‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 221 sur 267 · M. LE MARESCHAL DE VIKILLEVILLE · texte numérisé non relu

M. LE MARESCHAL DE VIKILLEVILLE

s'il s'en est ensuivy dommage ny ravage le moins du monde aux terres des princes elirestiens , si-noD à celles de Fempereur et d'aucuns ses confederés qui tenoient son party. La raison n'y estoit*elIe pas bonne ?

Cionsiderons aussy le grand bien que fit le roy Frauçois pour toute la chrestienté , lorsqu'il empescha le sultan Solliman d'abbatre le sainct Sépulcre de Hierusalem , qu'il avoit par caprice entrepris totallement fiiire abattre et raser. Le roy François iuy seul l'en empescba par prières, voyre par paroUes poignantes ; et pour l'amour de Iuy le suKan s'en désista. Ce n'est pas un petit coup celuy-là| que d'avoir sauvé la ruyne des plus belles, nobles et insignes et sainctes marques de tout le monde I et ne s'en trouvera jamais un service tant sigoallë faict à la cbrestienlé, ny s'en fera.

Au reste, combien de pauvres cbrestiens , tant libres que esclaves, se sont-ils sauvés et sortis de la chaisne par la faveur de nos roys? Qui sauva ceux-là de Tripoly , si-non M. d'Aramont , qui , passant par là , allant en ambassade à Constantinople , ayda à faire la composition , car ils s'en alloient tous perdeus , et les emmena tous sains et sauvés à Malte? dont le grand maistre Almcde, espaignol et peu amy des François, avecques les commandeurs et chevalliers impériaux, furent si ingrats et si peu recognoissans ce grand bienfaict , qu'ils allèrent controuver qu'il s'entendoit avecques lebascha, et qu'il avoit estouné nos cbrestiens de leans , et mesmes celuy qui commandoit, qui estoit le commandeur Viiliers, un très-brave et digne chevallier françois, et l'avoit persuadé de se rendre, car il estoit perdeu ; comme si la ville de Tripolly et le chasteau fussent esté forts contre une si puis.saute armée turquesquc qui estoit là devant , pourveue de cent pièces d'artillerie pour le moins, et pour tirer vingt mille coups. Le pauvre chevallier en fut mis en prison et en peyne; et cognut-on après la vérité, et comme M. d'Aramont sauva ces braves chevalliers et autres soldats , qui tous s'en alloient à la chaisne sans Iuy.

Qui est-ce qui sauva de frais à ces gens de bien et d'honneur, messieurs les Vénitiens, l'isle de Candie, qu'ils ne la perdissent aussy aysement comme ils venoientde perdre Tisle de Cypre , si-non nostrc roi Charles, qui envoya

ce grand personnage , dts-je le plus grand homme et digne de sa robbe pour affaires d'Estat , M. de Dax , de la maison de Nouaille en Limosin, lequel sur tous autres les Vénitiens esleurenl et demandèrent au roy, pour Tavoir oognu un très suffisant personnage, pour ceste ambassade, du temps qu'il estoit près d'eux ambassadeur du roy cinq ou six ans, où je l'ay veu;dont il s'en acquitta si dignement, que les roys ses maistres en furent fort satisfaîcts , et les Vénitiens. 11 en acquit un très -grand honneur et amour.

Le roy, pour obvier doncques à leur ruyne totalle, y depeschaM. de Dax, que je vis partir de la cour chargé de grandes recommandations de son roy pour parler bien au Turc et Iuy empescher du tout son dessein ; ce qu'il fit dextrement et bravement, car il brava fort, comme il me dit à son retour, et que j'ouys dire au roy, qu'il avoit triomphé et bravement parlé, qu'il obtint de Iuy et la rupture de son dessein et fit la paix. Et ne faut point doubler, comme il m'a dict despuis, que, sans le roy, sans Iuy et sa négociation, les Vénitiens estoient ruynés, Candie estoit perdeue, et autres places de leurs isles de mesmes , et peu à peu s'en fust venu en celles de terre ferme. Car pourquoy ne l'eustil faict , puisque si aysement il conquit la Cipre, bien que Nicosie et Famagouste tîndrent vaillamment en ce qu'ils peurent? Ce bon service n'est pas petit pour la chrestienté , quand il n'importeroit autre chose que d'avoir sauvé une infinité d'ames chresliennes , qu'on eust enlevé , mis en esclavilude et vendus comme bostes au baiestan de Constantinople , ain.s^ qu'ils firent à celles de Cypre ; dont j'ay ouy fiaire un conte à M. de Dax mesmes : qu'un jour, passant par-là, il en vit vendre plusieurs qui pourtant avoient esté pris quelque temps avant sa légation. Entr'autres il y vit une fort belle fille cypriote et de bonne maison , belle comme le jour, de l'aage de dix-huict ans, e^tre exposée en vente , et mise toute nue et visitée devant tout le monde si elle estoit pucelle , laquelle ne se trouva , parce qu'elle avoit esté viollée d'un comité turc ; et pour ce, celuy qui la vouloit ne la voulut nchcpter : mais M. de Dax, usant de sa charilé, la rachepta cl en donna cent ducats, que rautre en eustdonnii deux cens si elle ne fust esté depucellée. Quelle

cstrange piiié veoyr ces belles âmes chresliennesaiasy estre traictées et vendeues comme bestes! Ce M. de Dax, tant qu'il fut eu cestc aaibassade, eut beaucoup de crédit à faire plaisir à beaucoup de chrestiens , car le grand seigneur le prit en amitié , tant pour sa belle et bonne conversation, que pour sa belle façon, car il estoit fort grand et de fort belle et haute taille, la barbe courte de nature, et les moustaches à leur mode : et pour ce disoient-ils tous qu'en sa taille et en sa carre il tenoit du Turc ; et tous Ten aymoient et Tadmiroient et Tadvisoient de meilleur cœur, aussy qu'ils le sça voient estre un des prebstres de nostre loy, ainsy que luy-mesme ne me Ta nyé, car nous tenions ces nouvelles venues au roy à la cour.

Pour fin, Talliance du turc, que nos roys entretiennent, n'est point inutille aux chrestiens. Que Ton s'informe un peu aux consuls et marchands qui traictent et sont pour le roy en Constant inople, Alexandrie, au Caire, en Damas, Alep, à Tripoly de Surie et à Alger, combien de plaisirs, grâces et courtoisies reçoivent tous les chrestiens une fois Tan soubs le nom françois etcesluy du roy de France, et principallement par le moyen de nos ambassadeurs qui sont' en Gonstantinople. Aussy tant qu'il y en va et en retournent, ils deviennent tous riches , comme fut La Vigne , que j*ay dict, qui estoit pauvre diable, et quand il en retourna il resta en chemin , où il mourut riche de plus de soixante mille escus, qui est beaucoup de ce temps là , comme aujourd'huy cent mille , et des plus beaux meubles et des plus exquis qu'on eust sceu veoyr ; j'en vis aucuns entre les mains de M. de Dax , la première fois que je fus jamais à Venise , qui estoient très-excellens et très -rares; et de tous en frustra ses parens , héritiers, et en fit madame de Savoye sa seule héritière , pour avoir esté sa seule bienfaictrice et l'avoir advancé.

M. de Dax , quand il en retourna aussy (mais celuy-là estoit riche du sien) il en ramena pour le moins , en des plus rares meubles et tapisseries, plus de cent mille escus vaillant, dont la mai>on de son nepveu de Nouaille en est décorée et en reluit très-fort aujourd'huy.

Ces ambassadeurs, pour faire plaisir aux marchans chrestiens , et uns et autres, reçoivent les presens d'eux , et ainsy s'en prévalent.

Il n'y a nul mai en cela, puisque tout plaisir requiert son semblable.

Voulontiers j'allongerois ce discours par plusieurs beaux exemples, et mesmes comme ce grand roy d'Espaigne a bien alliance et confédération avccques les roys de Fez et de Maroque, et le Coliph , jusqu'à avoir de leurs eufaus nourris en sa cour, et vivans en leur mode et religion, à ce que j'ay ouy conter despuis peu : chose bien différente à ce qu'au voyage de Bayonne, estant venu un ambassade du Turc, les Espaigools trouvèrent cela si odieux, qu'il fallut que le roy Tallast recevoir hors de Bayonne et de l'assemblée; car j'y estois et le vis. Je craindrois que ce discours fust trop long ; et dt faict il en meriteroit un entier à part , sans l'avoir mis en forme de disgression , que j'ay faicte sur le propos de Talliance que renoua M. de Vieilleville du roy et des Suisses, qui ne fut pas petit service faict à la France, pour estre ces messieurs à elle très-bons et utilles.

Aucuns pourtant tiennent qu'ils n'y sont tant utilles ny de service qu'on diroit bien , et qu'ils coustent plus qu'ils ne servent, si-non d'autant qu'en une armée ils servent d'en faire un grand corps ; et si nous ne les avions, d'autres les auraient. J'espère en faire un discours à part sur les services et desservices qu'ils nous ont faict , illustré de force exemples , et mesmes ce qu'en dit nostre grand roy d'aujourd'huy, lorsqu'ils se mutinèrent au siège de La Faire, qu'ils plièrent bagage et mirent l'enseigne au vent, tabourin battant, amutinés pour n'estre payés, a Laissez-les aller , dit-il ; ils me coustent «plus qu'ils ne valent ny qu'ils me font de sera vice. » Mais après le tout fut appaisé. J'en parleray en la vie du roy.

Pour achever doncques à parler dudict M. de Vieilleville, il eut un très-grand honneur à la conservation de sa ville , sur laquelle jamais n'a manqué de veilles ny d'entreprises, entre autres une qui fut faicte par le comte de Maigue, gouverneur de Luxembourg, ayant gaigné et corrompu trois soldats, dont l'un estoit caporal et Tautre lancepassade ^et ce durant la trefve, et par le consentement du prince de Piedmoot, comme j'ay dict en son discours.

Une autre entreprise fut aussy par le moyen du chapitre gênerai des Gordelliers , qui avoit

* AnipesMile.

M. LE MARESCHAL DE BOURBILLON

esté monopole et arresté exprès en ceste ville pour ce subject. II n'y a meschanceté qu'ils ne fassent soubs la couverture de religion sans craindre Dieu : aussy cela fut cause que ledict sieur de Vieilleville advança eu la ville le presche et la religion huguenolte, et la mit plus haut que devant , de beau despit qu'il eut , et porta à la sienne catholique très - mauvaise vangeance pourtant pour en avoir receu une telle estrette.

Gela le fit bien aussy soubçonner autant de la religion, avecques plusieurs autres traicts que j'ay dict et point dict. Bien servit audict M. de Vieilleville d'estre là sage et fin, comme on le tenoil à la cour. Aussy, pour rendre à Tennemy ce qu'il luy prcstoit , il basiit et traicta l'entreprise de Theonville, et M. deGuyse l'acheva et la prit.

Pour conclure, ce M. le mareschal mourut avecques beaucoup de réputation en sa maison de Durtal ; ainsy que le roy y arrivoit, et qu'il s'y preparoit de le bien feslier.

M. LE MARESCHAL DE fiOURDlLLON.

Son compaîgnon , M. de Bourdillon , fut aussy mareschal de France, qui avoit esté en ses jeunes ans escuyer d'escurie de M. le Dauphin, qui estoit de ce temps là un très-bel estai pour avoir souvent Toreille de son maistre quand il va par les champs, près lequel se doibt tousjours tenir et le suivre par-tout là , où quelquesfois le peut entretenir à part, comme il luy plaist, et quand il lebotte aussy. Il estoit de bonne maison et puis-né de sa maison, estant son aisné le sieur Des Bordes , qui suivoit M. d'Orléans ; Cous deux braves et vaillans gentilshommes.

Ce M. de Bourdillon fut lieutenant de M. de Mevers en son gouvernement de Champaigne , où il a très-bien servy le roy tant que la guerre a duré. Les histoires en sont toutes plaines de ses valeurs et services , sans que je les die.

La paix estant faicte, le roy le retira de là, et l'envoya son lieutenant gênerai en Piedmont quand il en revocqna M. le mareschal de Brissac.

Or, par ce traicté de paix entre les deux i^ands roys, il avoit esté dict, que Thurlin et

autres places seroient rendeues, qui sont comprises audict traicté, au bout de quelque temps, et lorsqu'il en sortiroit un fils né du maryage de M. et madame de Savoye. M. de Savoye, fio, trinquât et corrompu, fit tout ce qu'il peut, et madame sa femme, pour ayoïr un fils, et, aussy tost eu, ne faillit d'en sommer le roy et les luy demander, prenant le temps bien à propos, car ce fut sur sa minorité et le commancement des guerres civilles.

Gela fut mis au conseil, et débattu par diverses raisons.

Les uns opinèrent : que les roys n'estoient tenus de tenir ce que leurs prédécesseurs avoiens faict et accordé, et que , selon les cbangemens des roys, les opinions et effects se pouvoient changer.

Autres dirent : qu'il falloit attendre la majorité du roy, et qu'estant mineur, il ne pouvoit rien ordonner pour affaires de telle conséquence sans une convoquation d'estats, comme cela s'estoit veu; et que de les assembler ne se pouvoit, à cause que la France estoit toute en trouble, division, sédition et guerre, et qu'il falloit attendre qu'elle fust paciffiée, comme Ton estoit tous les jours après. Tant d'autres raisons alleguoient là-dessus, qu'ils faisoient ceste opinion meilleure que des autres, qui dirent qu'il falloit contenter M. de Savoye, qui ne voudroit point attendre et se pourroit mutiner et nous faire la guerre ; et que ce qu'il demandoit par douceur , qu'eu luy refusant il Tauroit par force; et. Dieu sçait! d'un an il n^eust pris la moindre ville de celles qu'il nous demandoit , estant dès lors lrè.s-foible encor , et qu'il n'avoit mis ordre à s'cstablir et fortifier comme quand il récent ses places.

Autres disoient : que ce n'estoit pour l'amour de M. de Savoie qu'on le debvoil faire, au moins qu'on le fist pour l'amour de madame de Savoye , qui estoit si bonne fille de France. A quoy les plus zellés respondoient : Que le diable y ayt part! elle en avoit trop eu et emporté, et qu'elle s'en debvoit contenter ; et que jamais fille de France, non pas dix autres ensemble, n'en eurent jamais tant en maryage.

Autres disoient que le roy d'Espaigne s'en formaliseroit. Alors disoient les braves du conseil : 0 Quand ce viendroit là, il y songeroit «trois fois: et s il nous recommaoce la guerre.

«iioas la Iny soastiendrons, et fiaifromaQssy t bravement que jamais; et possible n*y (çaî- «gnera rien, et cause que nous nous accorde- (irons et nous ralKrons entre nous, comme de la « jeanesae de Tempereur Charles firent les Esnpaignûls révoltés contre M. de Ghievres , lors- «que nons leur allasmes faire la guerre en leurs « tonyers , soubs M. d'Esparre. »

Le rof de Navarre , tenant le premier lien on France s'abbattit lors sur Fescot, et débattit qu'H Mloit feîre ceste restitution résolument ; autrement il n'auroit point le royaume de Sarda?gne tant promis ; et que M. de Savoye loy avoît mandé et promis qu'il loy ayderoît beaucoup h Tendroict du roy d'Espaigne : et Dieu 8çait cncor que le roy d'Espaigne n'ayt rien en cela faicl pour luy , si-non qu'il eust redondé et tourné à son proffict. Madame de Savoye luy en manda de mesmes, et qu'elle en sollickeroit fort M. son mary, parce qu'elle aymoit fort aussy la reyne de Navarre Maguerite , sa tante et sa marraine, et cousine de la vivante, la reyne Jeanne.

Pour fin, amprès force altercations, le plus fbyble parly emporta le plus fort ; et pour ce fut depesché en Piedmont du bois de Vinccnnes , amprès la prise de Bourges, comme je vis, le seigneur d'Aluye, Tun des quatre sccrettaires des commandemens, lequel estoit fort amoureux pour lors de madamoiselle de Pienne , qu'il désirait fort espouser; et le roy de Navarre luy promit que s'ilfeisoit bien le négoce à son contentement, qu'il la luy fairoit espouser; otli il n'y avoit nulle apparence autrement sans ceste faveur, d'autant que ceste damoîselle estoit fille de Tune des meilleures maisons de France, et des belles et honnestes, et qui avoit reffosé en son temps de si hauts et grands partys, qu'il n'y avoit point de raison qu'un petit secrettaire des commandemens l'espousasl; qui l'espousa pourtant après, plus par humeur et rapriche qu'il en prit A la fille que par raison; ainsy Fay-je veu dire à force gens de nostre cour, alors, et cognu ; et non par la faveur du roy de Navarre, car il estoit mort plus d'un an auparadvant; mais ce fut luy pourtant qui premier, luy tint le menton à cest amour et l'y encoaragea et luy assista Te plus qu'il peut , ainsy qu'en ces choses à la cour les granda y ;>euvent et servent beaucoup, mesmes leurs

compaignons et amys particuliers. Voylà doncques le seigneur d'Aluye depesché.

Cependant ledict seigneur de Bonrdîllon brave fort en paroi les et rodomontades, que résolument il ne fairoit aucune restitutioq. de places , et qu'elles luy a voient esté données en garde par un roy majeur, et qu'il attendoit la majorité, quelque commandement qu'il receust^ et qu'on jour il en pourrait estre recherché de sa vie , de son honneur et de ses biens. Les bons François zellés louoient et exaltoient ledict sieur de Bourdillon tout ce qui se peut , et que cestoit faict en homme de bien et dlionneur, et qu'il debvoit ainsy (aire.

Ceux de Thurin et des autres villes Py poussent et se rcsjouyssent fort de sa belle résolution. En cela aussy bien différante est la domination du roy de France, grand et puissant, à celle d'un duc , quelque grand qu'il soit; car ils . ne se veulent disjoindre s'ils peuvent de leur roy acquis, plustost que de leur seigneur naturel, bien que nous tenons le Piedmont de droict de la couronne.

Tout ce beau jeu se joua l'espace de quelque temps; mais ledict sieur d'Aluye arrive, qui promet audict sieur de Bourdillon un estai de mareschal de France, le premier vacquant, voyre un supernumeraire; promet aussy des penlions et bienfaicts du roy et du roy de Navarre. M. de Savoye promet aussy la pièce d'argent , ce disoit-on, pour sa manche, comme dict 11lalien.

M. le président de Biragues, beau-père dudict de Bourdillon , à qui il avoît donné sa fille unique en maryage , avecques de bon argent, le gaîgne aussy par belles promesses et offres de beaux et grands eslats en France , ainsy qu'il n'y fot point trompé, car il fot dn conseil privé, et donné à Monsieur, frère du roy, pour un de ses principaux conseils aux armées, car il estoit homme de plume et d'espée, pour avoir fort traisné les guerres au Piedmont , comme je luy ay veu. Il fut gouverneur de Lyon en Lyonnois en l'absence de M. de Nemours, car je l'y ay veu en très-grande auctorité et respect, et marcher avecques sa garde ordinaire comme un prince; fut après garde des sceaux , puis chancellier, et pour fin cardinal et riche en biens d'église; ce qu'il ne vouloit point; et accepta lechappeau en desprt de luy, parce, disoit-il, qu'il

M. LE MARESCHAL DE BOURDILLON

n*eêtoit pas bien né ny adextre à far tuile queste gentillezze e cerimonie eeciesiasiiche ^; osant de ces mesmes mots, enoor d'un autre plus estrange qu'il n'est pas bien séant de dire pour la révérante de la religion : mais ce n'es^ toit pas lA rencloueure qui le picquoit, car il ne se vooloit desfalre des sceaux qui Iny porloient tous les jours de si bons fruicts d'escus, que le seigneur de Gootery, son secrétaire, faisoit or* dinairement changer d'air et passer de là les monts en quelque banque, ce disoit-on, tant pour son maistre que pour luy, qui est mort à Thurin pauvre prestre, n'ayant que ce que sa messe et son breviere luy produisoient, comme j'ay ouy dire. Touchant son maistre, on n*a trouvé après sa mort tant que Ton disoit durant sa vie ; et quant à moy avecques d'autres, je ne Tay trouvé tant rapîneui comme on l'a faict et en cfyoiton , et d'autres ses pareils ont fisict ; car je l'ay tousjours veu et cogou pour un fort bomme de bien et d'bonnear, et qui aymoit plus la noblesse françoise qu'on ne disoit ; car il estoit très-bon François et bien afFecté à la couronne, dont pour ce en Fut banny de Millan et ses biens confisqués, Itty et les siens. Aussy fiit-il fort aymé et bonnoré de ses roys et reyne mère, luy vivant; et, loy mort , le roy Henry dernier luy ordonna des obsèques très-belles et toutes pareilles à celles d'un très-grand prince.

Voylâ doncques ce président gaigné , qu'on n'eust jamais pensé qu'il deust abandonner Thu* fin , d'où il estoit premier président, où de longue main il s'estoit aecasé et habitué, et y estoit fort aymé , et y commandoit en Piedmont mieux que son gendre , qui n'y avoit si grande créance que le beau-père, qui l'avoit acquise là de longue main.

Pour fin , et Ton et Fautre se laissèrent aller, avecques un très-grand mescontentement des Piednion(ois franchisés, qui les maudirent en dl.'ible et leur reprocboient qu'ils avolent faict nnn bella spanpanaia e niente * ; autres disoirtit qu'ils avoient fiaict una bella cagata ^ ; et fcs François disoient que ledlct slenr de Bourdillon avoii faict une fort belle levée de boucliers, et ((u1l n'avolt après f^lct que chier dessus.

* A faire toifte» cet gentillettes et cérémonies eoclésia»tiqufs.

■ Une belle fanfaronnade, cl rien.

* Une belle cacad?.

Aucuns dîsoient qu'il debvoit tenir jusqu'au bout et laisser veoyr venir le temps, et qu'il n'est pas bon quelquesfois en tels subjects et occurrances d'obeyr tousjours à son roy et à son prince; car bien souvent commande-il une cliose, soit par prière ou importunité , ou pour autre occasion, que tout aussy tost il s'en râpent : comme fit nostre roy Henri lli , quand il accorda à Monsieur, son frère, là ville d'Angouleame, et puis oontremanda en cachette an sieur de Ruf fec de la rendre , ainsy que j'en parle ailleurs. Lorsqu'il accorda là aussy la ville de Sainct-Jean à M. le prince de Gondé dernièrement mort, pour sa seuretté, il en Ht la depesche au maire de la ville, car il n'y en avoit d'autre pour lors qui commandast que luy, pour la rendre; ce qu'il fit aussy tost: mais, deui jours après , il luy renvoya un courrier en toute dilligence, pour luy commander qu'il ne lefist pas. Mais II n'estoit plus temps, car M. de Sainct-Mesmes, qui despuis y a tousjours demeuré gouverneur, y estoit deux jours devant seulement. Je pense avoir dict escrit cecy en autre lieu ; Il y faut adviser : un bon correcteur en fait l'office.

Si celuy qui livra le connestable de Saînct- Paul, de par le duc Gbarles de Bonrgoigne, au roy Louys Xi , eust on peu temporisé à le livrer, il eust veu arriver le courrier qui luy en apportoit on contraire mandement, et lediet duc s'en filst mieux trouvé ; car oncqoes despois ceste perfidie et livraison il ne profflta, ce disent nos histoires.

Si ceux qui livrèrent la ville de Pise,Serzanne et autres places que le roy s'estoit réservé à son voyage de Naples, eussent cren M. de Ligny, très sage chevallier, qui sons bourre leur deffendoit tousjours, et qu'ils temporisassent un peu , pos< sible n'eussfons-noos perdu le royaume de Naples, on, pour le moins , nous l'eussions secouru et les cbasteaux qui nous tendoient les bras.

En ces choses doncques de telle conséquence il y faut bien adviser et attendre un pen le boiteux, que nos roys et supérieurs ayent un peu meory leurs advis , comme l'on fait des fruicts verts sur la paille, que le temps assaisonne. Ainsy qu'une fois très-bien rencontra un gallant homme que je sçay, qui , voyant un jour un de nos roys porter en esté un chappeau de paille : a Voylà, dit-il , comment ils debvroient ces roys,

a eo esté et en hyver, porter de ces chappeaux de «paille tousjours, afin qu'en estant bien cou- «verts îb en meurissent mieui leur cervelle.»

Il se fairoit sur ce subject un très-beau et très-ample discours, que je laisse à plus suffisansquemoy.

Pour fin, M. de Bourdillon s'estant despouillé de ses villes, je le vis arriver à la cour à Paris, après la paix de la première guerre , bien venu du roy et de la reyne, d'aucuns estimé et d'aucuns non , pour avoir ainsy laissé la ceinture et ftict la quinquenelle ^ de ces pauvres places, comme Ton disoit à la cour. Si ne se peut-on passer de ses services , car il estoit seif>^eur de valeur; aussy en avoit-il la façon , et estoit de bonne grâce et haute taille et belle apparance. Il avoit les advis très-bons et beaux, et estoit fort sage et froid en ses conseils et actions; et pour ce fut faict mareschalde France, comme il le merittoit et qu'on luy avoit promis; et mourut tel à Fontainebleau, avecques le regret du roy et de la reyne et de toute la cour. Pour quant au seigneur d'Aluye, je le vis arriver quelque temps après à la cour à Fontainebleau, chargé, disoit-on, de fort beaux presens, receus de M. et madame de Savoye pour son ambassade bien faic^e à leur plaisir. Entr'autres il avoit une très-belio et grosse chaisne d'or à gros chaisnons, qui pesoit plus de deux mille escus, après laquelle M. de Villeclair-le-Gros se mit à faire Tamour tout un long temps; et ne cessa ny discontinua jusqu'à ce qu'il luy eusi gaigné à la prime teste à teste, car ils estoient tous deux très-grands joueurs, mais Tun y estoit plus fin et babille que M. d'Aluye, qu'on disoit l'avoir emporté par artifice.

Il fut tout un long temps que ledict sieur d'Aluye tant qu'il jouoit on le brocardoit à tous coups : « Ce sont des escus de Savoye , b bien qu*ils fussent de France et d'Espaigne; «de quoy vous «en souciez- vous?» D'autres luy disoient : «Ne «jouez pas tant ; car on vous en a assez donné , «on ne vous en donnera plus. » Ainsy luy faisoiton la guerre : et aucuns en faisoient bien autant, et les dames principallement , à M. de Bourdillon quand ils luy voyoient quelque chose de beau, ou d'or, ou de pierreries, ou meubles, à luy ou à sa femme; et ceux qui ne le disoient à leur nez le disoient à part : que c'es-

* Kepot de cinq ans.

toient des presens de M. et madame de Savoye.

Voylà que c'est que de la cour, devant laquelle il ne faut guieres broncher; car, bien que mondict sieur et dame de Bourdillon eussent assez de quoy et moyens pour en avoir et acbepter de très-beaux , on leur donnoit de celles-M.

Voylà comme alla et se mena et se joua la despouillé de nos villes qui nous estoient restées en Piedmont , et qui nous avdent tant oousié d'argent et de sang.

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