LE MARQUIS D^ELBOEUF
Il ne faut point demander si ayant appris de telles belles leçons d'un tel maislrect frère,
s'il n'a esté un très-honneste , brave et sage prince, comme je l'ay veu. Aussy avoit-il bien ung très-honneste gouverneur, qui estoit le jeune Rancéde Ghampaigne, qu'on appelloit Gontenan, qui le gouverna très-bien et trèssagement. Entr'autres perfections qu'avoit ce prince, il disoit fort bien et estoit fort éloquent, et fort homme de bien : et peu a -il faict desplaisir à personne, fors une Fois au chevallier de Tenance, très-brave et honnesle gentilhomme, et vieux serviteur de leur maison , et sur-tout de feu M. le grand prieur son frère, qu'il fit mettre sur un léger subject à la chaisne , et aussy tost la barbe rase , lorsque le roy estoit à Marseille; ce qu'il ne trouva bon , et plusieurs de la cour.
Il laissa un fils et une fille de madame sa '< femme, héritière de la maison de Rieux. Le fils est aujourd'huy M. le marquis d'Elbceuf , un très-bon prince et d'honneur et de vertu. Il fut faict prisonnier à Blois , au massacre de M. de Guyse , et donné à M. d'Espernon pour en tirer rançon, ce qu'il fit; et la sœur est madame d'AumalIe , une très-belle et honnesle princesse.
M. D'AUMALLE.
L'autre sixiesme frère de messieurs de Guyse a esté M. d'Aumalle, faisant le troisiesme, qui a esté un bon capitaine; mais pourtant le tenoit-on malheureux; et n'a point donné pourtant de subject de luy donner ceste qualité , comme la desfaicte que fit sur luy le marquis Albert de Brandebourg (le grand enneroy des evesques et prestes ), qui luy survint par trop de courage et de valeur; car, n'estant à deniy si fort que ledict marquis , qui avoit près de vingt mille hommes, le chargea et le combattit bravement; mais il fut desfaict, blessé et pris prisonnier, et avecques luy ce brave seigneur M. de Rohan mort , dont certes fut fort grand dommage, car il estoit un très-bon et vaillant seigneur et capitaine , et très-bon serviteur de roy. Aussy avoit-il cest honneur de luy appartenir, car le comte Jean d'Angoumois avoit espousé une fille de Rohan, qui fut grand merc du roy François. Ledict M. de Rohan fut tué
M. DAUMALLE.
Fort misérablement par deux soldats , lesquels ayant tous deux contention qui Tavoit pris et à qui il seroit, tous deux de despit le tuèrent, pour n'estre ny à Tun ny à l'autre , bien qu'il leur dist et cryast qu'il y en avoit assez pour eux deux et pour les faire riches à jamais de sa rançon. Cela arrive souvent en guerre : en quoy ceux qui la practiquent doibvent bien avoir esgard et de la prévoyance. Force autres grands seigneurs et gentilshommes de marque furent tués en ceste desfaicte ; dont fut grand perte pour le roy.
Voyià qui donna le titre premier de malheureux à M. d'Aumalle, car, en sa charge de co* lonel gênerai de la cavallerie de France, et en tous les combats qu'il y a faicls , il y a esté heureux. Fut heureux aussy en sa charge de lieutenant de roy en Piedmont , et mesmes en la prise de Vulpian. Fut heureux aussy au retour du voyage d'Italie de M. son frère, dont il retourna par les Grisons fort heureusement toutes les trouppes saines et sauves, sans y faire leur cimetière. Bref, en plusieurs belles factions il a esté fort heureux.
En nos guerres civilles il fut un \wu malheureux à Rouan, qu'il assiégea premièrement, et le fallut des-assieger quelques mois après, j our n'avoir qu'un petit camp pour entourer et assiéger ceste grande place. Il fut aussy malheureux à la battaitle de Dreux ; car pourtant , après avoir bien souslenu avecques M. le connestablc, avecques qui il estoit à la battaille, la ( harge , et bien combaUu , fut porté par terre, et eut une espaule rompue : aussy M. de Guyse le loua fort là.
VoyIà comment il fut heureux et malheureux ; voyIà comment aussy, non luy seul , mais les grands capitaines, sont favorisés du bonheur et assaillis du malheur: autrement ne sçauroicnt estre bons capitaines et grands, s'ils se sentent lousjours de la bonne fortune de Mars. Pour asseurer mondict seigneur d'Aumalle grand capitaine, il ne faut que le seul tesmoignage de M. de Guyse son frère , quand à sa mort il dit à la rcyne, de remédier à sa place , et d'y mettre un chef digne pour y commander et en son armée, et qu'il n'en sçavoit point un plus propre que M. d'Aumalle son frère , qui la serviroit très-bien et le roy ; car je Touys : ce qu'elle fit, et l'envoya aussy tost
quérir en sa maison d'Anct , où il n'estoit pas encor bien guery de sa roupture d'espaule; et arriva à Orléans, et eut la charge absolue de l'armée ( bien que M. le mareschal de Brissac y fust ), et poursuivit les desseins , pour si peu qu'il y fut , fort bien, de M. son frère; mais aussy tost la trefve survînt , et puis amprès la paix.
Il vint quelques années après mourir au siège de La Rochelle, estant donné à Monsieur, frère du roy, pour principal du conseil ; car il s'entendoit bien aux sièges des villes, et à les bien recognoistre , retrancher, battre et assaillir, et y avoit l'œil et le jugement très-bon: aussy tout le monde luy defferoit en son opinion, d'autant qu'il n'y avoit nul là qui le surpassast , bien qu'il y eust de grands princes et capitaines; mais ils n'a voient pas veu ce qu'il avoit veu, car il avoit veu nos guerres , et bien practiqué , et celles d'Allemaigne qui se firent parmy les princes et evesques de là, où le marquis 1 le menoit tousjours avecques luy comme son prisonnier , ne sçachant le mettre en plus seure garde qu'en sa compaignie, comme je luy ay ouy dire qu'il y avoit beaucoup veu et appris.
Estant doncques devant La Rochelle , il n'y demeura guieres qu'il n'y fust tué, et non sans l'avoir souvent avant présagé , comme je luy ay ouy dire : a Voycy le lieu où je mourray.» Son démon possible luy faisoit dire , ou qu'il sentist en sa conscience je ne sçay quoy pour avoir esté un peu trop cruel ( disoit-on ) an massacre de Paris sur les huguenots , qu'il espargna peu, à ce qu'aucuns disoient, encor qu'il fust homme de bien et d'honneur; mais ils luyavoient tué son frère. Tant y a,ainsyqu'il fut tiré un coup de la grande et longue coulevrine qu'on appelloit la Facile, et venoit par flanc, ayant percé un gabion, la balle toute morte luy vint donner par le corps sans luy faire blessure , si-non le meurtrir et l'estouffer; et ainsy mourut avecques un grand regret de tous les nostres , et une joye extresme de tous les huguenots, qui ne l'aymoient point, pour la raison que je viens de dire.
Le jour qu'il mourut, debvoient encor durer les trefves qui estoient faictes pour quatre jours; mais le matin du quatriesme jour M. de
* Albert de Brandebourg.
Bouillon, son nepveu, la rompit par quelques quatre ou cinq voilées de canon , dont ils eu voyoient un beau coup et belle mire. Aucuns disoient que M. d'AumalIe son oncle luy avoit faict faire, et ce pouvoit estre; autres, que M. de Bouillon le fit de soy-mesme et propre mouvement. Je sçay ce qu'il m'en dit^ car il m'aymoîl fort. Tant yaque les trefves violées (et mal à propos certes, puisqu'il n'y avoit qu'un jour à les garder; car enfin il faut lousjours garder sa foy et mettre tousjours le bon droict de son costé ) , nous nous tirasmes si fort les uns les autres, que, le soir et la nuict s'approchant , M. d'Âumalle eut le coup de sa mort , qu'aucuns oppinerent pour vieille revanche de la Saincl-Banheiemy et pour la fraische de la irefve rompue. Ce sont des secrets de Dieu.
Il laissa après luy trois braves et généreux enfans, MM. d'Aumalle, de Sainct-Yallier, qui portoit le nom de son ayeul, monstrant de belles fleurs d'un fruict advenir, sans qu'il mourut jeune , et le chevallier d'Aumalle, desquels je parleray en la guerre de la ligue et en la vie de nostre roy d'annuict K
M. I/ADMIRAL DE CHASTILLON
Maintenant il me i^ut parler d'un très-grand capitaine s'il en fut oncques , M. l'admirai de Chastillon, et l'opposer à ce grand duc de Guyse, afin qu'on en cognoisse mieux la valeur de l'un et de l'autre. Ny plus ny moins qu^un bon lapidaire oppose deux beaux diamans l'un contre l'autre pour mieux les apprécier, de mesme en fais-je de ces deux grands capitaines; non que l'invention en vienne de moy seul , mais d'autres que j'ay veu en faire comparaisons , qu'ils trouvoient assez approchantes, fors qu'ils disoient M. de Guyse l'emporter au prix ; et disoient aussy qu^ le plus beau que M. Padmiral avoit faict en sa vie avoit esté contre son Dieu , sa religion en laquelle il avoit esté baptisé , sa patrie , et son roy naturel ; les actions de M. de Guyse toutes au rebours. Mais pour cela M. l'admirai n'en a laissé la qualité et le titre de grand capitaine ; car des empereurs
1 On u*a ni cette Querre ni celte vie.
romains il en est sorty de plus grands capitaine» payens que chrestiens, et rebelles sur leur patrie, voire d'autres nations, pour avoir faict telles fautes.
Ils furent tous deux en leurs jeunes ans, sur le déclin du règne du roy François I > et assez advant dans celuy du roy Henry, si grands compaignons, amys et confédérés de cour , que j'ay ouy dire à plusieurs , qu'ils les ont \ms habiller le plus souvent de mesmes parures , mesmes livrées, estre de mesme partie en tournois, combats de plaisir, couremens de bagues , mascarades et autres passe temps et jeux de la cour , tous deux fort enjoués et faisans des follies plus extravagantes que tous les autres; et sur-tout ne faisoicnt nulles follies qu'ils ne fissent mal , tant ils estoient rudes joueurs et malheureux en leurs jeux.
Si eurent-ils , durant le règne du roy François, quelque petit différend ; car M. de Guyse fui mal content de luy d'un conseil qu'il luy demanda sur un maryage que je ne diray [loint ^ que M. l'admirai luy dissuada et luy dit n'estre trop honnorable pour luy , et qu'il « valoil a mieux ( usant de ces mots) avoir un pcuce a d'authorité et de faveur avecques un honneur, «qu'une brassée sans honneur. » M. de Guyse disoit qu'il ne luy avoit pas conseillé en compaignon et amy , mais en celuy qui esloit envieux de son bien et de sa bonne fortune que son maryage luy eust peu apporter. Mais ce différend dura peu , et pour ce furent amys comme devant.
Mais quel changement vint-il après de ceste grande amitié? Il s'en conceut une partie le soir de la battaille gaignée à Ranty , dans la chambre du roy et devant luy , qu'ainsy qu'ils en discouroient devant le roy, M. l'admirai ( comme possible envieux de la gloire et honneur qu'il avoit ce jour acquise ) luy répugna sur un petit poinct que dit M. de Guyse ; si bien que M. de Guyse luy dit: «Ah! mort «Dieu! ne me veuillez point oster mon bon* «neur.oM. l'admirai luy respondit : «Je ne le
1 11 8'aGit du mariage de Louise de Brezé, seconde fille de la duchesse de Valeniinois, avec Claude, marquis du Maine, second frère de François , comte d'Aumalc, depuis duc de Guise , et depuis lui-même duc d'Aumale ; et ce fut de ce mariage que M. de ChâUllon tâcha de dissuader le comte d'Âumaie , qui le trouva fbrt mauvais eosoîtc;
M. i;admirai. de chastillon.
V veux point ; » et M. de Guyse replicqua : « Âussy «ne le sçauriez vous. » De sorte que le roy, voyant les choses pour aller plus advant , leur commanda de leur taire et d'estre bons amys : ce qu'ils furent, mais non commeauparadvanlet soubs quelque faux beaux semblans. Et puis la prise et emprisonnement de M. d'Andelot, avecques autres envyes ambitieuses, alluma mieux le feu de la hayne, qui a duré jusqu'à leur mort.
M. Tadmiral a dict à un homme qui me Ta dict : qu il ayda fort à M. de Guyse à le faire aymer à M. le Dauphin , lequel a voit eu force favoris , mais les principaux cstoient Andouin , Dampierre, Sainct- André, Chaslaigneraye , Chastillon et d'Escars. Andouin fut tué devant Landrecy, et fort regretté de son maistre; Dampierre fut disgracié et chassé hors de la cour, parla menée de M. de Chastillon, qui surprit et intercepta quelques lettres qui faisoient contre son maistre et madame de Valentinois que le roy aymoit ; si qu'il fut chassé de la cour pour n'y tourner plus.
On trouva fort estrange ce traict ingrat de Dampierre ( il faut que j'en parle ainsy, bien qu'il fust mon oncle), qu'on ne faisoit que venir de le sortir des escolles de Paris, et n'avoit rien veu encor de guerres. M. le Dauphin le prit ù luy , et en telle amitié, qu'il luy fit donner une compaignie de cinquante hommes d'armes, et le fit son premier gentilhomme de sa chambre, non sans grande envye de plusieurs autres qui le merittoient mieux que luy. Ainsy trahit-il son maistre ^ Il avoit espousé ma tante , mais, s'il fit ce coup , je ne puis que je ne le blasme et que je n'en die le vray. IjC seigneur d'Escars se trouva aussy embranlé avecques luy, lequel fut aussy disgracié.
Mon oncle de La Chastaigneraye ne fit pas ninsy , car il fut très-ferme et loyal à son maistre en la querelle qu'il prit et espousa pour luy contre Jarnac , parce que ledict Jarnac, s'eslant vanté d'avoir couché avecques une dame sa procheet belle-mere, et l'ayant dict il M. le Dauphin , il le redit à d'autres. Jarnac, le sçachant, dit que quiconque Tavoit dict, qu'il eust dict ou s'en fust vanté , qu'il avoit
« iiC raanuacrit 8772 ajoute : «Auwy disoit-on que puisqu'il estoit routseau, il pouToit foir ce traict pareil à sou poiL «
menty. Mod oncle, curieux de l'honneur de son maistre , et le voyant en peyne , car il craignoit que le roy l'intentast, d'autant que ledict Jarnac avoit espousé la sœur de madame d'Estampes, favorite du roy, prit le desmenty pour son maistre sur luy , et dit qu'il l'avoit dict à luy-mesme, et qu'il le combattroit là dessus, comme il s'ensuivit (j'en parle fort au long ailleurs }^ ; et mourut sur le poinct, et sur le règne que son maistre Teust faict trèsgrand.
MM. de Chastillon et de Sainct-André restèrent seuls favoris , lesquels pourtant , du temps du roy François, eurent quelque picque qui ne dura guieres.
M. de Guyse, encor qu'il fust un jeune prince , beau et de bonne grâce , très-adroict et très-bon homme d'armes , qui se faisoit fort valoir aux tournois de la cour, il s'accosta de M. l'admirai ; et jurèrent ensemble amitié telle que j'ay dicte, qui dura bien quasy cinq à six ans: et pour ce, dit-on, et M. l'admirai l'a dict à homme qui me Ta dict , mondict sieur l'admirai le fit aymer à M. le Dauphin , de telle façon que l'on l'a veu. Despuis et amprèa ( comme j'ay dict) les baynes se semèrent entre eux deux , mais non tant que M. l'admirai n'advertist, du temps du roy François II, madame de Guyse, qu'il y avoit encor une conjuration secrette contre M. de Guyse et sa vie, et qu'elle y priât garde et l'en advertist.
M. l'admirai ne voulut donner tel advis â M. de Guyse luy-mesme, comme j'ay ouy dire, affin qu'il ne pensast que, pour tel advis, il voulust regaigner son amitié et faire du bon et officieux compaignon; mais il le voulut adresser à madame sa femme. Et cet advis fut donné amprès la sédition et conjuration d'Amboise, qui estoit pour la seconde; car M. l'admirai ne sceut jamais ladicte conjuration d'Amboise , à ce que j'ay ouy dire à aucuns des plus anciens de la religion, et aussy à La Vigne, vallct de La Renaudie , qui en sçavoit tout le secret. Ou ne la luy voulut jamais confier, d'autant que les conjurateurs le tenoient pour un seigneur d'honneur, homme de bien , sage, meur, advisé, politiq, brave censeur, poisant les choses et aymant l'honneur et la
* Oiicourt tur tes duels.
vertu , comme il avoit tousjours faict paroistre par ses belles actions passées ; et pour ce les eust bien renvoyés loing, rabroués, et reculé le tout , voire aydé à leur courir sus. Il n'esioit pas lors à Amboise , mais ouy bien M. le cardinal son Frère, lequel je vis Fort animé et colleré contre ces entrepreneurs, et aussy eschauFFé à les Faire pendre et Faire leur procès, que tout autre; voire luy-mesme je le vis sortir courageusement sur La Motte-aux-Gonnils, ce jour qu'ils vindrent se présenter là auprès.
Il avoit raison de s'en Formaliser ainsy , et M. Tadmiral de n'en avoir rien sceu ny s'en estre meslé le moins du monde ; car c'cstoit le plus meschant, vilain et détestable acte qui fust jamais; car quelque belle palliation , couverture et couleur qu'ils luy purent donner qu'ils n'en vouloient qu'à MM. de Guyse, d'autres disoient qu'ils ne vouloient que présenter une requeste au roy , s'ils Fussent venus au bout de leur dessein et Fussent estes les plus Forts , ne Faut point doubter que le roy eust passé comme les autres , ainsy que La Vigne luy-mesme me Ta dict, et d'autres aussy.
Le premier discord qui entrevint entre M. de Guyse et M. l'admirai pour la religion , ce Fut à Fontainebleau, quand le roy François II y fit assembler une petite forme d'estats , et que M. l'admirai présenta requeste au roy pour ceux de la religion , demandant liberté de couscience , et qu'il parloit de la part de cinquante mille hommes ; que M. de Guyse ne se peut contenir de collere , qu'il ne dist qu'il en meneroit contre eux cent mille bons catholiques pour leur rompre la teste , dont il seroit cbeF. Le roy François vint à mourir là, où M. l'admirai commença à entrer en vogue autant que jamais, par le moyen du roy de Navarre, qui sentoit de la religion et qu'il possedoit fort , et M. le prince aussy, qui estoit son nepveu, ayant espousé sa niepce, fille à madame de Roye sa sœur.
M. l'admirai prend ce grand appuy pour non pas seulement appuyer sa religion, mais pour la hausser bien haut, ainsy qu'il y parut, de ceste mort jusqu'à la première prise des armes; et le tout Fut par les menées artificieuses et gentil esprit de M. l'admirai , qui conduisoit et gouveraoit tout à la cour lorsque l'cdict
de janvier se fit, comme je vis moy-mesme.
Voylà doncques la religion si haussée, si bien relevée et ForliFfiée , qu'à ceste prise des armes première tout à coup quasy toutes les meilleures villes de France Furent surprises par ceux de la religion ; qui Fut un très-grand cas : mesmes Paris estoit en danger, sans les venues et secours de MM. le connestable, de Guyse et mareschal de Sainct- André.
Thoulouse aussy, qui est après Paris la plus Ferme catholique, et la plus remplie de catholiques qui soit en France, Fut prise; et sans M. de Boyjourdan l'aisné ^ , très-brave et vaiU lant gentilhomme, nepveu de M. le mareschal de Termes , et autres vaillans et braves gentilshommes gascons, que M. de Montluc raconte. Elle estoit huguenote comme les autres; car elle Fut prise vingt heures , et puis recouverte par les armes et la conduicte belle dudict Boyjourdan et aucuns braves et vaillans de la ville.
De spécifier par nom les villes qui Furent lors surprises, ce seroit chose superflue ; car je me souviens que, lors de ceste grande esmeutte et sédition , quand on demandoit quelles villes tenoicnt pour les huguenots, on disoit : «Mais «demandez qui sont celles qui ne tiennent pour «eux.r Et de toute ceste grande et admirable et incredulle entreprise Fut le seul aurheur et conducteur M. ladmiral. Par là on peut cognoistre quel grand capitaine c'a esté.
J'ay ouy conter que le prince de Parme dernièrement, quand il eut entendu la grande révolte que Feu M. de Guyse fit de tout le royaume de France, et mesmes de la ville de Paris, en ces barricades qui en moins d'un rien Furent Faictes contre le roy , qu'il dit et avoua : que M. de Guyse estoit le plus grand capitaine aujourd'huy de toute la chrestienté, par une si soudaine révolte et desobeyssance ainsy Faicte tout à coup contre son roy. Je croy que dans son ame il eust bien voulu, ou peu, en faire de mesmes au Pays-Bas, pour s'en rendre le maistre et en despouiller le roy d'Espaigne, et puis après porter le titre luy-mesme, qu'il bailloit à autruy, bien qu'il le portast d'ailleurs
* Il fut tué au siège de Montauban le 22 octobre 1562. Un BoiKJourdan, officier de la saniiwn de Trêves, fUt décapité eu 1575 à Metz, poui sédition contre le maréchal de Créqui , enfermé dans Trêves , et qui ne voulait pas rendre cette place que les AUemands atiiéBeaient.
M. L'ADMIRAL DE CHASTILLON
Voyiâ doncques pourquoy nous devons tenir M. Fadmiral très-admirable et un très-parfoict capitaine, d'avoir bandé contre son propre roy son royaume, et Tavoir luy-mesme ainsy soutenu et maintenu par ses armes si bravement, et par son esprit , menées et conduictes si sagement. J'ay ouy dire qu'un jour luy devisant familièrement avecques M. le mareschal de 8trozze sur la grandeur et splandeur du royaume de France, et que mal-aysement se pourroit-elle ruyner ny esteindre , et par quel moyen pourtant cela se pourroit faire , M. le mareschal luy respondit : qu'il n'y enavoit d'autre que de luy faire changer de religion et introduire une nouvelle, affermant que les changemens de religion font perdre les royaumes plus que tous autres moyens et invasions, artifices, ambitions, dominations, nouvelles libertés, ou soulagement détailles et eslevation de peuples sçauroient faire, ny nouveau prince.
Et c'est ce que dit une fois un certain ambassadeur du pape au roy François , qui, se plaignant et se mesoontentant du pape Clément pour quelque chose , il luy dit que , s'il ne le contentoit, il permettroit la nouvelle religion de Luther en son royaume , aussy bien qu'avoit faict te roy d'Angleterre; cest ambassadeur luy respondit franchement: «Sire, vous en serez « marry le premier ; et vous en prendroit Irèsamal , et y perdriez plut que le pape; car une I nouvelle religion mise parmy un peuple ne «demande après que changement du prince.» Aquoy songeant incontinent le roy, il embrassa ledict nonce , et dit qu'il estoit vray , et l'en ayma tousjours despuis de ce bon advis. Voylà pourquoy le grand sultan Soliman deffendit celle de Luther comme la peste, se fondant sur ces mesmes raisons.
J'ay usé de ce mot de nonce , puisqu'il s'use aujourd'huy ; mais j'ay veu , à mon advenement à la cour, que l'on n'en usoit, si-non d'ambassadeur du pape. Et quand ce nom de nonce fut introduict, par dérision, on disoit : «Voylà c l'once du pape 1 » Et certes plusieurs ne gousterent bien ce mot du commancement, comme autant vaudroit qu'on dist le messager du pape comme nonce; car nuncius en latin n'est autre chose à dire que messager: et par ainsy , ces beaux pindariseurs de mots , pensans faillir ou ne dire pas bien ({u'ambassa"
«KAIITOIII. 1.
deur du pape, allèrent trouver le nonce du pape , que (comme j'ay dict), au commancement que ce nom fut introduict parmy les dames, filles et cavalliers de la cour, disoient souvent par dérision. Quand l'ambassadeur ou le nonce du pape arrivoit en la chambre du roy et de la reyne , disoient : iGare l'once du «pape qui arrive!» Sur quoy, feu M. de La Fayette, qui rencontroit des mieux , bien qu'il begueyast un peu, dict une fois : «Par Dieu a(dit-il), l'on changera tant ces noms d'amdbassadeurs et de nonce du pape, qu'à la fin «on viendra dire : Voylà l'ange ou l'anoncia- «teur, ou le précurseur du pape, qui vient par- « 1er au roy et à la reyne. »
Or, pour revenir à M. l'admirai, il prit si grand goust à ceste noix que luy donna M. le mareschal de Strozze , qu'il ne l'en degousta jamais jusqu'à ce qu'il en eust faict et veu l'expérience : et pour ce, aucuns ont voulu dire qu'il avoit plus d*ambition que de religion , et ses actions ont plus tendu à Tune qu'à Taulre. Or, je ne sçais ce qu'il en pouvoit avoir dans l'ame pour cela : mais le zèle et la dévotion qu'il a porté tousjours à sa religion, et comme il l'a bien embrassée et servie, font foy de tout , et, qui plus est, les paix qu'il a faictes; car aussy tost que le roy leur accordoit , et à ses partisans, l'exercice de leur religion , le voylà qui mettoit aussy tost les armes bas, sans rei tenir une seule ville pour sa seureté, et les ren- ' doit aussy tost toutes ; ce que n'ont faict les autres qui ont commandé après luy. Et quand on luy disoit pourquoy il n'en retenoit aucunes pour soy et de tous eux , il respondoit qu'ils ne sçauroient se rendre plus coupables que de ceste façon de tenir les villes ainsy du roy ; et que , puisqu'il leur permetioit ainsy la liberté de leurs consciences et l'exercice de leur religion , que vouloient-ils d'avantage ?
Aux premières et secondes guerres , il rendit tout aussy tost Orléans, qui leur avoit esté tant bonne et tant propre nourrice; et plusieurs luy cryoient , pourquoy au moins il ne reservoit eeste ville pour sa seureté , et qui estoit si proche de sa maison. Il rendit , aux troisiesmes troubles, Angoulesme de mesmes, que les huguenots de Poictou , Angoumois et Xainctonge ( qui en ont esté la fremilliere ou pépinière), tousjours crièrent fort après luy, et
le prièrent fort instamment de ne la rendre , voire qu'ils voulurent mal mortel à M. deSainct- Mesme, sage et bon capitaine, qu'il Tavoii rendue si facilement et ne Teusi gardée pour eux. Mais ce grand admirai estoit si grand , si craint , si redoublé, et avoil pris telle créance et pouvoir sur ses partisans , qu'ils n'eussent jamais osé le moins du monde contredire à ce qu'il avoit une fois dict et arresté ; et aussy qu'il se fondoit tousjours sur ce grand poinct de la religion : «Car , disoit-it , puisque nous «avons nosire religion, que noua faut-il daavaniagePttDonl par là cognoist-on combien il estoit plus homme de bien et religieux qu'on ne pensoit. Aussy telle bonté le fit perdre; car, s'il se fust réservé de bonnes villes, on eust dix fois songé à le faire mourir. Bien est-il vray qu'il a esté fort ambitieux pour son roy, et fort songeant et tendant à le faire grand ; car il me souvient que lorsqu'il vint à la cour , où il nnourut, le roy estant d Saina-Gloud au mesme logis (Iâ où la conjuration ftit faicte contre luy , et puis où nostre roy Henry troisiesoie fut tué après, là mesme, le graod autheur et fauteur de la conjuration , et la reyne y fot malade ), un matin qu'elle avoit pris médecine , M. l'admirai entra dans la salle , où il nous trouva , M. de Strozze et noy , tous deux tous seuls. Ainsy qu'il frappa à la porte de la chambre de la reyne pour y entrer, une de ses femmes de chambre , qui estoient quasy toutes buguenottes, au moins les principaUes, luy dirent que la reyne n'avoic encor rendu sa médecine, et qu'il attendist un peu; ce qu'il fit, et se mit à pourmener avecques nous et do«s discourir des affaires de Flandres, qui alioient bien à cause des villes de Vallanciennes et Monts surprises , dont il en avoit une joye tatresme; et puis nous paria de swtre embarquement que nous allions faire en Brona^e , et des commandemens qu'il aroit faicts aux ports de son admirante de nous assister du font, c Or , dit*il , Dieu soît fhiué ! i#ut va bien ; avant « qu'il soit loag-teitpa nous avrons cbassé l'Es- «paignol da Pays-Bas, et en aurons iîiict noat tre roy maistre , ou nous y mourrons tous, et «moy- mesme le premier; et ny plaindray «point ma vie si je la perds powr ce bon snb- «joct.» Et pour ce, vouloit-ii fort que M. de Strozze rompist son dessein d'ailor vers les
isles du Pérou; et allassions fondre par mer en Flandres , et luy viendroit par terre ; si bien que , si nous nous entendions ainsy , tout iroit à souhait. Et de rechef nous envoya en Brouage un très-habille gentilhomme des siens pour nous prier encor de nous y acheminer, et luy qui commançoit à partir. A quoy nous fusmes esbranlés ; mais nous nous doonasmes la garde qu'au plus beau de nos belles resolutions et determ'mé parlement la mort malheureuse entreviot de ce grand capitaine.
Mort malheureuse la puis-je bien appeller pour toute la France, veu les maux qui despuis s'en sont ensuivis et s'ensuivront encor ; car que pouvoit le roy soubaitter davantage et de meilleur , que se desfaire de telle façon d'un si puissant ennemy, puisque dans son ame il le tenoit tel , bien qu'il luy moostrast beau sera- Uant; il s'en atloit de son royaume et luy emmenoit vingt mille hommes de ses partisans , et , Dieu sçait ! des meilleurs ; et luy alloil conquester tout un pays aussy grand qu'un royaume, et le luy approprier; car pour soy il n'en vouloit point : c'estoient abus, ny qu'il se voulttst faire roy de France ; il en eut autant d'envye et de souhaits que moy. Mais bien desiroit-il avoir une grande charge sonbs son roy , tenir près de luy le rang qu'il nKritoit et avoit tenu d'autresfois près de son grand roy Henry, estre son lieutenant gênerai en ses oonqnestes , et en estre gratiflié de quelques btens coaune de raison : et se fust-il aîasy mieux maintenu et agrendy, et se faict craindre, soubs l'auctborité d'un tel roy son maistre, que s'il euat voulu le toot s'approprier à Iny et s'en faire souverain; il eust eu de la peiof grande et dtt danger pour longuement garder ce litre et prééminence. Et voyià ce qu'il youloit; ar je le 8(8y d'un bon lien et d'un hoonnc qui le sçaroit et tenoit de hiy : et voylà ce que le roy luy drbvoit accorder et permettre de laisser fthrc, et purger son royaume de gens qu'il n'aymoit pas, sans ae aeutller les mains d'un très*ord massacre; ainsy que fit Bertrand du Gnesclin , ce grand capitaine ^ quand il purgea la France de cea meachans gamimciis et faictsneans de guerre, et les emmena avecques luy. G'esioît un vray et pareil moyen de se desfaire aiwiy des huguenots ; et ce fàt ce que M Tadmira4 sceut bien reoresenter an roy , quand il
M. L^ADMJBAL DE CHASTILLON.
luy regkODfitra qu'il falloît faire la guerre au roy d'Eftpaigoe, ou qu'il se resolutt d'avoir eucor la guerre eu son royaume; dont auGdns du conseil en furent si escandalisés , qu'ils commancerent i crier sourdement : ToUe, tallê, crucifige, blasphemavU^l et en firent un grand bouclier et en levèrent la bannière. Mais ils ne prindreot pas du bon biays qu'il le falloit, pauvres gens qu'ils estoient ; car M. radmiral voyoit bien le naturel de ses -huguenots, que s'il ne les occupoit et amusoit au dehors, que pour le seur ils recommaneeroient à brouiller au dedans, tant il les cognoissoit brouillons , remuans , frelilkins et amateurs de la picorée. Je sçay ce qu'il m'en dit une fois à La Rochelle que je l'eslois alK veoir , et mourut un an après ; et me faisoit cest bonoeur de discourir avecqses moy , bien que je ne fusse de son parly et fusse encor jeune et fort incapable de ses secrets ; mais il m'aymoit , car je luy estois fort proche, à cause de madame sa femme.
Je sçay bien aussy ce que m'en a diot M. de la Noue , lequel , tant qu'il a peu , reprit les erres de M. l'admirai pour jetter la guerre du dedans au dehors, ainsy qu'il a fait paroistre par le long séjour qu'il a Met en Flandres; car il m'a juré cent fois qull n'y avoit rien au monde qu'il deiestasi tant que la guerre civitle , et que M. l'admirai la detesloit bien autant , et que jch mais plus il n'y retourneroit que par force.
Le roy doncques , ne se voulant servir de loy en si bonne affaire , fut , on de lay-*roesme 09 de plusieurs de son conseil , persuadé de le foire mourir ; et pour ce fut attiré le sieur de Mont^ ravel, (pii avoit tué paradvant M. de Mouy, son maistre , qu'on appelloit le tueur du roy, ou le tueur aux gages du roy; lequel , ainsy que M. l'admirai se retiroit en son logis , et e&tant devant ceAoy du dianeeUier, ledict Mont^ i'<avel^ cache en âne fenestre d'un uiescham petit logis qui estoit là pris, tira à mondict sieur l'admirai une harquebusade au bra^y ainsy qu'll.lisoit une leUre en marchant.
M. l'admirai se sentant blessé, il ne dit autre chose, s^-nott que : «le coup vient de là;» et se retira en son logis , et se fit soudainement panser. Le roy, et toute sa cour, tant des catholiques que des huguenots, fut fort troublé,
mats plus les huguenots , qui usèrent des parôties et menaces par trop insolentes, quils frapperoient , qu'ils lueroieiit; ce qui causa fa mort de M. l'admirai , non qu'il fust mort de son coup, car ce ne fust rien esté, mais qu'on ta luy procura , veu les menaces; et pour ce , le massacre gênerai de la Sainct-Bartheleboy fbi arresté et conjuré. Je m'en rapporte à ce qui en est. Il n'y en a aucun qui le sçache mieux aujourd'huy que le mareschal de Retz , le premier et principal autbeur et conseiller du faict , lequel est encor vivant, car tous les autres sont morts par permission divine , puisque Dieu ne hayst ^ tant que le sang respandn de quelque créature que ce soit , car elle est Faicte à sa semblance. Ledict mareschal n'est pas mort encor, mais il y a près de vingt ans qu'il est si mal sain , que sa vie ne s'appelle pas vie , mafe plnstost martyre.
M. radmiral estant blessé, fut fort bien recognu des médecins et chirurgiens du roy, et mesmes de ce grand personnage maistre Ambroyse Paré, son premier chirurgien, qui estoil fort huguenot ; et y fîirent tous envoyés du roy. Il fut aussy visité du roy , qui jura et renia qn'il vengeroit sa blessure, et qu'il prist courage, et qu'il cognorstroit combien cela (oy touchoit. La reyne airssy le fut veoir, et leur dit à part à tous deui de grands dioses , di> on , cl leur rcvela dé grands secrets , qui tendoient tons à lemr grandeur : et son discoure Air a fort long-temps , qui ftit entendu fort at^^ tentivemet dfe Leurs Majestés; et monstrcrent grand apparence par rcxterieur qu'elles le gotfstoient; mais tout ce beau semblant tourna après à mal , dont l'on s'estonna fort comme Leurs Majestés pouvoient jouer un tel roort ainsy emmasqné, si auparadvant elles avoient résolu ce massacre.
L'heure doncques de la nuict et des matines deceste sanglante feste estant venue , M. de Guyse en estant adverty du roy , et bien ays<^ de l'occasion de venger la mort de M. son père , s'en alla très-bien accompaigné an logis de M. radmiral, qui fut aussy tost forcé. Il en ouyt le bruit , et se dotrbta soudain de son malheur, et fît sa prière â Dieu.
Sur cCf Besme, gentilhomme allemand,
1 Otez-le, ôtez-Ieel le crucifiez, il a bla^pliénié.
I » Rien.
premier, bien suivy, monta en haut, et , ayant faussé la porte de la chambre, vînt à M. Tadmiral avecques un grand espieu large en la main; à qui M. Tadmiral ayant dict : uAh ! «jeune homme, ne souille point tes mains dans « le sang d'un si grand capitaine,» Taulre, sans nul esgard, luy fourre dans le corps ce brge espieu , et puis luy et d'autres le prindrenl ( M. de Guyse, qui estoit en bas, cryoit : Estil mort? ) et le jelterent par la fenestre en la cour, non sans peine, car le corps , retenant encor de ceste vigueur généreuse du passé, résista un peu, s'eropescbant des jambes contre la muraille de la fenestre à ceste cheute ; mais, aydé par d'autres , il fut précipité. M. de Guyse ne le fit qu'arregarder seulement, sans luy faire outrage, tendant à la mort. De descrire les insolances et opprobres que d'autres firent à son corps , cela est indigne de la plume et escriture d'un honnesle cavallier : mais tant y a que tels luy firent des injures, des vilenies, insolances et opprobres , lesquels auparadvaut ne l'osoient regarder et trembloient devant luy. Ainsy vit-on jadis devant Troye des Grecs des moins vaiilans braver autour du corps d'Hector mort ; ainsy voit-on souvent aux déserts de Barbarie les plus timides animaux braver autour d'un grand lyon mort, gissant dessus le sable, qui souloit eslre auparadvaut la terreur de tout un terroir et de toute une grande et spacieuse forest. Ceux aussy ( et des plus grands ) qui craignoient ce grand admirai , et qui à teste basse s'inclinoient à luy auparadvaut , bravoient et triomphoient très-arrogans autour de ce pauvre tronc. Sa teste fut aussy tost séparée de ce noble corps, et portée au pape, ce dit-on, mais la plus saine voix , au roy d'Espaigne, en signe d'un présent fort triomphant et agréable , qui fot accepté d'un visage très- joyeux et d'un cœur de mesmes. Tant y a, que ce fust ou l'un ou l'autre qui le receust, il eut grand subject de s'esjouyr, car ils perdirent un très-grand et très-dangereux ennemy , qui leur eust bien faict du mal encor si on Teost laissé faire.
J'ay ouy conter à un gallant cavallier, qui estoit lors en Espaigne quand les nouvelles du massacre de Sainct-Barthelemy y arrivèrent , lesquelles porta un courrier du roy d'Ëspaigne des meilleurs qu'on peust veoir, et s'appclloii
Jean Boorachio , qui fit telle diligence, qa*eQ trois jours et trois nuicts il arriva de Paris à Madrid, et sans dormir; ce que le roy son maistre admira fort : aussy luy donna-il bien le vin, tant pour la diligence que pour les bonnes nouvelles quil luy porta.
Ne faut point doubter si le roy d'Espaipe en fut bien ayse , car an monde n'avoit-il pires ennemys que M. l'admirai et ses partisans.
Du commancement il ne peut croire que tous les principaux cheft fussent estes ainsy aitrappés, sans la lettre que le roy son frère lay escrivoit , ce disoit-il ,qui en faisoit bonne fby. Après que le roy eut bien interrogé son courrier, il l'envoya de ce pas à l'admirai de Castille, qui estoit lors à Madrid, ensemble la lettre que le roy luy escrivoit, pour luy ftire part des bonnes nouvelles qu'il avoit receu.
Le courrier estant arrivé, il commence à cryer dès la porte et basse-cour du logis de l'admirai : Nuevas, nuevas , buenas naevas * ! et montant en la salle que l'admirai commençoit à soupper, cryant encor: Buenas nuevasl todos los Luteranos , y de ios mas principales , son muertos , y matados en Paris ay ires diasK Et, s'approchaot de l'admirai , il luy donna la lettre que le roy envoyoit; et l'ayant leue il en sceut tout le discours, et par le courrier aussy; et s'estent tourné vers la compaignie qui estoit à table, il dit : IVo es cosa mas cierta, que todos los principales son muertos , sino très : el Fandomillo ( il appdloit ainsy le roy de Navarre, comme disant le petit Vendosme ; il leur a bien appris despuis à l'appeller autrement ) primiero, al qualperdonà el rey por lamor de su esposa;al principe de Condéperdonà tan bien , porque es niilo ; por tercero el conde de Montgomery hayà y se sali'à con una yega,y fdzo setanta léguas sin parar,yasisesalvà,per gran milagrode diablo , no deDios K
Pour lors souppoit avecques cest admirai de
* Nouvellei, nouTeUet, bonnes nimvelltt!
* Bonnes aouvelles! Tous le» luibérient, et mémr les principaux, sont morts cl massacrés à Pari» depuis tro»
jour». . • „T
» Il n'y a rien de « certain que too» le» princtïMii»
Ront mon», exceplé trois: le premier, Veiidomel, au-
(fup! If roi a pardonné à cause de »a femme; le »ecoiid,
M. UADMIRAL DE CHASTILLON.
Gastille le duc de FlnCantasque S fort jeune prince et peu encor pratiq , qui demanda si ce M. Tadmiral de France et tous ses partisans estoient chrestiens; qui respondit que ouy. Luy après répliqua : Como diablo puede ser que^ pues que son Franceses y asi christianos se matan œmo bestias 2? L'admirai luy respondit : Calla^ sehor duque , que la guerra de Francia es la paz de Es parla, y la paz de Espafla es la guerra de Francia con nuestros doblones ^. Voylà ce que m'en conta ce cavallier, qui estoit lors à la table de cest admirai , qui ouyt tout ce discours.
Touchant Talegresse et la contenance qu'en fit le bon sainct pape Pie V (on le peut appeller ainsy) de ce massacre susdict J'ay ouy dire à homme d'honneur qui pour lors estoit à Rome, et qui en sçavoit des secrets , que quand on luy en apporta les nouvelles il en jelta des larmes, non pour joye qu'il en eust, comme force gens font en cas pareil , mais de deuil. Quand aucuns de messieurs les cardinaux qui estoient près de luy remonstrerent pourquoy il pleuroit et s'attristoit ainsy d'une si belle depesche de ces malheureux gens , ennemys de Dieu et de Sa Saincteté, «Helas! (ce dit-il) je pleure la façon «dont le roy a usé, par trop illicite etdef- «fendue de Dieu, pour faire une telle punition; cet que je crains qu'il en tombera une sur luy, «et ne la fera guieres longue désormais!» Comme ce sainct homme sceut très-bien prophétiser par l'esprit de Dieu , que je croy qu'il avoit, autant que jamais eut pape, a Je pleure «aussy, dit-il, que, parmy tant de gens morts, «il en soit mort aussy bien des innocens que «des coupables.» Gomme il Fut vray, mesmes de force bons catholiques, que leurs ennemys faisoient accroire qu'ils estoient huguenots. De plus adjouta ce bon sainct père : « Possible qu^â «plusieurs de ces morts Dieu eust Faict la grâce «de se repentir et de retourner au bon chemin,
le prince 4e Gondé, parce i|ue oe n*ett qu'un enfiuit; et le troisième , le comte de Blontgommery , qui t'est sauvé sur une jument par un miracle, non de Dieu, mais du diable, ayant fait loixante-dix lieues «ans s'arrêter.
' lofantado.
* Gomment diable le peut-U que, puisqu'il! sont Français et dirétiens , on les assomme ainsi comme des bétes.
■ Doucement , monsieur le due. La guerre de la France 3st la paix de l'Ëspagoe, et la paix de l'Espagne est la guerre de la France, à l'aide de nos doublons.
«ainsy que l'on a veu arriver à force en cas pa- «reils.i> Ck)mme de vray, combien avons noua veu despuis force huguenots s'eslre convertis et faias bons catholiques ! les chemins en rompent. Voylà le beau dire et la belle prophétie de ce sainct père sur ce malheureux massacre.
C'est un grand cas qu'un seigneur simple et non point souverain, mais pourtant d'un trèshaut et ancien lignage de Golligny en Savoye, et autresfois souverains et très-grands, ayt faia trembler toute la chrestienté, et remplie de son nom et de sa renommée, tellement qu'alors, de l'admirai de France en estdt-il plus parlé que du roy de France. Et si son nom estoit cognu parmy les chrestiens, il est allé jusques aux Turcs; dételle Façon, et il n'ya rien si vray, que le grand sultan Solimant , l'un des grands personnages et capitaines qui régna despnis les Ottomans, un an avant qull mourust , l'envoya rechercher d'amitié et accointance, et luy demander advis comme d'un oracle d'Apolo; et, comme je tiens de bon lieu , ils avoicnt quelque intelligence pour faire quelque haute eutre?^ prise, que je n'ay jamais peu tirer ny sçavoir de M. de Thelligny , mon grand amy et frère d'alliance, qui fut depesche de M. Tadmiral, et le seigneur de Villeconnin, à Constantinople, là où ils ne le trouvèrent point, car il estoit desjà. party pour son voyage de Siguet, où il mourut. Voylà quel a esté ce grand admirai parmy les chrestiens et parmy les infldelles.
Je parle de luy en mon livre des couronnels plus au long; et sur ce beau renom il est mort. Quel dommage! Il y eut quelqu'un qui fil son epitaphe en vers grecs, où il introduit un pas-: sant qui s'enquiert et demande là où est le tombeau de ce grand admirai tant renommé par le monde, qu'il demandoit par grande admiration visiter. Un autre luy respond : «Passant, a sans faire plus grand chemin, tu peux bien ne «passer plus outre, ou t'en retourner enareriere; car tu n'en trouveras aucun icy bas, «d'autant que le monde et le ciel l'ont pris et «Font porté ensevelir dans le sein de Timmor- « talité , où maintenant il gist à son ayse. »
Parlons un peu que devmt ce Besme qui le tua. On disoit pourtant qu'alors Sarlabous, gouverneur du Havre, se vanta de l'avoir tué. Si c'est la vérité , ou qu'il s'en soit vanté à faux, c'est une recompense mauvaise d'un capitaine
. envers son couronnci, qui d'autres fols luy avoît commandé. Mais pour le seur ce fut Besme; possible que Fautre luy donna quelque coup , et pour en avoir une divine vangeance. Ce Besme esloit un gentilhomme allemand, que j'avois veu d*autresf6is nourry page du cardinal de Guyse : il se mit en telle grâce et amitié de M. de Guyse, qu'il le gouvemoit paisiblement; et pouf* ce luy fit espouser la fille bastarde du f^rand cardinal de Lorraine. Je nomnierois bien Ha mère et ceste fille dicte Anne, fort belle et honnesfc damoiscllc, et bien créée en la cour d'Bspaigne, et nourrie de ceste nosfre grande reyne de là , à qui je l'ay veoe; et après sa mort é?!c s'envint en France demeurer avecques la reyne mère, qui n'en reffusa jamais.
' Le roy d'Espaigne fut si libéral à Fendroict dé toutes ces filles nourries avecques la reyne sa flemme, qu'entre aatres beaux presens il leur donna à chascune trois ou quatre mille escus pour maryage , s'il m'en souvient bien; mais il mè semble qu'il y en avoit plus que moins : et ce mahyage n'esloît payé ny délivré, si-non lors c^u'elles esloient maryées.
Anne doncques estant maryée , son homme se résolut deux ans après d'aller en Espaigne, par le moyeu de M. de Guyse, tant pour quérir ^n maryage que pour braver et se monstrer en piafFe devant le roy et les Espaignols, et dire que c'estoit luy qui avoit faict le coup de M. Tadmiral. (Et quel coup à son advantage, qu'un petit enfant en eust faict autant 1) Il y va et sans danger, et y fut très-bien venu et payé; dont la plupart de son argent il le mit en pierreries, bagues et joyaux, et babiolles, pour mieux porter son faict , et aussy qu'il sçavoit bien que M. de Guyse l'en dechargeroit. Outre tout cela, le roy d'Espaigne le gratiffia de quel-* que autre présent, pour la gratification et recompense du meurtre. Pour son retour il fut si Imprudent et perdu d'esprit et d'entendement, ou Dieu, juste vangeur des fbrfaicts, possible l'aveugla de telle façon, ou sqn démon malin ou malheureux destin l'y conduisoit, qu'il vint passer par le grand chemin des ppstes de la Guyenne, où les huguenots ayoient bon crédit, lesquels alors faisoient quelque petite guerre par les forteresses petites qu'ils tenoient. Par quoy il fut pris entre Barbezieux et Ghasteauneuf , et mené prisonnier au chasteau
de Bouteville, où commandoit pour lors le sieur de Bertauville, qui commande aujourd'huy à Ponts.
Il fut là gardé long-temps prisonnier. Dont fut remonstré audict Bertauville ce qu'il vouloit faire de cest homme, et, qu'il ne falloit qu'une heure qu'il se sauvast (comme de vray ii la faillit une fois), et s'il ne sçavoit pas ce qu'il meritoit?
Par quoy, un jour on luy fit accroire qu'il vouloit rompre les prisons et se sauver, comme de vray il y eut de l'apparence; il fut tué, et eut ce qu'il avoit preste â M. l'admirai; et trèsbien employé , car il estoît venu trop hautain et trop glorieux de ce coup, bien qu'il ne fust pas plus mauvais qu'un autre, comme je le vis au Siège de la Rochelle, ainsy que je le voyois fort eschauffié de retirer M. de Guyse des coups et harquebusades , et luy remopstrer les hasards qu'il couroit, et luy pour son honneur avecques son maistre.
Que sy M. de Guyse (disoit-on) l'eust voulu croire, il n'eust acquis la réputation d'estre si vaillant comme il a esté : et croy que dès lors sa conscience Tavoil jugé pour l'advenir; cai' la mort de si grands personnages est tuuiijours fatalle à ceux qui la donnent ou procurent. Plusieurs (comme cesluy-cy) s'en sont ressentis, bien qu'ils Fussent des plus grands, que je ne diray point. Et sy diray encor plus, que, bien que le roy d'Espaigne, le duc d'Âlbe , lor$ son lieutenant en Flandres et au siège de Monu en Hayuaut, quand cela vint, furent avecques leurs Espaignols très-joyeux de ceste mort et de plusieurs de ses partisans. Si ne Tapprouverent-ils jamais de la façon, et que cela sentoit plustost son carnage barbare et de Turc, que son Cousteau de justice chrestienuc.
Je l'ay ainsy ouy dire à aucuns braves soldats espaignols , que le duc d'Albe ne fit pas ainsy à ceux de la ville d'Arlem, qu'il fit tous punir par forme de justice : cw mhy^ poor» 4uoy Dieu l'a-^l dotmée aux grattds, si-oon pour là bien exercer comme il faut, et non pour en abuser?
J'ay ouy aussy dire, que, Ior$ de sa mort, ledîet duo d'Albe dit : Muerto l'admirante, perdido un gran capitan porFrancia^y gran enemtgo por Espafia ^
1 L'amiral mort, c'est un grand capitaine de mant
M. L'ADMIRAL DR CHASTILLON
Or il y en a eu aucuns qui ont voulu dire mondlcC seigneur l*admîral n'avoir esté si hardy et vailhnt capitaine comme il a esté sage, prudent et irès-ingenieui. Appellez-vous point cela vaillant et hardy, qui a donné tant de battailles en son temps, et qui les a feict germer de la Façon qu'on les a veuesP
Considérons un peu combien, en tant de guerres que nous avons Faictes de là et de çè les monts, nous avons ven de battailles despuis celle de Ravcnnc, encor par si longues intervalles des unes aux autres , que Ton tenoit pour on grand cas de s'estre trouvé en une battaille; et y couroit-on comme à un jubilé, Tun pour gaigner le salut de son ame , et l'autre pour gaigner Thonneur de chevallerîe et feîre appeller sa Femme madame.
Apres Ravcnne doncques vint celle de Marîgnan contre les Suisses, celle de la Bicoque, celle dePavIe, après celle de Cerisolles, celle de Ranty, qu^aucuns ont voulu plnstost dire rencontre que bat(aille : mais pourtant, là où rartillerlc joue, là où les deux grands chefs
ouveraîns y sont en personne et en armes, là où Ton combat si bien que Time des advantgardes est desfaicte et en roulte , cela se peut dire battaille , comme je tiens de grands capitaines. De mesmes en peut-on dire de celle du mareschal de Strozze , qu'aucuns ont tousjours plustost nommé la desfaicte du mareschal de Strozze qu^aulrement ; puis les battailles de Sainct-Quentin et Gravelines. Voyez doncques qu'en si longues années, et parmy gens si guerriers que les François, Espaignols, Suisses et Italiens , si peu de battailles se sont ensuivies et données. Voyez aussy, de l'autre costé, combien M. l'admirai en cinq ou six ans en a donné : celle de Dreux , que j'ay veu comparer aux vieux capitaines à celle de Ravcnne, pour avoir esté très-bien débattue et opiniastrée, voire celle des Suisses; celle de Saincl-Denys , avecques une poignée de gens que les huguenots avoient encontre nous qui estions quatre contre un; calle de Jarnacou Bassac, où nous avions des reistres et autres estrangers , et eux n'estoient que François tous purs; celle de Moncontour, où les uns et autres François se trouvèrent fort entremeêléa de grand quantité
pour la France, et imsrtBé \ pa^e.,
ipourrEn-
d'estrangers;el puis celle d'Arnet-lc-Duc, qu'on a dit plustost rencontre que battaille.
Et nottez qu'à toutes ces battailles M. l'admirai menoit les advant-gardes et y estoit des premiers aux hasards et aux coups ; dont il en rapportoit des aucunes de bonnes marques et blessures. N'appellez-vous point celuy-là vaillant et hardy ? Je ne mets en conte les fois qu'il a présenté force de battailles qui n'ont manque pour luy à estrc données, comme à Talsy, à Pamppou , à Jazencuil , à Lodun, qui Faillirent , pour les accidens et inconveniens que ceux qui estoient de ce temps ont veu aussy bien que moy et que Ton a escrit , entre autres M. de La Noue, qui en a parlé, et d'autres choses aussy véritables que jamais homme qui en ayt escrit , bien que quelquesfoîs il favorise un peu les siens.
En quel rang mettrons-nous aussy la desfaicte de La Roche-la-Belie , là où le courouncl gênerai de nostre infanterie fut pris, vingt cinq capitaines des siens morts, et quelque huict cens de ses meilleurs soldais. Je laisse à dire à ceux qui y estoient , à quoy il tint qu'à ce coup la battaille ne se donnast ; ny mesmes au petit Limoges.
VoylA doncques comment ce grand capitaine engendroit les battailles. Que si les unes venoient à leur perfection et maturité, et les autres non , il n'en pouvoit mais, non plus qu'un père qui engendre des enfans, les uns qui naissent et viennent à proffit , ne laisse pour cela à avoir faict son debvoir en leur procréation.
Tant d'autres endroicts pareils en conteroisje, mais je n'aurois jamais faict, qu'on pourra bien voir dans les Mémoires de M, de La Noue, avecques plusieurs autres belles rencontres et desfeictcs; dont entre autres, que M. de La Noue taist , en quoy m'en estonne , que j'ay veu fort louer et renommer, quand il desfit et brusla nos poudres lorsque le siège estoit devant Bourges, que nous fusmes contraincts d'envoyer à la picorée à Paris, dont Ton envoya six canons, poudres et balles pour tirer quatre mille coups , avecques tout le reste nécessaire^ accompaigné des compaignies de gens-d'armes de M. d'Anville, s'il me souvient bien, et de M. de Sipierrc, à laquelle commandoit le capitaine Bonuassc, bon et vaillant certes, avec-
ques quatre ou cinq compai^^aies de gens de pied, tant du capitaine La Chambre, bon soldat et bon maltois , qui porloit ce nom pour avoir es(é vallet de chambre de M. le princQ., et d'autres capitaines. M. Tadmiral , en ayant eu advis , partit d'Orléans avecques cinq ou six cens chevaux, et vous alla raffler tout cela en uu tourne-main près de Chasteaudun. Cependant que Ton s'amusoit à combattre, les charretiers destellent leurs chevaux , couppent cordages, et avecques leurs chevaux sauve qui peut et sVnFuyent ; si bien que tout demeura là à la mercy du vainqueur, M. Tadmiral, qui voyant luy cstre impossible de mener et faire conduire tout cela à Orléans , afin que son cnnemy ne s'en prevalust, fit arranger ensemble toutes les ))oudres, les balles, les canons bouche contre bouche les uns contre les autres , et puis fit faire une longue et grande traisnée de poudre; et, s'estaiit retiré assez loing sur une petite montaignc avecques sa trouppe, s'amusèrent tous A veoir donner le feu à la traisnée , et veoir jourr la grand fougade, qu'on n'en vit jamais une telle ny faire tel bruit ny tintamarre ; et le tout s'en alla à tous les diables. Si ceux de Bourges ne se fussent rendus lors , ils nous mettoicnl en peine pour les prendre, à faute de poudres.
Voylà aucuns tesmoignages pour estre asseurés si M. Tadmiral estoit vaillant et hardy. Et certes il le pouvoit estre, car il estoil issu de très-braves et vaillans pères, grands-peres et ayeuls ; si que luy les ensuivant en ses jeunes guerres, il fit tonsjours paroistre son généreux courage qu'il avolt extraict deux, ainsy qu'il fit devant Landrecy, à la battaillc de Gerisolles, où il fut fort blessé, n'y estant que pour son plaisir, et en d'autres endroicts où il se trouvoit ordinairement; nioy luy ayant ouy dire nne fois , que , bien qu'il fust assez favorisé à la cour à cause de son oncle M. le connestable, jamais il ne se soucioit guieres de s'y amuser, ny en ses faveurs; mais s'alloit pourmener ordinairement là où il avoit les coups (et de Thonneur) à donner.
Aussy eut-il Testât de couronnel fort jeune, et tout pour son mérite. En tel estât ne faut point qu'un poltron y entre ; et qui y entre et le fait bien sans reproche, croyez hardyment qu'il est brave et vaillant, ainsy quemoudict
sieur l'admirai le fit paroistre là et despuis; cai encor en ces guerres huguenotles il faisoit Testât de couronnel tousjours , et sur-tout au siège de Poictiers, qui estoit aussy escabreux et dangereux que Ton en ayt guieres veu , pour le grand nombre de grands , braves et vaillans princes , seigneurs et gentilshommes qui cstoient-lâ.
Et si mondict sieur Tadmiral ne fust esté aussy bon homme de pied que de cheval, je ne sçay que fust esté de son armée et de son siège; mais il ne s'y espargna ny aux dangers ny aux harquebusades , non plus que le moindre soldat de son armée. Et si vous diray bien plus« car il a esté menacé cent fois d'estre assassiné, et qu'il y avoit gens attirés et de toutes parts appostés pour cela, dont il en avoit des advis certains, fust à la cour, aux armées, aux villes, en ses maisons et ailleurs; jamais il n'en monstra aucun semblant d'avoir peur, ny ne s'en acoompaigna pas plus de coustilleux ^ pour cela; mais se monstroit si asseuré , que bien souvent le trouvoit-on quelquesfois qu'il n'avoit pas quatre hommes avecques luy, comme je Tay veu : et quand on luy disoit, il respoadoit seulement : aCeluy qui m'attaquera, je luy aferay aussy belle peur comme il mesçauroit « faire. »
Je le vis une fois à Moulins, lorsque Leurs Majestés les accordèrent MM. de Guyse et luy : je dis ceux d'église, qu'on disoit qu'ils faisoient pour tous pourtant, mais non ceux de Tespée. Il y eut un gentilhomme italien francisé, que je ne nommeray point 2, qui s'alla excuser à luy qu'on luy avoit rapporté qu'il le vouloit tuer; il ne s'en fit que rire, et luy dire seule* ment qu'il le pensoit moins de luy que d'hommt de la cour pour faire ce coup là; le taxant froidement , par ce mot, qu'il n estoit pas assez oourageux et asseuré pour faire ce coup.
Lorsqu'il alla trouver le roy à Blois , on luy remonstra fort la faute qu'il faisoit d'y aller, et qu'onluydonneroit la venue.aRien, rien, dit-il, «je me fie en mon roy et en sa parolle; autre- «ment ce ne seroit point vivre que de vivre en
1 Hommes armés de (grands couteaux pour la chasse et la (pierre. On appelait ces couteaux coustiUes, et ceux qui les porUtont CoustUlers.
> Le manuscrit le nomme : < Le sieur Jehan Baptiste, ■ sans le désicfoer par ton nom propre.
M. L'ADMIRAL DE CHASTILLON
G telles allarmes : il vaut mieux mourir un brave «coup que de vivre cent ans eu peur.» On luy en dit tout de mesmes quand il alla à Paris , et de là trouver le roy à SainctClou, et qu'il tourna eucor à Paris : il respondit tousjours de mesmes.
Telles démonstrations et appréhensions nulles de danger inonstroient bien qu*il estoit asseuré et hardy. J*en ay veu après luy venus en telles charges, qui en ont bien eu d'autres, apprehendans et fuyans les présences des roys comme diables , et non cest admirai.
Aussy ay-je ouy dire à M. de La Brosse le bon homme , Pun des bons , sages et vaillans chevalliers de son temps , comme je dis ailleurs : qu'un jeune homme qui est né courageux et hardy, et qui a faict paroislre son courage et valeur en la chaleur de sa jeunesse , il ne le perd jamais, quelque vieil aage qu'il face, si ce n^est par une grande disgrâce : mais, s'il ne Ta esté en jeunesse, qu'il ne pense pas que Faage luy apporte la hardiesse, non pas mesmes la practique des armes, si ce n'est par grand hasard et fortune.
Et de faict, un jour j'estois en une bonne compaignie avecques feu M. deGua; on vint à parler d'un seigneur que je ne nommeray point, qu'on le -fit brave et vaillant. «Comment, mort Dieu «(dit M. de Gua)! voulez-vous qu^il soit vaillant c et hardy sur son aage, que jamais il ne Ta esté cen sa tK>uillante jeunesse, et qu'à ceste heure « le commancement et Tapprentissage n'en est «nullement bon?» De cas il y avoit avecques nous un grand philosophe médecin qui confirma son dire , et dit que la raison naturelle y estoit toute pcremptoire, d'autant que le sang bouillant et chaut qui est en un jeune homme le rend hardy, prompt et actif et tout ardent de valeur; et ayant pris de la jeunesse et de bonne heure de se remuer, tourner, virer et exercer, et le continuer, il ne se peut arrester en son lieu; mais celuy qui est sur Taage et n*a point encor remué son sang, mais laissé en son estre premier, il est bien mal-aysé, estant ainsy arresté et pris sa place fixe, qu'il Pen puisse oster ou Faire un nouveau. D'autres raisons philosophâtes apporta-il, que je ne veux de me defFerer en cest art.
Voyià doncques comme M. l^dmiral a peu csire tousjours courageux, et en toutes saisons
de son aage , puisque de bonne lieure il commança et continua à esmouvoir son sang et son courage. Si faut-il pourtant advouer que , s'il n'eust Gonjoinct avecques sa valeur des artifices, astuces et ruses de son grand esprit et jugement, qu'il n'eust faict et parfaict les grandes choses qu'il a faictes , tesmoings les grandes entreprises qu'il a faictes et conduictes par son bon sens : et là où il ne pouvoit faire venir la peau du lion , il y appliquoit très-bien celle du renard, et sur-tout en ses pertes de battailles; car, tant qu'il en a donné, il les a toutes perdues; maisc'estoit le capitaine du monde qui se sçavoit aussy bien relever de ses cbeutes et pertes, et pour lesquelles jamais ne perdoit cœur ny s*en ravalloit, que pour une perdue il ne toumast aux autres.
Je luy ay ouy dire que les plus grandes peyues qu'il a eu jamais en ses armées, et qui peuvent estre à un chef desnué de moyens, estoit à contenter les reistres. Et à la dernière paix qu'il fit, il jura, il me le dit à moy une fois à part, que le plus tard qu'il pourroit, voire que bien forcé, il ne tourneroit jamais plus en ces guerres civilles; et, s'il estoit si malheureux qu'il y retournast, qu'il feroit la guerre d'autre façon qu'il n avoit faict, qu'estoit ne tenir plus ces grandes armées en campaigne,et sur-tout ne se chargeroit jamais d'une si grande trouppe de reislres, qui plustost donnoit la loy qu'elle ne la recevoît.
Si eut-il pourtant ce jugement subtil, qu'il les sceut avoir et traicter mieux qu'homme du monde ny que capitaine aye faict ny fera , sans moyens. Après la battaille de Dreux, Ton voulut pracliquer les siens, je le sçay ; il les retourna à Orléans, et là leur donna tant du bec et de Taesle (comme Ion dit), qu'il leur fit laisser la pluspart de leur chariots dans Orléans et les traisna en Normandie; lesquels pourtant, en ayant perdu une grande part dans le Portereau , et en ayans sceu nouvelles, et pour ce désespérés, il les amadoua, les contenta et les plastra si bien et beau , qu'ils ne l'abandonnèrent jamais , et le servirent jusqu'à la paix faicte.
Après la battaille de Montcootour, ainsy qu'il vit qu'on les avoit à demy gaignés , et que desjà Marillac, intendant des finances, estoit arrivé à Limoges, à Perigueux, avecques force financées, comment il les détourna de ceste proye subtile
et les des]o{^ de la XaitictongeP car, leur Faisant croire force belles choses, il leur fit fisiire en trois jours trente lieues fort grandes. La première journée leur fut de Barbczieux 5 Branthome et à Tentour, là où il y a douze à treize bonnes lieues; le lendemain à Montignac, où il y a huîct grandes; et le lendemain en fit autant par de là la Dourdoigne ; si qu'en ces trois jours il leur fit faire ces trente lieues , et leur fit passer les rivières de la Drone , de Tlsle , de la Vezere, et de la Dourdoigne, et grosses rivières, tant de leur naturel que pour les pluyes de riiyver, desquelles elles s'estoîent enflées beaucoup. Telles traictes les harassèrent de telle façon , qu'on les suîvolt par les pistes de leurs chevaux las, boiteux, qu'on trouvoit par les chemins si très-tant , que là pluspart , et eux et lés paysans mesmes, les laissoient à Tabandon, pour les veoir en tel estât.
Qui aura veu ce marcher trouvera un grand miracle que M. l'admirai peut réduire ces messieursrles reistres â un tel, voîre extravagant, debvoir de guerre. Aussy lés ayant par de là, il les en sceut très-bien remercier et recompenser de mesmes; car après avoir joînct les forces des vicomtes et de M. le comte de Montgommery, tournant victorieux de Navarrains et d*Ortez, il les vous pourmena en ce bon pays d'Agenoîs, se donnans des ayses et des moyens jusqu'à la gorge.
Qui eust jamais creu qu'après une (elle battaille de Montcontour perdue et si grande desroute , ce capitaine eust peu si bien se remettre? Il me semble que je vois Brutle et Gassie qui sortirent de Rome, qui Tun par une porte, qui par l'autre, comme gens perdus et vagabonds, et en moins d'un an mirent une armée de cent mille hommes sur pied et livrèrent la baltaille de Philippes.
Ce ne fut pas tout, car il alla devant Tholose faire de beaux Feux et apprendre à messieurs de la ville, et surtout à messieurs de la cour, de mettre de l'eau dans leur vin et n'aller si vite en besoigne,où leurcollere et animosité par trop desreglée les conduisoit sans nulle considération ; car, quiconque portoit le nom de huguenot, aussy tost pris, aussy tost pendu, jusqu'à un fort honneste gentilhomme de la religion, nommé Rapin, qui estoit allé, de la part du roy et du prince de Gondé, pour porter
redict de la paix de Chartres; ils le firent, aussy tost venu, aussy tost exécuter; et qui fut un acte fort vilain, puisqu'il venoit de la part du roy et chargé de ses lettres, et de violler ainsy un droict de paix. Gela n'estoit pas beau ; asseurez-vous qu'ils en payèrent bien la menestre et penderie, car il n'y eut maison de tous ces messieurs qui ne fust exposée au feu. Ainsy M. Tadmiral les pollliça; car, comme je luy ay ouy dire, qu'il faut aussy bien eslablir la pollice par le mal comme par le bien.
Après doncquess'eslre bien chauffé le long de ces beaux feux, il mena son armée en Languedoc, et de là envoya quelques-unes de ses trouppes saluer un peu la plaine et belle vallée de la comté de Rossillon; si qu'aucuns gentilshorames s'approchèrent près de Parpignan;mai8 ils ne le firent qu'ad viser et guigner de loing, comme fit jadis ce roy d'Angleterre Hierusalem; ce que les Espaignols n'eussent jamais peu croire, que le huguenot fust allé plumer la poulie en leur pays.
Gela faict, allèrent en Dauphiné, Vivarez, et s'y pourmenerent, ayant plus souvent la baguette en la main que respée,la pistolle et rharquebuse, fors qu'à Arnèt-le-Duc, où se fit ceste rencontre , qu'on nommera baltaille si l'on veut, puisque je l'ay veu à aucuns ainsy appeller,
Cependant la paix se fit, par laquelle messieurs les reistres furent très-bien payés au despens du roy, et fort cootens de M. l'admirai, et luy promettans un autre retour pour ce mesme prix quand il les employeroit : et s'en retournèrent, portans un tel renom de M. l'admirai par toute TAUemaigne, qu'il en resounoit bien autant qu'en France.
Voylà comme sagement ce grand admirai gouverna et ferra fort doucement ces messieurs les reistres, si mal-aysés à ferrer. Et notiez qu'avecques leur rude et barbare bizarrerie, ils luy portoient si grand respect, qu'ils ne faisoient jamais chose insolente et hors de debvoir; que, quand il leur remonstroit, ils s'en corrigeoicnt et lui obeyssoient, voire le craignoient-iis.
Pour quant aux François, parmy eux il se sçavoit si bien faire craindre, que vous eussiez dict que c'estoit un roy, jusques aux grands.
J'ay ouy faire un conte : qu'après le siège de Poictiers, plusieurs gentilshonunes qui s'estoîent
M. L'ADMIRAL DE CHASTILLON
retirés de l'ariHée, et s'estoient allés rafraischir en leurs maisons ou aux villes, qaaiad ils le vindreût retrouver après la battaîlle de Montcontour, il parla à eux, ne faut point dire comment, et les taxa et tança comme slls fussent esté à ses pages.
11 y eut le sieur deGenlfs le jeune, qu'on appelloit Yvoy, qui avoît la teste près du bonnet, qui voulut parler pour lous : «Eh mon Dieu ! «dit-II, monsieur, qui cust jamais pensé aussy «que vous eussiez donné la battaîlle si Icfjere- «ment? — Cîommenl ! dît M. l'admirai, et pe- «trt capitaine de merde, osez-vous controller «mes actions? j> Et sur ce luy voulut donner de Tespée, mais il en fut erapesché et prié de luy ptirdonner; ce qu^il fit, après qu'il luy eut ftiict toutes les humbles excuses et satisfections qu'il petit : et si éstoll grand et de bon lieu , et si avort commandé ràfrtillerle devant Poîciiers, et si despuis ne ceiBsa de le rechercher et honnorer comme son roy; ausay luy donna-il la charge dé mener ses tronppes en Flandres, qui furent desftilctesethiypris.
VoylS comment cest admirai sçavoit régir ses gens, qui ne luy dcbvoient ny cens ny rentes, et rien qu'une salutation ; car ils n'cstoient ny ses subjects et vassaux, ny ses stipendiés, ny ses mercenaires : et toutesfors, quand ils cstoicnt en sa présence, un seul petit mol de courroux les estonnoit, et en absence son seul signet leur fiaisoit foire ce qu'il vouloit; tant il avoit pris une habitude de leur imperier, qu'il sembloit qu'elle luy ftist née et que ses partisans la luy deussent.
Pour quant aux soldats et autre menu peuple des siens, s'ils delinquoient par trop, il les sçavoit bien chastier; car il avoit esté toute sa vie si grand politlq de guerre, qu'cncor qu*il eust affaire de gens, il ne leur pouvoit permettre le vice; et de tous tant qu'ils estoîent,!! csioil très-aymé et honnoré, que quand ils a voient une parolle de privauté de luy, ils s*en f cnoient aussy contens comme s'ils l'eussent eue du roy.
Aussy quand une telle accordance règne entre le chef et les membres, ils sont invincibles; comme tant qu'il a vescu st\s ;;( ns ont faict de plus beaux explolcts de guerre qu'ils n'ont ftiict jamais après : et quand il mourut, ils demeurèrent si esperdus et esionnés, que les plus
obstinés en leur relligton, la changèrent sou dain, si-non de cœur, pour le moins par apparence; et la pluspart des plus gallans d'eux d'alors vindrent à La Rochelle rendre Thumîliation à Monsieur, frère du roy, comme j'ay veu; et nonobstant qu'ils ayent despuis eslevé la teste , si regrettent-ils tousjours ce grand admirai et le treuvent â dire.
Il fant que je die ce mot, et puis plus. Lorsque le roy dePoulongne s'en alla en son royaume, traversant rAllemaigne , il commança par les terres de ce grand comte Palatin ( grand Pappelle-je tel, car il estoit très-grand en tout), qui lereeeut três-honnorablement, comme â luy appartenoit. On jour entre antres, Il le mena, avecques deux ou trois des siens (je croy que le gros Villecler en estoit un, et M. de Gua), dans son cabinet, là où, de prime aspect, il vit le poui*traict de feu M. Tadmlraî, tout de son haut et ftrrt du naturel. Le comte luy dit : «Vous cog- 'anoisse:^ bien eest homme, monsieur; vous avez iffatct mourir crt luy le plus grand capitaine de «la chrestienté : et ne le Aebviet pas, car il vous à a faict et au roy de très-grands services, i» Alors le roy luy alla pallier le meurtre le raient qu'il peut et le plus doucement , et que c'estolt luy qui les vouloit faire tous mourir, et qu'ils Tavoicnf prévenu. M. lé comte respondit seulement : « Nous en sçavons toute l'histoire, mon- « sieur;» et puis sortirent du cabinet. Mais je liens de très-bon lieu que le roy fut estonné quand il vit ce pourtraict et ouyt les parolles de l'autre, et entra en appréhension que ce jeu fust esté faict à poste pour luy donner quelque estrette.
Voylà la réputation que donna ce comte Palatin û M. l'admirai. El certes il estoit tel, quand on considère lous ses nobles falcls, que si, comme j'ay dict cy-devant, M. de Guyse ayt esté un fort universel capUaitie, cestuy-cy Ta esté aussy, et pour cheval et pour pied, ainsy qu'il le monstra (comme j'ay dict sur la fin) au siegt de Polctiers . oii il monstra encor des vieu^ coups d'escrime du temps qu'il estoit couronnel, et pour cheval, et pour vivres, et pour finances et pour artillerie.
Enfin pourtant (je lairray à plus spirituels que raoy à parfaire la comparaison d'eux deux) M. de Guyse eut une chose plus que luy que je ne dij^ay point.
Si M. de Guyse fut aussy éloquent, M. l'admirai Testoit aussy; mais il estoit plus savant que luy, car il entendoit et parloît fort bien latin, comme je l'ay veu; car il avoit estudié, et lisoit et estudioit tousjours, quand il pouvoit et estoit hors d'affaires. Et fut trouvé après sa mort un très-beau livre, qu'il avoit luy-mesme composé, des choses plus mémorables de son temps et mesmes des guerres civilles; il fut apporté au roy Charles , qu'aucuns trouvèrent très-beau et très-bien faict , et digne d'estre imprimé; mais le mareschal de Raiz en détourna le roy, et le jelta dans le ftu, et le fit brusler, envieux du proffit et récréation que le livre eust peu apporter au monde, ou envieux de la mémoire et gloire de ce grand personnage : ce qu'il ne debvoit, puisque Tenvyene règne que parmy les pareils ^
Or, c'est assez parlé de ce grand capitaine; j'en parle ailleurs au Wre des Couronnels ^; comme je fais de M. d'Andelot son frère, et en parleray en plusieurs autres endroicts où loccasion se présentera.
Si faut-il qu'advant que je finisse ce long diseurs , je fasse encor ce petit sur la caliumnie et coulpe grande qu'on a tant donné à ce grand M. Tadmiral d'avoir esté cause, par sa guerre civille, de la ruine et pauvreté de la France ; ce que trouvèrent une fDis tout au contraire deux grands personnages, l'un de guerre et l'autre d'Estat, et très-bons catholiques, que j'ouys un jour discourir à la cour dans la chambre de la reyne mère, que, tant s'en faut que ceste guerre eust appauvry la France, qu'elle Tavoit du tout enrichie , d'autant qu'elle descouvrit et mit en cvidance une infinité de trésors cachés soubs (erre, qui ne servoient de rien, et dans les églises, et les mirent si bien au soleil et convertirent en bonnes et belles monnoyes à si grand (quantité, qu'on vit en France reluyre plus de millions d'or qu'auparadvant de millions de livres et d'argent , et paroistre plus de testons neufs, beaux, bons et fins, forgés de ces beaux trésors cachés, qu'auparadvant n'y avait de douzains; tesmoin un seigneur de par le monde, qui des reliques de sainct Martin de Tours, et
^ Le manuscrit 8772 ajoute : c Et qu'autant de semblance ( disoit-on ) y aroit-il comme d'un arae à un noble cheyal d^fispai^ne. >
> Un des livres de ce volume.
barres d'argent, données par le bon rsy Louis XI, en fit une grande barrique de testons : et tant d'autres seigneurs et princes en firent de mesmes d'autres trésors et relicques; le tout forgé pourtant au coing et effigie de nostre petit roy Charles IX, qui pour lors regnoit. Il en paroist eaoat force beaux et bons. Je ne veux pas dire pourtant que ce fut beau et licite de despouiller ainsi les églises pour en vestir et enrichir les particulliers. Toutesfois, le roy Charles ou Louys d'Âiyou, premier luy fut accordé pour lors par le pape de prendre les reliques de son reaume, pour en faire son proffit et pour les frais de la guerre. Voyez YEistoire de Naples.
Ce n'est pas tout : les riches marchands, les usuriers, lesbancquiers et autres racquenleniers, jiisques aux prestres qui tenoient leurs escus cachés et enfermés dans leurs coffres, n'en eussent pas faict plaisir ny preste pour un double, sans de gros interests et usures excessives, ou par achaps ou engagemens de terres, biens et maisons à vil prix; de sorte que le gentilhomme, qui durant les guerres estrangeres s'estoit apauvry et engagé son bien, ou vendu, n'en pouvoit plus et ne sçavoit plus de quel bois se chauffer; car ces marauts usuriers avoient tout rafflé : mais ceste bonne guerre civille ( ainsy l'appeloient-ilsj les restaura et mit au monde. Si bien que j'ay veu tel gentilhomme, et de bon lieu , qui paradvant marchoit par pays avccques deux chevaux et le petit laquais, et il se remonta si bien , qu'on le vit, durant et après la guerre civille, marcher par paysavecques les six et sept bons chevaux, et brave comme le bastard de Lupé, et ainsy des autres , tant d'un party que d'autre , et avoir ainsy continué et rachapté leurs biens, voire aqueslé et augmenté. Les rançonnemens que l'on faisoit de ces gras usuriers milords, quand on les tenoit une fois, leur iaisoient bien sortir de par te diable leurs beaux escus de leurs bources en despit d'eux, et fussent-ils enserrés dans les os de leurs jambes.
Et voylà comme la brave noblesse de France se restaura par la grâce (ou la graisse, pour mieux dire) de ceste bonne guerre civille. Force honnestes gens anciens, qui estoient de ces temps comme moy, en sçauront bien que dire, s'ils en veulent bien faire la recherche et la reveue, et en toucher la vérité sans passion.
M, L'ADMIRAL DE CHASTILLON
Ce n*cst pas tout ; car nostre roy Charles, qui avoit tant de debtes sur les bras, et qui devoit à Dieu et au monde, à cause de celles [grandes des roys son grand-pere et père, estoit au tapis et au saFran sans ceste bonne guerre, qui luy en rapporta de bons profficts et esmolumens, à cause de ces découvertes de trésors, et des venditions et allienations des reliques, joyaux et biens temporels de Teglise; le tout pourtant par la permission du sainct père, dont il en (ira de grands deniers, desquels toute la France s'en ressentit, et principaliement les gentilshommes, dont je viens parler, et les gens de guerre, tant des ordonnances que des gens de pied, qui, point avares, mais nobles despensiers, prodiguoient l'argent, qui çà, qui là, en belles despenses et braveries , sans Tembourcer.
Etqu'ainsy ne soit, nous voyons aujourd'huy en la France plus de doublons qu'il n'y avoit il y a cinquante ans de petits pistollets, comme j'ay veu , et pareillement plus de testons que de douzains, comme j'ay dict.
De plus, qui est un cas estrange, que Ton considère et que l'on le recherche, on trouvera que quasy toutes les bonnes villes de la France qui se sont ressenties par ces {yuerres de pillages, de sacs et de rançonnemens, 5.ont aajourd'huy plus opullentes et riches que les autres , bien qu'il n'y en ayt guieres de pucelles ; jusqu'à la bonne ville de Paris-, qui naguieres estoit si pauvre et abbatue qu'elle n'en pouvoit plus ^ ; on la trouvera aujourd'huy plus superbe, plus riche et plus magnifique que jamais; et n'y trouve l'on rien à dire de toutes choses, qui affluent et abondent, jusqu'à estre saoule, si elle ne veut estre insatiable, comme je croy qu'on ne la sçauroit pas saouler.
Je me souviens qu'aux premières guerres que nous prismes Rouen d'assaut , elle fut pillée Pespace de deux ou trois jours à discrétion. Quand le roy alla quelque quinze à seize mois après pour reprendre le Havre, il y passa dedans avecques toute sa cour et aucunes tronppes de son armée, l'on n'y trouva rien à redire pour le sac. Et vis la reyne raere s'en estonner , tant elle s^esloit bien remise , et autant ample et opulante que devant, si qu'il ne nous y manqua rien.
* Le manuscrit ajoute : «Jusque* aux plus belles femiins ^i donnoient à f... pour du pain.»
J'ay veu la ville d'AngouIesme pillée et repillée par deux fois , à la première et troisiesm^". guerre, moictié par sac, moictié parles grandes et grosses garnisons qui logèrent dedans , des huguenots et d'autres , aussy de celles des catholiques par amprès de mesmes; bref, je l'ay veue fDrt abbatue et apauvrie; elle est aujourd'huy, à ce qu'on dit, la plus pecunieuse ville de nostre Guyenne après Bourdeaux et La Rochelle , ce qu'on ne croiroit pas.
Et la ville de Perigueux , quoyqu'a esté pillée des huguenots l'espace de cinq à six ans , aujourd'huy on n'y trouve rien à redire qu'elle ne soit aussy riche, voire plus que jamais. Tant d'autres villes en conterois-je ; mais j'en laisse la curiosité à plus entendus que moy.
Bref, il fout dire de la France ce que disoit ce grand capitaine Prospère Colonne de la duché de Millau, qui ressembloit une oye bien grasse , que , tant plus on la plumoit , tant plus la plume luy revenoit. La cause doncques en est deue à ceste bonne guerre civille , tant bien inventée et introduicte de ce grand M. l'admirai.
Ce n'est pas tout , les gens d'église, lesquels cryoient le plus après les huguenots et leur guerre, y ont gaigné autant que les autres; tesmoins les trésors et riches reliques qu'ils ont vendu soubs main, en faisant accroire que les huguenots les avoient prises par force, aucuns autres fouillés en terre , qu'ils avoient cachés; et donnoient à entendre qu'ils avoient tant desrobé ; et non tant certes qu'eux-mesmes s'en estoient secrètement accommodés.
Et si par la dispense du pape et volonté du roy en ont vendu , s'ils en vendoient pour cinq cens escus, en vendoient pour mille, faisans accroire qu'ils n'en avoient peu tirer davantage des orfèvres, changeurs, marchands et revendeurs, qui possible estoient fiiicts à la poste des vendeurs.
Le trésor de Sainct-Denis en ftict foy, qui Fut estimé de l'empereur Charles, quand il le vit si riche et grand , en si grande admiration , qu'il le dit estre bastant pour payer deux rançons de roys , y adjoustant le crucifix d'or. Du despuis , on vit tout cela desfiguré et dissemblable au passé.
D'avantage, comment ont-ils faict leurs orges, ces messieurs du clergé de la France, en l'allienatiou des bien temporels, que pour cinq cens
escus de taxe, ils ea vendoient pour mille, allans en augmentant tousjours au plus haut sans abbaisser! Et pour le département des décimes, cocïment s'en sont-ils déportés et enrichis, les haussans si haut, soubs excuses, prétexte et licence de la guerre et de ses frais, que le proffit leur en redondoit plus grand qu'à oeluy du roy et de ses finances ! Et jamais décimes ne montèrent si haut , non pas du règne du roy Henry, qui les mit pour une Fois, à sa grande nécessité, à cinq et six décimes , que Ton a veu despuis taxées si excessivement , que les pauvres petites abbeyes , petits priorés et cures , sont si pauvrement devenues, que les possesseurs d'auparadvaut ont estes contraiuclsde faire cedo bonis <, et quitter tout à plat; et le tout, par Tavarice et Tenrichissement de messieurs les gros, grands et gras , pourveus de grandes dignités , et grandes prééminences, jusqu'à leurs facteurs , collecteurs, ramasseurs et receveurs des decimes , qui s'y sont estrangemcnt enrichis , comme un nommé Gastille ^, que j'ay veu, n'a pas quarante ans, n'avoir vaillant que ce qu'il portoit de ses babillemeos et ce qu'il deroboit à tastons ; il fit si bien , que luy ou ses héritiers ont vaillant aujourd'huy plus de quarante mille livres de revenu.
C'est graté cela , mieux que ne sçauroit faire un frippier sur le drap. Que pouvoient faire les grands surintendans?Avoient-ils raison , ces messieurs , de crier tant après les guerres civilles^ leurs mères nourrices?
Que peut-on dire de messieurs de la justice , si-non qu'ils ne s y sont pas trop apauvris ? Gomment apauvris ! mais très-enrichis et accreus en très-grands biens et acquests. Je m'en rapporte aux pauvres plaidoyans qui ont passé par leurs mains. Et ce qu'on a trouvé en eux de mauvais, c'est qu'ils sont estes fort peu doux et gracieux (au moins aucuns ) à Pc ndroict des pauvres huguenots, leurs demy pères nourriciers; car ils en ont faict mourir (au moins aucuns) une infinité par leurs sentences, arrests et cousteauxde leur exécution, plus pour porter seulement le nom d'huguenots que pour autres grands sttbjects. Graiule rigueur, pourtant, de faire mourir leurs bienfacteurs !
' Cession de biens.
* JeAOOifl de UsiUle, financier.
Que dira-on aussy d'un tiers estât, qui avecques les autres en disoit sa rastellée , et desbagouloit pis que pendre après M. l'admirai et sa guerre? Y ont-ils beaucoup perdu? Non certes, mais beaucoup gaigné et enrichis; car, marchands, artisans , gens de mestier , et autres de ce tiers estât, se sont si bien accreus, que ce qui se ven« doit paradvant un teston, aujourd'huy se vend l'escu pour le moins. Aussy, comme dit Cornélius Tacitus, purlant de Tempire de Tibère lors florissant , que l'empire romain s estant accreu en une très-haute grandeur et uiaguificence , les biens des parlicuUiers s'en accreurent aussy: de mesmes en accreut la France ses enfans et nourrissons.
De sorte que, si tant d'estrangers, gens de guerre, par trop mercenaires, n'en eussent emporté tant d'or et d'argent au dehors, ne faut doubler que la France estoit plaine comme un œuf, et ne Teust-on sceu jamais espuiser.
Mais, disent aucuns, qui les a faicts venir ces messieurs les eslraogers, plus prompts aux trompettes et tambourins d'argent que de cuivre? H faut sçavoircela,et est fort aysé. Aux premières guerres , nous en eusmes premiers des Suisses et des lansquenets du comte de Ringrave. M. d'Andelot partit pour avoir des reistres , et les amena fort bien.
Nous eusmes des Espaignols en Guienne et puis en France : ceux-là ne nous cousterent rien, par le bon secours et gente libéralité de ce grand, auguste roy d'Espaigne. Les huguenots eurent quelques Auglois dans Rouen et le Havre, par le bon secours aussy et libéralité de la reyne d'Aglclerre.
Mais tant y a , j'ay veu les huguenots nous donner deux batlailles sans aucuns es4rangers, qui est celle de Sainct-Denis , où nous avions des Suisses six mille. Celle de Jarnac, ih n'en avoient non plus : nous en avions des Suisses, et mesmes des reistres , fort peu pourtant , que le jeune comte Ringrave avoit. Les huguenots puis après en ont eu prou , et trop, pour avoir nui à la France beaucoup pour lors, et peu despuis , selon ce que j ay dict. Je laisse cela du surplus à en parfaire le discours plus grand à gens les plus curieux.
Et quand tout est dict, puisque c'estoit une {guerre intestine de la nation à la mesme nation, nous la debvions desmeler entre nous autres