M. DE MERCURE
Or, bien que je me remette encor de parler de plusieurs autres de nos bons capitaines dans les vies de nos roys et autres grands princes que j'ay réservé à part , si toucheray-je icy un mot de M. de Mercure, lequel s'est rendu en ces guerres de la ligue (car auparavant il n'en avoit guieres tasté d'un autre) tel et si bon capitaine, qu'il a le seul tenu bon, et à luy seul de tous les autres ligués on n'a encor faict aucun mal que peu ; mais il en a bien ftict autant à d'autres comme on luy a f^ict.
J'escrivoiscecy durant sa bellefortune; laquelle despuis luy fit mauvais bon, comme on l'a ^eu, et comme j*espere en escrire en la vie de nostre grand roy d'aujourd'huy *.
11 n'a rien desmordu du sien , que fort peu de ce qu'il tenoit; il s'est tousjours bien tenu sur ses gardes; il a bien conservé sa conquesle. «Que sert-il de plus pour le bien louer et le faire «estimer bon capitaine, dira quelqu'un, qu'en- «fin il n'en perd que l'attente? Cependant, il a «eu et a cela ; quand la féste viendra il faudra «qu'il la chaume comme les autres, et, qui pis «est, possible nous fera bien achepter ce qu'il « nous vendra et aurons de luy, ce qu'il n'a faict, «ou bien il en faudra rabattre de sa valeur. »
D'autres disent , comme je leur ay ouy dire : «Il estoit bien aysé de iàire ce qu'il a fiiict, car «enfin il estoit gouverneur de la Bretaigne, que «le roy luy avoit donné à la bonne foy ; il pou- « voit facilement usurper et tenir en la main ce «qu'il y avoit desjà. Tous les autres gouver- «neurs , qui en avoienl ainsy faict de plusieurs «places de leur gouvernement, ne les ont- ils « pas ainsy prises, et après reperdues?»
De plus, dit-on encor : «M. de Mercure a-il ja- « mais peu prendre Brest, Rennes et Vitray, qu'il u assiégea , et y demeura si long-temps devant? « Une la peut prendre, et la laissa secourir, avec- « ques toutes ses communes de Bretaigne et levées «qui ne luy servirent de rien, si-non à faire tous «les maux du monde, cruautés et massacres;» ainsy que telles personnes desbordées y sont addonnées,qui meriteroient, quand elles s'eslevent ainsy, de les assommer jusques aux petits eufans,
* Henri 1 V. Cette fie D'exiite pai-
comme j'ay ouy dire à des grands, et n'en avoir ny compassion ny miséricorde, non plus qu'elles ont de nous autres, sans aucun respect ny acception de gens : il faudroît mesmes assommer ceux qui les font eslever, comme faisant vilainement contre toutes loix , droits , raison et ordre de nature, de permettre et donner les armes à ceux qui ne leur appartiennent, et leur sont deffendues , et pour ne s'en sçavoir ayder qu'en mode brutale; et, qui pis est, les debauscher de leur labeur et travail , duquel ils vivent et font vivre les autres, dont il seroit bien employé à tels eslevateurs de peuple et villenaille , qu'ils allassent faire les vignes, labourer la terre, et les paysans se mettre en leurs places, et tenir leur chaire et leur haut bout.
Je vis feu M. de Guyse le Grand détester ces eslevations pis que le diable au premières guerres , que quelques communes d'Anjou, du Mans, mesmes de sa terre de La Fresté-Besnard, faisoient autant de maux aux catholiques, comme aux huguenots, et commanda aussy tost qu'ils se resserrassent.
Or M. de Mercure ayant à sa dévotion son gouvernement à ce commancement de guerre , il se voulut esmanciper et s'eslargir plus avant que de sa conqueste ; et fit un gros de ses troupes, et s'en vint en Poictou pour prendre Fontenay; et se planta et plaça aux fauxbourgs des Loges, qu'on appelle ainsy, qui sont beaux et bien logeables. M. le prince de Gondé alla au devant de luy, présenta par deux ou trois fois la battaiile en belle campagne; mais il la reffusa pour beaucoup de raisons : ils s'en ensuivirent là dessus quelques légères escarmouches; et puis après, d'une belle nuict, desmordant les fauxbourgs, se retira de grande traicte à Nantes, dont les huguenots en firent grandement leur proffit, et à le brocarder et appeiler M. de RecuUe, allusion sur Mercure.
Sur quoy je feray ce petit conte plaisant : que sur ces entrefaictes, vint à estre pris des huguenots un honneste gentilhomme qui avoit la fiebvre quarte, qu'ils luy firent si bonne guerre, qu'ils le guérirent de la fiebvre d'une esirange façon; car il y eut un bon compaignon parmy eux, et bonmocqueur, qui luy donna un petit billet pendu au col, attaché avecques un petit de fillet, comme vous voyez ces sorciers et sorcières qui en font de mesmes, et luy dit qu'il ne l'ostast
du col ny ne Touvrist en façon du monde, qaH ne fust guery; et que, pour le seur, en l'ayde de Dieu , il auroit telle vertu qu'il le gueriroît. Estant retourné vers M. de Mercure, il luy demanda quel bon traictement il avoit receu des huguenots. II respondit, très-bon, et avoient mieux faict , car ils l'avoient guery de sa fiebvre quarte, par un petit billet qu'ils luy avoient donné, où il ne sçavoit ce qu'il y avoit dedans, mais tant y avoit grande vertu. M. de Mercure fut tout aussy tost curieux, et autres avecqnes luy dans sa chambre, veoyr ce qu'estoit escrit, et l'ayant desveloppé, ils y trouvèrent cesquatit i>etits versets jollys:
Sas , fiebrre quarte , icy Je te ooQjore , Par la grand barbe à monsieur de Mercure, Que de oe corps aussy tost tu desloiçes Comme il a faict de nos fensboorgs des Loges
Si ce conte est vray ou inventé, je ne m^en mets trop en peyne; mais il peut feire rire. Si est ce que despuis les huguenots n'ont eu grand subject de se mocquer de luy, ny l'appeller plus M. de Recolle^ car il leur a bien faict la guerre et leur a esté un mauvais ennemy, bien que despuis on l'accuse qu'il retire à soy toutes sortes de gens, aussy bien l'huguenot comme le catholique, aussy bien le moyne que le prestre renyé, et le desbauché comme le bien vivant, aussy bien le blasphémateur et renieur de Dieu comme l'adorateur, bref, aussy bien les gens de sac et de corde comme de besasse et de gens honnestes et modestes soldats; et sont mis â grosses rançons, aussy bien les bons catholiques comme les huguenots, et les pauvres mar* chands comme les gens de guerre. Voyià dequoy on le blasme, et est à craindre que Dieu s'irrite contre luy.
Tant y a, jusques icy il a monstre qu'il est très-bon et sage capitaine; et si son bon sens et esprit luy ayde à cela , madame de Mercure sa femme ne luy nuit point, car elle est vraye fille de père (feu M. de Martigues), toute vertueuse, courageuse et généreuse comme Iny, habille et prompte et vigilante; si que si œ fust esté un garçon , ce fust esté le vray père : ses effects et occupations où elle s'est amusée en ces guerres le monstrent assez.
Je remets à parler de ce prince plus particulièrement à une autre fois , comme j'ay dict
M. LE MARESCHAL
Pour la fin de M. de Mercure , après que nostre grand roy eut gaigDé tout son royaume, restably Bretaigne, il Talla attaquer; et fut à M. de Mercure à venir à composition, qui fut certes et belle et honneste; et ayant acquis du^ rant ces guerres force escus, il les alla employer pour la guerre d'Hongrie, où il alla en personne avecques de belles trouppes, où il fit si bien , qu'il en fut envié des Allemans, car il les surpassoit tous en Tart de la guerre; dont il en fut empoisonné : qui fut grand dommage pour toute la chrestienté, luy servant de vray rempart contre les Mammclus et Mahometans. Les deux cousins, Tun du père, M. de Nemours, et l'autre, M. de Mercure, fils de la sœur, finirent tous deux par poison.