle , honnesle, et qui disoit bien le mot , luy en faisoit bien la guerre, et luy disoit : «Monsieur, dites le « vray, n'avez- vous pas eu annuict un revers de X fortune? dites-le nous; autrement nous ne ■parlerons à vous , car, pour le seur , vous en «avez eu.»
Pour faire fin , ce cardinal a esté un trèsgrand personnage en tout. Il mourut à Avignon empoisonné , si nous voulons croire la Légende de Sainct Niçoise.
xvn.
LE CARDINAL DEGDYSE.
Pour quant au cardinal de Guyse, ayant employé sa jeimesse plus en plaisirs et délices de la cour, il ne peut nullement approcher de M. le cardinal son frère; mais sur ses vieux jours il se mit aux affaires , et est mort en réputation d'un très-habille prélat , et qui avoit ( contre Topinion vulgaire ) aussy bon sens et jugement sollide que son frère, et qui, avecques sa lentitude et son garde-façon, avoit d'aussy bons advis et donnoit d'aussy bons conseils qu'aucun qui fust parmy les affaires et conseils du roy. Et c'a esté sur luy seul l'unique et le phénix que le proverbe du feu roy François a eu practique, qui disoit : que les princes lorrains ressembloient les coursiers du règne de Naples, qui estoient longs et tardifs à venir, mais, venant sur Taage, ils estoient très-bons , Geluy-là seul prince doncques a faict ce proverbe ; car, tous messieurs ses autres frères et nepveux que j'ay veus , sont estes très-bons en leurs jeunesses, très-braves, très-courageux et très-genereux ; bref, tels en jeunesse que sur l'aage , et tels sur l'aage qu'en jeunesse , comme j'ay veu M. le grand prieur, dont par ci devant j'ay parlé, et ussy M. le marquis d'Elbœuf, leouel a suivy en toutes les guerres M. son frère.