‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 231 sur 267 · DE BELLEGARDE · texte numérisé non relu

DE BELLEGARDE

M. de Moissans, qui vit encor, et qui commande à la compaignie du roy de Navarre, estoit lôrs sa cornette : il se porta très-vaillamment et dignement en ceste charge , et parloit-on fort du capitaine Bellegarde. Il fut puis amprès enseigne et lieutenant de M. le mareschal de Termes son oncle.

Après la paix faîcte entre les deux roys , son oncle mort aux premières guerres , sa compaignie fut départie, la moictiéà M. deMartigues, et l'autre à M. d'Escars; et M. de Bellegarde, qui estoit lieutenant , n'en eut rien : en quoy on luy fit un très-grand tort, parce qu'il en estoit lieutenant , et de droict de guerre debvoit avoir quelque chose , comme le méritant trèsbien, et Teust très-bien conduicte et faict trèsbien combattre. Il ne laissa , pour ce, à suivre la guerre d'alors à la cour, mais tout posément. La paix venue, le sieur du Perron, despuis comte de Raiz, qui estoit lors le seul favory du roy Charles, le prit en amytié au voyage de Provance et d^Avignon , le fit lieutenant de sa compaignie de gens-d'armes ; dont aucuns s'estonnerent comme il avoit pris ceste charge, rayant esté d'un grand mareschal de France, et s'abbaisser de l'estrede ce nouveau capitaine venu, qui n'avoil jamais rien veu ny faict, et avoit eu ceste compaignie comme une vraye commanderie de grâce. Mais ledict Bellegarde s'accommoda lors à la faveur et fit très-bien ses affaires; et pour l'amour de luy il en eut de beaux dons du roy, entr'autres une commanderie de l'ordre de Galatrava d'Espaigne, qui est en Gascongne et près de sa maison , et n'y en a aucune en France que celle-là, et vaut quinze cens ducats de rente ou plus. Il l'obtint fort bien par faveur, car le roy en escrit fort d'affection au roy et à la reyne d'Espaigne, sa sœur, pour l'en favoriser.* Il y eut un peu de peyne , à cause des estaluts de l'Ordre, desquels le roy est fort estroict et grand observateur. J'estois lors en Rspaigne, et la reyne m'en parla , et qu'il y avoit eu de la difficulté, mais qu'elle avoit tant prié le roy qu'il Tavoit accordée : et me demanda si je le cognoissois, et qu'elle ne l'avoit jamais veu à la cour on temps du roy son père. Je luy dis qull avoit tousjours demeuré en Piedmont, et que c'estoit un fort brave et vaillant gentilhomme.

11 garda quelque temps la lieutenance dudict

du E^rron et ooœte de Raiz, mais il la quitta par amprès^ qu'il estoit plus plein qu'il n'avoit esté aulresfois. Il estoit souvent avecques luy et le rechercboit tousjours , et ledict Perron Temployoit fort pour ses affaires particulières, et niesiues pour traicter et négocier son maryage (lors il estoit encor lieutenant) avecques la dame qu'il a aujourd'huy pour femme , qui estoit vefve de M. d'Annebaut j et l'envoya vers elle à sa mère madame de Dampierre ma tante, et pariismes tous deux ensemble d'Arles.

Moy estant venu d'Espaigne , j'allay faire un tour en ma maison, où je n'avois esté il y avoit deux ans : je pris le grand chemin de la poste de Languedoc, et Gascongne, et Bourdeaux; luy prit celuy du Daupbiné,Lyon, Paris, et Guyenne; c'estoit à qui arriveroit plus tost. J arrivay huict jours advant luy, parce qu'il s'amusa à Paris, me dit-il : et courrions cbascun à cinq chevaux de poste autant l'un que l'autre , et nous separasmes en Avignon.

Nous fismes le voyage de Malte , où il se trouva. Et fut fort bonnoré et respecté de M. le grand maislre, de M. le marquis de Pescayre et des itutres grands, tant de la religion que de l'armée, Ëspaignols et Italiens; car il estoit homme de très-belle apparence, de très-beau discours, et le plus ancien de tous nous autres, non qu'autrement nous luy deferissions , si-non en tant qu'il nous plaisoit.

Il estoit un très-bon dueliste et entendoit très-bien à demesler une querelle, ainsy qu'il fut appelle à quelques-unes, nous estans U , de par le grand maislre et M. le marquis; ce qui luy fut un grand honneur. Il tiroit aussy trèsbien des armes, et les luy faisoit très-beau veoyr en main, et n'en laissa ny discontinua jamais l'exercice jusqu'à sa mort. Et quelques années après, Monsieur, frère du roy, le prit en amytié, autant pour sa suffisance, et qu'il attirait en ce qu'il pouvoit les honnestes gens à luy, que par le moyen de M. du Gua, qui gouvernoit paisiblement Monsieur, son maislre , et pour ce luy faisoit tout plain de faveurs; mesmes qu'il luy octroya Testât de couronnel de son infanterie , sans penser à sa parolie qu'il avoit premièrement donnée au seigneur du Gua, qu'il debvoit mener en Poulongne , dont l'en parleray ailleurs, et du différend sur le subject d'entre luy et M. du Gua, et comme pour

l'amour de cela en partie ceste infanterie oe s'y conduisit. Nonobstant ils ne furent januys bous amys despuis; et furent en Pooloogae avecques le roy, où l'un et l'autre ny demeur^ rent guieres qu'ils s'en départirent L'un s'eo vint à la cour, et M. de Bellegarde alla en Piedmont , où il ne fut pas plus tost que la mort du roy Charles entrevint , et la partance du roy nouveau de Pooiongne, qui fut à l'improviste et à la desrobade , et très-mal accompagné; dont bien luy servit, ainsy que j'eo disconrray très-bien en sa vie sur son dire propre , qu'il me fit eest honneur un jour de m'addresser les propos à Lyon, ainsy que le deschaussois , à son coucher.

M. de Bellegarde, qui estoit très-habiUc, prend l'occasion au poing , discourt à M. de Sivoye de la venue du roy , et le recueil qu'il luy doibt faire pour son debvoir, et l'assistance qa il luy doibt porter : en parle de mesmesaui potentats d'Italie et à MM. de Venise; enfin illes trouve trèstous si bien préparés, qu'ils n'attendent rien tant que sa venue , pour luy faire paroistre leur debvoir, obeyssanee et amytié. hf^ il part en poste et va au-devant du roy, qu'il trouve eu la Garinthie; luy discourut sa négociation qu'il avoit entreprise de hiyHBKsme, pensant qu'il eust failly s'il eust faict aQCr^ ment. Là-dessus ne faut doubter s'il luy eo sceut un très-bon gré; l'embrasse, l'ayme plas que jamais , le carresse ; si bien qu'il possède le roy, le gouverne paisiblement ; tout passe par ses mains , et son conseil et ses affaires, car il estoit seul de diarge; se fait admirer, hoonorer et aymer de tous les grands d'Italie.

Ce ne fut pas tout, le fait mareschal de France, au lieu des deux , priSMBÎers à la Bastille, luy fait don de trente raille livres de rente en bien d'église ou autrement; bref,oo le veoit tout à coup si regorgé de hveiirBt grades et biens , que nous ne l'appeUions à la cour que le Torrent de la faveur; si que tout le monde s'en eslonnoit , et ne faisoit-^ qv^ parler de ce torrent ; mesmes la reyne n'en sçavoit que dire, vers laquelle le roy l'envoya m jour advant qu'il vinst , pour luy annoncer soo heureuse venue et luy conférer tous ses plus privés affaires, qu'il ne voulolt commettre i autre qu'à luy.

Je le vis venir dana le carosse du roy » 4i''

Page 1