‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 227 sur 267 · M. LE MARESCHAL DE LA CHASTRE · texte numérisé non relu

M. LE MARESCHAL DE LA CHASTRE

J'ay ouy tenir à feu M. de Guyse dernier M. de La Ghastre pour un très-bon et brave capitaine; aussy le choisit-il tel et le prit pour son fidelle confident en ces dernières guerres, et mesmes en ces desfaictes du baron de Dhona.

Ce n'est pas de ceste heure que les grands capitaines se sont associés en leurs guerres de bons seconds et confidens, mais c'est de tout temps, ainsy que fit jadis Scipion du brave Lœlius en la conqueste d'Affrlque, Es* paigne et Gartage , et Jules Gssar du vaillant Titus Labienus en ses guerres de la Gaule, auxquelles il l'assista tousjours très-bien;

loue fort en ses Commentaires; et ne faut point doubter que s'il eust voulu suivre son party quand la guerre civille vint , comme fl fit l'autre, qu'il ne l'eust faict à moictié de sa fortune. Quelle humeur doncques luy prit-il d'abandonner et quitter Gaesar sur le poinct d'entrer en party avecques luy de la grande fortune qu'il eut après? 11 trouva que sa cause n'estoit si juste que l'autre. Il falloit bien que cest homme fost exact en ses conceptions et actions , ou qu^il fust bien quinteux et scabreux.

M. de La Ghastre n'en fit pas ainsy à l'endroict de M. de Guyse, car il ne l'abandonna luy vivant, et luy mort ayda, comme un des principaux ministres de la ligue, à vauger sa mort, dont il luy en demeura à jamais gloire immortelle : et puis après, s'il luy sembloit en avoir assez faict, fut un des premiers qui monstra aux autres le chemin de retourner en l'obeyssance du roy, Fayant aussy veu retourner à celle de la vraye Eglise de Dieu. Aucuns l'en louèrent bien fort, autres l'en mes-estimerent et s'en mes-contenterent; mais il n'est pas besoing ny raison que Ton s'oppiniastre trop, comme un hérétique, en une mauvaise opinion.

Or, il ne se faut pas esbahir si mondict sieur de La Ghastre s'est rendu si bon capitaine, car je l'ay veu tousjours l'un des gailansde la cour, et autant adroict en toutes choses, et aussy bien parlant, et d'aussy bonne grâce, et qu'on tenoit pour fort bonne espéc. J'en parle ailleurs.

Dès son jeune aage il a tousjours fort bien suivy les armes, et en Piedmont et en France, soubs M. d'Amville et M. le mareschal Sainct- André , qui l'aymoit fort ; et lorsqu'il mourut à la baltaiile de Dreux il portoit son guidon, oA il acquit beaucoup d'honneur; et puis M. de Montsallès venant à avoir la compaignie de gens-d'armes de M.d'Annebaud qui fîit tué/ il en donna la lieutenanceà M. de La Ghastre; dont aucuns s'eslonnerent comment il la priti veu qu'ils avoient esté quasycompaignon$.suivans M. le mareschal de Sainct-André.

Le roy Charles le prit en amytié; et fut bien de ses grands favorys; l'advança et luy donna compaignie de gens - d'armes en chef, le 6i gouverneur dOrleans et de Berry,où pour

M. DE MONTSALLES

eommancement il eut une très-mauvaise curée, que le siège de Saocerre; mais il s'y opiaiastra si bien et le fatigua tellement de toute sorte de fatigues, de maux et de disettes, qu'il l'emporta à la fin ; et despuis s'est tousijours très-bien porté en son gouvernement, autant en sage qu'en vaillant capitaine. J'en parleray aux vies de nos roys.

M. DE MONTSALLES.

A propos de M. de Montsallës, duquel je viens de parler, il faut croire que s'il eust vescu qu'il fust esté grandement ad vancé, carc'estoit un très-brave gentilhomme et très- vaillant , et qui sçavoit très-bien mener les mains en tous les combats où il s'est trouvé.

Il se rendit fort grand ennemy et persécuteur des huguenots; aussy ne fut-il guieres regretté d'eux.

II mourut à la battaille de Jarnac, là où la fortune le favorisa tellement, qu'il y mourut vaillamment et glorieusement. Et disoient les médecins et chirurgiens qui l'ouvrirent et l'embaumèrent pour porter son corps plusloing, qu'il n'avoit pas de vie dans le corps pour un mois; car il avoit les poumons et le foye tous bruslés, gastés et asseichés. Quel heur grand pour luy, puisqu'il estoit si près de la mort , et avoit esté surpris si à propos dans un champ de battaille plustost que dans un lict ! Ah! qu'heureux sont ceux qui en peuvent faire demesmes!

Le roy et la reyne l'aymoient fort et l'employoient souvent pour la guerre; car il estoit soudain, prompt, et diligent, et vigilant, hardy et entrepreneur: et ce qu'il pouvoit faire annuit > ne le remettoit au lendemain.

Aux seconds troubles, que les forces detiascongne furent envoyées de M. de Montluc, qui estoient certes très-belles, de six mille hommes de pied et douze cens chevaux, M. de Terride, un très-sage, vieux et bon capitaine, en estoit le chef, et de M. de Montsallès menoit l'avantgarde.Il emporta cest honneur par dessus messieurs de Gondrin et de La Valette , plus vieux capitaines que luy.

* Au moment prteot

Le roy leur manda , avant venir à luy, desfaire M. de Ponsenac, un très-bon capitaine hu-> guenot, qui avoit plus de six mille hommes de pitd et huict cens chevaux. M. de Montsallès nous mena avecques une telle diligence par ces montagnes d'Auvergne, qu'en deux jours nous Tallasmes lancer et desfaire en un lieu d'Auvergne appelle Champoulin, petite bourgade ou plus tost village ; ce qu'un autre n'eust iaict en quatre bonnes journées : et m'estonne comment les aulres ne nous battirent^ car, pour le grand chemin que nous avions à faire, nous allions à la haste,à la file les uns après les autres, et n'estions pas six cens quand la pren^iere charge se fit; et puis nous les cognasmes dans cedict village , et se rendirent par composition.

M. dcTilladet le jeune , qu'on nommoit M. de Sainct-Torains, qui estoit couronnel des légionnaires de Gascongne, un très-brave et vaillant capitaine , acquyt là beaucoup d'honneur. Gela faict, nous allasmes trouver Monsieur, nostre nouveau gênerai, à Nemours, qui suivoit M. le prince vers la Lorraine.

Geste desfaicte valut fort à M. de Montsallès, car Leurs Majestés le prindrent en amylié et créance plus que jamais; dont il en fut envyé de plusieurs que je sçay, d'autant qu'il pas^oit devant eux; mais ils ne luy osoient rien dire, car je l'ay veu, parce qu'il estoit haut et prompt à la main, et fort querelleux.

Enfin c'estoit un très -brave et hasardeux qiiarcinas, et s'il eust vescu il fust esté grand et mareschal de France. J'en parleray ailleurs, comme pour à ceste heure je ne parleray de nos nouveaux mareschaux de France qui sont aujourd'huy, dont je pense qu'il y en a près de huict : ce sera en la vie de nos deux roys derniers, où ils ont faict paroistre leurs valeurs et suffisances, desquelles le roy s'est très-bien servy pour se rendre ainsy absolu roy comme nous voyons , grâces à Dieu.

Par ce grand nombre de mareschaux, tant frais que rances, nous pouvons bien cognoistre combien grande en est la dignité , puisqu'on ne peut recompenser les grands guerriers par plus grands estais, si ce n'est de connestable; mais un nombre singulier ne peut fournir à plusieurs comme un plurier. Aussy, quand ils sont montés à ce haut sommet de mareschal , il faut dire bon soir et bonne nuict à la fortune, à la roue

de taqadie il ftnit qu'ils s'y attachent, et demeurent là comme au haut uid de la pye, ou bien qu'ils en tombent en bas.

Le temps passé il n'y en avoit pas tant, comme J'ay ouy dire A plusieurs anciens. Dès le commancement de nnstitution iln^y en avoit que deux et leconnestafole, qui,avecques son grand estât, se disoit aussy marescbal deFrance; puis il vint â trots , et M. le connestable faisoit le quatriesme; et puis à quatre, et M. le connestable faisoit le cinquiesme; et ce Fut le roy François qui les augmenta à cela ; et oneques puis ne les accreut , ny le roy Henry, ny le roy François H; mais le roy Charles et Henry 111 et Henry IV en ont Faict la grande augmentation, en vertu de quelque pierre philosophale.

Tous nos grands capitaines huguenots ne se sont Jamais soucyés de tous ces hauts estais, à cause de quelques sermens auxquels sont tenus et les roys et les mareschaux faire, si ce n'est M. de Bouillon, que le roy mesme en personne fit passer en la cour de parlement, et prester le serment , comme en estant certes très-digne , autant pour la grand extraction de sa maison que pour ses mérites, vertus et valeurs.

«. DES DIGUifiRE3.

Nous avons deux très-grands capitaines huguenots aussy qui ne s'en soucient point, lesquels mériteraient les avoir autant que d'autres; car, osté deux ou trois grands capitaines qu'avons en France , ceux-là vont devant tous, comme je ne le tiens de mon sens, mais de la voix de très-grands personnages et mieux entendus que moy, qui sont M. de La Noue, duquel j'en ay faict un discours à part ^ et M. des Diguieres, duquel je parleray au long dans les vies de nos deux roys Henry; mais pourtant en passant je diray icy de luy que c'est un trèsgrand, trèS'Sage et très-bon capitaine; ses beaux efFects en parlent assez par la oonqueste de tout le Dauphiné, qu'il s'est attribué à luy : aussy la reyne mère Tappelloit le petit Dau-

* iSout If titre : J qui on est le plus tenu ou à sa patrie ou à son roi ou à son bienfaiteur.

phin , et quelquesfbis te roy Dauphin, comme j'ay veu ; car il l'avoît quasy tout en sa dévotion. Et comment prit-il bravement Grenoble et AmbrunPEt force autres places et chasteaux ne demeurotent devant luy.

La France luy est autant tenue qu'à aucun capitaine des siens, car il a vangé bravement sur M. de Savoye le tort qu'H nous avoit hfct de nous avoir usurpé le marquisat de Salluces* Pour revanche, il a ruyné la Savoye, il a maistrisé et a donné jusqu'en Piedmont, et y a pris aucunes de ses villes, bien que M. de Savoye les a reprises despuis, maïs elles luy ont cousté bon ; et a faict surinyetsesgensde très-grandes des- Faictes, et luy a rompu tous ses desseins, qu'il jetoit sur le Dauphiné, Provance et ailleurs; breF, il Ta fort traversé, et de telle sorte, que sans luy ne faut point doubter que de M. de Savoye et M. de Nemours, deux très-bons et vaillans capitaines, n^eussent nui grandement au roy et à ses affaires, qu'il a tousjours restaurées contre ces deux vaillans princes, qui ne luy ont jamais rien peu faire.

Il s'est opposé aussy à M. d'Espemon brav^ ment en Provance, qui est aussy un autre trèsbon et advisé capitaine : et c'est ce qui doibt faire priser M. des Diguieres pour ne s'estre pas addressé à ces petits capitaineaux ny guerriers du plat pays à la douzaine, mais à de bons. Aussy estime-on fort un beau et bon lévrier d'attache, ou courageux dogue, qui ne s'attaque point à des simples animaux*, mais aux plus forieuses et courageuses bestes. De mesmes en debvons-nous dire et faire de ce bon capitaine dauphinat.

J'ay ouydire qu'à son commancement il s'addonna aux lettres, et puis les quitta , et prit les armes, comme fit ce grand empereur Sevems, duquel on dit que s'il eust continué les lettres, dont il avoit si beau , il y fust esté aussy grand homme comme il fot sur la fin homme de guerre. M. des Dîguieres en eust esté de mesmes; mais il prit la meilleure et plus illustre voj'e, généreux gentilhomme qu'il estoit ; car il n'y a rien qui fasse plus luire la noblesse que les armes, et les lettres et sciences après. Et se fit de la compaignie de M. de Nemours soute M. de Mandeltot, son lieutenant ; et puis practiqua si assiduellement les guerres parmy les huguenots, et mesmes soubs M. de Monthron,

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