M. PARI SOT, GRAND MAISTRE DE MALTHE
passé OD ne Tavoit pu célébrer que fort peu à cause du siège, que pour en rendre de plus enoor grâces à Dieu de leur victoire. Gest honneur ne luy estoît point mal employé, comme bien dcu à nostre paaistre.
L'église estoit parée et tapissée d^une fort bêle tente de tapisserie , où esloient très-bien portraicts tous les grands maistres qui avoient esté despuis leur institution , et mesmes despuis Rhodes pris, tous vestus avecques leurs grandes croix dessus, fors six ou sept qui estoient armés de toutes pièces et salade en teste. Je fus curieux de demander à un commandeur de la grande-croix pourquoy ceux-là estoient armés plustost que les autres. Il me respondit, parce qu'ilsavoientfaict pour leur religion des prouesses plus hautes , plus grandes et plus signalées, et mieux combattu et battaillé que les autres, ainsy qu'avoit iaict celui qui prit Rhodes, et les autres qui tindrent les sièges. Je ne me souviens pas bien ce qu'avoientfaict les autres. Voylà une très-belle marque d'houneur, ainsy paraissante par dessus les autres.
J'ay ouy dire à plusieurs chevalliers que si mondict sieur le grand maistre ne fost mort si-tost , pour le seur il vouloit faire quelque grand exploict de guerre et de conquestes, ou secouru ou non de quelque grande ligue des princes chrestiens; mais il s'asseuroit fort du roy d'Espaigne, qui estoit le meilleur et plus fort appuy de ses desseins, et de quelques seigneurs et gentilshommes particuliers françois , et sur-tout d'aucuns de nous autres qui estions là , qui luy avions promis la plu^part que je sçay bien, car nous ne demandions pas mieux» Je m'asseure bien que le comte de Brissac n*y rust pas failiy, quand il eust deu avoir tout son bien de France confisqué et son corps banny. Je sçay bien ce qu'il m*en dit , et M. de Strozze aussy ; car ils aymoient et bonnoroient fort ce grand maistre, et désiraient fort, et plusieurs de nous , mener les mains soubs luy : aussy cest honnorable homme nous faisoit beaucoup d'honneur et très-bonne chère. Tant que nous fusmes-là, il nous logea et deffraya tous, et si estions force bouches; et bien malheureux estoit celuy qui en departissoit mal content , car il nous faisoit à tous meilleur traictement et honneur qu'il ne nous appartenoit : aussy la despense estoit trop excessive , pour en venir
sortir d'une autre qu'il avoit faicte pour le siège; mais il se sentit tant honnoré et glorieux dequoy nous autres François estions venus à luy si librement offrir nos vies et nos biens, qu'il en faisoit une grande ostentation et gloire , qu'il ne pouvoit garder de la manifester aux autres nations. Aussy ce bon seigneur voulutil faire enregistrer tous nos noms dans le grand et principal papier de leur trésor, et le garder là dans les archives à perpétuité.
11 estoit gencreux , splendide, magnifique et libéral , et pour entretenir sa splendeur, libéralité et magnificence, il s'advisa d'armer deux galleres à soy, outre celles de la religion , et en fit capittaine M. de Romegas de Tune, et M. de Sainct-Aubin de l'autre ; mais M. de Romegas commandoit à toutes deux, et M. de Sainct- Aubin luy obeyssoit : tous deux François et Gascons, et tous deux fort braves et vaillans , et très-renommés et très-heureux , et sur-tout M. de Romegas, qui a esté tel, qu'avecques ses deux galleres il a battu et rebattu les Turcs plus ordinairement que n'a jamais faict capitaine chreslien despuis nos temps (je mets à part les généraux des grandes armées); et a esté plus parlé de Romegas en Turquie et en Grèce que de nul autre : si que j'ay veu des esclaves turcs en chanter des chansons sur leurs grandes guy • ternes , qui avoient esté faictes et composées en Turquie et Gonstantinoble, et en leur langue , là où ils racontoient de ses vaillances et de ses prises qu'il a Mctes sur eux , qui sont esté fort grandes. Aussy sans elles M. le grand maistre n'eust sceu tant despendre.
Ledict M. de Romegas, avecques ses deux galleres, ne foisoit jamais difficulté d'attaquer cinq ou six galliottes turquesques d'Alger, et tousjours les battoit , ou les mettoit à fonds, ou en amenoit. Avecques ce qu'il estoit fort vaillant, il estoit fort sage et rusé capitaine; il sçavoit très-bien prendre son party, et aller faire ses prises où il falloit , et bien à poinct. Je fos une fois avecques luy en cours, et trouvasmes une nauf vénitienne que le calme avoit pris; elle pouvoit monter à cinq cens tonneaux. Il alla droict à elle, et n'avoit que sa seule gallere. Nous la trouvasmes fort leste, et en de^nse de pavesades et d'extra-pontins à l'entour de la nauf, et la gondole tirée à eux et remplie d'eau contre le feu. M. de Romegas , ayant recognu la ban-
dierede Saioct-Marc, ne voulut passer outre ny laisser jouer le canon de Gourcie, bien qu'aucuns luy conseillassent; mais il estoit sage : il ne fit seulement que commander d'amener^ faire sortir la gondoUe en mer, et sçavoir s'il y avoit robbe de contrebande, et prendre langue d'où ils venoient, et puis les recommanda à Dieu et à leur chemin. Il se faisoit bien fort de remporter s'il ne fust esté vaisseau chreft* tien.
Quand il alloit en Grèce , el que ses gens prenoient terre pour aucuns rafraischissemens et bois et eau, vous eussiez veu les bonnes gens et femmes de village luy pcNrter des poullets, des fromages, des laitages , des œufs, des f ruicts, bref, de ce qu'Us avoient de leurs petites mes« nageries et commodités, seulement pour le veoyr;et, l'ayant veu, s'en retournoient en grande admiration, joye et contentement. Bref, c'estoit un très^and capitaine et grand ennemy des Turcs , et qui n'estoit jamais à son ayse qu'il ne leur fist la guerre; ce qui fui cause de son malheur et de sa mort , d'autant que, voyant le grand maistre succédé à M. Parisot fort lent et n^ligent en son estât , et ne faire point les actions de son prédécesseur pour la guerre, il machina contre luy pour l'oster de son estai, comme indigoe , el fit de grandes brigues parmy ses compaignons, dont plusieurs grands princes enooneeureni contre luy hayne et grand mescontentemenl.ie sçay bien ce que j'en ouys dire un jour au roy ; car les grands sont ennemys mortels des pelits qui se révoltent contre leurs supérieurs; el luy donna un très-grand Masme, et qu'il seroil contre luy, et roesmes envoya à Malihe pour s'offrir au grand maistre. Le pape y envoya aussy pour appaiser ceste rameur, et manda venir M. de Romegas i Rome, où estant, ftil fort admiré et bien veu de Sa Saincteté; mais pourtant on dit qu'il se trouva empoisonné , dont il mourut. Tousles^ fois , son enterrement fut fort honnorable et pompeui, et tel que le grand maistre n'en eusl scea avoir de pareil. Ce fol grand dommage de ce grand capitaine, car, après M. le grand maistre Parisot , c'a esté le premier de tous les siens ; que s'il fost esté grand maistre il eusl faict de grandes choses. On dit qu'un homme, après qu1l a évité un grand malheur eitraor» dinaire et eitresme^ l'heur Tacoompaigne par
après bien grand , ainsy qu'il fit un jour dans le port de Malthe, qu'il vint une bourasque de mer qui luy renvoya et remit en un instant sa gallere sens dessus dessous; et luy, qui estoit endormy seul dans la chambre de pouppe , demeura leans engagé de telle façon , qu'il luy fallut ouvrir la gallere par le ventre , près la carène qu'elle monstroit par le haut , et y faire un trou par où il sortit, qui fol un grand miracle. Du despuis il fol grandement heureux.
Son compaignon, M. de Sainct-Aubin, faid de sa main et de M. le grand maistre, a esté aussy un très-bon capitaine, et l'a monstre eu beaucoup de beaux combats, butins et belles prises faictes au proffil de la religion et du sien aussy ; car il a faict bourse et argent en banque, ainsy que M. de Romegas en avoit force. Aussy, bien fol est celuy qui s'oublie , et qui a la main à la paste , n'en prend, comme Ton dit. Quand nous estions à Malthe, M. le grand maistre envoya Sainct-Aiibin en cours et pour prendre langue de l'armée, de laquelle il estoit incertain si elle venoil à Malthe; et s'en tournant il trouva deux grandes gallioltes d'Alger qui estoient au neveu de Dragut; il les chargea, les combattit, en mil une à fonds, et l'autre remmena à Malthe très-glorieusement et htvn reusement , qui fol le très-bien venu et fort estimé.
Ces deux bons capitaines avoient deux braves iieutenans fort vaillans : l'un le chevallier de Lussan, aujourd'huy grand prieur de Sainct- Gilles, de M. de Romegas ; et l'autre le chevallier de La Douze, de Saincl-Aubin : tous deux despuis commandeurs, qui ont bien assisté leurs capitaines.
C'est grand dommage que ces braves et vaillans chevalliers roalthois ne sont mieux assistés des princes chrestiens , et n'ont de plus grands moyens en leur religion. Tant s'en faut, qu'en nostre France on les a rois à la taxe de l'alHenation du temporel de l'église comme les autres ecclésiastiques; qui est une grande conscience, oster à ces gens de bien , d'honneur et de valeur, leur bien, qu'ils exposent tous les jours avecques leurs corps contre les infidelles et ennemys de la foy, et , n'estans qu'une petite poignée d'honnestes gens , font peur à toute la Turquie; qui fol cause du siège de Rhodes et
CHARLES IX, ROT DE FRANCE
de Malthe, les Turcs vonlans fort osier ceste espine de leur pied. A la prise de ia tille d'Af* frique et au grand assaut qui fut donné, furent tués trente chevalliers, et autant de blessés. Estoît-ee s*espargner, pour si petit nombre qu'ils paroissoîent en leur religlim?
A ceste première vente ecclésiastique messieurs lesdicts chevalliers y estoient compris ; mais M. Padmiral, se trouvant au conseil lorsque cela fut proposé, s'y opposa, et dit tout haut que c*estoit leur faire tort , et n*y debvoient esire compris , et y publia fort leurs valeurs et vertus; enfin, il débattit et opinias^ Ira si bien entre les plus grands prélats, mesmes M. le cardinal de Lorraine , que je sçay qui y estoient , qu^il le gaigna et remporta par-dessus eux. Je le sçay bien , jVstois lors à la cour; et sçay encore ce que j*en ouys dire une fois à M. le grand maistre , et Tobligation qu'ils en avoient tous à M. Padmiral. Du despuis ils Pont trouvé à dire , et y sont esté despuis aussy bien compris que les autres. Ces pauvres gens ne debvoient pomt avoir telles rognures en leur bien, car ils n*en ont pas trop; et si peu qu'ils en ont , il ne leur vient qu^après Pavoir bien gaigné par longs services, peines, travaux, mal-ayses, maladies et blesseures; et lorsqu'ils sont vieux et cassés, qu'ils u^en peuvent plus , et n*ont temps, commodités ny plaisir d'en jouir, ils en ont tellement quellement.
Pour finir, je dis avecques tout un monde : que M. le grand maistre Parisot a esté trèsgrand capitaine ; il en avoit toutes les qualités. Outre sa vaillance et capacité, il estoit un trèsbel homme , grand , de haute taille , de trèsbelle apparance et belle façon , point esmeu , parlant très-bien en plusieurs langues, comme bon françois, italien , espaignol , grec , arabe et turc, qu'il avoit apprises estant esclave parmy les Turcs qu'ailleurs. Je Pay veu parler toutes ces langues sans aucuns truchemens. Je vous laisse à penser si, avecques toutes ces belles qualités , quand il fost esté en présence et en discours avecques tous les grands princes qu'il vouloit araisonner, ce qu'il eust sceu dire très^bien pour les esroouvoir à sa ligue trèssaincte.
Il mourut après avoir desseîgné , basty el construit la nouvelle ville de Malthe, qu'on peut dire aujourd'huy la plus forte ville de la chres-
tienté , et avoir si bien logé mesaienrs les die^ valliers, qu'à jamais ils sont invincibles. Dieu le veuille ! G*est assez parlé de luy : enoor, pour «n si grand subject, pensay-je n'y avoir pas bien attaint ny satisfoict; mais on exeusera à mon imbécillité.
CHARLES IX, ROY DE FRANGE
Il faut dODcques finir œ livre ; tt tout ainsy que le commaBcement a esté pris d'no très» grand empereur, Cliarles V, la te se fera par on très-grand roy de Franee, Charles IX : non qu'il aye foict des choses grandes comme l'empereur; mais il estoit bien aussy courageai et généreux pour en entreprendre et en faire possible d'aussy grandes et hantes, et en venir à bout oomme hiy, s'il n'eust eu les traverses de la guerre dville , qui arrivent souvent à jeunes roys, et s il eust vescu. Il mourat en ce bel aage jeune que l^emperenr commança à prendre les armes et sortir d'Eq>aigne.
Lorsque ce gentil jeune roy Charles vhit à la couronne, il y eut plusieurs philosophes astrologues, et sur tous Nostradamus, qui, curieux de sonder son ascendant et horoscope, trouvèrent qu'il seroit on jour un très-grand, vaillant et très-fortuné prince, jusqu'à parvenir à la grandeur du grand empereur Charlemaigne, et ne luy céder en rien à ses grandeurs, valeurs, fortune et belles qualités; mesmes nos poètes françois, flatteurs de leur nature, qui par leurs enthousiasmes veulent contrehire les astrophiles, en firent plusieurs poèmes qui ea forent imprimés et publiés : cela fiisoît grand bien aux foyes de la reyne sa mère, qui , quasy le croyant, s'en esjouyssoit beaucoup; toutes les voix populaires en raisonnoient, dont en fut foict un traicté des neuf Charles. Je pense qu'il se trooveroit encor par escrit et imprimé >.
Et certes possible il hut croyre que, veu h noble naissance de ce roy, sa belle nourriture
* Ce TYaité est intitulé : Histoire des neuf roys Charles de France , contenant la fortune , vertus el heur fatal des roys qui, sous ce nom de Chakttt, oiU mis à fin des choses merpmtleuses , H a été imprimée Paris ^ dm Pisrre l'Builliar, an tM in-folio.
soubs la reyne sa mère et M. de Sipierre , qui De luy preschoit jamais que la valeur, la grandeur et Tambition , comme je Tay veu , il cust peu parvenir à la moictié ou troisiesme partie de la grandeur, félicité et beaux actes de ce nostre grand roy et empereur Gharlemaigne, n'eussent esté les guerres civilles, qui empescherent le tour de la fortune qui se preparoit â luy. Et si les grands capitaines que le roy son père luy avoit laissés par un très-riche et noble héritage, qui s'amusèrent en ces misérables guerres, eussent tourné leurs valeurs, belles conduîctes et fiictions qu'ils y employèrent , possible que messieurs les astrologues se fussent trouvés vrays, et leurs prophéties et tout, et eussent faict trembler soubs leurs armes les provinces estrangeres, comme ils firent la France.
Si ne veux-je pourtant celer les grandes vertus, valeurs et louanges de ce grand Charles, que je n'en die quelques mots très-beaux que j'ay empruntés de ce grand historien Paul iEmile, de ce qu'il raconte de la seconde fois qu'il fut à Rome, et de la renommée de ses vaillances et beaux exploicts d'armes, de luy et des siens. Ce grand et docte historiographe Paul iEmile, dans la vie de Charlemaigne, raconte doncques que: la seconde fois qu'il fut à Rome, la renommée de ses vaillances et beaux exploicts d'armes, de luy et des siens, s*estoit si fort espandue par tout l'univers, que tout le monde d'alors , le désirant veoyr dans la plus grande et principalle ville de la terre, n'esperani au-delà rien veoyr de plus beau ny de plus grand, y estoit accouru si fort, que les chemins en estoient tout couverts et rompus de peuple, que rien plus , dont la plus grand part differoit de langue, de région et de nation, et presque tous estoient diversement habillés. Le pape Léon pour lors le récent en tout honneur devant la porte de l'église, qui avoit commandé que chaque nation se divisast pour aller par bandes au-debvant de ce grand roy, qui n'estoit encor csleu ny couronné empereur. Tout ce qui estoil de beau et de magnifique dans Rome fut lors apparu ; un chascun en sa langue chantoit ses louanges : par quoy ses princes, barons, paladins et braves capitaines, voyans leurs faicts estre extollés dans ceste grande Rome des hommes de toutes les parts du monde, s'apper-
ceurent qu'ils estoient vrayement bien cognos en tous lieux et endroicts; ce qui leur revenoit à une grand gloire, joye et contentement , et, qui plus est, à un désir plus eschaufGé de faire à Tadvcnir encor mieux que jamais, esperans jouyr de ceste gloire durant leur vie et d'une mémoire immortelle après leur mort.
Toute ceste grande multitude doncques vu par grande admiration ce grand roy, tant poor l'ornement de ses valeurs et victoires que pour la belle apparence et façon de sa personne ; car ilestoit haut, de belle taille, robuste, sain, assez gras, bien proportionné de membres, le visage beau, commançant un peu à grisonner, par où il monstroit une plus grande et grave majesté, dit rhistoire. Il fut couronné et proclamé pnblicquement empereur le jour de Noël ( à bon jour bon œuvre ), et appelle de toutes voix , grand empereur, auguste, vaillant en guerre, doux et pacifique en paix; disans tous aussy que ce nom et titre luy appartenoit très-bien, voire de monarque, et que celuy de roy estoit trop petit pour luy. Dit encor ce susdict historiographe que jamais on ne vil dans Rome tant d'estrangers, non pas en ce temps mesmes qu'elle comniandoit à toute la monarchie ; ce qui est un grand cas : et certes il est ay6é à le croire, car, ne desplaise à Octave Cssar, qui le premier acquit ce grand nom d'Auguste pour luy et les siens , duquel l'empire et la monarchie fut en sa plus grande vogue, il n'esgalla jamais à Charles de vaillance, car il n'estoit pas des plus vaillans, et fort maladif pour faire de grandes choses, aînsy qu'il encuyda quitter l'empire pour ceste raison. Il ne donna de si grandes battailles ny gaigna tant de victoires belles que Charlemaigne, ny mérita d'estre tant veu , regardé et admiré que luy. Certainement il donna et gaigna ceste grande et sanglante battaille de Philippes, comme de nation pareille contre nation pareille; mais on en a parlé un peu mal là de son honneur. Il gaigna celle Âctiacque, qui fut la plus signallée des siennes, car il en avoit donné force autres; mais comment la combattit-il? Il en emporta la victoire plus par la lascheté de Marc-Antoine, bien qu'il fust vaillant, mais non pas ce coup là, et la démesurée amour de la gente Oeopâtre.
Or, si Octave devint amsy monarque, son brave oncle et le nompareil Jules-Caesar, luy en
CHARLES IX, ROY DE FRANCE
avoit battu plus de la inoictié du cbemio, et, qui plus est, il estoit ainsy prédestiné par la prophétie que Nostre Seigneur et Sauveur Jesus- Christ debvoit naistresoubs un monarque; ce qui luy ayda le plus à sa fortune et à sa gloire: mais le destin ne porte jamais tel coup de mérite comme la valeur et la vertu. Charlemaigne, toutes les guerres qu*ii fit et les batlaiiles qu'il gaigna furent pour la gloire de Nostre Seigneur et de sa saincte religion, luy le plus souvent en personne dans ses arméjes et le plus avant dans les meslées: Dieu aussyTeo couronna au ciel d'une belle couronne , et le sanctifia pour estre rcveré en terre, comme nous faisons mesmes les jours de sa feste. Octave mena ses guerres par grande impétuosité et inimitié , pour vanger la mort de son oncle, et ne cessa jamais qu'il n'en vist la totale vangeance parachevée jusqu'à Textremité, foire par de-là,s'il se peut rien ajouster à une extrémité.
Ah ! brave nepveu et juste vangeur de Tonde ! Si Charles mérita tant de gloire parmy les chrestiens guerriers ou autres, pour avoir si bien aervy Dieu et son église, tu en mérites bien autant parmy les cavalliers et ceux qui font profession de l'honneur mondain, d'avoir si bien poursuivye et accomplye ceste honnorable vangeance : aussy avois-tu encor de reste force vieux et braves soldats de ton oncle , leur vaillant et bien aymé gênerai . qui , passionnés de sa mort et de leur perte, ne s'y espargnerent pas, jusqu'à s^en saouler de sang. Ah I que peu de nepveus se sont-ils trouvés pareils en pareilles vangeances de leurs oncles meurtris ou autrement offensés, non pas des enfans mesmes, qui ont laissé la mort de leurs pères assassinés sans la moindre vangeance du monde; et, sans respect d'aucune injure, font alliances, confédérations, amy(iés et familial i ;^'*avccques les meurtriers; ce qui est abhorrable et leur revient à une honte fort infâme: ils debvoient mourir ou vanger, et n'en laisser leurs âmes souillées par faute d'une belle résolution et d*un bon coup.
J'en dis de mesmes do plusieurs créatures qui ont rcceu une infinité de btons-iaicts de leurs roys bienfaicteurs; au diable la vangeance qu'ils en ont faicie pour leurs meurtres et assassinats! Les plus reformés chrestiens et resserrés religieux les en louent, et disent qu'il faut oublier les offenses, selon Dieu et sa parolle. Gela est
bon pour des ermittes et des reoollets, mais non pour ceux qui font profession de vraye noblesse et de porter une espéeau costé, et leur honneur sur sa poincte. Ou bien qu'ils la pendent au crochet , près de leur lict , ou qu'ils se rendent absolument religieux, comme ont faiet aucuns; et par ainsy seront excusés soubs ce bon habit de dévotion. S'ils disent qu'ils font toutes ces mines d'amy liés feintes et alliances pour reculer à mieux sauter et attraper leurs hommes, cela n'est nullement beau ny recevable parmy les gens d'honneur, car cela ressent mieux sa lasche trahison qu'une généreuse vangeance. Et bien, s'ils disent encor qu'ils veulent ensuivre la parolle de Dieu et luy laisser la vangeance comme il Ta retenue , passe celuy-là; mais au moins qu'ils ne seconfederent et familiarisent avecques eux, non pas seulement qu'ils les saluent ny advisent.
Us n'ont garde de fiiire ce qui fut feict il y a quelques années en Italie, dont je vais faire le conte. Au siège vaccant du pape Garaffe, vint à Rome de la cour de France , avecques M. le cardinal de Guyse, le comte Teofe, Ferrarois, gentilhomme de la chambre du ro\' Henry 11, qui Taymoit fort. Un soir, ayant joué jusqu'à minuit avecques M. le grand prieur de France, de la maison de Lorraine, ainsy qu'il sortoitde Monte-Jourdan vers son logis, fot rencontré d'un sien ennemy en la rue, qui luy donna un coup de pistollet à travers le corps et le tua tout roide mort. L'allarme en vint à M. le grand prieur qui y accourut, et tous nous autres aussy avecques luy : nous n'y irouvasmes que le corps et deux de ses vallets qui le gardoient, et en accusèrent le meurtrier. La femme vint de Ferrare quinze jours après, avecques deux de ses enfans de Taage de dix à douze ans l'un et l'autre , pour demander justice. Je la vis assez belle femme et ses enfans bien jollis. Il n'eu fut autre chose, si-non qu'au bout de six à sept ans, s'estans faicts grands d'aage et de courage, firent entreprise sur le meurtrier de leur père, si bien et si beau , qu'estans un jour entrés en sa maison piar surprise, ils le tuèrent, luy, sa femme, ses enfans, ses filles, tousses serviteurs, bref jusqu'aux chiens, aux chats et tout ce qui estoit de vie leans. Cestoit vanger cela, et sans aucune espargne d'une seulle goutte de sang 1 J'estob lors à la cour quand ces nouvelles y vinrent, que
558 HOMMBS ILLUSTRES fcf GRANDS CAPITAIIVES FRANÇOIS.
raiiibMsadeiir de Ferrare les ooota à madanie de Nemours et madamoîselledeLa Mirande, qve l'y estois présent.
Nous avons eu, n*a pas long-temps , le vaillant M. de Mouy, fils de ce brave et vaittani M. de Mouy, et grand capitaine, duquel je parie ailieors et de sa valeur, assassiné par Mcntravel traistreusement, comme j'en parle ailleurs ; aussy un jour, sans aucune appréhension de danger de mort ny de justice, vint le chaii^er, bien qu'il ftist acoompaigné ordinairement de sii à sept assassins comme (uy, tous pestrinalliers , à qui le roy en avoit donné ce privilège , odieux pourtant à un chascuu de la cour, et mesmes aux gens de bien; le tue bravement par une belle résolution en plein jour et belle rue de Paris, ii est vray qu'il y fut tellement blessé d'un pestrinal à travers le corps , qu'il en mourut , non tout à coup sur-le-champ ; et sans madame de Nemours, qui a esté tou^urs bonne , pie et miséricordieuse , le roy le vouloit ftiire exécuter: grande rigueur pourtant, dîsoit-on à la cour; mais ce brave gentilhomme ne se soucia jamais de sa mort , en quelque sorte que ce fiist , disoit-il , et mouroit content puisqu'il avoit vangé la mort de son brave pere^ et iuy avoit immolé ce trabtre et niassacrenr à ses mânes généreuses.
J'aUegue icy M. de Guyse dernier, ce valeureux prince qui vangea la mort de son père, ce grand François de Lorraine, à qui je vis dire, après sa mort, lent jonvenet qu'il estoit de l'aage de treice ans, qu'il ne mourroit jamais qu'il n'en eust vangé la mort; ce qu'il fH^ après en avoir longuement pourtant temporisé et persisté en ceste opinion, bien que cdny qu'on soupçonnoit , qui estoit M. l'admirai, n'en estoît tant coupable que l'on croyoit , ainsy que j'en parle assez en sa vie. D'autres en estoient bien phis coupables, qui n'en pastirent jamais, lesquels j'ay nommés ailleurs; mais il fallut que ce grand capitaine payast l'esoot pour les autres, et aussy, comme je Iuy ai ouy dire quelqueslbîs, qu'd ne senloit les autres dignes de sa hayne et de sa ooliere et vangeanœ , n'en voulant qu'au grand capitaine comme Iuy.
Or c'est assez parlé de ces vangeances , bien que j'en eusse allégué une infinité de très-beaux exemples; j'en parleray aussy ailleurs; mais il fiittt finir, pour retourner enoor à ce grand
Gliariemaigne et Octave, lequel ftit tant re douté en son empire et monarchie, que les Parthes, s'estans donnés le nom d'invincibles, en^yerent rechercher ledict Octave d'amytié et confédération : il h leur accorda soubs condition de Iuy rendre les enseignes que Grassus et Marc-Antoine avoient perdu aux guerres passées à rencontre d'eux. 11 ne se parie point qu'ils les rendirent, mats dit bien Suétone, que Tibère les redemanda; et demeurent là courts les historiens. Chariemaigne fat requis de Aaron , roy de Perse, de semblable amytié et de paix , et pour ce Iuy envoya de fort beaux presens, jusqu'à on grand elephaut , que les François, qui n'en avoient veu jamais, se pleurent fort à le veoyr par grand merveille.
Ge présent certes Fut admirable et rare pour lors ; mais chose plus rare fut qu'on trouve en la vie de rempereor Severus que, ayant desfaict les Parthes, il donna à ses gens et despartii esgalement , le plus que faire se peut , tout le butin qu'on avoit gaigné en ceste province; et ne garda rien pour Iuy, fors un anneau de licorne, nn papegault blanc et un dieval tout verd , qu^fl estima plus pour la rareté et couleur naifve et belle que pour la valeur, comme certes il avoit raison; car nulbotin,tant précieux fust-il, ne l'eost peu esgaller,et sur-tout ce cheval verd de nature. Gestoit bien honnorer ce grand prince, car ces gens là sont esté de tout temps très-belliqueux, rognes et arrogans, voire se disans invincibles, comme j'ay dict. Leurs fàicts passés en font foy , et encor aujourd*huy, pour les guerres et les deffenses qu'ils ont faict contre le grand sultan Solyman , invincible comme eux, et de firais , contre ce brave Amurat , dnquel la mort est fort regretable , car il n'estoit pas trop ennemy des dn^estiens. Pour fin , qui voudra bien considérer toutes circonstances et toutes choses, on trouvera, qu'en la comparaison de ces deux susdicts grands empereurs, que rien on peu y manque , mesmes tous deux fort malheureux en lignée de chasque sexe; car ancuns de leurs enfans, petits-enfans et nepvenx, sont esté aussy vicieux, que les filles, petites-filles, bonnes vesses et putains : voyez les histoires. Ainsy le monde va , qui se hausse et se dedine selon la fortune, mais, pour mieux parler, selon la volonté de Dieu, qui conduit les temps et les saisons comme il luypiatstavecqneslespcr*
CHARLES IX, ROY DE FRANCE
sonnes ; aussy que le naturel du temps est de gastar y madar todas las casas, comme dit FEspaignol K
Pour me rendre à parler encor de ce rDjr Charles IX, je diray qu'il estoit si courageui , bouillant et hardy, que si la roynesa mère qu'il craignoit et honnoroit fort , ne l'eust arresté en ses plus jeunes ans, que la guerre civîlle se suscita contre iuy, il Touloit luy-mesme estre en personne en ses armées et hiy seul en estre gênerai. Je me souviens que , lors de ce commancement , les huguenots cryoîent par-tout que ce n*estoît point contre le roy à qui ils fâisoient la guerre, ny qu'il la leur faisoît, mais le roy de Navarre et le Triumvirat. Sur ce il fut arresté au conseil que le roy meshuy marcheroit , tout jeune quil estoit; mais jamais je ne vis personne si ayse que luy quand il entendit ceste sentence, et qu'il fallut aller au siège de Bourges , et de Rouen , et Havre et autres , où y estant il desesperoit de quoy la reyne ne luy permettoit de s'approcher plus près de la ville ny des tranchées quil ne bisoit. Quand le siège estoit debvant Paris, il en vouloit faire de mesmes; mais la reyne le tenoit tousjours de court.
Après la mort de M. le connestable, il y eut quelqu'un que je sçay qui luy demanda Testât de connestable. Il luy respondit : qu'il estoit assez fort et puissant pour porter son espée, et n'avoit en cela besoin de l'ayde d'autruy, d'antant que Testât de connestable est de porter Vespée devant le roy quand il marche en solemnité. Mais il fut bien trompé, car, pensant iuy-mesme faire cest estât et aller en ses armées, la reyne voulut que Monsieur, son bon fils, fust son lieutenant gênerai ; dont il fut encor plus despité, disant qu'il estoit aussy ou plus capable que luy, et plus vieui pour conduire son armée, et qu'il n'avoit point de besoing de lieutenant en ses armées, puisqu'il le pouvoit estre luy-mesme.
Quand la reyne le mena vers Metz pour rompre le desseing de l'entrée du duc des Deui- Ponts en France, il voulut aller commander à Tarmée que menoient messieurs de Nemours et d'Aumale ; elle ne le voulut non plus : et lorsqu'ils entrèrent, il dit que s'ilyfost esté ils
* D*9llércT ei changer tout.
n'y fessent jamais entrés, oo qnll east cNM^ et que sa vie n'estoit point plus chère à la France que celle de son frère; que quand il Taoroit perdue son frère preodroit sa place, et par ainsy le royaume ne serait jamais sans roy; et sa vie n'estoit point de si grande oonsequence qu'elle deust estre si predeusement gardée dans un coffre comme les bagnes de sa couronne.
Après les battailles de Jamac et Montcontour, il y eut M. Daurat qui luy présenta quelques vers qu'il avoit fàicts a sa louange : c Ha ! dit-il , c n'escrivez point désormais rien pour moy, car ice ne sont que toutes flatteries et menteries de «moy, qui n'en ay donné encor nul subjeet «d'en bien dire; mais réservez tous ces beaux «escrits, et tous vous autres messieurs les «poètes, à mon frère, qui ne vous Mt que «tous les jours tailler de bonne besongne. » Monstrant par là une compassion qu'il avoit de luy-mesme, et une sourde émulation de Monsieur, son frère , duquel il disoit souvent : que la reyne, pour Taymer plus que luy, luy ostott l'honneur qu'il debvoit ad^^oir; dont il ne cessa jamais de Timportuner, presser et luy faire parler par les uns et les autres , et mesmes par M. le cardinal de Lorraine, d'aller an siège de Sainct-Jean-d'Angely, où il se pleust si fort, qu'on netepouvoit i*etenir qu'il n'allast souvent dans les irandiées , et ne s'y parast à descouvert comme le moindre soldat de son armée , pour le plaisir qu*il y prit. Il dit qu'il voudroit de bon ccrar que Monsieur^ son frère , cl luy deussent tenir le royaume ailernallvemenl, ou qu*il deust tenir sa place la moiclié de l'année.
Ce n'estoit pas ce qu'il dit lors qu il fot sacré à Reims, n'ayant que douze ans , et que ta rryne sa mère luy demanda si son aage luy poun oit permettre de porter la peine de ce jour là et faire toutes les longues cérémonies nécessaires et requises à ceste fbste. H respondit : «Je ne re- «fuseray jamais, madame, une telle peine, et « me sera (rès-douce toutes et quantes foisqu^un «tel royaume se présentera à moy.»
Si est-ce qu'une fois, oyant parlera feu M. de Sipierre des guerres du Piedmont et des vieilles bandes des soldats qui les faisoient, et comme il les faisoit beau veoyr en leur bel ordre , police et discipline militaire , il dit : qu'il eust voulu avoir esté de ce temps et par mesme omyea
porter Tharquebuse, et qu'il se fust bien h'ict valoir.
Après ceste prise de Saioct-Jean , ît vouloit biea passer plus outre , et suivre messieurs les princes et admirai jusques en Gascoi^^ne et Languedoc; mais la reyne rompit ce coup, et Monsieur, luy donnant à entendre que son armée n'en pouvoit plus et s'en alloit toute perdue si elle ne se reposoit. Nous tenions que Monsieur le disoit et tenoit à desseing , afin qu'il ne prist si grand goust à ceste conduicte d'armée , que son authorité n'en fut rognée, ainsy que M. de Tavannes avoit conseillé à la reyne de feire la paix , laquelle l'entreprit , comme j'ay dict ailleurs ; et pour ce il se retira à Angers , où Ton la commança à traicter, si bien qu'elle fut faicte, non qu'il la desirast autrement , si-non d'autant pour se préparer mieux à la feste de Sainct-Barthelemy , et attirer à soy , par ce moyen M. l'admirai à Blois et à Paris, comme il fit.
Les uns disent qu'elle n'avoit point estéarrestée, si-non au pont de Sainct-Gloud, un mois avant, comme j'ay dict ailleurs; autres disent si-non après la blessure de M. Tadmiral et les menaces de ses confidens; d'autres dès ceste paix faicte, encor long-temps avant , comme l'on présume par les parolles que le roy dit après la feste passée. «N'ay-je pas bien joué mon jeu? «dit-il ; n'ay-je pas bien sceu dissimuler P n'ay- « je pas bien appris la leçon et le latin de mon «ayeul le roy Louys XI? » On disoit qu'il avoit appris d'estre ainsy dissimulateur de son grand favory Albert Gondy, mareschal de Raiz, qui estoit un florentin , fin , caut et corrompu , trinquart , grand menteur et dissimulateur ^ Et apprit au roy à jurer, à feindre et à dissimuler , car de son naturel il ne Testoit nullement en sa jeunesse , estant fort ouvert, prompt et actif,
* Le manuscrit 8772 ajoute : « Pour parler de luy en deux mots, son grand- père fut muanier k deux lîeuet près de Florence, d*un moulin où il ut retira durant la L'fl;ue, n*osant demeurer en France; mais il y laissa sa iemine pour y faire valoir son lalent. Puis son père fut banqueroutier k Lyon, et sa mère, madame du Peron, grande rcveiideresAe de putains; et pour ce le roy Henry la prît en amyiié et la fil gouvernante de ses enftins , et sur-tout du roy Charles IX , à qui elle donna •on fils Le Peron, qui fut long-temps commissaire des vivres aux années ; le roy après le prit en amytié, et ne rappelloit jamais que son serviteur : et puis estant roy , radvanca abisy qu'il a esté. »
vigilant , esveillé et peu songeart , conmie doibt esire tout dissimulateur.
De plus, feu M. de Sipierre, son gouvernenr, qui estoit le plus généreux et le plus brave seigneur qui fut jamais gouverneur de roy, ne Pesioit nullement , mais tout loyal, franc, ouvert , et du cœur et de la bouche, point menteur ny dissimulateur, qui i'avoit nourry trèsbien et instruict, et ne Tavoit jamais fàid estudierdans les chapitres delà dissimulation: aussy disoit-on , qu'après sa mort ledict mareschal de Raiz, dict lors Le Perron , le pervertit du tout et luy fit oublier et laisser toute la belle nourriture de ce brave gouverneur; si bien qu'on disoit qu'il Favoit appris à jurer ainsy desbordement comme il faisoit , bien que M. de Sipierre jurast quelquesfois; mais c'estoit en cavallier , non Le Perron , qui juroit et renyoit en sergent qui prend un pauvre homme par le collet qui ne se deffend, comme Ton le disoit à la cour; car on tenoit, et tient-on encor Le Perron le plus grand renyeur de Dieu de sang froid qu'on peut veoyr. Ainsy avecques les loups apprend-on à hurler : si bien que le roy apprit de luy ce vice , qui s'y accousluma si fort , qu'il tenoit, que jurer et blasphémer estoit une forme de parolle et devis , plus de braveté, de gentillesse, que de péché; à cause de quoy il ne faisoit point de difficulté de fausser sa foy toutesfois et quantes qu'il vouloit et luy venoit en fantaisie : de sorte qu'on donnoit lors à la cour ce los à Monsieur, son frère, qu'il la tenoit mieux et plus ferme que le roy, si bien que quand il avoit asseuré une chose et donné sa parolle et sa foy, elle estoit inviolable ; mais il ne la tint guieres bien despuis à l'endroict du pauvre M. de Guyse.Voylà comme il se changea, comme Tautre à l'endroict de M. l'admirai, à ceste bonne foste où l'on dit que le roy pour le coup n'y voulut point tant entendre.
Il s'en est dict de tant diverses foçons, qu'on ne sçait qu'en croire ; mais il fut tant poussé de la reyne, et persuadé du mareschal de Raiz, qu'il s'y laissa aller et couler aysement, et y fut plus ardent que tous ; si que lorsque le jeu se jouoit, et qu'il fut jour, et qu'il mit la teste à la fenestre de sa chambre , et qu'il voyoit aucuns dans les fauxbourgs de Sainct-Germain qui se renvoient et se sauvoient, il prit un grand harquebus de chasse qu'il avoit , et en tira tout plain de coups
CHARLES IX, ROY DE FRANCE
i eux, mais en vain, car Tbarquebus ne tiroit si loing. Incessamment cryoît : Tuez , tuez l 11 n'en voulut sauver aucun, si-non maistre Ambroise Paré, son premier chirurgien et le premier de la ctareslienté^; et renvoya quérir et venir le soir en sa chambre et garde-robbe , luy commandant de n*en bouger : et disoit qu'il n'estoit raisonnable qu'un qui pouvoit servir à tout un petit monde fust ainsy massacré ; et si ne le pressa point de changer de religion, non plus que sa nourrice, laquelle il a3^oit si fort qu'il ne luy reffusa jamais rien, la priant pourtant tousjours de reprendre la religion catholique, sans la presser ny contraindre autrement; ce qu'elle fit après la Sainct-Barthelemy, dont il en eut une joye eitresme, et le disoit à tout le monde : mais ce qu'elle en fit, ce fut plus pour luy complaire que pour zèle , car amprès sa mort elle en sentoit encor, et sçay bien ce qu'elle m'en dit un jour à part. G'estoit une très-sage et trèsbonneste femme.
On donna grand blasme au roy dequoy il ne sauva le comte de La Rochefoucauld, qu'il avoit pris en amytié pour sa belle, douce et plaisante conversation, qu'il ne s'en pouvoit passer; et le soir, quand il fut couché, il le voulut fort arrester et le faire coucher en sa chambre. Ledict comte dit qu'il n'en feroit rien, et qu'il le retenoit là pour le fouetter la nuict et ne faire que du fol, comme quand ils estoient ensemble, et M. le comte de Maulevrier et autres, ils en faisoient de bonnes. Enfin ledict comte de La Rochefoucauld s*en alla , où quand le matin on vint pour rompre et fausser la porte de sa chambre pour le tuer (on dit que ce futChicotle-Bonffon et son frère le capitaine Raymond, qui fot tué en une escarmouche à La Rochelle, y faisant très-mal et du poltron; Dieu le punit en cela, et n'estoit si vaillant que son frère Chicot), pensant que ce fust le roy qui le vint fouetter, il se leva et s'habilla aussy tost en cryant : oCe sont des jeux de feu roy vostre père; €vous ne m'y attraperez pas, car je suis tout € chaussé et vestu.» Et ayant commandé qu'on ouvrist, il fut ainsy tué en pensant à autre jeu. Le roy le regretta pourtant, au moins en fit
' Charles IX De pouvoit «e paner de lui depuis son voyage de Vitry , dont il lui restoit uo vieux mal qui se réveiiloit tous les printemps. Mém. de l'État de France 90US Charles IX ^ tom. 111 , fol. 106. a
•RANTOWII. I.
semblant, et pour excuses il dit qu'il luy avoit bien dict deux ou trois fois de ne bouger ; mais l'on le debvoit retenir par force, car le plaisir n'estoit qu'à demy. Toutesfois aucuns luy dirent, et mesmes ledict mareschal, son grand favory et conseil, qu'aussy bien s*il fust eschappé il luy eust faict autant de mal que jamais; car il ne se fust reduict non plus qu'un hérétique, et qu'il avoit grand crédit parmy les huguenots, et qu'il remueroit enoor, enfin que la desfaicte en estoit aussy bonne que des autres.
Quelques jours amprès que M. l'admirai fut tué et porté à Montfaucon pendu par les pieds, ainsy qu'ilcommançoit à rendre quelque senteur le roy l'alla voir. Aucuns qui estoient avecques luy bouchoient le nez à cause de la senteur, dont il les reprit et leur dit : « Je ne le bouche «comme vous autres, car l'odeur de son ennemy «est très-bonne;» odeur certes point bonne , et la paroUe aussy mauvaise.
Il voulut veoyr mourir le bon-homme M. de Rriquemaud, et Gabagnes, chancellier de la cause; et d'autant qu'il estoit nuict à l'heure de l'exécution , il fit allumer des flambeaux et les tenir près de la potence, pour les voir mieux mourir et contempler mieux leur visage et contenance. Ce que plusieurs ne trouvèrent beau, disans que c'estoit aux roys d'estre cruels seulement toutes et quantes fois que le cas le requiert, mais les spectateurs, le doibvent estre encor moins , de peur qu'ils ne s'aocoustument à choses plus cruelles et inhumaines.
Aussy il avoit ceste rébellion si fort à contrecœur, qu'il disoit et tenoi t que : contre les rebelles c'estoit cruauté d'estre humain et humanité d'estre cruel. Certes, en ce cas, il le fut en toutes sortes, et par actes et par spectacles ; car il prit fort grand plaisir de veoyr passer soubs ses fenestres, par la rivière, plus de quatre mille corps, ou se noyans ou tués ; dont du despuis il se rendit tout changé, et disoit-on qu'on ne luy voyoit plus au visage ceste douceur qu'on avoit accoustumé de luy veoyr.
Pour quant à moy, au retour du siège de La Rochelle, que je le vis, et ne l'avois veu despuis ceste feste,je le trouvai ainsy changé. Sur lequel changement M. de Longueville en donna advis à M. de La Noue qui me le dit aussy tost après, quand le roy le manda quérir au sortir du siège de Mons parler à luy pour l'envoyer à La Ro-
chelle, ainsy que je dis ailleurs. « M. de La Noue, luy dit M. de Longueville , a advisez bien , quand «vous serez devant le roy, d'estre sage et parler «sagement, car vous ne parlerez plus à ce roy «doux, bénin et gracieux , que vous avez veu «cy-devant; il est tout changé : il a plus de «sévérité à st'heure au visage qu'il n'a jamais eu «de douceur.» De cest advis ledict sieur de La Noue s'en sceut bien ayder.
Or, puisque je suis sur le passage de ce vilain massacre, il faut que j'en Fasse ceste petite disgression. Force gens, autant estrangers que François, trouvèrent fort vilain et mauvais ce massacre de la Sainct-Barthelemy, tant pour avoir rompu à M. Fadmiral sa foy solemnellement donnée et jurée, que pour le roy nes'estre servy de luy en de belles occasions qu'il luy presentoit , et , s'il vous plaist, non pour petites choses, mais pour la conqueste de la Flandre et de tout les Pays-Bas : ce qu'il eust faict , car je le sçay bien autant qu'un autre, parce qu'il y avoit de grandes intelligences, bien que le grand duc d'Âlbe eust faict son pouvoir de l'en empescher, et luy eust donné de la peine. J'en ay parlé ailleurs : et par ainsy il eust reparé les fiaiutes qu'il avoit faictes par ces guerres passées, et ne s'en fust îamait peu parlé du passer.
Il ne se peut alléguer sur ce subject un plus bel exemple que oeluy que nos histoires racontent, et mesmes celle de ce grand Paul-iEmile, de Eudon , grand duc d'Aquitaine , qui fit venir les Sarrasins en ses pays, contre lesquels alla si bravement et de furie ce grand Charles Martel , yray prince des François; mais avant que les assaillir, il envoya premier vers Eudon pour le prierd'alliance et d'amytié, et de se convertir encontre ces meschans barbares; ce qu'il fit très-volontairement, attaint d'un bon ange; et le jour de la battaîlle comparut si bravement et donna si vaillamment par surprise dans le camp des Sarrasins, presque plustost qu'ils ne Tapperceurent, qu'il y tua tout , sans pardonner à pas un ny pas une ; si que (Parles Martel donnant de l'autre costé, tous deux furent la principalle cause du gain de la battaille : ce que ledict Charles sceut par amprès très-bien remonstreraux siens, que si Eudon avoit faict la faute premier d'avoir faict venir ces Sarrasins , il la repara bien après par ce beau
exploict , et que si paravent il avoit offensé la France, il mericoit, par ce nouveau secours et beau faict d'armes , qu'on luy pardonnast.
Nostre roy Charles de mesmes debvoit pardonner à M. l'admirai. Que s'il avoit faict la faute d'esmouvoir guerre en son royaume , et faict venir les Allemands à son secours, ou du tout ne luy debvoit point pardonner, ou du tout, l'ayant pardonné, luy tenir sa foy, et mesmes le voyant en train de réparation et luy tailler des morceaux qu'il n'eust eu que la peine de les mascher et avaller. S'il eust sceu et leu ce conte de cest Eudon, possible s'en fîist-il advisé, et en eust combattu ces beaux conseillers de merde, qu'il n'ayma guieres par amprès, et les en maudit en soy-mesme et tout, mais il n'estoit plus temps. Si Charles Martel eust voulu faire mourir paravant de poison et d'assassinat cest Eudon, la France s'en fust mal trouvée , et infailliblement elle estoit du tout renversée. Et quand tout est dict, comme je tiens de plus grands personnages que moy, on ne doibt estre si prompt à faire mourir les personnes pour leurs fautes si légèrement , sans premier les bien considérer, bien; car les repeutances et pénitences des uns et des autres s'en ensuivent bientost après^
En voulez-vous un plus bel exemple que de Monsieur saint Pierre, qui, par la grande faute qu'il fit de renier Jésus son maistre, il fut néanmoins pardonné de luy, le recognoissant repenty et pénitent par les larmes qu'il luy vit respandre; et fit plus, il le fit chef de son Eglise. J'ay oiiy dire à un grand docteur que, si Judas ne se fii^t désespéré de la miséricorde de Dieu , et ne se fust allé pendre, et eust voulu se recognoistre par pénitence et repentauce, possible fust- il esté pardonné, bien qu'il eust faict une faute énorme que de trahir son maistre. Et ce grand personnage Monsieur sainct Paul, y eut-il de son temps un plus grand persécuteur da nom de Dieu, ny plus zélé que lui après sa conversioo? Que sait-on si M. l'admirai , après avoir bien persécuté l'Eglise catholique romaine, et la France et tout, que Dieu ne luy eust fitict pareil miracle qu'envers sainct Panl, et n'y eost autant faict de bien que de mal? Je veois bien que je ne suis pas si profond ni bon théologien pour m'enfoncer trop en ces discours, parquoy j'en retire le pied pour venir à nos profuies
CHARLES IX, ROY DE FRANCE
histoires. Ce grand Jules Cxsar, à combien de braves capitaines et bons soldats romains, pris en la battailte de Pharsale, pardonna-il, voire à aucuns de ses conspirateurs contre luy !Ii s'en servit et s'en trouva bien par amprès , comme d*autres aussy très- mal, tesmoings Brutus, Gassius et autres; mais ceux-là furent desnaturés, ingrats et hors des gonds de toute humanité. Ce grand Scipion l'Âffriquain se trouva-il mal d'avoir sauvé la vie à ce brave Espaignol , et rhonneur à sa femme, en la guerre d'Espaigne? Le roy sainct Louis pardonna aussy au comte d'Armagnac, cslevé contre luy (voyez Paul iEmiie),qui par amprès le servit bien, luy et les siens, fbrt loyaunieut. Le roy Louys XI fît au contraire de ses petits nepveux; mais celuy-là aymoit le sang, ce dict Fhistoire sanglante. Le duc d'Âlauçon, condamné à la mort par le roi Charles VU, fut pardonné de la vie, mais non de la prison, et sorti par Icdict roy Louys XI par amprès la mort de son père. Sans aller plus advant, nostre grand roy auguste d'aujourd'hui, furieux en guerre et doux et miséricordieux hors de là, combien a-il aujourd'huy de bons et braves capitaines et vaillans soldats, qui, durant les guerres de la Ligue, l'eussent tué cent fois le rencontrant en champ de battaille ! 11 les a pris à mercy et s'en sert tous les jours , et les ayme comme s'ils fussent esté ses partisans : j'espère les nommer et especifier en sa vie , sans oublier le vaillant M. de Sainct-Luc, Tun de mes grands amys, qui, des plus eschauffés et animés contre luy pour la Ligue, mourut en son, service, s'y portant fort fidellement au siège d*Âmiens. Ces massacres doncques envers les de! inquans sont fort odieux, et les grâces sont très-agreables à Dieu et aux hommes. Le grand François , s'il eust voulu estre rigoureux envers Pomperant et ne luy pardoi ner le meurtre de Scichay, car il luy donna par amprès sa grâce, comme je tiens de bon Heu, par la prière de M. de Bourbon avant sa révolte, s'en trouva très-bien en la battaille de Pavie, comme j'ai dict ailleurs, et possible fiist esté mort. J'ay ouy dire qu'il fascha fort à nostre grand roy d'aujourd'huy de l'exécution de M. de Biron ; mais les grands sénateurs et juges des cours de parlemens le jugèrent parce qu'il avoit entrepris sur ce qui touchoit par trop l'Estat , et l'exemple en estoit par troD iic-
cessaire : sur quoy alleguoit ce grand capitaine : que certainement il avoit bien pourpensé et cogité par un despit et mescontentement, mais pourtant il ne l'avoit pas faict. a C'est tout un, disoient-ils; en matière d'Estat et d'attentat, la pensée juge autant que l'effect.D En quoy j'ay ouy dire à un grand docteur, qu'il n'appartient qu'à Dieu, qui seul veoit et recognoist les cœurs des personnes, de punir nos cogitations, ainsy que nous luy demandons ordinairement, par nos confessions générales et particulières, qu'il nous pardonne nos offenses commises tant du faict que de la pensée; mesmes que les marys ne peuvent punir leurs femmes, pour avoir désiré laccointance d'un honneste homme et de vouloir commettre avecques luy adultère; que si Teffect ne s'en est ensuivi, elle n*est point coupable. D'avantage, combien de meschancetés nous viennent-elles en nos fajitaisies et nos pen* sées que nous n'exécutons point ! Car le malin esprit qui ne songe qu'à mal , nous les suscite et nous y pousse; mais le bon esprit de nostre bon ange nous en destourne. Je n'en veux un plus noble exemple que celui que nous lisons dansl'Arioste, de la belle Bradamante, qui, pour avoir entendu de mauvaises nouvelles de ses amours, désespérée d'un despit jaloux, car il n'y en a point de tel, après en avoir faict ses grandes doléances et lamentations, tira son espée pour se tuer; mais un meilleur esprit s'accosta soudain d'elle, et la fit résoudre de s'en aller au camp , où elle peust mourir d'une mort plus honnorable, et par ainsy elle se destourna d'un penser fort malheureux. J'en alleguerois force exemples, mais la prolixité m'empescheroit de bientost finir, comme je m'y en vais. Je dirai seulement avoir ouy dire à aucuns grands personnages, que M. de La Force les debvoit alléguer, au moins aucuns, en son harangue qu'il dressa au roy, pour en fortifier mieux la cause dudict M. de Biron sonbeau-frere; mais, au lieu de ceste foix», il Talla rendre plus foible et déclarer plus criminel; car il le nomma, baptisa et déguisa par ce mot , certes odieux, ce misérable, comme û ce fust esté un pauvre criminel, vil, abject et misérable plus que pas un qui fust dans un des cachots de la conciergerie du Palais ; au lieu qu'il le debvoit nommer par un plus beau nom, comme :< d'un brave et vaillant capitaine qui vous a faict
ctant de services, sire, et tant bien combattu après de voslre personne;» bref , Texalter par dessus les plus beaux noms et surnoms dont il s'eust peu adviser ; car j'ay ouy dire à un grand capitaine qu'un autre à qui aura escheu quelque grande disgrâce et adversité, ne doibt jamais se rendre ni changer de nom , ains se servir de ce qu'il a esté et non de ce qu'il est maltraicté de la fortune. Ce grand M. l'admirai , quand Besme vint à luy pour le tuer, il n'usa point de ce mot misérable ou malheureux » mais luy dit bravement : « Ah ! c jeune homme, ayez pitié de ce vieux et grand « capitaine, Dainsy que j'ay dit en sa vie. Pompée, lorsque! fut massacré en Egypte, ayant preveu sa fortune et misère par ces deux mots qu^l prononça, qu'on veoit dans sa vie, il dit, d'un courage généreux et point encor ravallé, à ce gendarme qui le tua et le vit sur ce poinct, le sentant là pour faire un meschant coup : « H me semble, gendarme, que je «t'ay veu d'austres fois à la guerre sousmoy ;» qui luy ayant respondu assez mal et en menteur, il ne le requit d'aucune grâce, ny luy parla plus; comme certes, tout homme courageux, quand il veoit sa fin, né se doibt amuser aux prières et commisérations; ainsy que fit ce grand mareschal de Biron, lequel, tant qu'il eut quelque espérance de grâce et de miséricorde, y employa les parolles les plus preignantes et persuasives qu'il peut, voyre quasy plus par bravade que par pitié; mais, voyant les choses désespérées, se résolut bravement à la mort; et mourut plus poussé de son vaillant courage, qu'il avoit monstre autresfois en ses guerres et combats , que par une timidité; si que, tout mort qu'il estoit, on voyoit en sa face encor quelque rage et furie: ainsy qu'on dit de ce brave Gaiilina , qui tout mort qu1l fust en sa battaille qu'il donna, monstroit encor quelque horrible menace à ses ennemys en visitant les morts, qui faisoient paroistre de le craindre comme vivant.
Pour reprendre le susdict massacre de Sainct- Barthelemy, et nosire roy Charles Faut heur, aucuns disoient, les plus passionnés et animés dans le sang, que si ce roy avoit esté cruel par trop contre les huguenots, ce n'a voit esté sans de très-grands subjects qu'ils luy avoient donné, fX coDtiuuoient tous les jours.
Sur-tout la journée de Meaux rirrita fort, car les autres se pouvoient pallier de quelque honneste et faincte couverture de religion ou conservation de leurs vies; mais cesle journée se pouvoit appeller proprement un attentat sur la personne du roy et de son frère et de la reyne, qu'ils eussent volontiers exécuté s'ils eussent peu : ainsy le disoit-on à la cour. Aussy le roy le disoit souvent, qu'il ne leur pardonneroit jamais celle-là : et bien luy servit , disoit-it, qu'il fîst bonne mine de deffense parmy ses Suisses, avecques lesquels marchant en battaille, entre autres beaux et animés propos qu'il leur dit, fut celuy : qu'il aymoit mieux mourir roy que vivre serf et captif.
La prise des armes au mardy-gras luy toucha fort au cœur aussy; et s'anima encor plus contre les huguenots pour avoir desbauché et corrompu Monsieur, son frère, et le roy de Navarre, et les avoir induicts et poussés û se mesler parmy eux à luy faire la guerre, et en un esiat très-miserable de sa maladie, qui le tourmentoit et le languissoit peu à peu. aÂu moins, «disoit-il, s'ils eussent attendu ma mort! C'est «trop m'en vouloir.» Si ne laissa-il pourtant se laisser tant aller au mal, qu'il ne se saîsist des personnes de Monsieur, du roy de Navarre, et de MM. de Montmorancy et Cossé, et ordonna de faire la guerre à ceux qui luy avoient pris ses places et estoîent en armes; et jura et protesta, qu'aussy tost qu'il seroit guery, il dresseroit une grosse armée contre tous ses rebelles, et nul n'y commanderoit que luy seul ; et jamais ne poseroit les armes qu'il ne fust roy absolu ; et donneroit tant de battailles et feroil tant d'efforts de guerre, luy tousjours en personne, qu'il en verroit la fin ou qu'il y mourroit ; et sur-tout, s'il en venoit à bout , pn>mettoit d'enrichir tous ses bons serviteurs : et puis il dit que de toutes façons de regreu, il regrettoit son firere, fors en un : qu'il ne l'empescheroit plus à commander en ses armées.
Sur ces beaux desseins il mourut le propre jour de la Panlecoste, l'an 1674, trois heures après midy, sur le poinct que les médecins et tous ceux de la cour le pensoient se mieux porter ; car le jour advant il se portoit trèsbien : nous croyons tous qu'il s'en alloit guery; mais nous donnasmes de garde que sur le malin il commanga à sentir la moft, laquelle 0
CHARLES IX, ROY DE FRANCE
fit très-belle et digne d'un grand roy; et, avant d'en estre plus fort assaîlly, il fit appel- ]er M. le chaneellier de Birague et M. de Sauve, secrétaire d'Estat en la présence de Monsieur, son frère, et le roy de Navarre son beau-frere, le cardinal de Bourbon et plusieurs autres seigneurs et autres gentilshommes de la cour. Il allégua la puissance et authorité de la loy saiique, à propos d'une seulle fille qu'il laissoît de son maryage après soy; déclara son frere, le roy de Poulongne , son vray héritier et successeur à la couronne, et la reyne sa mère, régente en France jusqu'à son retour. Le testament fut incontinent porté à la cour de parlement de Paris, qui, en après en avoir ouy la lecture, l'approuva et homologua, contre l'opinion d'aucuns, qui ont dict et disoient alors ( mais c'estoit par affection à quelque party) : a Je sçay que les roys ne peuvent tester, «et leur testament est nul.]>
Il pria de plus Monsieur, son firere, de ne pervertir l'Ordre et ne conspirer aucunement contre l'Eslat, dont il se doubloit par les conjectures passées; disant que les royaumes s'acquièrent par la vertu ou par succession , et ceux qui y aspiroieut autrement fiiisoient une trèsmauvaise fin.
Il voulut que tous devant luy prestassent le serment d'obeyssance à sa mère qui estoit làdevant, et de fidélité au roy de Poulongne; surtout, il commanda au viscomle d'Auchy, qu'il aymoit bien fort, d'adviser bien à sa charge, qui estoit lors en quartier de capitaine des gardes; mais il n'y eut grand esgard, car ce bon seigneur mourut de regret, et suivit son maistre bientost après , aussy M. de La Tour, maistre de sa garde-robbe, dignes gens d'estre loués par tout le monde , et à toute éternité , d'avoir ainsy aymé leur maistre et vif et mort.
Il recommanda aussy son debvoir à Toquenol , lieutenant de ses gardes Suisses, qu'il aymoit bien fort ; et le pria de faire ses recommandations à tous messieurs les Cantons ses bons compères, et de garder tousjours ceste bonne amytié et fidélité que de si long-temps ils avoient porté à la France. Et, après plusieurs autres belles paroUes et beaux actes chrestiens, il mourut, aagé seulement de vingt-quatre ans moins vingt-huict jours, estant venu à la couronne en l'aage d*ooze ans.
Le jour ensuivant, son corps fut ouvert en la présence du magistrat; et, n'y ayant esté trouvé au -dedans aucune meurtrissure ny tache, cela osta publiquement l'opinion que l'on avoit de la poison.
M. de Strozzeet moy en demandasmes advis à maistre Ambroîse Paré , son premier chirurgien. Il nous dit en passant, et sans long propos: qu'il estoit mort pour avoir trop sonné de la trompe à la chasse du cerf, qui luy avoit tout gasté son pauvre corps, et ne nous en dit pas plus. Sur quoy aucuns prirent subject de faire pour son tombeau ces deux vers:
Pour aymer trop Oiane, et Cylhérte aoity, L'une et Tautre m*oot mit en ce tumbeau icy.
Si est-ce qu'on ne sçauroit oster aucuns d'opinion qu'il ne fust empoisonnédès que son frere partit pour Poulongne; et disoit-on que c'estoit de la poudre de corne d'un lièvre marin, qui fait languir long-temps la personne, et puis après peu à peu s'en va et s'estaint comme une chandelle. Ceux qu'on en a soupçonné autheurs n'ont pas faict meilleure fin. Ainsy Dieu punit les fbrfaicts de loing, secrettement, sans qu'on s'en donne garde.
Tant y a que les médecins y perdirent leur latin, d'autant qu'ils ne purent jamais bien cognoistre sa maladie ; car il luy survint une fiebvre carratique, qui tantost estoit quarte, tantost continue ; et pensoit M. Mazille , son premier médecin , qu'il se porteroit de bien en mieux ainsy que la fiebvre diminueroit. Mais sa maladie commança à s'augmenter quand il sceut que Monsieur, son frere , et le roy de Navarre son beau-frere, avoient faict tout plain de menées de conspirations contre luy et son estât, dont on en soupçonna quelque poison, enchantement et ensorcellement, qui fut cause qu'on mit en prison deux devins italiens; et fit-on trancher la teste à La Molle et à Goconas, ayans esté trouvés et convaincus coupables de ladicte conspiration , comme j'ay veu d'autres fois leur procès et l'emprisonnement des deux mareschaux, soit ou qu'ils avoient conseillé et poussé ces deux princes, ou afin que par amprès ils ne luy pussent nuire ny faire plus de mal. Quelques jours avant sa mort il se mit à discourir des pères et des enfsius , disant que
bien heureux estoient ceux-là qui laissoient leurs eufaus grands, et qu'il aymoit mieux mourir que de laisser son royaume entre les mains d*un enfant, pour endurer beaucoup, car la France, qui esloit toute ruynée par guerres civtlles, avoit besoing d'un homme.
Trois jours avant sa mort, la reyne luy dit > mme le comte de Montgommery estoit pris, n'en fit nul semblant. «Quoy! dit-elle, mon fils, ne vous resjouyssez-vous point de la prise de celuy qui a tué vostre père?» Il respondit qu'il ne se soucioit de cela ny d'autre chose. Geste response fut à la reyne un présage de la mort prochaine de son fils, comme elle le dit après. Le principal présage de sa mort fut une estoile ou cornette qui apparut et commauça, durant le siège de La Rochelle, au plus profond de la planette de Mercure; ce qui n'est jamais guieres advenu, ainsy que disent les resveurs astrophites; et estoit universelle, et a esclairé un an.
Mais bien plus fut estrange une vision qu'il eut un peu avant ses nopces, ainsy qu'il estoit à la chasse dans la forest de Lyon près de Rouen, très-belle et plaisante : un feu s'apparut à luy de la hauteur d'une picque ; les veneurs et picqueurs s'enfuyrent; mais le roy, n'ayant aucune frayeur, sans s'estonner, et fart asseuré, mit la main à l'espée, poursuit ce fleu luy tout seul jusqu'à ce qu'il s'esvanouyt. Il dit après à plusieurs, comme je luy ayouy aussydire, qu'il n'avoit eu peur aucunement, si-non quand il eut perdu ledit feu de veue ; et, que lors, se ressouvenant d'une oraison que son précepteur luy avoit apprise en son jeune aage, il accommança à dire : Deus, adjutor meus, sis mihi in Deum a^jutorium meum. En ceste fbrest il avoit faict jetter les premiers fondemens de la plus superbe maison qui fust jamais en France, voire en la chrestienté ; et la nomma Gharleval, à cause de la situation qui est en vallée, et de son nom.
Ce brave roy monstra bien encest acte de vision qu'il estoit très-hardy et Irès-asseuré; et, puisqu'il se monstra là tel, il l'eust bien faict ailleurs, car il n'y a rien de si effroyable que telles visions.
L'un de ses ancestres, qui fut le roy Charles VI, ne perdit son sens par la vision qu'il eut et s'apparut à luy en allant faire guerre
en Bretaigne, qui ne debvoit pourtant donner tant d'efîFroi que celle de nostre roy; car les feux qui viennent du ciel esmeuvent et effrayent estrangement. Sainct Pol, estant encor gendarme et grand persécuteur des chrestiens, en sentit vifvement les effects, lorsque )e feu du ciel s'apparut à luy en sa conversion. Les fantosmes, les esprits, les démons, les hommes, les armées, les assauts et combats, ne sont rien au prix de ces feux du ciel. Qai peut doncques doubter de la hardiesse, du courage et de la resolution de ce brave roy?
Or, pour reprendre encor un peu son genre de mort, que son epitaphe a descrit ci^devant, je ne puis pas bien croire que Venus soit tant la cause que Diane a esté; car je me souviens qu'en son plus verd aage de dix-sept à dishuict ans, estant un jour fort persécuté du mal de dents, et ses médecins n'y pouvans appliquer aucun remède pour luy en oster la douleur, il y eut une grande dame de la cour, et qui luy appartenoit, qui luy en fit une recepte dont elle en avoit usé pour elle-mesmc, et s'en estoit très-bien trouvée; mais elle ne servit de rien à luy, et le lendemain , ainsy qu elle luy eust demandé comme il s'en estoit trouvé, et qu'il luy eust respondu que nullement bien, elle luy replicqua : «Je ne m'en estonne pas, a sire, car vous ne portez point d'affection, ny aadjoustez foy à nous autres femmes, et faia tes plus cas de la chasse et de vos chiens que «de nous autres.-— Doncques, luy dit-il, avez a ceste opinion de moy, que j'ayme plus Fexeracice de la chasse que le vostre P Et par Dieu, a si je mede^pite une fois, je vous joindray de dSi près toutes vous autres de ma cour, que je «vous porteray par terre les unes après les au- «tres.» Ce qu'il ne fit pas pourtant de toutes, mais en entreprit aucunes, plus par repuladon que lasciveté , et très-sobrement encor; et se mit à choisir une fille de fort bonne maison, que je ne uommeray point, pour sa maistresse, qui estoit une fort belle, sage et honneste damoiselle , qu'il servit à tous les honneurs et respects qu'il estoit possible, et plus, disoit-il, pour façonner et entretenir sa grâce que pour autre chose, n'estant rien, disoit-il, qui façonnast mieux un jeune homme que l'amour logée en un beau et noble subject.Et a tousjours ayffié ccste honneste damoiselle jusqu'à la mort, bien
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qu'il eust sa femme, lareyne Elisabeth, fort Bi^reable et aymable princesse. Il ayma fort aiissy Marie Tocossie, diole autrement Touchet , fîile d'uu apothicaire d'Orléans, très-excellente eu beauté, de laquelle il eui Ai. le (jrand prieur, dicl aujuurdhuy M. le comte d'Auvergne, un très-beau et agréable prince, et la vraye ressemblance du père en toute valeur, générosité et vertu.
Geste belle dame, lorsqu'on traictoit le maryage du roy et de la reyne, un jour ayant veu le pourtraict de la reyne, et bien contemplé, ne dit autre chose, si-non quei^tL'Allemaigne^ a ne me fait point de peur;» inférant parla qu'elle presumoit autant de soy et de sa beauté que le roy ne s'en sçauroit passer. Estant à la mort, il commanda à M. de La Tour, maistre de la garde-robbe , de luy faire ses recommandations , et n'en osa jamais parler à la reyne sa mère. Aucuns ont voulu dire que, durant sa maladie, il s'eschappa après la reyne sa femme, et s'y eschauffa tant, qu^il en abbregea ses jours ; ce qui a donné si^et de dire que Venus î'avoit faict mourir avecques Diane ; ce que je n'ay sceu croire, car il ne s'en parloit à la cour parmy les bouches les plus dignes de foy, car j'y estois.
Pour quant à rexercice de Diane , je le croy fort bien, car il y estoit trop vioUantement addonné, fust à courir et à picquer après le cerf, fiist à beau pied à le destourner avecques le limier; et y esloit si affectionné qu'il en perdoit le dormir, estant à cheval avant jour pour y aller; et se peinoit aussy fort à appeller les chiens, fuit de la voix, fust de la trompe. Il aymoit fort aussy rexercicedes chevaux cl à les pic(juer; et ceux qui alioient plus haut estoient ses favorys, comme j'ay veu le morcau* superbe, qui alloit à deux pas et un saut, et d'un très-haut et bel air. Aussy estuit-il fort adroict à cheval, et Vy faisoit très-beau veoyr, comme il se fit bien paroistre à Bayoune devant des Espaignols qui l'admiroient, et sur-tout le duc d'Albe, et mesmes en aage si tendret de quinze ans qu'il estoit. S'il estoit adroict à cheval, il Testoit aqssy à pied, car il tiroit fort bien des
' D'Aubigné, tome 111, page 637, fait un conte assez semblable de la belle Gabrielle, louchant lès portraits de rifihiiite Isabelle et de la princesse de Fioreiice.
' Cheval iioir.
armes, et de bonne grâce, et fort rudement. Je me souviens qu'après la première guerre, huict ou neuf mois après, la reyne voulut qu'il se fist à Fontainebleau un fort beau mardy-gras de festins, mascarades, combats et tournois. Elle accommança la première le dimanche , Monsieur le lundy, et le roy le mardy, là où il fut couru en lice, contre le serment pourtant de la reyne, qui avoit juré de n'en permettre jamais , despuis qu'elle en vit mourir le roy son mary. Les deux tenans estoient M. de Nemours et M. le prince de Gondé. Le camp estoit devant le Gheny, très-beau certes, tout entouré de beaux fossés et barrières. Les deux tenans se tenoient 'dans le Gheny, qui representoit le palais d'Apollon; à l'entrée du camp il y avoit un hermitage où se tenoit un hermite qui respondoit à tous les venans combattana lorsqu'ils sonnoient une petite clochette de l'hermitage; et, amprès avoir parlé à eux et sceu leurs noms, il yenoit rapporter aux tenans pour sçavoir s'il les lairroit entrer; ce qu'ils permettoient aussy tost, pour n'en refuser jamais homme (tout cela estoit de l'invention de la reyne et du brave M. de Sipierre); et puis rom poient leurs lances, et , hors la lice , donnoient coups d'espée. Nostre roy, qui estoit encor fort jeune, mais pourtant fort despité qu'il ne s'en mesloit , bien qu il fust bon homme de cheval, en vouloit fort estre; mais la reyne ne le voulut point qu'il s'en meslast, ny Monsieur aussy, qui esloit bien plus foiblet oy si addroict que le roy. Fut advisé par la reyne et M. de Sipierre que tous deux combattroient à pied en camp clos y dans lequel nous vismes entrer le roy avecques une espée et une dague forgées fort gentiment, qui paroissoient tranchantes et picquantes, mais point. Gentre luy, vint avecques mesmes armes. Pompée, Milannois, qui l'avoit appris à dancer et faire des armes. Ils tirèrent tous deux leurs coups les uns contre les autres, le roy monstrant les armes si belles en la main, et une assurance belle de combattant , qu'il vint à porter par terre ledict Pompée, et par feinte le tuer. Comparut après Monsieur, son frère, avecques une espée et une rondelle, contre Silvie, son tireur d'armes, avecques mesmes armes , qui en fit de mesmes. Et vindrent après des diables qui sortirent d'entour de l'hermitage, qui prindrent les morts,et avecques grands
hurlemens , feux et joyes les emportèrent. Tout cela en feinte fut très-beau et plaisant à veoyr, qui se voudroit amuser à le représenter.
Du despuis, on jugea (ousjours les armes belles entre les mains du roy« et non tant entre celles de Monsieur, qui de son naturel n'aymoit point tant les exercices violiens que le roy. Mais, despuis , il changea bien aux guerres et armées où il se trouva, pour ce subject seulement, mais non pour tous universellement, comme le roy, jusques-lâ qu'il se fit dresser une forge, et Tay veu forger canons d'barquebuses, fers de chevaux et autres choses, aussy fortement que les plus robustes marescbaux et forgerons qui fussent aux forges.
Il vouloit tout sçavoir et faire, jusqu'à faire Tescu , le double ducat, le teston et autre monnoye , ores bonne et de bon alloy, ores falsifiée et sophistiquée, et prenoit plaisir à la monstrer; voyre qu'un jour je le vis qu'il en monstra à M. le cardinal, de Lorraine : c Voyiâ, disoit-il, «M. le cardinal, ce que j'ay faict : celle-là est abonne, celle-là ne vaut rien; mais monstrez-la a à qui vous voudrez; esprouvez-la à la coupelle cou au feu , elle se trouvera t>onne. b M. le cardinal ne luy sceut que respondre, si-non luy dire : « Ah Dieu ! sire, vous pouvez en cela faire ace qu'il vous plaira, car vous portez vostre «grâce avecques vous; la justice n'y a rien à a veoyr ny que vous reprendre, comme elle fearoit sur un autre.»
11 voulut un jour sçavoir les dextérités et finesses des coupeurs de bourse et enfaus de la Mat te en leurs larcins , et pour ce il commanda au capitaine La Chambre, qu'il aymoit (car il aymoit toutes sortes de gens habiles), de luy amener, un jour de festin et bal solemnel, dix ou douze enfans de la Mat(e, des plus fins et meilleurs coupeurs de bourse et tireurs de laine, et que hardyment ils vinssent , sur sa foy et en toute seureté, et qu'ils jouassent hardyment et dextrement leur jeu, car il leur permettoit tout, et après qu'ils luy rapportassent tout au butin, comme ils en font de serment , car il le vouloit tout veoyr, et puis leur redonneroit. Le capitaine La Chambre n'y fallit pas, car il vous en amena dix, triés sur le volet, desliés et fins à dorer, qui les présenta au roy; auxquels il trouva très belle façon, et bien habillés, et braves comme le bastard de Lupé : et, se vou-
lant mettre à table et puis au bal , il leur recommanda de jouer bien leur jeu , et qu'ils luy fissent signe quand ils muguelteroient leur homme ou leur dame ; car il avoit recommandé et hommes et dames , sans espargner aucunes personnes. Le roy à son disner ne parla guieres ceste fois aux uns et aux autres, si-non par boutades , s'amusaut à veoyr le jeu des autres, qui ryoit quand il voyoit les autres foire signe qu'ils avoient joué leur farce , ou qu'il les voyoit desniaiser leur homme ou femme. Ils en firent de mesmes à la presse du bal; et enfin , après le disner et le bal , il voulut tout veoyr au bureau du butin , et trouva qu'ils avoient bien gaigné trois mille escus, ou en bourses et argent , ou en pierreries , perles et joyaux, jusqu'à aucuns qui perdirent leurs cappes, dont le roy cuyda crever de rire , outre tous les larcins, voyant les gallans desvalisés de leurs cappes , et s'en aller en pourpoint comme laquais. Le roy leur rendit à tous le butin, avecques commandement et défense qu'il leur fit exprès de ne faire plus ceste vie,aatrement qu'il les feroit pendre s'ils s'en niesloient jamais plus, et qu'il s'en prendroit au capitaine La Chambre, et qu'ils l'allassent servir à la guerre.
Il voulut sçavoir la poésie et se mesler d'en escrire, et fort gentiment. M. de Ronsard en a monstre en son livre quelque petit eschantillon ; et m'estonue qu'il n*en a monstre d'avantage, car il a bien plus composé que cela, et sur-tout des quatrains, qu'il faisoit fort gentiment , prestement et impromptu , sans songer, comme j'en ay veu plusieurs qu^il daignoit bien quelquesfois monstrer à ses plus privés en sortant de son cabinet, et mesmes aucuns qu'il adressoit à M. Nicolas ^ l'un de ses secrétaires, fort bonneste homme et bon compaignon, qui estoit fort heureux à en faire et rencontrer de très-bons et plaisants qu'il adressoit au roy; et le roy aussy tost attaqué se deffendoit, disant qu'il y alloit de son honneur s'il ne respoodoit de mesmes. Bien souvent , quand il fiiisoit maovais temps, ou de pluye, ou d^un extresme chaud, il envoyoit quérir messieurs les portes en son cabinet , et là passoit son temps ave^ ques eux ; et prenoit ce temps là à propos; car
* Simon. Il perdit u charge de secrétaire du roi, ptf forfoiture , en 1690; mais il fut rétabU dans la suite.
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lorsqaHI faisoit beaa il estoit tousjours hors de ta chambre, en campaigne, en action, ou à jouer à la paulme, et sur- tout â la longue paulme qu'il aymoit Fort ; et s'y ^Fforçoit par trop, à sauter, â jouer au pallemaille, bref, en plusieurs autres plaisaus et violens exercices hors de la maison, qu'il hayssoit estrangement, disant que :
Le séjour des maisons , palais et basUmens. Eat le sepulchre des TiTaos.
Entre autres poètes quil aymoit le plus, estoient MM. de Ronsard , Dorât et Baif , lesquels il vouloit tousjours qu'ils composassent quelque chose; et, quand ils la luy apportoient, il se plaisoit fort à la lire où à la faire lire, et les en recompensoit, non pas tout à coup, mais peu à peu, afin qu'ils fussent contraincts tousjours de bien faire , disant : que les poètes ressembloient les chevanx , qu'il falloit nourrir et non par trop saouler ny engraisser , car amprës ils ne valent rien plus.
Il fut mieux disant et escrivant en prose qu'en rhythme, et sur-tout fort éloquent; et parloit bravement et hardyment , autant ou plus à la soldadesque qu'à la royauté : ce qu'il avoit appris de M. de Sipierre, qui parloit, à mon gré, françois, espaignol et italien, mieux que gentilhomme et homme de guerre que j'aye jamais veu ; et pour ce le roy se voulut façonner à ce beau dire plustost qu'à celuy, disoit-on, du Perron, despuis mareschal de Raiz, qui parloit certes fort bien <. M. Amyot, son précepteur, y avoit bien opéré aussy, pour luy apprendre le bon , orné et éloquent parler, mais non la grâce, nyla façon belle, ny le geste brave, ainsy qu'on a veu souvent parler aux grands seigneurs estrangers qui venoient vers luy, et ambassadeurs qui Farraisonnoient , parmy lesquels nullement s'estonnoit; mais, monstrant une majesté et contenance asseurée, les escoutoit fort bien la teste un peu penchante (ce que le roy son frère après luy ne faisoit , car il la haussoit fort, à plein visage et à regard fixe) et l'œil bas; et puis après avoir tout ouy, il respondoit fort pertinemment et de belle éloquence, si qu'il en ravissoit tous ces messieurs; et s'en partoient de luy avecques grande admiration.
* Le manuscrit 8772 ajoute : i Mais mieux en praiicîen et banquier qu*en (fallant homme. »
Il fit une fois < une harangue à messieurs de la cour du parlement à huis ouverts , qui ne vou loient passer quelques edits qu'il avoit arresté. En premier lieu il loua fort la reyne sa mère, qu'il aymoit , honnoroit et craignoit fort tout ensemble, disant qu'il luy estoit tenu de sa vie et de son royaume: puis il n'oublia Famytié et bonne volonté que sou firere Henry luy portoit : et amprès, se plaignant de sa justice, et de la corruption qui y estoil , et des refus de ses edits : «C'est à a vous autres, dit-il d*une audace brave et quasy «menaçante, d'obeyr à mes ordonnances, sans «disputer et contester quelles elles sont; car je «sçay mieux que vous ce qui est propre et con « venable pour le bien et proffit de mon royaume. » N'ayant point enoor de barbe au menton, il tint ces propos devant ces vieux et sages personnages, qui tous s'esmerveillerentd'un si brave et grave langage, qui ressentoit plus son généreux courage que les leçons de M. Âmyot, son précepteur, qui l'avoit pourtant bien instruict, et qu'il aymoit fort; et luy avoit donné de bons et beaux bene« fices, et foict evesque de Lizieux, et Fappelloit tousjours son maistre ; et se jouant aucunes fois avecques luy, il luy reprochoit son avarice, et qu'il ne se nourrissoitquede langues de bœuf: aussy estoit-il fils d'un boucher de Melun, et falloit bien qu'il niangeast de la viande qu'il avoit veu appresterà son père. Osté ceste avarice, c'estoit un très-grand et sçavant personnage en grec et latin, tesmoing les belles et éloquentes traductions qu'il a faictes de Plutarque , qu'aucuns pourtant ses envieux ont voulu dire qu'il ne les avoit pas faictes, mais un certain grand personnage et fort sçavant en grec , qui se trouva , par bon cas pour luy, prisonnier dans la conciergerie du palais de Paris et en nécessité : il le sceut là, et l'en retira , et prit à son service , et eux deux en cachette firent ces livres, et puis luy les mit en lumière en son nom ; mais c'est une pure menterie, dit-on , que ses envieux luy ont preste, car c'est luy seul qui les a fiiicts ; et qui Fa cognu, sondé son sçavoir et discouru avecques luy, dira bien qu'il n'a rien emprunté d'ailleurs que du sien. Pour fin , il nourrit très-bien ce brave roy, et sur-tout fort catholiquement. Il avoit pris ceste coustume, qu'à toutes les fèstes, après qu'il luy avoit faict baiser Fevangilequi s'estoit dicte à la messe, comme d'ancienneté cela se fait aux
^ Mutai
roys, ii preooit le livre et se meUoit près de luy, et luy lisoit ceste évangile dicle, et la luy expliquoit et ioterpretoit. Avant luy, M. le cardinal de Lorraine avoit ainsy accommancé au Feu roy François II, comme je Tay veu, et plusieurs autres avecques moy.
Le roy Charles oyoit fort attentivement ceste leçon et la messe ; et se levoit bien souvent, et s*en alloit chanter, à Timitationdu feu roy Henry son père qui en faisoit de mesmes, au lettrier ^ avecques ses chantres ; et se roettoit parmy eux, et chantoit sa taille et le dessus fort bien ; et aymoit ses chantres, et sur-tout Estienne Leroy, diiM.deSainct-Laurens,quiavoit une très-belle voix. Le roy amprës son frère chantoit très-bien aussy, mais ils estoient differens tous deux en leurs airs qu'ils chantoient, et en ceux qu'ils avoient ouy chanter à d'autres.
Bref, je suis confus en tant de divers subjects qui se présentent à moy pour louer ce grand roy Charles, que, pour mou honneur, il faut queje quitte la plume et ne le loue plus : car, en pensant bien dire, je pourrois faillir. Dont je m'estonne ce que M. d'Amyot , M. de Raiz ou M. de Villeroy, qui sçavent si bien dire et escrire, que le roy a tant aymés et chéris, et leur a tant faict de biens, qu'ils ne soient esté curieux de faire une recherche après sa mort de tous ses beaux faicts,mots et dicts, et en composer un grand livre et le dédier à la postérité. Us en eussent eu aussy ample matière comme celuy qui fit pareille recherche de ceux du grand Alphonse, roy de Naples, que nous voyons et lisons encor aujourd'buy; et m'asseure que ceux de nostre roy les vaudroient bien, voire les surpasseroient.
Je m'estonne bien aussy que mondict sieur de Raiz ou M. de Villeroy n'ont t'aict imprimer et mis en lumière ce beau livre de la chasse et vénerie qu'il a composé, dans lequel il y a des advis et secrets que jamais veneur n'a sceu ny pu atteindre, ainsy que j'en ouys discourir quelquesfois audict mareschal de Raiz de quelques très-rares traicta qui sont là -dedans descrits avecques un très-beau et très-eloquent langage^. Pour le moins ce livre serviroit et donneroit â la postérité admiration de ce roy, pour étemelle
« Lutrin.
> Mon le catalogue de H. de Gange, page 170, ce Um dié imprimé & Paris en 1625, iii-&>.
mémoire qu'il avoit esté un roy fort pv£uct et universel : et les grands qui fussent venus après luy eussent trouvé ce livre plus rare et plus excellent^pour avoir esté composé et bict du sens et de la' main de ce grand roy; et n'eust demeuré sans grande louange à luy pour jamais; car, comme luy dit M. de Ronsard , les beaux palais et baslimeus sont subjects à ruyne et ne durent que quelque temps, voyre les généreux actes et beaux fiaiicts, mais les escrits durent éternellement.
Voylà pour le coup ce qu'on aura de moy de ce grand roy, si-non que j'ay veu force gens marquer et cotter son règne fort malheureux , ainsy que Nostradamus le prognostiqua à la rejme sa mère, faisant sa nativité, autant pour les guerres qui survinrent , que pour le colloque et assemblée de Poissy, qu'on teuoit ne se debvoir nullement faire, pour mettre en dispute nostre religion catholique romaine, si asseurée et confirmée despuis la mort de Nostre-Seîgneur Jesus-Ghrist, par luy premièrement fondée, preschée par ses apostres et disciples, et despuis encor establie et corroborée par tant de conciles généraux, authentiques, bons et saincts, et puis venir à estre esbranlée par disputes en on petit concile national. On accusoit lors, ce disoit-on^ lareyne, le roy de Navarre et le cardinal de Lorraine : le roy de Navarre, parce qu'il estoit de la religion comme j'ay dict ailleurs, et la vouloit maintenir et faire trouver bonne par ses disputes contre Tautre ; mais il fut bien trompé; la reyne, qui luy vouloit complaire et qui vouloit régner, et aussy qu'elle pensoit bien faire, afin d'appaiser les troubles qu'elle voyoit préparer, contre l'opinion pourtant de M. le cardinal de Tournon, ce bon-homme, qui, en luy pensant remonstrer par de hauts cris un jour la grande faute qu'elle faisoit en cela, et les incouvenients qui en adviendroient, elle, après s'estre bien deifendue et dict ses raisons, fut contraincte enfin de luy dire qu'il resvoit; dont luy tout impatient luy respondit, ce disoit-on (mais je ne le croy pas, car il n'estoit pas sibardy, si cen'est qu'il se fiast sur sa vieillesse et l'heure proche de sa mort ) : a Madame , je ne resve point ; je ne « resvay jamais , si-non lorsque je traittay vostre c maryage et vous fis venir en France. » Il se peut qu'il dit cela à ses ecclésiastiques pour leur plaire, mais non à la reyne, car elle luy eust rendu bon,
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et aussy qae la vérité ne parloit pas pour luy ; car elle a beaucoup servy à la Frauce, conune je ie dis ailleurs, et la trouve-on à dire.
Pour quant à M. le cardinal de Lorraine, Ton disoit aussy qu'il y condescendit librement , parce qu'il estoit si enflé de gloire de la grande présomption qu'il avoit de son sçavoir, que, ne se cou tentant de la manifester à messieurs de la France, tant d'egliseqae d'autres, qu'ilen voulut faire parade et ostentation à messieurs les ministres estrangers, qui fort l'admirèrent et le trouvèrent un tris-graod personnage. Aussy y triompba-il fort, et peu luy purent respondre à ses subtilités, que Pierre Martyr et M. de Beze, que M. le cardinal ne se contenta d'arraisonner en public, mais les fit venir en sachambre, et là, à part, devisèrent de beaucoup de choses; et là, de subtil à subtil, s'en fit la contestation belle.
Tant y a , que de ceste assemblée n'en arriva que la source de nos guerres d'amprès ; et de tout nostre roy n'en pouvoit mais; car il estoit un jeune enfant mineur et pupille, qu'on manioit comme on vouloit. De sorte que j'ay veu plusieurs s'estonner que, veu la corruption de son règne, et despuis la perte qu'il fit de M. de Sipîerre qui le nourrissoit si bien , comment II fut si magnanime, si généreux, vertueux, valeureux et libéral comme il a esté; car il a autant estendu sa libéralité que fit jamais roy à toutes sortes de gens : dissemblable au roy son frère, qui employa la sienne à l'endroict de quelques particuliers, siens favorys, que nous avons veus pleins et remplis excessivement; si ce n'est qu'il enrichit fort particulièrement le marescbal de Raiz, qu'il emplit de grands biens, honneurs et estats, et plus que sa portée n'estoit ny sa qualité le requeroit, pour avoir esté ce qu'on l'avoit veu. Si estoit-il pourtant un trèshabile homme. Voyià comment ce roy estoit libéral, tenant ceste maxime: qu'il falloit qu'un roy le fust, et que les peuples estoient semblables aux rivières; car tout ainsy qu'elles entrent en la mer, aussy semblablement Par» gent du peuple venoit et entrait aux finances du roy.
Son règne a aussy esté taché d'avoir esté soubs luy les ecclésiastiques fort vexés, tant de luy que des huguenots; les huguenots, les avoir persécutés de meurtres et massacres et expolié
leurs églises de leurs sainctea reliques, etiuy, avoir exigé de grandes décimes, et alliené et vendu le fonds et temporel de l'église, de laquelle vendition il tira grand argent. Ce ne fut sa faute ; ce fut la misère du temps , et la nécessité de la guerre, laquelle il falloit faire nécessairement pour maintenir la religion catholique, à laquelle, sionnes'y fuslopposégenereusementi elle estoit perdue. Aussy prit-il pour sa devise deux colonnes, l'une de pieté et l'autre de justice, par lesquelles les plus grands empires et royaumes sont appuyés et maintenus : devise prise de Seneque, qui disoit : que les roys et grands par la pieté et justice approchoient de la divinité; aussy a-il aymé l'une et l'autre, mesmement la pieté : de sorte que, pour la conservation des saincts temples et lieux sacrés de nos ancestres, il n'a point espargné le sang de ceux qui les avoient violés.
Je me passe icy de monstrer les grands regrets que firent de sa mort les grands princes de la chrestienté , le pape , l'empereur, le roy d'Espaigne, bref tous les autres, jusques au Grand Turc , tant son nom volloit par*tout. M. de Muret, un des grands personnages en sçavoir et éloquence de nostre temps , fit de luy loraison funèbre devant le pape, et la oommança par ceste boutade que les Latins appellent ea^ abrupto , de telle sorte : Hoc igiiur unum restabat » pater sancie. «Il ne restoît adoncques rien de plus, père sainct;» et puis poursuit ainsy : « pour parachever de ruyner la «France de sa grandeur et sa religion, que la «mort de ce grand roy Charles , qui l'alloii readresser et remettre mieux que jamais, s'il «eust plus vescu.» Et puis continua ses louanges par des propos eloquens, tristes et animés, que le pape et tous les cardinaux s'en esmurcnt tellement avecques toute l'assistance, que leurs soupirs s'entendirent plus dans Teglise que la voix de l'orateur. Geste oraison fut portée de Rome à la reyne, qui se la fit lire et interpréter , qui la trouva Irès-belle et loua M. de Muret , comme je vis.
11 faut faire une fin mesbuy. il est temps , et la prends sur une observation que j'ay veu (aire à plusieurs : que de tant d'enfans qu'eut le I n)y Henry il, il n'en reste aujourd'huy pasun, et a failly la race des Valois, la couronne estant venue à celle de Bourbou, de laquelle est la
cbef oostre grand roy d*aujourd'huy. Il y a quarante ou quarante-cinq ans, que si quelque grand devin eustprognostîqué cest événement, qu'on ne Teust cru que comme un foi, et l'eust-on lapidé , bien] que Nostradamus prédit à la reyne qu'elle verroit tous ses enfans roys;ce qu'elle a ftiict, comme le roy François Il , le roy Charles IX , le roy Henry III et M. d'Alançon , qu'elle ne vit pourtant roy, mais autant valloit, estant seit^neur des Pays-Bas absolu , s'il n'eust Faict la fèste Sainct-Antoine à Anvers : et tels pays valioient bien, et pouvoient bien estre censés un royaume, puisqu'il y a des royaumes qui ne les vallent pas, et bientost en fust esté iaict et proclamé roy. Aussy que le bonduc deBour(;ongne refusa à plat de l'empereur Sigismond que ses pays fussent érigé» en royaume, se contentant de porter le simple nom de duc : ce que son fils, le duc Charles , prince très-ambitieux et hautain, désira fort par amprès , et en requit fort l'empereur Frédéric, qui ne luy voulut point accorder, et le refusa , cognoissant sa superbeté et son courage insatiable , qu'il vouloit amprès quelque chose de plus.
Voylà comme la reyne a pu voir ses enfans roys par la prophétie de Nostradamus, en cela très-veritable, qui n'avoit jamais veu Louys duc d'Orléans , qui mourut fort jeune en 1560, dont ce Fut grand dommage , car c'estoit un très-beau petit prince, et qui promettoit beaucoup ; ce nom de Louys luy ayant esté donné, comme j'ay ouy dire, pour luy estre un jour heureux comme à ses prédécesseurs, les Louys ducs d'Orléans , qui ont esté tous braves et généreux. La reynechangea tous les autres trois leurs noms.LeroyCharless'appelloitMaximilian,tenu du roy de Bohême, despuis empereur, duquel il (spousa despuis la fille. Le roy Henry s'appelloii Alexandre-Edouard , filleul du roy Edouard d'Angleterre. François duc d'Alançon s'appella Hercules , tenu, je croy, des cantons de Suisse. La reyne, par tels changemens de noms, pensoit leur baptiser la fortune meilleure ou la vie plus longue, et vous voyez ce qu'en a esté. J'ay ouy dire à aucuns que cela porte malheur. Toutesfois, le roy François II ne changea jamais, et persista tousjours au sien ; si ne fut-il pas plus heureux que les autres en longueur de vie, mais pourtant très-bon prince , doux et gra-
cieux , et fort vertueux , et qui , s'il eust vescu , eust ressemblé en tout au grand roy Franç^iis son brave parrain , disoit-on ; car il estoit tout courageux et généreux.
Et ne tint pas à luy qu'il n'allast à l'armée qui fut desiàicte à la battaille de Sainct-Quentin; car j'ay ouy dire qu'il en pria cent fois le roy Henry, et le genouil en terre; ce qu'il luy accorda et à M. de Lorraine , qui estoient tous deux fort jeunes, mais M. de Lorraine un petit plus vieux que luy. M. le connestable, qui estoit du tout cru , rompit le coup, et remonstra au roy sa jeunesse, qui ne moqtoit qu'à quatorze ou quinze ans, et la debolesse ^ de ce fils aisné; qu'il ne Faudrait qu'un malheur pour le perdre , et que la France en avoit besoing pour estre son principal appuy après le roy. Mondict sieur le Dauphin en voulut dè&lors un grand mal à mondict sienr le connestable, et ne fut point marry de sa desforloDe qui luy advint, ny de sa prison, comme je le sçay de bon lieu; disant que ce qu'il en avoit faict et rompu ce coup au roy, que ce n'estoit pour appréhension et peur qu'il eust de sa vie et personne, mais qu'il vouloit estre le seul maistre et commandeur de l'armée , et craignoit qu'il ne pristgoust à esjamber surson auctorilé. Du despuis, le camp d'Amiens se présenta, où il alla avecques le roy; et ne tint à luy que la battaille ne se donnast; pour le moins la desiroit-il fort. Tous les jours, et à toute heure, vouloit monter à cheval, et faire le chevalleger; mais le roy ne le voulut jamais, pour n'estre Testât d'un roy dauphin et premier fils de France.
Pour fin, ne tous ces quatre enfiains il n'y en a aucun qui n'ait esté très-brave, très-genereux, hardy, vaillant et courageux. Du roy Henry III et de M. d'AIançon, j*en parleray ailleurs en un discours que je Fais ' , comme j'ay dict , et comparaisons de six grands capitaines que nous avons veus en mesme temps, qui sont le roy Henry, M. d'Alançon, 1^ roy de Navarre, MM, les ducs de Guyse, de Parme, et duc de Biron et prince Maurice, qui tous, pour estre morts fort jeunes, fors le roy et ledict prince, ont laissé d'eux d'avoir esté très-grands et des
> faîbletie, de l'iulicD déboUzMa * On n'a pat ce diicours.
Charles ix, roy de frange.
t>reiniers capitaines de la chrestienté, comme j'espère le foire voir si Dieu me fait la grâce d*escrire d'aucuns leurs particuliers faicts, comme j'ay faict de ceux de cy-devant.
Cependant je finis, et prie toutes personnes qui me liront d'eicuser mes fautes que Ton trouvera icy dedans bonnes et grandes ; car le bien dire ne nasquit ny ne s'acquit jamais avecques moy. L'on m'excusera aussy si je répète force choses et mots et parolles que j'ay dict quelquesFois; car je ne puis avoir la me* moire ny la retentive si bonne que je me puisse ressouvenir du tout. Je prie aussy, et François etestrangers, m'excuser sij'ay laissé au bout de la plume plusieurs grands capitaines qui pouvoient icy tenir rang aussy bien que les autres. Je leur responds qu'aucuns je les ay oubliés par mesgarde; aux autres, je ne suis pas k leurs gages pour les servir. De plus, ce grand Plutarque en ses vies, duquel un traictde plume valloit plus que tout ce que je sçaurois jamais escrire, a bien limité ces Fies des hommes illustres desquels il a escrit, et en a laissé plusieurs, tant grecs que romains, qui possible tout oubliés pouvoient bien valloir aucuns qui sont couchés dans son livre, ny plus ny moins qu'on voit des commissaires et controlleurs des guerres casser bien souvent à la monstre aucuns soldats et gens-d'armes qui vallent bien les passés. Et si Ton me reprend que je parle fort sobrement d'aucuns, et d'aucuns point, je leur responds qu'ainsy me plaist, et en ay ensu! vy ma fantaisie en cela, ne pensant faire tort à aucun. Pour les estrangers , ils sont plus heureux en bons historiographes que nous, qui ont mieux escrit et plus curieusement et plus véritablement que nos François , lesquels , selon ladvis des grands personnages que j'en ay veu discourir, ne s'en sont si bien acquittés comme ils debvoient en aucunes parti-
cularités, qu'ils ne sont estes si curieux et diligens d'observer comme les estrangers. Lise doncques ce livre qui voudra; il y trouvera les louanges des capitaines estrangers et des nostrès , et au plus vray que j'ay pu dire. Il en pourra à part soy après en faire comparaison des uns aux autres. Pour quant à moy, celle que j'en fais, et la meilleure, je la prends sur un très-beau pourtrait que je vis une fois à Rome de la France dépeinte et représentée ec forme d'une belle Pallas toute armée, sa lance en une main et son escu en l'autre , force livres soubs ses pieds, et entournée et ombragée de force espics de bled , avecques ces mots : Marte, arte etfrugibus S inférant par là qu'elle surmontoit toutes autres nations par les armes, les lettres et abondance de bleds et fruicts , comme certes elle fait. Mais les Espaignols ne disent pas cela , car, pour les armes ils n'en cèdent à aucune nation ; pour les sciences et les arts, ils s'adonnent si fort aux armes qu'ils les hayssent et vilipendent fort , et envoyent les livres au diable, si ce n'est aucuns, qui, quand ils s'y adonnent, ils sont rares, excellens, très-admirables, profonds et subtils, comme j'en ay veu plusieurs ; pour les bleds et les fruicts de la terre, l'abondance n'y est si grande qu'en la France ; mais je puis bien asseurer d'avoir veu en Espaigne de fort beau bled , e( mangé d'aussy bon pain, beu d'aussy bon vin de Sainct- Martin et Rippe-d'Avid , qu'en toutes les plus fertiles campaignes et tous les plus friands vignobles de la France , et faict aus.sy bonne chère dans Madrid et autres villes d'Espaigne, que dans Paris. Ce qui est rare et point commun est tousjours plus excellent; pourtant la France, qui l'a veu d'autresfois, mais non ce qu'elle est maintenant , a esté un pays incomparaljle en tout.
* Par la guerre , le sçayoir et l'abondaDoe.
DES HOMMES
DËUXIESME PARTIE.
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