‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 239 sur 267 · DESPUIS LEUR PREMIERE INSTITUTION JUSQU'A CE TEMPS · texte numérisé non relu

DESPUIS LEUR PREMIERE INSTITUTION JUSQU'A CE TEMPS

Après avoir parlé des grands capitaines et généraux d'armée, il faut parler un peu des couronnels de Tinfanterie de France; et pour ce je fais ce discours, sur l'occasion et sur le poinct duquel j'en fis un jour adviser ce grand et brave prince M. de Nevers , qui m'advoua franchement ne s^en estre jamais apperceu ny advisé, et d'autant, (dit-il après, le tenir et l'avoir appris de moy ) qu'estoit qu'advant la création de couronnel gênerai des bandes fran* çoises, tant de-çà que de-là les monts , que fit le roy François P, de M. de Tays, il n'y en avoit eu jamais en France de gênerai , mais de particuliers prou. Et sur ce, plusieurs que nous estions à sa table , nous en misiiies à discourir et deviser, et c'estoit à l'abbaye de Bonneval en Beauce , lorsque Monsieur, frère du roy, partit la première fois mal content de la cour. Entr'autres , il y avoit des vieux capitaines, tant françois que des expérimentés italiens qui fussent au service delà France, qu'estoit le seigneur Petro Paulo Touzin , qui a tousjours fort fidellement et vaillamment servy nos roys. Il y avoit aussy le capitaine Bernardo , bon capitaine et bon François; et pour ce fut tué d'un coup de pistollet h Paris par Tappostement et pourchas du duc Gosme de Florence , disoit-on. U y avoit aussy des vieux gentilshommes françois qui, tous ensemble , condescendirent à mon opinion, sans pourtant y avoir jamais pris garde qu*à ce coup là. Dont pour ce j'en allègue ici les textes et exemples , mais un peu plus que je ne fis alors, et allongeray d'avantage mon discours.

Premièrement, quant à l'etymologie de ce mot de couronnel, à ce que j'en ay ouy dire à des vieux anciens capitaines, tant françois , es-

paignols, qu'italiens, les uns l'escrivent conlonnel par /, comme voulant dire que celuy qui est le principal chef de l'infanterie est dict que, tout ainsy qu'une coulonne est ferme et stable, et sur laquelle on peut asseoir ou Ton asseoit quelque grande pesanteur et Tappuyeon fermement, aussy celuy principal qui commande à l'infanterie doibt eslre ferme , stable et principal appui de tous les soldats, soit pour les commander, soit pour les sousienir, comro< une bonne, belle et puissante coulonne, à laquelle tous les soldais doibvent tendre et viser, et s'y soustenir et s'affermir.

D'autres disent couronnel avec r, d'autant que celuy qui en est le chef gênerai a esté esleu et couronné Ae son roy , ou de son s^iperieur, ou de toute l'armée, pour leur commander, comme triomphant et couronné par-dessus tous les autres.

Les uns en ont parlé encor d'autre foçon di* versement , et selon leur opinion ; je m'en rapporte à eux , sans m'amuser d'en chaFfourer le papier; et ce nom est venu, à ce que j'ay ouy dire à M. de Montluc, des Italiens et Espaignols. Les Allemands en ont aussy usé et en usent ; et l'avons emprunté d'eux en nos guerres à rencontre d'eux etparmyeux, et practiqué parmy nous autres; car auparadvant ce mot n'estoit point en usage.

Je mets à part les Romains, car ce mot leur estoit inc<^nu, et chascun commandoit à sa légion. Bien est vray qu'advant le combat les consuls , prêteurs , dictateurs et généraux de leurs armées, leur ordonnolent leur forme, rang, et champ de baitaille; et bien souvent mettoient pied à terre pour combattre avecques Tinfanterie, comme nous lisons de ce

578 HOMMES ILLUSTRES ET GRANDS CAPITAINES FRANÇOISbrave Gssar, qui souvent a servy de couronnel,

voyre de sergent-majour, s'il nous Faut parler ainsy,à son infanlerie : aussy estoit-ii bon homme de pied et de cheval ; comme M. du Bellay, en son Art militaire, dit qu il est besomg qu'un gênerai mette quelquesfois pied à terre, comme fit Tempereur Charles à Texpedition de Tunis , et M. de Nemours à la reprise de Bresse S comme j'en parle ailleurs, et M. le mareschal du Byé en la comté d'Oye , en un exploit qu*il y fit , j'en parle aussy ailleurs , et comme fit le roy Edouard en la bultaille qu'il donna aii comte de Varvyc , qu'il vainquit et y fut tué , comme dit messire Philippe» de Gommines , et aussy que les plus grands seigneurs d'Angleterre jadis mettoient pied à terre avecquesles gens de pied pour les mieux animer au combat, comme cela y fait beaucoup, et comme firent ces deux braves princes M. d'Orléans ^ et le prince d'O* range à la battaille de Saincl-Aubin, et force autres que je dirois bien ; mais je m'en tais pour esviter prolixité.

U y a aucuns qui ont voulu dire que les tri*buns des gens-d'armes estoient comme oqu*^ ronnels ; mais ils commandoient à infanterie et cavallerie : toutesfois prenez le cas que despuis ils ayent esté départis , et que d'un qui estoit, aujourd'huy est le couronne! de l'infan* terie, et l'autre est le couronnel de la cavallerie légère , et sont deux ainsy séparés.

D'autres ont dict que c estoieut maresehaux de camp. Je m'en rapporte à ce qui en est et que j'en ouys un jour bravement discourir à îm M. de Carnavalet , brave et vaillant seigneur gouverneur de nostre roy Henry UI , et qui sçavoit tous les commentaires de Gmr en latin par cœur, et qui estoit fort curieux de l'antiquité, et oiesttes pour le faict de la guerre ; dont je m'en rapporte aux plus sçavans que moy pour en discourir, car j'aurois peur de me detferrer si je m'y eafonçoia si advant an cp marais , pour n'y estre si scavant.

Touiàant i nos FraDQois, aucuns ont dict que le grand maistre des arbalestriers estoit ce que noua disons ai^joord'huy le grand-maistre de l'artillerye; et mesmes encor parmy les estais de noa roya se trouve le maistre artUler, qui est ceifly qui se mesk de feire deaarbalestes , des

traits et des flesches , que j'ay veu faictes et elabourées d'eux tris-genliment et proprement marquetées , et aussy se mesloient de faire des fusées. J'ay veu le feu roy Charles qui fiaisoit bien valoir cest estât et le faisoit bien mettre en besoigne.

D'autres disent : que ce maistre d'arbalestiers doibt estre plustost eonverty en nom de couronnel ou de celuy qui commandeàrînfimterie,ety a plus d'apparence, d'autant que, le temps passé, au lieu des harquebusiers d'aujourd'huy estoient tous arbalestiers. Je ni'en rapporte encor à nos rechercheurs de mots et estats antiques de nostre France , encor qu'ils n'y trouvent gui^res grand cas ny de beau de l'infanterie de France d'alors; car la pluspart n'estoit composée que de marauts, belistres, mal armés, mil complexionnés, fiiiçls-neants, piUeurf et mangeurs de peuple.

Les uns un temps se sont appelles brigaQdCi h cause des brigandines et armes dont ils estoieat armés et endossés; d'autres francs -arcbersi comme le franc -archer de Bagnolet, doq( est la chanson, qui furent après cassés par le roy Louis XI, et en leur plac^ prit des suisse^.

Les autres s'appelloient seulement archers, qui s*aydoient de l'arc, dont les Angtoispour lors s'en faisoient appeller maistres : tesmoio la battaiUe de Poictiers du roy Jean et autres flombata, et despuis les Gascons, quiforest leurs subjects , tenanciers et apprentifi^ «oobs leurs enseignes, et les opt surpassés; car il n'y a que l'arbalesiier gascon de jadis et d'aujourd'huy encor.

D'autres les ont appelles rustrea, aîasy qu^ nous Usons dans le roman de M. de Bayard, qu^ «M. de Mpllard dit à ses rustres,» app«i<>>^^ ainay ceux auxquels il commandoit

D'autres les ont appelles advanCurier» de guerre, tesmoin la chanson ,

AdTanturien de fsatxtt , Tirai de>]à les MobU.

Et aussy que tels les trouvere^s-vous, mespes dans les vieux romans du roy Louys XII et dp roy François l^**, au commancement, et pcii^^ et représentés dans les vieilles peintures, tapisseries et vitres des maisons anciennes; ^ Dieu sçait comment représentés et babillai olus à la pendarde vrayewent, owme Too ^

DES (}OURONf)£LS FRANÇOIS.

fifO

mH 4^ fe tmpB^ qn'i Ja propreté, portai» des ciienrises ft loogoe» et grandes mancbes, comme Bobeme$ de jadis ou Mores, qui leur duroîent yestues plus de deux ou trois mois sans cbiauger, ainsy que j'ay ouy dire ft aucuns, moustrans leurs poictrines velues, pelues et toutes desco|i¥ertes, lesdiauises plus bigarrées, decoupAss, déchiquetées et ballaffréesi, usaos de ces mots, et la pluq)art moustroîent la chair de la cuisse, yoire des fesses. D'autres phis propres avoient du taffetas si graud quaotité, qu'ils le doubloieut , et appelloient chausses boufiantes ; mais il 6ill<Ht que la phjispart monstrassent U jambe oue , une ou deux ^ et porioient leurs bas de chausses pendus a la ceimure. Eocor aujourd'buy, les Eq^aigools usent de ce mot adventurews , mm pe n^ sont pas soldais gagés py soldoyés, mais qui y sont pour leur plaisir, soient soldats ou gentilshommes ; tous les appellent ainsy ceux qui ne tirent paye ; mats ils disent , quand ils veulent nombrer leurs gens de guerre eo Mne armée, après avoir compté les soldats gagés , ils di.seot outre cela , cq' aventureras tanto^^ seloj» qu'il y en a. Aujourd'buy en nostre France les appelle-on soldats de fortune.

Voylâla difFerence des advaoturiera d'aiûour* d'huy à ceuY-1à du temps passé, lesquels, outre ce que j'en ay dict, prenoient plaisir h esu*e les plus mal en point qu'ils pouvoient, jusqu'il marcher Jes jambes imes et porter leurs chausses à la ceinture , comme j'ay dict : d'autres avoient une jambe jme et Taufre chaussée , à la bizarre.

Sur quoy ij me souvient qu'un combat A la barrière se faisant un jour i la cour, en la basse salie du J^uvre , après les premiers troubles, entre autres Qombaiisns complut et entra le capitaine Buno,|;entil cavallier certe», mais bien bizarre en tout. H estoit fort bien en point et bien habillé; iJ avoit une jambe fh^ifiyé^ et Tautre nue. U$ vieu)E capitaines qui estoîent pour lors a la salle dirent et confirmèrent que les soldats adventuriers du temps passé allQÎent ainsy chaussés à la bi^re , et ain^ Tentendoit

■BaUffirto ^^labr^.

'L'infanterie iiiandalfe, au siése de Rouen pour le noi d^AngUtem en 14(8, dtaK yéuie et armée de la «Mie. Voîes Monsurelet, et tel est encore le corpe des monUgnards écossais.

■ U y a Unt d'aTentnrlen

ledict capitaine Buno encor de nostrt tempa; mesmes au voyage d'Aliemaigoe j'ay ouy diœ que force capitaines et soldats, quand ils vouloient aller i un assaut, coupoient leurscbausscs au genouil tout i Tinstant, parce qu'elles estoieat toutes d'une vanne et attachées en haut, afin qu'ils pussent mieux montsr i Tassaut; ponr lois les bas d'estame ^ ny de soie n'estoîmt pas en usage.

Or, advaot f^ nom d'advanturier pracliqué, aucuns appelloient les soldats laqiuUs, mesmes dans MonatreJet;et vous trouvères un capitaine Raomnnet , assiégé par Maximilian rarôbidiic dans Malonoy 3, tenant pour le roy Louys Kl : la place fut prise,aietluy futpenduavecqnesaucufli «de $e$ laquais, dtt-^l ainsy, dont le roy Loufa a après eo fit be)Je vangeaoce. » Yoyli oamme M appelle ks soldats laquais ^, ce que j'ay vm confirmer en mes jeunes ans à .aucuns viena raur tiers ; mais ils les appeiloient allaguais^ eomme voulant dire gens k pied allans et marchaos après leurs capitaines, oomme aiÛQurd'tani nous ^pelions ceux qui vont en devant ou après nous^ laquais, comme fopt aujourd'huy les estaffiars eo halje , en fispaîgne , et en France les valets à pied , qui sont bons à pied i faire message êI mettre la ma^n à Tespée; dont par ainsy ne se fout e&babir si aujourd'huy nous voyons sihraves capitaines et soldats sortir des laquais.

Ledict Monstrelet appelle aussy lesdiotssol^ data piétons, cooune aussy M. du Bellay en son livre de VJrt militaire. Froîssarri les appelia ^02i^^^rf ,qttelquesfois ardiers \ mesmes quand il parle des Àngiois , quelquesfots il les appeUa pUlards, par ce propre nom , ainsy qu'il dit en un passage : «Il y avoit quatre cens lances rt «deux iniiie pHiards ^.n Voyià un plaisant nom pour nos gens de pied, lequel est aujourd'huy fort propre à aucuns, voire phisque cduy de soldat.

Or, despuis tous ces noms se sont perdus et se sont convertis en ce beau nom de soUUU^ ft

* Voyez Monttretet.

• G'4t«ent proprement les fimtatimt français qu'on appelait laquais, ou plutôt lesquels , à la diflérence des lantanins aUenands , qu'on nom»oic Umiquenels > de rallemand lanâs4cnâclU , dont laquais n'cftt aMil qu'une oorniptioo , oiinine aUaquais VtU d^aU-Uautt^ knecht j c*e^-à'dire piUQn de tout pays.

« Voyez Froittarl oaMi caie coUcctJoa»

5B0 HOMMES ILLUSlIlES Et GRANDS CAPITAINES FRANÇOIS

cause de la solde qu^ils tirent. Les Espaignols et italiens nous les ont mis en usage, encor que quelquesfois les Italiens les appellent fantassins; mais FEspaignol use tousjours de ce mot soldados , qui est le plus beau nom de tous ceux qu'on peut imposer aux gens de pied , et n'en desplaise aux Latins avecques leurs mots m/(eYef et pedltes, qui sont fort sots et laids auprès de celuy de soldats. L'Espaignol usoit aussy du mot peones ^ , jadis , comme nous disons piétons.

Pour quant aux chei^ qui leur commandoient, ils ne s'appelloient parmy nous que capitaines simplement; car le nom de couronnel ny de maistre-de-camp n'estoit point encor né en France: du temps du roy Louys XI, le priucipal qui commandoit à son infanterie estoit le capitaine Flooquet, qui fut tué à la battaillede Mont - l'hery, dont on faisoit très-grand cas, et fût fort regretté.

Pïulo Jovio descrivant l'entrée du petit roy Charles Vill dans Rome, et de son armée, représentée en son histoire la plus superbe et la plus furieuse en ses armes, visages, démarches, contenances et habits, que c'estoit une chose très-espouvantable à veoir, tant François , Allemands et Suisses, ny là et ailleurs nous ne lisons point qui des François eut la principalle charge de rinbnterie Françoise, ou qui en fut gênerai. 11 faut croire donoques qu'il n'y avoit que leurs capitaines , Gommandans chascun à leurs enseignes et bandes, sous lesquelles se rangeoient de bons hommes, mais la pluspart de sac et de corde, meschans gamimens eschappés de la justice , et surtout force marqués de la fleur de lys sur l^espaule, essorillés, et qui cachoient les oreilles, à dire vray, par longs cheveux hérissés^, barbes horribles, tant pour ceste raison que pour se monstrer plus effroyables à leurs ennemys, comme feisoient jadis les Anglois, ainsy que dit Cssar, qui se froltoient le visage de pastel pour plus grand effroy diabolique , et que font aujourd^huy nos reistres.

Mais le monde n'est plus enfant et n*a plus peur de ces faux visages^ny loups-garoux, ainsy que nous lisons dans un petit livre enespaignol

* C*ctt de retpagDol peon que nout avons Mt pion ^ dans la signification de fantassin ou de piéton. Rabelais /en est servi dans la même signification.

* Dont les oreilles ont été arracliées. Cétoit autrefois vn genre de supplice asseï commun.

des guerres de Milan soubs le roy Louys XH, d'un capitaine suisse qui s'appelloit Tocquenet Je pense que celuy que nous avons veu en France^ fort aymé du roy Charles IX et capitaine de sa garde suisse , estoit son parent. Celuy doncqaes marchoit tousjours vestu de pied en cap de peau d'ours fort pelu, les cheveux longs et hérissés, a vecques la barbe pareille, de sorte qu^à le veoir, on Teust pris pour un diable sauvage, avecques sa grande et desmesurée taille; si bien qu'il faisoit peur à las vettacos que lo miravan , tnas no à los ileterminados * , ce dit le livre , qu'il faisoit peur aux peureux qui le r^ardoient , mais non aux déterminés et asseurés. Yoylà les bizarreries de nos capitaines et soldats de jadis.

Or, le roy Louys XII estant venu à la couronne et ayant retiré Milan qui luy appartenoit, et le royaume deNaples de mesmes, pour les acquérir et garder, il fit de belles guerres et continuelles, tant contre les Italiens qu'Espaignols; pour ce, nostre infanterie françoise se commança à façonner un peu mieux , fors qu'ils ne se pouvoient encor bien accommoder à ces harquebus, et avoient tousjours en singulière recommandation les arbalestes , et en rendoient de bons combats; si bien que j'ouys dire à Naples que la ville alors ayant esté reprise et regaignée par les Espaignols, il y eut une douzaine d'arbalestiers gascons, qui estoient pour la garde de la tour de Sainct-Vincent, qui s'y opiniastrerentsi bien avecques leurs arbalestes , qu'ils ne peurent estre pris ny chassés de deux mois après, que la munition de leurs arbalestes leur faillit, et sortirent, en bonne composition pourtant. L'empereur Charles V, après la Collette prise, et qu'il s'achemina vers Tunis, tousjours marchant en battaille, et que les Mores et Arabes le venoient tant agasser et importuner, il souhaita d'avoir une compaignie d'arbalestiers à cheval; cela se lit dans Paulo Jovio. Quelle humeur, puisqu'il avoit de ces bons harquebusiers espaignols ! Pourtant il y avoit là à discourir.

Or, puis après ledict roy Louys, lorsque les Gesnois se révoltèrent de son obeyssance, il dressa une fort grosse armée pour reprendre leur ville; et d'autant qu'il avoit besoing d'infanterie plus que de gendarmerie , il bailla h

^ Aux poltrons qui le voyaient, mais nnUement.anx braves.

DES COCRONNELS FRANÇOIS.

charge à plusieurs capitaines et braves gentilshommes François de bonne maison, comme aux seigneurs de Maugiron, deVandenc^se, d'Espy, (le la Grotte, de Bayard, de Normanville, de Montcauray, de Bossillon , du Tresnel , de Silly, le cadet de Duras , le capitaine Odet ' , le capitaine Imbaut^, le chevallier Blanc^, et plusieurs autres , desquels ny les uns ny les autres n'avoient charge de couronnel ny le nom de maistre de camp.

Nous lisons dans le roman de Bayard qu'il luy donna aussy charge de mille hommes de pied ; ce que voyant , il l'accepta : a et encor qu'il « eust faict profession plus de cheval que de pied, a mais à luy tout estoit de guerre, toutesfois il <c dit et remonstra au roy qu*il avoit trop de gens a soubs sa charge que ces mille pour s'en acquitter «très-dignement.» Aujourd'hui nos maistres de camp ne font pas cela, car ils en prennent trois mille, quatre mille, voire vingt mille, tant qu'on leur en donneroit, jusqu'à les en lasser et saouler; aussy font-ils de belles glissades et foux pas. « Par quoy il le pria de ne luy en don- « ner que cinq cens , et qu'il s'asseuroit, avecques cTayde de Dieu et de ses amys, de luy faire et a mener une si bonne trouppe» que, pour petite «qu'elle seroit, il battroit bien une plus grande «deux fois que la sienne ^.»

Aussy le capitaine Montmas, qui despuis fut maistre de camp , dit un jour au feu roy Henry H: «Sire, vos commissaires et control- «leurs de guerres, en faisant ma monstre, me «sont venus controller ma compaignie, et cryent «que je ne Tay pas complette, et ne me veulent «passer que ceux de la monstre; je vous prie «croire, sire, que je serois bien marry de vous «desrober un seul sou; mais l'argent qu'il me «faudroit donner à plusieurs, je le donne à < moins de soldats, lesquels j'appoincte de ce que «je donnerois aux autres, aussy les sçay-je choi- «sir et appoincter si bien, qu'avecques le petit

I Odet d'Aydie , de la mai«m d'Aydie , on^inaire du pays de Béarn, capitaine de mille hommes de pied S^aioooa.

> Imbout Rivoire, leignear de Romagoieu, capitaine de cinq cens hommes de pied.

* Antoine d*Arc , Dauphinois , capitaine de cinq cens sommes de pied. On l'appella le chevalier Blanc, parce qu'H était ordinairement armé & blanc, c'est-à-dire de pîed en cap.

^ Voyez la Chronique de Bayard dans cette collection.

«nombre que j'ay, je batteray tousjours et des- « feray une autre compaignie, quelque complette «qu'elle soit. » Monstraot par là que la force ne gist pas au nombre, ains à la valeur: aussy n'avoit-il jamais la moictié de sa compaignie, au lieu que les autres l'avoient toute entière; mais si peu de nombre de ses soldats estoient très-bien choisis et très-bien appoinctés, qui faiaoient tousjours rage partout où ils se trouvoient.

Advant luy, tout de mesmes en avoit fai( t M. de Bayard, comme j'ay dict : aussy fit-il ceste compaignie de cinq cens hommes tous de gens d'eslite, si que plusieurs gens-d'armes quittèrent la lance pour prendre la picque avecques luy, comme il se lit. Aussy fut luy et sa trouppe qui firent le grand effort à la prise de Gesnes, et en Ait la principalle cause. Ce nom de couronnel n'estoit point encor en usage, si-non que le livre dit «que le roy luy «donna charge de mille hommes de pied.»

M. de MoUard, vieux routier, aux guerres dltalie ne porta non plus titre de couronnel , ains qu'il avoit charge de deux mille hommes de pied qu'il entretint tousjours braves et vaillans, comme ils lemonstrerentàlabaltaille de Baveime , où ils firent très-bien , et en moururent beaucoup avecques leur capitaine: aussy donna-il le premier avecques le capitaine Jacob, Allemand ^, qui avoit charge de quelques lansquenets, qui servit bien le roy ce jour : aussy y mourut-il des premiers avecques M. de MoUard, lequel, advant le combat, fit ce traict; car, ainsy que les Allemands passoient les premiers le pont qui avoit esté faict pour passer le canal , et voyant qu'ils tardoient tant à pas ser et faisoient trop longue file, embarassant le passage , luy semblant qu'il ne seroit jamais à Vennemy, dit à ses reistres ( ainsy dit le livre), qu'il appella ses soldats : «Gomment, «mes compaignons, nous seroit-il reproché que «les Allemands soient passés du costé des en- «nemys premiers que nous? J'aymerois, quant «à moy, plustost avoir perdu un œil.» Et sou dain se jetta dans l'eau et commança le premier à sonder le gué, tout chaussé et vestu, sans marchander, qui n'estoit point si petit qu'ils n'y fussent jusques près des esselles : et tous ses gens le suivirent aussy tost ; et firent si bonne

* Jacob Demps » gentilhomme du pays de Souab»

diligence , qu'ils eurent passé phi9(osc que !e5 Allemands, et tous trempés et mouillés combattirent ainsy. Quelle belle ambition ! Lei anciens Romains n'en ont jamais pins ftiet.

Le baron de Gratemont et le capitaine Maogiron firent là anssy très4:lien , qn\ eommandolent chacnn à mille bommes de pied; comme le capitaine Bonnet , qni aussy s'y trouva , qui fit trèa^bien ; mais il n*y mourut paê comme les autres , il en ftot quitte pour tin coup de picque dans le front , dont le fer y demeura.

Il avœ't eu auparadvant un très-brate et vaillant Itentenant ^ qui estoit le capitaine Lor* ges, frère aisné de ce brave que nous avons vèu deipuis, qui a commandé longuement â plusieurs trouppes de gens de pied, et pour ses mérites filict capitaine des gardes escossorses du roy. Gest aisné Liorges, lieutenant dudict Bonnet , mourut h la conqveste do Friol , où M. de La PalKee advoH mené des ferces au service de Fempereur Maiîmilian , par le commandement du roy Looys XIL

Or, tons ces capitaines, encof qu'ils conmiandassent * grosses trouppes, ne sont jamais esté appelles que capitaines siniplement t des couroonds nullement.

Que s'il y a eu quelque escrfvaln moderne qui les aye voulu appeller courdonels, il n'y flmt adjouster foy, mais bien aux vieut etempiairesdn paêsé, qui en ont parlé n^nvement ny sans hrd coMne le^ modernes , qui vèuknl i^ire êeê pindariseurs et des jolis a parTer, et autant de ffloe(|Oeries pour eul.

Abiây que voulut faire une fois un prdat de par le monde ^ qui voulant faire do beau parfeut, comme certes il est, If se vint à alléguer le prophète Hellie , qui estoit (ce disoit-il) conseiller d'Efttat du roy. Un autre preht, aus^y sçavant et bien disant Comme loy, respondit qo*il n'avoM jamais leu dans la Btbte, ny ouy dire qu'il fast conseiHer d'Estat, ny qu'il cust aucune ny pareiRe charge eu la maison du roy, qu*il n^en avoit jamais érigé qu*fl sceust : ce qui frit une grande risée pour luy en rassemblée où H estoit. Il se fdst mieut passé dé ce met; mais il vouloit ^tre dû bfen-parlant , et qu*il avoit trouvé le mot de la Pebve.

Je ne doute qu'aucuns de nos escrivains modernes n'en ayent faictde mesmes ou n'en fassent ; onia c'est frire tort à ce qui a esté fiflct

et escrit, et vaut mieux se régler au vieux texte et n'user encor de ce mot de cooronnel pour la matière de ce temps là y mais simplement éapitaine de tant ou commandant à tant , ainsy qne je tiens de M. de Motitfuc et autres vieux capitaines.

Le roy François vint après; et si nous debvons croire aux Mémoires dé U. du Bellay, comme certes poitr ta suffisance du personnage il le faut , ce mot commença à se practiquef; mais possible il est â présumer que ceux qui les ont mis en lumière et qni sont esté modernes, et qtti ont voulu pindariser comme les autres, et voulu practiquér ce mot de couronne!, n*dnt suivy possible en cela le vieil exemplaire. Tant y a, quelque chose que Ton y peut frire, il le faut croire. Dans ces mémoires doncques vous y trouverez comme M. de Guyse, aaode de Lorraine, fut couronnel à la baltaille de Marignan de six mille lansquenets. Certes if pouvoit porter ce rfom , car, ou fust que le^ Allemands qui en avoient Tusage luy pouvoient avoir donné, on qu'estant grand prince, il meritoit bien d'avoir un nom plus que le commun.

De mesimes, fed M. de Saincl-Paul , lorsque le roy Fratiçofé s'arniia et se prépara pour aller lever le siège de Mezîcres, fut faict couronnel de cinq mille hommes de pied , qui estoil un grand cas, que un tel prince du sang, brave et vaillent, ne fbst couronnel gênerai de toute l'infanterie françoîse, et iM)urfant ne restoit que de cinq mille seulement : qu'est bien pour faire approuver mon dire, qu'il n'y avoit encor de couronnel général, comme verrez dans rblstoire du roy François. Toustesfois , aucuns vieux livres ne le disent que gênerai de cinq mille hommes de pied ; force particuliers couronneU légionnaires y avoit -il, cbascun pourtant commandant à sa légion de sa province.

Lorsque ledict M. dé Saincl-Paul fut envoyé lieutenant en Italie contre Antoine de Ixve , M. de Montc;îean oommandoit k soa iiifamcrie, et mesmes à l'entreprise de Gesnes, où ila as firent rien qirt vaille.

Au camp d'Avignon, il fut aussy couronnel de Tinfanterie françoîse; mais tl fiit pris «« commancement de la guerre , où il ^06 fit ries qui vaille aussy. Bref, je serois trop prolixe si je Voulois esplucber tous ces cOuronnels espe-

DES COURONNELS FRANÇOIS.

ciâui; je ferais tort à ceux qui en seraient curieux de les rechercher et qui se plairont de lire ceé belles histoires, et non ce livre.

liC siège deParpîgnan vint, où le nom de courorinél se mit fort en v()gue, carM. de Brissac fut couronnel de toute Tinfanterie Françoise, tant des traùppes qui vinrent du Piedmont |)our estre là, que de celles qui estoient en France ; mais cela s'entend de Tinfanterie qui estoit en cèste armée là , et non de celle de toute la France ; car feu M. d'Orléans, à sa conqueste de Luxembourg et en ce mesme temps, avoit la sienne i part , comme je tiens de ceux qui y estoient alors ; et despuis mondict sieur de Brissac quitta ceste charge pour estre couronnel gênerai de la cavallerie légère.

M. de Tays eut cest honneur tf estre èsleu et Faict du ray François couronnel gênerai de rinfanterie Françoise , tant de-çâ que de- là les moûts, duquel , advant que je parle, je dirai ce mot : que les Espaignols n'ont pas esté grandement curieux de faire couronnels généraux en leurs bandes ny en basses factions , si-non en leurs armées grandes d'une grande conqueste, d'un grand siège ou faction signalée, ou journée aux guerres dltalie.

Ce grand marquis de Pescayre et le marquis del Gouast son cousin , cotnmancerent à leur commander en titre de couronnel gênerai. Advant eux , dom Pedro de Navarre avoit commandé à ses trouppes qu'il avoit en Barbarie , et qu'il en ramena puis après , luy ayant esté faict prisonnier à Ravenne ; le capitaine Solis , duquel j'ay parlé ailleurs, et puis le marquis de la Padule, qui se deschargea de ceste charge à son nepveu le marquis de Pescayre. Âdvant eux aussy avoit commandé le vieux capitaine Allarcon , qui en avoit bien commandé à aucuns, tuais non à si grandes trouppes comme les precedens; et, advant tous eux, dom Pedro de Navarre, comme je viens de dire, avoit esté couronnel de quatre mille Espaignols qui furent envoyés en Barbarie par ces dévotes et caiholiques personnes , le roy Ferdinand et la reyne Izabel de Gastille, contre les Mores et infidèles.

Sur quoy j ouys discourir un jour gallantement à feu M. de Monlluc, à son logis au siège de La Rochelle , nous donnant à soupper au mareschal de R'aiz, à M. de Strozze et à

moy, et autres gentilshommes, nous apprenant à tous d'où estoit venu premièrement et usité parmy les Espaignols ce mot de soldados viejos^. Il disoit doncques : que ce bon roy et reyne envoyèrent en Barbarie quatre mille soldats espaignols , conduits par dom Pedro de Navarre , où ils firent de très-beaux exploicts et dès conquestes très-belles, mesmes qu'ils mirent en grand destroict la ville d'Alger, tant aujourd'huy renommée, par le moyen d'un fort qu'ils firent par une très-grande et merveilleuse promptitude, en un issolad ^ tout devant la ville, les tenant par ce moyen de si près assiégés et pressés , qu'en peu de temps ils furent contraincts de requérir trefves pour dix ans , qui leur furent accordées moyennant certain tribut qu'ils payèrent tousjours jusqu'à la mort de Ferdinand ; et , appellans Gairedins ^ Barbef ousse à leur secours au bout de quelque temps qu^ils virent leur bon , rompirent trefves, prindrent le fort, chassèrent les Espaignols, et recouvrèrent liberté.

Or, durant les trefves, la guerre s'ouvrit entre le pape Jules et le roy François ^ : Ferdinand secourut le pape , et tire à soy dom Pedro de Navarre avècques les Espaignols de la Barbarie , et les envoyé en la Roman ie avècques son armée de Naples , conduicte par donJ Raymond de Cardona ; et se trouvèrent à la battaille de Ravenne; et ce fut lors que M. de Nemours haranguant ses gens, et parlant de ces Espaignols, il dit qu'il ne falloit point appréhender ces soldats espaignols, qui se vantoient et bravoient tant, d'autant qu'ils n'avoient appris qu'à combattre des Mores tous desarmés et fuyards , et qui n'avoient encor esprouvé les François, si bien armés , et qui combattoient de pied ferme.

Si firent-ils bien pourtant, ne voulans pour ce coup croire leur gênerai dom Pedro, qui les tenoil retranchés et resserrés, et ne vouloit qu'ils bougeassent de leur retranchement et advantage, voulans là attendre l'assaillement. Mais nos François, bien advisés, firent bracquer quelques pièces d'artillerie, qui les endommagea tellement, qu'ils se mirent à cryer; Matados somos del cielo, vcunos à combater

» Vieux soldats. — • Pciil Ilot.

> Hariadau. — « Louin Xll , et non François L

los hombres; c'est-à-dire :«Nous sommes lues «du ciel , allons combattre les hommes, o

Ledict dom Pedro en vouloit de mesmes faire aux Italiens et les arrester; mais tous commencèrent à cryer haut : «Gomment! et «Faut-il qu*à Fappelit et opiniastreté d*un mar- « rane nous périssions ainsy misérablement ! »et, par ainsy, sortirent de leur retranchement.

Or, quand dom Pedro emmena sesdicts Espaignols, ne faut point doubler, venans de ces guerres loingtaines et barbares, s'ils estoient superbes, et comme ils sont coustumiers quand ils viennent de tels lieux et telles belles factions et piaffant , et s'ils bravoient ; de sorte qu'ils ne se vouloient appeller autrement que soldados viejos; et ne prirent le nom de soldats de Barbarie ou de la Guerre-Saincte ou autrement, ainsy qu'aujourd'huy se font appeller par les terzes de Lomhardie, de Naples , de Sicille, de Sardaigne, et de la Gollette quand elle estoit à eux; mais ce nom de soldados viejos seulement leur plaisoit et leur esloit agréable. Et du despuis (ce disoit M. de Monlluc). encor qu'ils fussent des terzes susdicts, ils ont voulu porter tousjours ce nom de soldados viejos, comme les nouveaux venus on les appelloit bisongnes ; mais en un rien, par la bonne discipline militaire el parla belle créance et bon soustien qu'ils ont entr'eux, s'aguerrissent et se mettent en rang de soldats vieux aussy lost, ainsy que moi-mesme en ay veu arriver à Naples tant piètres, chelifs, mal habillés, con zapatos di cuerda, souliers de corde ^, descendre ainsy des galleres; les vieux soldats les entreprenoient et les prenoient en main, les mondanisoient , leur prestoient de leurs habillemens; si bien qu'en peu de lemps on ne les eust point recognus.

J'en vis une fois arrivera Naples si bisoignes, si nouveaux, si fats, que, se promenant par la ville, ils la regardoient de tous costés avecques très-grande admiration, et sottement pourtant. Aussy avoient-ils raison; car, ne leur en desplaise , ils n'en avoient veu de pareille en leur pays. El comme badaux, jeltoient leurs yeux dans les boutiques et par-tout, crians : Mira à qua, mira à guella^J Et quand les vieux sol-

> Ce soDi les espariiilefi, encore utitées aujourd'hui. ' Ah ! voyez doue ceci , voyez doue cela !

dats les y surprenoient en telle badauderies, i mon advis qu'ils leur faisoient la réprimande, et après ils n'y osoient retourner; tant ils estoient curieux de les rendre bien créés, et ue leur faire boire de honte. Quelle curiosité affectionnée !

Pour retourner à nos couronnels, et mesmes à dom Pedro de Navarre, que l'Espaignol a[>pelle el coude Pedro de Navarre, dans de vieux livres espaignols, je ne luy ay point vea donner ce titre de couronne! des Espaignols, mais ouy bien de gênerai de los soldados espaàoles; mais, dans les livres modernes italiens et françois, il porte bien ce nom de couronne] : comme du despuis le voyage de M. de Lautreq et au siège de Naples , le dit très-bien couronnel des Gascons , comme M. de Burie couronnel des François.

Nous lisons bien aussy qu'en la conqueste de la Gollette et de Tunis, le bon et vaillant vieillard Allarcon commandoit à l'infanterie espaignoUe, et en avoit esté faict couronnei M. le marquis del Gouast, ayant esté faict gênerai de l'armée et esleu par l'empereur. Mais pourtant les couronnels espaignols ne sont de durée ny ne gardent long-temps tel nom ny telle charge, si-non pour quelque temps, comme j'ay dicl , ainsy que fit le marquis de Muns ou Marignau, qui fut couronnel gênerai de toute l'infanterie en l'armée aux sièges de Saint-Dizier et de Meiz.

Le duc d'Albe aussy estant en Flandres, fit Ghapin Vilelly coronnel-general de toute Tiofauterie; mais ce ne fui que pour un temps; car les soldats espaignols sont si rogues et si bravaches, que mal volontiers, tant eux que leurs maistres de camp et capitaines , obeissentils , si-non à gens qu'il leur plaist , et de grand qualité et expertise. De sorte que j'ay leu dans un livre en espaignol, que jadis, aux guerres dltalie, jamais personne n'avoit bien peu disposer d'eux ne leur commander absolument ny généralement, que le marquis de Pescayre, pour la grande amytié qu'ils luy portolentà cause de sa valeur ; encor le pensoient-ils beaucoup obligé à eux. Après luy, déférèrent de mesmes à M. dd Gouast, son cousin. Après que dom Pedro de Navarre fui pris à Ravenne, le capitaine Solis leur commanda pour quelques jours; mais, d'autant qu'il n'estoît de grand'maison , mais vaillant pourtant et bon vieux soldat, ils ne luy

DES COUROKNELS FRANÇOIS.

voulurent plus obeyr ; et fallut que le marquis de I^ Padulle en prist la charge. Siest-ii le meilleur pourtant d'avoir un chef universel et principal. Pour les Espaignols pourtant il ne leur en chaut, car ils sont si bien policés, si obeyssans et si aguerris, que d'eux-mesmes, jusques aux moindres , ils sçavent commander et aux plus grands obeyr , et aussy qu'ils ont leurs maistres de camp de leurs terzes.

Quant à nous autres François, je m'en suis cent fois estonné, et beaucoup de capitaines avecques moy , comment le passé ils ont pu faire tant de belles guerres sans couronnels et maistres de camp; car chaque capitaine estoit maistre de camp de leurs gens , fussent qu'ils en eussent peu ou beaucoup. Du despuis nous en avons en en France à quantité, mais non pas des règnes des roys François et Henry. Du temps du roy François, sur son déclin, M. de Montluc le fut seul devant Boulogne.

Du temps du roy Henry, M. de Montluc l'a esté seul en Piedmont , et puis en sa place le baron d'Espy, lorsqu'il fut esleu du roy son lieutenant dans Sienne en Toscane.

Le capitaine Âisnard Ta esté seul ; M. de Montmas seul, fors aux places assiégées, où l'on y en commettoit un pour l'importance, aînsy que fît M. de Guyse le capitaine Fanas dedans Metz et autres places de conséquence assiégées , ou qu'on alloit assiéger.

M. de Grozes le fut seul en Gorsegue; aussy meritoit-il de n'avoir point de compaigon, car il sçavoit très-bien sa charge; et fut grand dommage de sa mort, ayant esté décapité à Rouen. Je le vis mourir fort constamment.

Je ne parle pas de la Toscane , car j'en parleray à part sur la fin du roy Henry. M. de Boesse, gentilhomme de Perigord, brave et vaillant homme, s'est vcu le seul maistre de camp, tant à la campaigne que dans les villes; car la paix estoit faicte et les compaignies estoient resserrées aux garnisons. Je n'aurois jamais faict si je les vonlois mettre tous en nombre.

Gest estât est très-beau et honnorable,et qui s'en sçait bien acquitter est gentil compaignon. Aussy le susdict M. de Montmas disoit une fois au roy Henry que, quand on se vouloit acquitter dignement de tel estât et de capitaine de gens de pied , on n'y debvoit jamais vivre ny envieillir plus haut de deux ans : aussy ne la garda-il

guieres , car il y mourut aussy tost. a Nostre es- « tat, disoit-il, est tel, que qui ne se hasarde « ne fait rien qui vaille, et qui bien s'hasarde « fait beaucoup; et bien s'hasardant aussy il a faut qu'on y meure; > et par ainsy que c'estoit uue grande honte de voir un capitaine de gens de pied vieux, ayant la barbe blanche, et longuement traisner cest estât. Telle estoit l'opinion de ce brave et vaillant capitaine. Mais pourtant s'en sont veus beaucoup de bons et vaiilans soldats , capitaines et maistres de camp en barbe blanche et cheveux grisons, et qui avoient traisné toute leur vie la picque.

Je n'en allègue que ce vieux routier et brave advanturier M. de Lorges, qui fit tant de preuves de sa valeur de son temps , et il est mort en l'aage de quatre-vingts ans; et ce vaillant et signalé M. de Montluc, qui est mort en l'aage de soixante et dix-huit ans ; et le bon homme M. de Jour ^, couronnel des légionnaires de Ghampaigne, et commandé aux guerres d*ltalie et ailleurs en grande réputation, est mort en laage près de quatre-vingts ans, aussy gaillard et dispos qu'en l'aage de quarante ans. Je Tay veu en l'aage de soixante-dix ans s'habiller aussy promptemenl et gentiment qu'on eust veu jeune gentilhomme à la cour, et tousjours son chappeau ou bonnet couvert de plumes très* belles et naîfves; et disoit ce bon-homme, que cela sentoit encor sa vieille guerre et le vieux temps qu'il estoit advanturier de-là les monts. H devint de la religion; pourtant il voulut servir le roy aux premières guerres , mais je sçay bien qui empescha que le roy ne s'en servist. On n'eust sceu imputer à ces trois grands capitaines que, pour eslre chargés d'ans, ils n*eussent toute leur vie cherché, recherché et encouru les grands hasards et périls; mais leur heure n'estoit pas encor venue.

Tant de vieux capitaines espaignols ay-je veu si vieux et cassés, comme Pedro de Paz, Mondragon, Jullien Romero et autres, qui ne se sont espargnés aux hasards non plus que les autres. L'on a beau faire, se perdre, se précipiter, se présenter devant les harquebusades, canonnades et les coups, ils ne peuvent mourir si le sort fatal n'est tombé, et plusieurs vivent en despit d'eux-mesmes.

■ Claude d'Anglure, seigneur de Jours. U avait embrassé la religion réformée

Le jour que les Rochellois firent ceste sortie, quand DOS Suisses îindreDt en nostre camp, que tdUt le monde les estoltàllé veoir arriver, comme si jainalâ où n'eust Veu Suisses, (qui Fut la plus sotte curlosilë que Je vis jamais : aussy ceux de dedans Reçurent bien prendre le temps, car ils furent maistres de nos tranchées quasy une heure, et en rapportèrent dedans six enseignes, et les plantèrent sur leurs ramparis à nosire veue, véntillantes pour nous braver; mais le lend^maiti, parce que nous nous parlamentions sur la cdmpositioU , moy y estant allé, je leur remonstray et priay de les en oster , de peur de ne despiter le prince et aigrir les choses qui commànçoient à s'dddoiicir : ils mè creurent et les en ôstérent ) , je vis là doncques deux capitalhés que M. de Strozzë tança pour n'avOlr pas là bien fàict leur debvoir et failly beaucoup à leur honneur, quiparadvant pourtant ii'avoient point eu de reproche.

Tous deux firent leurs excuses comme ils purent , car j'y eéloîs présent , et promirent qu'à la première occasion ils repareroient le tout ou y mourroient. Au bout de quatre ou cinq jours, il se présenta un petit assaut au bastion de TEv^ngilé, où tous deux y allèrent d'une frèsghande asseurance et resolution d*y mourir, mdntans aussy tost en haut ; et là les vit-on se précipiter dans les retranchemens : l'un y receut quatre ou cinq harquebusadcs et n*y put mourir; Tautrè, qui Fut le capitaine Pierre, Basqbe, y mourut. Voylà comment la destinée avoit borné la joùriiée de l'un et de l'autre.

Tant y a, Ton a beau estre brave et vaillant hasardeux par-tout et résolu â la mort, si nostre destin oii nostre Dieu, pour en pailler plus sainctement, ne nous veulent emporter, le plus souvent, en despit de nous, nous demeurons dans la place de vie.

Ce grand empereur Adrian en sçaurôit bien que dire, à qui rien hé manqua, pour estre par- Faict en tout , que le baptesme et le nom de chrestien ; car estaht tourmenté ordinairement d'un flux de sang, demandoit tousjours la mort; et parce que Severian , son beau-Frere , et Fusque', son nepveu, pretendoient à l'empire, il les fit tous deux mourir; mais Severian, avant que mourir, leva les yeux au ciel et invoqua les dieux, et protesta qd'il mouroit injustement, et les pria que quand Adrian voudroit mourir il ne pust;

ce qui luy advint ; car estant tousjours tourmenté de son mal, invoqua plusieurs fois la mort, voire se la voulant donner lui-mesme, demandant ores de la poison , et ores une espée ; mais personne ne luy vouloit rien donner que le pust offenser , fors un seul esclave appelle Mastor, qui, pour lui obeyr, s'essaya de le tuer; mais estonné perdit sa force , et ne le fit que blesser sans le parachever : sur quoy , détestant son malheur, dit qu'il avoit souveraine puissance sur tout le monde, et sur soy ne pouvoit rîeu. Enfin, dprès plusieurs maux endurés et cent fois désiré la mort , il mourut éthique et hydropique.

M. de Montiuc dans son livre allègue plusieurs vaillans capitaines qui n'ont jamais esté blessés, entre autres M. de Sansac le bon-homme. Si j'avois entrepris d'en alléguer plusieurs, je le ferais, comme nous avons veu M. de Nemours. Jacques de Savoye , lequel , si jamais prûice Fut vaillant et hasardeux, cestuy Ta esté, et pourtant jamais blessé , ayant exercé et taict Testai de gendarmerie, de cavallerie et aussy d'infaotcrie ; car il s'est mesié de tous ces trois estats.

Feu M. le vidasme de Chartres en a esté de mesmes, s^esiant employé en toutes ces trois charges, sans jamais s'y estre espargaé, et mesmes au siège et assauts de Goni, assiégé par M. de Brissac, tous deux couronnels, qui ont veu et senty gresler plus d'harqùebusades sur eux que le ciel ne jette de gresle sur les champs en mars, lorsque l'hyver veut prendre congé de nous; et n'ont jamais esté blessés, sinon lorsqu'ils sont morts.

Nostre roy Henry dernier, sans aller plus loing, ni en battailles ni en sièges de villes qu^il a faicls , n'a non plus esté blessé, ne s'y espargnant non plus que les moindres.

Pour venir aux petits , feu M. de Gouas a esté un aUssy brave et vaillant soldat et capitaiiie qui ait esté de son temps, et fort advantureux ; il ne fut jamais blessé, et vint à mourir k La Rochelle d'une petite harquebusade dans la jambe, qui n'estoit nullement dangereuse.

Ceux qui ont coghu le capitaine Mous, qu'oo appelloit le borgne Mons, nepveu de œ brave M. de Mons qui mourut à la guerre de Toscane, lieutenant de M. de Sipierre, de saoompaîgnie de chevaux-legers, on ne sçaurôit dire autre* ment qu'il n'ayt esté l'un des plus hasardeux

DES COÙRONNÉLS FRANÇOIS.

tt detemlné^ ^Idats dé la f'raâce, et autant cherdlàntta Fainéfj de$ harquebus(acles, et les àltoit hatlainer tduqoors désarmé et eu pourpoint ; jamais aucune n^ntra en sôii corps ny bfeM t enfin , son hetffe estant venue , en une petite escarmouche faictè à La Rochelle, lorsque nous estions encor aux masures à la fosse aux lyons, qiie léà Courtisa tis appélloient aiusy, il fat bféssé , et moy avecques luy ; et mourut aprfisdans quatre joufs, ayant esté et estant encor par sa valeur lieutenant d^ûne des couronnelles de M. de Strbîze.

Sans M. detiuyse, qui s'y trouva à point, U y aast en du désordre; et je me trouvay alors avecqnes eût , et puis M. de Strozze y survînt.

Je n*aurois jamais faîct si je voulois alléguer quantité d'exemples sut* cesubject : en quoy pourtant faut bien noter, que tous ceux qui meurent â la guerre, ou qui sont blessés, ne sont pas plus vafltans que ceux qui ne le sont point, encor que j'en aye veu de fort vaillans estre ordinairement bleséés; mais tel estoit leur malheur et leur désastreux destin.

J^ay veù le capitaine Saincte-Golombe, vailfant et bràVè sotdadin, et déterminé s'il en fut ôncque. On disoit qu'il estoit dé ceste maison valeureuse de Saincte-Colombe en ficérn, mais non légitime; toutesfois je vous asseure que ce baâtâra ne faisoit point de deshonneur aux légitimes, mais ordinairement il estoit blessé. Â La RochéTlé il fiit blessé trois fois ; et n*avoit pas pitistost eu un coup de guery, qu'il en a voit un autre. A la reconqueste de Normandie la Basse, feicté par le seigneur de Matignon non encor marescbal, il y fut blessé deux fois; pour la troisiesme il mourut à &ainct-Lo : de sorte que nous l'appeltions et son corps, une garenne d'harquebusades.

Le vaillant capitaine Laroutte , qui despuis fut tué â la reprise de Marçant dernièrement, d'où il estoit gouverneur, a esté tout de mesmes subject aux blessures.

Feu M. de Cburboson, puisné de Loi^es, vaidant certes s'il en fût oncque, car decesterace ils sont esté tous braves et vaillans, aussy tosC qu'il estoit en quelque bon affaire , aussy tost estoit-il payé de quelque coup; bien contraire à son freré Sainet-Jean Lorges , qui ne debvoit rien en valeur à tous ses frères , et ne s'espar-

gnoit aux hasards non plus qu^eax , se sauva de blessures, jusqu'à ce qu'il rut proditoîrement et malheureusement massacré par la noienée du mareschat de Matignon, qui en fut fort blasmé, car c'estoit un brave et vaillant gentilhomme. Il avoit esté dédié à l'église par son père , et

!)ortôit encor le nom de Tabbaye de Sainct-Jeanés- Falaise qu'il tenoit; mais il estoit meilleur guerrier qu^abbé.

Le brave M. de Griffon < a esté aussy couvert d^utie infinité de playes sans avoir encor pu înourir par elles, les ayant toutes gaignéea de vaillante Façon.

Bref, je n'aurois jamais faict si je voulois compter les vaillans malheureux à recevoir les coups : si ne faut-il pourtant pas inférer pour cela que tous ceux qui sont blessés aux factions de guerre soient plus vaillans que les autres; il faut aussy consideref et adviser de quelle façon Ton va s'exposer au hasard et recevoir les coups, si c'est de la bonne ou mauvaise façon; car il y a tant d'hypocrites de guerre que c'est pitié.

Ouy, il y eu a, comme j'ay veu et à ce que j'ay ouy dire à de grands capitaines de guerre i plus qu'en tous estats; car tels sont blessée que vous; ne sçauriez dire de quoy ny pourquoy, si-non que les coups les vont chercher à une lieùe loing, ou derrière les autres^ ou cachés en une retranchée, ou derrière une muraille^ ou sans y penser, ou tenans les mains liées; et s'ils ne peuvent rencontrer les barquebusades, les canonnades les vont chercher à une lieue loing : bref, ils sont blessés en pkisie«r& façons poUronesques ; et font au partir de là resonner et pu* blier leurs blessures dans uo camp, dans une ville, dans une cour, daîos une province^ comme si c'estoient eux qui eussent tout fisict; et Dieu sçait, ils n'auront pas mené la main de Tespée non plus qu'un pionnier; et pourtant on les estimera, on les louera ^ on tes plaindra* A part pourtant de ceux qui les auront veos en besoigne et recevoir leurs blessures en sont mooqués, et les tient-on en cervelle, et n'osent braver devant eux , craignans qu'on ne leur die stmdairi : «Nous sçavons bien eomment tons ilVez esté 0 blessé;» ou parlant à un autre de luy : «Nous a sçavons bien comment il a esté blessé.* Aussy

■ Louis de Breton , seigneur de GnUon , Provençil.

688 HOMMES ILLUSTRES ET GRANDb CAPITAINES FRANÇOIS.

en cachette de ceux qui ne les ont veus fDnt valloîr leurs blessures.

Sur quoy il me souvient de ce que feu ce brave M. de Guyse médit un jourestantâlatranchée de La Rochelle, et luy m'ayant faict cest honneur de m*avoir feicl asseoir en terre contre luy et auprès luy; car il me faisoit cest honneur de m*aymer et de causer avecques moy et d*ouyr mes parolies : et, en me contant des nouvelles qu*il venoit de recevoir de la cour, et comme fon y louoit plusieurs qui ne le meritoient pas, mais parce qu'ils avoient esté blessés, comme un^ lequel, en se retirant de la tranchée, vînt à estre blessé à la joue , et Tharquebusade, petite pourtant, Talla quérir jusques-lâ dans les rangs, là où il y avoit pour le moins quatre cens pas. Puis, m^alleguant d'autres que nous sçavions n'avoir pas esté blessés moins à propos que luy. Il me dit en ryant : «Si faut-il que nous nous fassions «un peu blesser, au moins quoy qu'il soit, pour « nous faire estimer comme les autres et parler «de nous : ce n'est point nostre faute, ny de «M. de Strozze, ny de moy, ny de vous; car il «n'y a hasard que nous ne recherchions, il «n'y a factions que nous ne recueillons autant «ou plus qu'il n'y en ayt icy : et pourtant le «malheur est tel pour nous , que nous ne pou- «vons recevoir aucun petit coup heureux qui «nous remarque et signale. Il faut bien dire que d'honneur nous fuyt. Et quant à moy, je feray « dire une messe demain , qui est le jour de l'as- «saut, afin que je prie Dieu qu'il m*envoye «quelque petite heureuse harquebusade , et «qu*en retourne plus glorieux au moins, puis- «que la gloire de nosire cour et des dames «consiste aux coups receus et non aux coups « donnés. — Monsieur, luy respondis-je, ceux qui a vouscogooissent et qui vousont veu en affaires, « et icy et en tant d^autres lieux , publieront 0 tousjours vos valeurs sans vos blessures. Vous «en avez assez eu, contentez- vous : Dieu vous «envoyera ce qu'il luy plaira. Cependant vostre «conscience demeure tousjours nette et hardie ipour comparoistre devant tout le monde , et «mesmes devant les dames que dites. —Vous idites vray, me dit-il, et c'est ce qui me con- «sole. » Toutesfbis, il me disoit : «C'est un grand

" Le manuscrit 8772 donne son nom , c'est le maréchal de Raiz.

«cas, M. de Bourdeille (car il m'appelloit aiosy « tousjours), quoy que nous puissions faire, nous «ne pouvons estre blessés, et nous en retour- «nerons à la cour veoir le roy et les dames sans « estre marqués. Si faut-il , quand nous serons là, «que nous nous accordions et nous soustenioos, « que si nous voyons quelqu'un de ces gallans «blessés qui veuillent faire du brave et du frio- «gant, porter ou un bras en escharpe ou un «baslonen potence pour s'appuyer la jambe, que «nous les repassions et renvoyons bien loiof; «s'ils n'ont esté blessés à propos; car nous sça- « vons toutes les vérités. »Voylà la gentille ambition de ce prince, qui estoit tant généreux et vaillant s'il en fut au monde, qu'il concevoit eo soy ; et puisqu'il desiroit ce petit heur à Tbasard de son sang, la fbrtune estoit bien peu courtoise et fort contraire de le luy refuser.

Je vous asseure qu'à son exemple, moy, son inférieur en tout , j'estois bien touché de mesme ambition , et si ay faict en tout ce siège tout ce que Martin fit à danser; je l'ay continué despuis le commancement jusqu'à la fin sans en bouger, qui fut sept mois, sans solde ny paye aucune, si-non à mesdespens et mon plaisir, u'abandounanl jamais M. de Strozze le couronnel ny journy nuict , dormant chezluy, et en sa chambre etàla tranchée, beuvant et mangeant avecques luyje secondant tousjours costé à costé de luy et en quelque faction qu il y ait esté. Je le disaveques vérité sans me vanter, ceuxquiy estoient lepou^ roient dire aussy ; au diable le coup et l'harquebusade qui me soit venu veoir, si-non, le jour que nous fismes la première ouverture du fossé, an mois d'avril, et que nous y entrasmes dedans, fts blessé d'un esclat de pierre qui me donna dans la main gauche, qui m'y apporta une telle douleur sourde, que je m'en sentis quinze jours, sans en faire pourtant aucun semblant ny porter bras en escharpe, car je me mocquois fort de ceux-là qui le faisoient mal-à-propos. J'ay biefl eu trois grandes harquebusades dans mesarroes: voyià comme j'en eschappay à bon marché.

M. de Strozze en eschappa de mesmes : bieo est-il vrai que ce mcsme jour que nous estioos dans la fosse il eut une grande harquebusade dans sa cuirasse, que je vis et Pouys donner. Anssy lost je le pris : « Ah ! monsieur, cstes-vous «blessé?» luy dis-je; et le visitant , je n'y vis rien que la blancheur de la balle dans sa coi-

DES COUROiM^E

rasse, et (|u1l n'avoit point de mal. Une autre fois, le jour du grand assaut, ainsy que nous estions sur le haut delà bresche, luy fut tiré une grande harquebusade dans sa cuirasse , qui le fit tomber du coup ; et un soldat provançal , son domestique, quîs'appelloit Baptiste, et moy, Taydasmes à lever et remporter dans le trou par où nous estions sortis, là où nous ne trouvasmes nul mal sur luy, si-non la blancheur de la balle dans la cuirasse qui ne put estre faussée. M. de Sordiac, dict le jeune GhasteauneuF, de Bretaigne, brave et vaillant jeune homme, qui y estoit , en sçauroit bien que dire.

Une autre fois , estant derrière deux gabions, M. de Strozze , d'O et moy, fut tiré une canonnade de la Vache, eouleuvrine de La Rochelle appellée ainsy, qui nous tua un capitaine et trois soldats auprès de nous , qui nous couvrirent tous de sang et de chair; et moy estant plus près de tous, j'eus le visage tout couvert de cervelle d'un, et un reistre de velours verd fourré tout gasté, et eux estans assez loing de là. Je me rerois soudain dans la chaire qui estoit de natte de Flandres , où s'estoit assis M. de Strozze; et pour ce qu'il faisoit froid et qu'il feisoit beau là s'assoleiiittr, je m'y plaisois bien et n'en voulus partir, ny de deux ny de trois prières que me fit M. de Strozze de m'en oster et de m'aller mettre auprès de luy, jusques-là qu'il m'envoya quérir par un soldat, y cognoissant du danger. Je ne fus pas sitost hors de là, qu'un soldat, qui avoit esté laquais de M. de Guyse, prit ma place et se mit dans la chaire. Il n'y fut pas plustost assis, que voicy la mesme pièce, qui tire si justement, qu'elle perce la chaire et tue le pauvre soldat. Gela fùst esté pour moy si ne m'en fusse osté; mais ma fin n'estoit encor si proche.

Au campdeSainct-Dizier, le marquis de Mus, commandant à l'infanterie, et estant un jour en la tranchée assis dans une chaire , y arriva le prince d'Orange, à qui soudain il présenta sa chaire pour s'y asseoir, voire l'en priant : il n'y fut pas plustost assis que voicy une mousquetade qui le perça et le tua aussy tost. Je voudrois fort sçavoir à un grand philosophe, si ledict marquis n*eust bougé de là , si le coup Teust tué. Possible que non, et n'y fust venu à luy, car ce n'estoit sa destinée, ouy de l'autre. Le jour que la mine joua, qui se renversa contre nousautreset nous tua plus de trois cens hommes,

j'avois conseillé à M. de Strozze de nous tenir en ce lieu où il fut faict ce grand carnage , afin qu'aussy tost la mine jouée nous fussions plus près et lestes pour aller à l'assaut; et de faict M. de Strozze m'avoitcru, et y demeurions, sans M. de Gossains, vaillant, sage et expert capitaine, qui, prévoyant le danger si la mine tournoit encontre nous , comme elle fit, nous en osta, et m'enleva moy-mesme par le bras, disant que j'estois un fol et que je n'avois encor tasté de ces fricassées; et nous mena dans le trou du fossé pour en estre à couvert; et n'y fusmes pas plustost, que la mine joua son violent mystère contre les nostres, qui fut la plus grande pitié que je vis jamais, pour voir nos pauvres soldats desmembrés, mutilés et estroppiés, qu'il n'y eut cœur si dur qui n'en pleurast et n'en eust compassion. Bien nous servit l'advis ce coup de M. de Gossains; car nous fossions esté fricassés de mesmes. Toutesfois c'est à sçavoir qui nous servit plus en cela, ou l'advis de M. de Gossains, ou le destin qui nous osta de là , ne voulant avoir affaire avecques nous pour ce coup.

J'ay veu en ce mesme siège M. de Guyse esviter de pareils hasards, fust-ce ou qu'il menast les mains, ou qu'il fust dans la tranchée immobile. J'en ay veu une infinité de tués et blessés auprès de luy d'harquebusades et canonnades qui venoient essuyer ses costés ou luy passer auprès du bec sans l'atteindre.

Ensemble ce brave M. de Longueville, encor qu'il eust ceste opinion , qu^estre blessé sans mener les mains, ou que la canonnade ou harquebusade vint à toucher son homme, il ne tenoit ceste blessure que peu glorieuse, si-non celle qui s'acqueroit en bien combattant.

En quoy le prince de Gondé, dernièrement mort, le voulant imiter en son opinion, le jour delà my-caresme, que ceste grande escarmouche fot dressée de ceux de La Rochelle, d'où sortirent près de douze cens hommes, sans compter ceux qui bordoient la muraille, qui firent bien autant de dommage que les autres, M. de Grillon, brave et vaillant gentilhomme s'il en fut onc ques, se trouva là et y alla pour plaisir, car il n'y avoit nulle charge ; et y combattit et y fit si bien , qu'enfin il eut une grande harquebusade au-dessus de Thusse de l'œil, si bien que nous le tinsmes long-temps mort. Mondict sieur le prince, entre autres louanges qu'il luy donna

c*estqu*ii dit qu'il voudroit avoir donné beaucoup de pouvoir estre blessé, s'il le pouvoit estre, de ceste si honoorable et valeureuse façon, d'agi ant qu'il estoit allé à Tharquebusade menant les maios et non Tbarquebusade à luy, comme H estoit vray.

Si faut-il pourtant louer et le9 ups ai le$ autres, blessés en quelque façon que ce soit; mais l'un est plus à louer que Tautre : car enfin, quand nous allons à la guerre, nous y allons comme à un marché, ainsy que disoit un bon capitaine que j'ay cognu, là oî^ nous nou« contenions d'avoir et achepter ce que nous trouvons ; de mesmes à la guerre, nous y amassons ce que Ton donne et semé, et si wm n'y allons jamais nous n'aurons rien.

La fortune en cela est bonne pour ceux qui sont grands et de grande qualité ; la moindre blessure ou rafflade qu'ils reçoivent , les voyji haut eslevés en gloire pour jamais : nous autres petits compaignons , nous nous en contentons de peu , et tout ce que nous faisons ce ne sont que de petits eschantillons au prix des grandes pièces des grands, qui sçavent mieux faire sonner la trompette de leur renommée que nous , qui ne pouvons passer par-tout comme eux à publier nos playes et valeurs.

Or, je pense bien que plusieurs personnes qui me liront diront que je suis un grand extravaguant en mes discours, et que je suis fort confus; mais qu'on prenne le cas que j'en fais comme les cuisiniers, qui font un potpourry de plusieurs viandes > qui ne laissent pourtant à estre très-bonnes et bien friandes; de mesmes en sera la confusion de mes propos ; si elle ne plaist aux uns , possible plaira-t-elle aux autres, en tel ordre qu'ils puissent estre.

Retournons encor un petit à nos maistrea de camp , puis nous retomberons bien sur ces couronnels. Gomme doncques j'ay dia cy>devant, sur le déclin du roy François U et du Gommanoement de Gtiarles IX, ne se trouva en la France qu'un seul maistre de camp, à causç de la paix qui resserra les compaignies dans lea places et garnisons. La guerre civille vint» à laquelle fallut pourvoir; et pour ce fut dressée une armée spubs I9 charge du roy de Navarre» lieutenant gênerai du rpy, MM, de Guyse , le cpnnestable et mareschal de Sainct- André, qu'on appelioit , içs ^vo\^ derniers , par ce nom de

Triumvirat. Pour i-iofiintem furoil esbis et constilué3 ( de l'invention de M- de Gayse, qui fi'entendoit à rinfanCerie auaqr bien qu'homme de France, «ncor qu'il n y tm% esté noarry, et Faymoit fort ) , iroi» maistrea de camp, i mode des Espaigpobi; H iceux eatoient le capitaine Sarlabous l'aiané, que j'avois v«u gouvcraenr de Pambarre^ en Esposae, n'avoit pas long temps; le capitaine Richelieu l'aiané, qui avoit estéautres fois lieutena&td'unedescouroBneliei de M. de Bonnivet en Piedmont , et gouveraeur d'Aibe, là mesme, et Je capitaine Remelle, toui trois certes dignes de ceste charge; et tous trois eurent leurs regimena à part ; et aoubs eux trois et leurs regimens toute l'infanterie françoise fut rangée i la mode des terzes eapatgnols.

Il y en avoit qui trouvaient ceste pluralité de malstres de camp un peu eatrange; mais M. de Guyse, qui sçavoit mieux que tous eux codum il se f4Uoit gouverner, l'ordonna ainay : aauf tous trois susdicta firent ai bien durant la guerre, qu'ils n'y eurent aucun reproche.

Le cipitaine Gharry vint après en noitre camp , mand^ de Gascoigne par M. de Moniloc, avecques lea baudes gaaeoignea et eapaignolles, et emmena un beau et grand regiauent de Gascooa ven^uf i tr^ia mille hoames , qui i«t un bon secours et propre pour fiûre km le siège de Paris, encor qu'il ne nous nuisist uop. M. de Guyse fit de grandes cansasea et feveon audjct Gbarry, tant pour «a valeur que pour a qu'il l'avoit suivy ( la.eour un peu advaBt;e8f je l'y ay veu suivre aveoquea le petit capitaine Galveratf tou^ deux enaenhie n'ayanscbascao que deux chevaux, oq vaUet et un laquais. U coipoiança à l'ad vaucer et iuy donna la première charge d'attaquer le fauxboivg d'Orléans, oà il s'en acquitta certea trte*âigneaient; car es moins d'uu rien l'emporta : auasy est<Ht*il ttèsr digne homme pour L'infautecje. M. de Mootluc le loue assea eu aea CQmrwn4airei sans que je le loue davantage.

La paix $e fit jq>ri8, et sût-fm lea compaignies daps les garnisons ainsy que l'on advisa, qui n'y demeurèrent jguierea; car îl Miut alla assiéger le Hainre, lequel (^ esafocii caus avecques un tjrte-grand beur, et Dieu mercy h peste grandequi s'^çit dedammiae pandvaat

DES COURONNELS FRANÇOIS.

On ayoit renvoyé R^molle en Provance pour y establir la paix, que Ton donoa à M. de Biron, qui avoit ça régiment , pour luy faire escorte avecque$ quelque cavallerie ; et ce fut là son prenaier advancement dndict M. de Biron. 11 y emmena aiis$y en Langqedoc le régiment du jeune Sarlabous, qu'on luy donna apr^ )p paix^ c^r advant il n'ayoit qu'une compaignie. Mais parce qu'il avoit esté estroppié dêbvapt le fort de SainctetGatberine i Rouen , à un bras, d'une harquebusade, que pourtant un des $iens luy donna, ce di^oit-on (je le vis blesser estant i l'escarmouche et menant ses gens vaillamment : aussy c'estoit un vaillant et gentil capitaine), on le fit maislre de camp , çt son régiment ordonné pour Languedoc Ces deux frères Sarlabous ont eu l'esliqiie d'à voir esté deux ftirt bons capitaines degens4e pied; mais Ton estimoitplui le jeune* t'aisné fut pourtant gpuverneqr du Hayre, pour y avoir ir^-bien hasardé sa vie à la reprise. Il avoit une très -grosse querelle auparadvaot avecquea le capitaiae Lagot, qui fut tué à la reprise dfiPoictiers, faicte par M. de Sainct- André.

Ce Lagot çstoit un homme fort haut à la main, escalabreux, fort brave et vaillant : sçachant que M. de Guyse le vouloit accorder avecques ^rlabous, et estant debvant luy, il alla inventer et dire qu'il avoit receu dudict Sarlabous en Escosae un coup de baston , et que ppuf ee il ne ae sçauroit accorder qu'il ne se fost battu contra luy et luy eust tiré du sang. M. de Sarlabous disoit, juroit et affirmoit qu'il ne l'avoit jamais frappé, et autres capitaines disoieni de mesmes, qui a voient veu le différend ; si bm que M. de Ggyse dit li-dessus : «Il paroist bien que cest homme est brave , et a vaillani el a grande envie de se battre, puis^ «qu'il a veu que Sarlabous hiya voulu faire « toutes les hoonestes satisfactions du monde , et « nyoit l'avoir frappé , et que je le voulois accor- «der, aveçques son total honneur, il est allé «inventer et me persuader qu'il avoit receu ce «coup de baston, pour fuir du tout à l'accord «qne beaucoup d'autres d^ ses compaignons «n'eussent pas refusé. »

On disoit que ledict Lagot le fit autant pour ce subject que parce qu'il voyoit ledict Sarlabous pourveu de ce grade, dont il en portoit un deapit extresme et jalousie, le pensant bien mériter ausay bien qm luy ; et pour ce, de

gayté de cœur, se vouloit battre contre luy et en foire vaquer Testât , comme il le pensoit , el comme aussy il le desdaignoit, et comme aussy il presumoit beaucoup de soy, ainsy qu'il avoit certes raison,] car i>our lors il estoit en réputation d'estre un très-vaillant capitaine; sa foçon et ses efFecls l'ont monstre. Son jeune frère succéda à luy, lequel eqt despuis le gouvernement de Gaen en Normandie , par la faveur de M. de Sîpierre, qui aymoit Lagot son frère. Du despuis, en cesie guerre de la ligue, il fût gouverneur à Alançon , et fut assiégé et pris par le roy fort aysement.

Or, le Havre pris, les Anglois chassés cncor un coup hors de France , le roy et la reyne sa mère, qui pouvoit tout alors à cause de la minorité du fils, constituèrent un régiment de gens de pied françois, pour la garde de Sa Majesté : et ce fut lors la première institution composée de dix enseignes de la garde du roy, desquelles M. de Gharry en fut lors faict le maistre ie camp, duquel estât il estoit trèsdigne, mais il s'y perdit tellement de gloire, qu'il s^ mit à desdaigner M* 4'Andelot, qui estoit son couronnel, car, par la paix, il avoit esté remis en sesEstats; les uns disent qu'on le luy faisoit faire, les autres disent que cela yenoit de luy-mesme. Si est-ce que, quant à n^pyi jamais je ne vis uq plps honneste et gracieux homme de guerre que celuy-là. Toutesfois, pour très-sage qu'il estoit, etadvancé sur l'aage, et un peu maladroit d'un bras à demy estroppié, il bravoit et parloit un peu trop haut, jusqu'à mespriser beaucoup d'pbeyssances qu'il debvoit à son couronnel : dont mal luy en prit; car M. d'Andelot, qui estoit brave et vaillant, et haut h la main, autant et plus que l'autre l'eust sceu estre, le bravoit aussy , jusqu'à un traict qu'il luy fit un jour. Gar, ainsy qu'il descendoit de Tescalier du Louvre , et Gharry le montoit, M. d'Andelot le tasta soubs son manteau , en luy disant : « Vous estes armé ; » mais , il ne le trouva tel, ce dit-on. Gharry, le prenant i injure, s'en plaignit au roy, et en fit dans la salle un grand esclandre et rumeur, comme je vis; et disoit que ce n'estoit à luy à le visiter, et mesmes qu'il pouvoit entrer au logis du roy, et y estre armé et desarmé comme il luy plairoit , puisqu'il estoit le chef de ses gardes : et , de faict , il le fit trouver fort mauvais au roy et à

lareyne, qui en firent petite réprimande à M. d*AndeIot, et luy eussent faict plus grande et sentir, n'eust esté le grand rang qu*il tenoit, et que lors on craignoit fort mescontenter les huguenots.

ToutesFois, Gharry bravoit tousjours, et s'y perdoit;et moy^mesme luy dis; mais, pour le seur, on luy faisoit faire. Ce qui fut cause de sa mort; car, M. d'Andelot n'en pouvant plus supporter, Ghastelier, pourtant gentilhomme de Poictou , fbrt honneste et brave, qui suivoit M. l'admirai et estoit fort aymé de luy et de M. d'Andelot, prît Toccasion de tuer ledict Gharry, sur le subject que quelques années auparadvant ledict Gharry avoit tué au siège de La Mirande en appel son fiere aisné, luy disoit mal-à-propos, et pour avoir donné le coup au lieu assigné avant , sans attendre à se rendre là, et avoir gaigné le debvant : toutesFois, M. de Sansac, qui estoit lors lieutenant du roy en ceste place , asseuroit qu'il avoit esté tué fort bien , et sans supercherie. Tant y a , que ledict Ghastelier la luy garda tousjours, jusqu'alors qu'un matin , ainsy que ledict Gharry partoit de son logis des Trois Chandeliers, en la rue de la Huchette, accompaigné du capitaine La Tourette et d'un autre , et passant sur le pont Sainct- Michel, Ghastelier, sortant de chez un armurier, accompaigné de ce brave Mouvans et d'un gentil soldat, qu'on appelloit Constantin, et autres, assaillit fort furieusement ledict Gharry, et luy donna un grand coup d'espée dans le corps, et la luy tortilla par deux fois dedans , afin de faire la playe plus grande ; et par ainsy, tomba mort par terre avecques La Tourette , que Mouvans et Constantin tuèrent, ce dit-on; et puis tous se retirèrent froidement et résolument par le quay des Augustins, et de là au fauxboui^ Sainct-Germain, où trouvèrent de bons chevaux, se sauvèrent, et oncques despuis ne furent veus dans Paris.

Il ne faut point demander si la cour fut esmeue de ce meurtre, et principallement la reyne, laquelle se pourmenoit pour lors dans la salle haute du Louvre, avecques M. Tadmiral et autres du conseil ; et Tadvertissement luy ayant esté donné , la reyne se tourna soudain vers M. d'Andelot, qui estoit là près, qui luy dit qu'il l'avoit faict faire, à ce qu'on disoit, et qu'un soldat qui estoit à luy et à ses cages, qui

s'appelloit Constantin, avoit aydé à faire le coup. Soudain M. l'admirai et M. d'Andelot firent bonne mine; car, de leur naturel, lis estoient si posés, que mal-aysement se mouvoient-ils; et, à leurs visages, jamais une sabite ou changeante contenance les eust accusés. M. d'Andelot nyant le tout , fit pourtant on peo la mine d'estre esmeu, et dit : a Madame, Codsatantin estoit à ceste heure îcy, et est entré «dans la salle avecques moy.D Et fit semblant de le chercher et Tappeller luy-mesme, et quelques archers avecques luy, par le commandement de la reyne ; maison ne le trouva point. Je vis tout cela.

Ce Constantin avoit la réputation d'estre nn des gentils soldats des bandes; et , lorsque M. de Guyse mena la reyne sa niepce à son embarqQ6 ment de Calais, le soir premier qu'elle vit entrer la garde dans la place , il le recognut et en fit cas; et, ainsy que les soldats tiroient poor salve à la tour de l'Horloge, il dressoit toasjoors la parolle à Constantin par sus les autres, en luy disant : «Tire encor, Constantin, tire encor «pour l'amour de moy ;» ce que l'autre n'avoit garde de faillir, se voyant ainsy caressé d'an si grand ; et tiroit d'une fort bonne grâce, et estoit très-juste harquebusier. J'y estois et vis tout cela. Et, aux guerres civilles , ledict Constantin se mit à suivre M. d'Andelot.

Le roy et la reyne, et la pluspart de la cour, ne doubtoientnullementqueM. d'Andelot n'eust suscité et persuadé le coup, dont plusieurs Ten excusoient pour ne pouvoir estre patient des bravades et insolence dudict Gharry; car il disoit tout haut qu'il n'obeyroit jamais à M. d'Andelot : et, de faict , il y en avoit eu de grandes disputes au conseil debvant la reyne. qui disoit que c'estoit une garde extraordinaire de sa charge et de son estât, que le roy avoit dressée pour sa personne, et que par conséquent elle ne luy estoit subjecte, et ddI f ponvoit commander si-non le roy, qui reotendoit ainsy.

Toutesfois, ceste cause demeura indécise, qui estoit desbattable d'un costé et d^autre. J'estois lors à la cour, et vis toutes ces choses. J'en pois parler comme sçavant, et dire que la reyne, aussy tost qu'elle sceut les nouvelles du meurtre, envoya quérir M. de Strozze , qui estoit dans la chambre du roy, et sur-le-champ luy buU*

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