‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 211 sur 267 · LE ROY DE NAVARRE, ANTHOINE DE BOURBON · texte numérisé non relu

LE ROY DE NAVARRE, ANTHOINE DE BOURBON

«iement i^ire trembler une feuille d'arbre.» Je tiens ce conte d'un grand seigneur qui esloit lors présent , et c'estoit en la chambre de la reyne à son coucher, qui commança à se rasseurer et cognoistre à veue d'œil le vray de ce que luy dit M. de Guyse, qui pourtant regretta ledit roy; car ils estoient cousins germains et grands amys de longue main , dès que ce roy estoit M. deVandosme, lieutenant de roy en Picardie, et appelloit tousjours M. de Guyse mon compaignon; cela s'entend quand il estoit en sa grandeur : et M. de Guyse l'appelloit Monsieur, quelquesfois monsieur mon cousin; le roy de Navarre l'y appelloit aussy, et quelquesfois seigneur cousin; enfin, souvent ils se diversiffioient par appellations , comme il leur venoit en humeur ainsy, que je l'ay veu : mais quand il vint en sa grandeur de régent il ne Tappelloit jamais que mon corn" pcUgnon, car on luy donnoit la réputation que c'a esté l'homme qui s'est plus perdu en sa prospérité et faveur de fortune , estant devenu fort arrogant, pour Tavoir veu, comme on l'avoit veu , fort petit et bas de fortune, bien qu'il fust très-grand en tout, de race , de maison, de grandeur, d'aucthorité, de mérite, de valeur et vertu, mais non de fortune , qu'il eut après. Au reste, il devint, disoit-on, ingrat un peu à l'endroict d'aucuns des siens qui Tavoient suivy en son adversité , et peu vindicatif envers ceux qui luy avoient faict du desplaisir et ofFancé , et l'avoient quitté pour aller ailleurs; ainsy qu'il fit envers M. de Beauvais-Nangy, un très-sage, voillant et brave capitaine, qui avoit eu de belles et grandes charges , et mourut vaillamment (disent les histoires), qu'il avoit poussé et advancé et faict son lieutenant de gens-d'armes quand il estoit en Picardye, qui le quitta pour aller à M. de Guyse, dont il luy en voulut mal mortel, jusqu'à l'en menacer; ce que l'autre craignit fort quand il vint en sa régence : mais rien pour cela, car plus grands amys que devant ; dont je sçay ce que l'on en dit lurs à la cour. Telles bontés pourtant sont fort à louer, et telles nonchallances de vindictes très à priser parmyles roys, princes et grands seigneurs, ainsy que sçayl bien l'ensuivre en cela nostre roy d'aujourd'huy, son fils, qui d'autant plus en approche de Dieu , lequel deffènd les vengeances; dont j'en espère alléguer force notables

exemples de sa généreuse bonté en sa vie <• On ne donna que ces deux si à ce grand roy Anthoine , si-non aussy qu'il estoit fort adonné à l'amour : mais qui n'ont estes les roys et les grands qui n'ayent aymé les dames? autrement ils sont dénaturés et adonnés au grand et énorme vice.

Pour le reste, il esloit très-bien né, brave et vaillant , car de ceste race de Bourbon il n'y en a point d'autres, belle apparance, belle taille, et plus haute de beaucoup que celle de tous messieurs ses frères, la majesté toute pareille, la parolle et éloquence très-bonne. Il acquit et laissa après soy une très-belle réputation en Picardye et en Flandres, quand il fut lieutenant de roy et quand il s'en alla roy de Navarre commander en Guyenne; car il conserva très -bien à ses roys ces pays, et sy en conquesta : de sorte qu'on ne parloit en cela que de M. de Van-

Mal recompensé pourtant de ses roys, et mesmes du roy Henry , quand il l'oublia en son traicté de paix entre luy et le roy d'Espaigne, qu'il ne se fit aucune mention du reccKivrement de son royaume de Navarre d'un seul petit traict de plume, et en voulut long-temps mal à M. le connestable ; et certes II y eut du tort , car ce prince avoit très-fidellement servy la couronne de France, pour laquelle soustenir, au moins les siens, la reyoe Jehanne estoit déshéritée, et estoit aussy cousine germaine du roy, et très-bonne et vertueuse princesse.

Ce brave roy et M. de Guyse contendoient si trèS'fort ensemble en compétence de gloire, que toutes leurs actions de guerre tendoient à l'envy à qui ferait mieux. A Tassaut de Linars, y voyant aller M. de Guyse, où il fut fort blessé , il y voulut aller, tout lieutenant de roy qu'il fust. Les petites émulations pourtant se convertirent amprès en inimytiés sourdes, sans se descouvrir pourtant, et mesmes quand il vit M. de Guyse si ennobly de beaux faicts et qu'on ne parloit que de luy, et qu'il le voyoit si bien advancé et favory de son roy ; si bien que parmy leurs pages et lacquais des uns et des autres on voyoit f^ire des quadrilles et des parties, et cryer à la cour : « Bourbon, Boura bon à part ! Guyse , Guyse et Lorraine à part ! »

* On ne Va pom<U

Ces petites choses piquent qaelqaesfoîs autant ou plus que des grandes, si qu'il en cuyda arriver une {jro5se batterie entre ceste race de pages et lacquais , sans M. de Brezay, qui les estrilla bien une fois, et ce durant le roy Henry.

Le roy François venant en règne, là fdt la grand picque et inimitié, à cause que M. de Guyse ne luy céda rauctorité et prééminence de tout TEstat, mats non qu'il en vint grande rumeur et esclandre descouverte. J'en parle ailleurs. Le roy Charles vint après à régner, et le roy de Navarre en vaugue, comme j'ay parlé au discours de M. de Guyse , et ailleurs au discours de M. le conneslable. Il y eut bien quelque petite brouillerie, mais tout se passa doucement, et, la guerre civillc venue, jamais ne furent mieux.

Voyià ce qu'en bref j'en puis dire, sinon que , pour bien achever sa gloire et ses louanges , je dis : quand en son temps il n'auroit faict autres belles choses que d*avoir làict et procréé nostre grand roy d'aujourd'hny, Henry IV, il a faict beaucoup et est digne de très-grandes et incomparables louanges, â qui la France doibt tout son bonheur, ainsy qu'on dit tout au contraire d'Agrippine, mère de Néron, que, quand elle n'eust faict autre mal qu'avoir conceu et engendré Néron, elle meritoit la mort, et indigne de tous los.

Ce grand roy de Navarre eut encor dcui très-braves et vaillans frères, les deux messieurs d'Anguien, Fun celuy qui gaigna la battaille de Cerizolles , duquel j'ay parlé cy-devant, et Tautre qui mourut- A la batraille de Sainct-Qucntin , jeune prince qui promettoit tant de luy , que s'il eust vescu il n'eust rien cédé à tous messieurs ses frères , ainsy quil le monstra à sa mort, qu'il pouvoit eschapper comme d'autres qui Âiirent; mais il ayma mieux faire ceste glorieuse fin.

M. DE rVEVERS, FRANÇOIS DE CLEVES,

A ceste battaille mesme , M. de Nevers , beaufrcre de ces quatre princes de Bourbon, pour

avoir espousé Margueritte de Bourbon leur sœur, s'y trouva; lequel, amprès avoir combattu et faict ce que prince d'honneur et de valeur peut faire, et voyant devant ses yeux une si misérable perte, fit sa retraicte honnorable dans La Fere, ralliant ce qu'il peut des siens â soy, où il servit beaucoup le roy et toute la France ; car, avecques si peu d^homnies qu'il amassa, il refit encor un petit corps d'armée, et fit tenir Tennemy en cervelle et en bride, qui vouloit tirer plus avant.

SI bien qu'ayadt envoyé un trompette vers le prince de Piedmont ponr recognoistre les morts et recommander les prisonniers : «Corna ment, luy dit M. le prince, trompette, vous <£ me venez icy parler de la part de M. de Ne- « vers? vous estes un menteur, je vous feray « pendre; il est mort, je le sçay bien. » Mais, quelque paroUe que luy peust dire le trompette contraire à la sienne, il ne peut le croire, le menassant tousjoors de le faire pendre, à quoy se soubmil le trompette s'il n'estoit vray ; dont M. le prince en demeura esbahy et teché, et dit i aucuns des siens : a S'il est vray (comme a il le scent tost après), le roy de France n'a a pas perdu tous ses bons capitaines, comme en a voyIà encor un des siens sur pied qui nous « donra encor bien -de Tafftiire et nous empesa chera de faire tout ce que nous eussions bien « voulu. »

Ce tesmoignage d'un tel prince ne fut pas petit pour la valeur et suffisance de M. de Nevers, ainsy qu'il le fit paroistre, car il fit tousjonrs bonne mine et teste si bien à l'ennemry, que le roy Henry eut loysir de redresser une armée bonne et bien gaillarde, dont il l'en fit son lieutenant gênerai, ayant auparadvant mis si bel ordre et garnisons dans les places, que Pennemy ne fit pas ce qu'il pensoit.

VoyIà la grande obligation que le roy et son royaume eurent à M. de Nevers; car sans luy, sa sagesse et valeur , tout ftist allé mal. Ce ne ftit pas le premier ny le dernier service quil fit à son roy; car, estant lieutenant de roy en Champaigne , comme certes il l'a très-dignement et fidellement servy en ceste charge, il facilita fort le voyage d'Allemaigne et le retour du roy, et luy asseuraanssy fort son chemin pour entrer au pays de Liège, ayant mis en l'obeyssance de Sa Majesté les forts dessus la rivière de Meuse,

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