‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 241 sur 267 · DES COURONJ^ELS FRANÇOIS · texte numérisé non relu

DES COURONJ^ELS FRANÇOIS

c Je Tay prise aujourd^hoy exprès pour chastier «ces braves qui me font la mine. Par Dieu ! a s'ils m'appelleot àFisIe du palais, je la leur « Peray sentir , et les estrilleray bien , tout es- «troppié qu? je suis.» Moy, ayant manié cesle espée à garder dorées Je la trou vois fort belle et bonne ; mais pourtant fort foible et par trop légère; mais il la luy Falloit telle, à cause de la foiblesse de son bras.

Le baron entendit ces mots, qui dit à quelqu'un qui me le redit : «Je ne suis pas si fol a de le foire appeller ; car je sçay bien ce que «vaut l'aulne d'appeller un tel, qui a telles «charges de la garde du roy , et favory de son «maistre. Je m'en gardeiay bien : il me comcbatlroit à belles barquebusades, qu'il me feroit «tirer par ses soldats. Cependant, je la luy «garde bonne.» Puis il s*en partit, et au bout de quatre jours on ne le vit plus dans Paris , si-non lorsqu'il vint faire le coup, qui attrista plusieurs personnes de la cour; car il estoit aymé de la plus grand-part.

Il en resjouit bien aucuns, et mesmes quelques dames, et principallement une grande ^ Mais, qu'elle mette la main sur la conscience, elle n'advouera jamais qu'elle l'ayt trouvé si arrogant et si insolent et si mal officieux à Tendroict de Sa Majesté, comme elle en a trouvé d'autres despuis; etiuym'adict qu'il l'honnoroit comme ellemeritoit, et comme il luy estoit de son debvoir, et qu'il ne mourroit jamais qu'il ne luy eust oslé la mauvaise opinion de luy , et ne lui eust faict service signalé. Je croy qu'il l'eust faîct; car son ambition estoit telle, ce m'a-il juré souvent; et me prioit de luy dire, et estre médiateur de son accord; mais la plaie de l'ii^ure estoit trop fraische ; falloit encor attendre que le temps, médecin des offenses, l'eust consolidée.

MM. de Montmorency le haîssoient fort, dont il estoit poussé par son maistre, et autres subjectsque je ne dirai point. Et mesmes le jour que les députés d'Angleterre, estans venus à Paris pour le maryage de Monsieur, furent festinés de Monsieur, en l'hostel du Perron, M. de Meru et luy se prirent de propos, tellement qu'ils furent bien près de se battre. Et pour-

* La reine de Navarre sans doute, comme le root de Sa Majesté ^tax^é d-deiioua, le prouve.

tant M. du Gua ne s'cstonna , encor qu'il ne fust pas le plus fort ; car tous ceux de la maison de Monsieur estoient pour M. de Meru bandés contre luy, fors le vaillant M. de Souvray , aujourd'huy gouverneur de M. le Dauphin et de Touraine, qui fit là un traict de gallant homme, qui, aymant M. du Gua, prit son party; en quoy Monsieur luy voulut tel mal , que M. de Souvray, le quittant, ne le suivit jamais plus puis , après luy avoir dict et prié ne trouver mauvais s'il avoit faict pour son amy, et que restant, il perdrait tout respect et tous debvoirs. Là se trouva aussy La Cornière, qui estoit lientenant de M. de Bouillon, aux gardes des Suisses du roy, qui estoit fort son amy, et qui sçavoit M. de Bouillon Tay mer uniquement, qui luy servit bien. Aussy la rumeur y fut haute et l'esclandre grand. M. du Gua se retira gallantement , en roudelier , comme on dit ; car on ne lui eust sceu desrober qu'il ne fust vaillant.

La première fois que je le cognus , ce fut à nostre voyage de Malthe , qu'il se mit à suivre M. de Brissac, et eut une querelle contre un des mauvais garçons qui fust en nos trouppes, qui estoit Le Roux Anguervuagues , qui fut tué aux tierces guerres à Gonfoulens en une rencontre contre les Puivuidaux. M. du Gua l'envoya appeller à la poste de Gastille; que, sans le vent qu'en sentit M. de Brissac , s'en fussent bien estrillés. Ce n'estoit pas signe de couardise de s'attaquer à un tel vaillant , et mesmes pour chose de peu qu'ils avoient différend, si-bien qu'il y avoit plus de la bravade et générosité que de grands subjects.

On me pourra dire que je m'affectionne aux louanges de ce personnage. Ouy, je ne me peux despetrer de ce subject; car il estoit fort mon amy , duquel j'asseure bien n'avoir dict chose qui ne soit vraye, et que n'aye bien veu. Si feutil se taire enfin : c'est assez dict.

M. du Gua mort, il y eut force brigueurs et contendans à ceste charge honnorable; entre autres Lavardin, qui la pensoit mériter pour avoir esté maistre de camp de quatre compaignies nouvelles, en la conqueste de la basse Normandie, et y avoit esté blessé à la mort Mais le roy, quiestoit sage, prévoyant combien cela luy importoit de commettre cest estât de la seureté de son corps à un qui despendoit plus de la dévotion d'autruy que de la sienne (ainsi

comme il ne le celoit pas, car il estoit de la nourriture et faction du roy de Navarre), ne la luy voulut point donner; dont il s'en despila; et despuis oncques ne servit le roy, mais le roy de Navarre , si-non lorsque M. de Joyeuse le mit en la grâce du roy. Lestât doncques à luy (lesnyé, et à autres concurrens, fut donné à Beau vais-Nangy que le roy aymoit fort, et se lioit à luy; et lequel servit très-bien et fidellenient, et mesmes au siège de La Fere et autres. Mais M. d'Espernon venant à estre couronnel, et Beauvais cryant tout haut qu*il ne luy obeyroii jamais, et qu'il s'estimoit autant que luy, fut défavorisé de son roy, car il faut ce que le niaistre veut , ou du tout quitter; et fut desmis de sa charge, et transférée et donnée à M. de Grillon , brave et vaillant s'il en fut oncques , et à qui le roy n'eust sceu donner à homme qui l'eust pu mieux débattre, garder, et opiniastrer contre le possesseur desmis , voire contre tout autre , qu'à celuy-là. Aussy luy a-il demeuré paisible jouyssant et très-digne de ceste charge, par la voix de tout le monde. Si je voulois compter tous les maistres de camp que i'ay veus, et raconter leurs vaillances, je n'aurois jamais faict.

Pour ceste conqueste de la basse Normandre, furent faicts maistres-de-camp trois ensemble d\me volée, MM. de Bussy , de Lusse et Lavardin, chascun de quatre compaignies seulement, braves certes , comme leurs efforts Tout monstre ; et le roy Charles n'eusl sceu faire meilleure eslection; aussy qu'il en avoit nourry deux , Bussy et Lusse, gentilshommes de haute maison, riches et bien accomplis en tout. Lusse fut tué devant Lusignan , à Tassant de la Vacherie, où il fit très-bien; car luy et M. de Bussy, s'estans tous deux à l'envy précipité dans le retranchement, luy fut tué, dont ce fut grand dommage, et Bussy blessé à la mort, dont despuis il alla plus de six mois à potences K

Il y a eu aussy ce brave et déterminé comte de Martinengue, qui a esté maistre de camp, et s'est bien tousjours dignement et vaillamment acquitté de sa charge en toutes les factions où il s'est trouvé, pour sa couronne, et au siège de la Charité , où il mourut, et fut tué.

Quelques années auparadvant il avoit mené

* Avec bê(|uilles.

un très-beau régiment françois an service des Vénitiens , après qu'ils eurent perdu la Chypre, ayans pour lors grand besoing de secours, d'autant que le grand seigneur menaçoit encor la Candie et la Dalmatie. Et, parce que ledict comte estoit bal des Vénitiens el estoit très-mal avecques eux , parce qu'en plein jour, quelques longues années avant, estant entré dedans Bresse, il alla tuer un sien ennemy dedans sa maison , si résolument et si excortement , qu'il eut moyen de sortir hors de la ville et se sauva , (j'en parle ailleurs) pour ce, les Vénitiens luy eussent faict un mauvais party s'ils l'eussent tenu ; et , quelque prière que le roy leur fist à obtenir sa grâce, ils ne la voulurent accorder, d'autant que le mort estoit d'estoffe , qui demandoit justice par les siens. Mais après, mettant tout soubs les pieds , en ce qu'il les vint secourir de quelque beau et bon régiment, luy pardonnèrent et le révoquèrent. Aussy, ayant assemblé une fort belle trouppe de deux mille François, qu'il recueillit et amassa aysement bien à propos, et sans rumeur, à cause de la paix, alla trouver la seigneurie, qui le recneillit de fort bonne façon , et avecques fort bonne paye et appointement pour luy et ses gens, portant litre de couronnel, et enseigne blanche. J'en parle encor ailleurs de luy.

Quels en conteray-je davantage ? Et , pour abréger, sans toucher à leurs actes preux et généreux, vous avez eu tant en France de ces maistres de camp , que j'en ferois perdre la mémoire à ceux qui les voudroienl apprendre par cœur. Outre ceux-là que je vous ay nommés, vous avez eu le chevallier de Monlluc, mon frère d'Ardelay , qui fut tué dans Chartres en le défendant très-vaillamment, assiégé des huguenots; et pour telle obligation , la ville et le clergé luy ordonnèrent sa sépulture au chœur de l'église , et pris du grand autel, où n'avoient octroyé ceste faveur et graœ à corps quelconque, et ainsy ne leur estoil pe^ mis par leurs estatuts; mais pour un tel bienfaicteur et libérateur delà ville, ils les violèrent.

Vous avez eu Livarot , qui fit si bien à la Mure; MM. d'Autefort, de Sainct-Luc, brave et vaillant; d'Espemon , auparadvant dict La Valette; Tajean, Le Houlet, frères; le comte de Grand-Pré, mon cousin de La Ghastaigneraye, capitaine sans peur, qui fut si villainement

DES COIIRONNELS FRANÇOIS.

maiacrt 1 la balUille d Tvry ; Gearf^reay , Rubfopré, Pra«lio, Ganisy, Sacremore, Ballagny, qui par sa valeur s'esloit à soy attribué Gainbray, et despuis mal perdu ; Gliaiiiois,ThevaUe, Geuissac; La Garde, qui a si long-temps et si bien guerroyé en Flandres; La Maurie, le trèsvaillant, qu'on pensoit faire perdre, et luy et son régiment, estant allé en France, et envoyé en Frise; mais au lieu d> recevoir mal, il en donna à bon escient aux autres; si-bien qu'en tournant victorieux on Tadmira, et fut nommé Tespoiivante de la Frise. Si Dieu luy eust prolongé ses jours, il eust bien faict d'autres œuvres de guerre, tant il estoit brave et vaillant, et avecques cela Irès-advisé capitaine.

Je suis esté le premier qui Tay eslevé et mis les armes ft la main; et ne fut jamais, tout jeune que je Tavois aveoques moy , qu'il ne promist beaucoup de soy; ainsy que M. Du Preau, aiyourd'buy gouverneur de Ghastelle* rault, par sa cooqueste et expertise de ses armes et de son gentil esprit, lequel j'ay nourry page aussy et eslevé, et premier mis aux armes, et a bien appris de M. de La Noue en Flandres. Quand je pense à la valeur et suffisance de ces deux jeunes hommes que Je viens dire, ainsy accomplis , je penserois et presumerois estre quelque chose, n'estoit le proverbe : que le dissjple passe bien souvent le maistre.

Il y a eu aussy M. de Gluzeau , dict autrement Blancband , lequel on peut dire estre Tun des braves et sages capitaines qui soient en France; car il a la vaillance, et Tesprit, et le sçavoir; partout où il s'est trouvé, s'est faict signaller, comme en Flandres et au siège de Ghaslillon, et aux guerres de la ligue; aussy de bonne heure commança à se monslrer ; car , estant jeune de quinze ans, il portoit une enseigne du capitaine La Garde au siège de La Rochelle, qui estoit à M. de Lanssae.

Je suis bien marry que je ne puis faire d'icy le roolle de tant de braves maistres de camp et capitaines françois, qui, de mon temps, ont si bien triomphé parmy nos guerres. Mais, ma foyl la leste me fait mal quand je les veux repasser par ma mémoire ; car il y en a une milliace ; et si, sans cela, je penserois m'en souvenir et conter aussy bien qu*homme de France , au moins des principaux , qui ont esté pour nostre roy et Monsieur en ces guerres

de la ligue. H y en a Uni eu et s'en Ml Uni tous les jours, que, par manière de dire, il n'y a guieres contrée en France , que , si Ton en bat les buissons , on en verra sortir un maistre de camp, ainsy que l'on disoit le temps passé des capitaines de la Gascongne, ce qui est une extresme confusion en la discipline miliuire.

Il y a aucuns grands , et mesme M. d'Espernon, (le roy luy a cassé tout cela), qui disent et trouvent bon qu'il y ayt ceste pluralité de mais> très de camp, d'autant qu'il y a plus de capitaines en une armée ; et , où il y a plus de capitaines, plus de gens de bien et de valeur y a-il; et par conséquent, l'armée s'en trouve mieux, elles combats s'en débattent mieux, ayant opinion que les capiuines, qui ont l'honneur devant les yeux plus que simples soldaU, ne faillent pas sitost.

Gela est bon si tous les capitaines estoient d'cslite, tirés sur le volet. Mais si les eompaignies estoient composées de pareils soldats que j'ay veu aux gardes du roy, lorsque M. de Strozze les alla quérir aux garnisons de Picardie, pour venir à Paris aux secondes guerres, ce seroit bien le meilleur; car il n'y avoit guieres soldat qui qe meritast d'estre eapiuine; jusques aux jeunes cadets, qui eussent eombattu jusques au dernier souspir, comme les dix mille Grecs que souhaita un jour MaK- Antoine, et aussy qu'aucuns y entrent qui ne valent pas simples soldaU; et tels soldats avons-nous veu autresfois, qui s'estimoient plus que plusieurs capitaines.

L'on a veu faire des traicts à des soldats, fust aux battailles, fust aux escarmouches, fusl à recognoistre des places, flist aux assauto, fust en combats , qu'ils faisoient honte aux capiuines. J'en ay veu plusieurs refKiser des places de capitaines, pour demeurer en leur simplesse de soldat, tant ils s'y plaisoient. Aussy, pour vivre vray, je pense qu'il n'y a rien si brave et si superbe à veoyr qu'un gentil soldat, bien en point, bien armé, bien leste, soit qu'il marche à la teste d'une oompaignie, soit qu'il se perde devant tous à une escarmouche, où â un combat, ou à un assaut, tirer son harquebusade , tout nud, desarmé, aussy résolument que les mieux armés. Aussy sont-ils appelles fantassins, d'autant qu'ih srat jeunes , et rien n'est impossible à la jeu-

eOO HOMMES ILLUSTRES ET GRANDS CAPITAINES FRANÇOIS.

nesse pour le sang jeune, neuf et bouillant, qui leur bouil dans le corps et dans Faine ; de mesmes rien n'est mal-seant à la jeunesse.

Et ce que j'admire autant en ces fontassins, c'est que vous verrez des jeunes gens sortir des villages, de la labeur, des boutiques, des escoles, des pallais, des postes, des forges, des escuries, des laquais et de plusieurs autres lieux pareils bas et petits; ils n'ont pas demeuré plustost parmy cesie infanterie quelque temps, que vous les voyez aussy tost faicts , aguerris, façonnés, que, de rien qu'ils estoient, viennent à estre capitaines et esgaux aux gentilshommes, ayans leur honneur en recommandation autant que les plus nobles, à faire des actes aussy vertueux et nobles que les plus grands gentilshommes. Voyez quelle obligation ils ont aux armes, qui les poussent ainsy. Car nous autres gentilshommes, nous sommes poussés par double subject à faire de beaux actes : l'un , pour la noblesse que nous avotas extraite de nosancestres, qui nous esmeut à les ensuivre et acquérir honneur , et l'autre , par les armes qui nous sont nées : au lieu que nos soldats les recherchent d'eux-mesmes, et les sçavent si bien entretenir que de petits ils deviennent très-grands.

J'ay ouy raconter oans Naples que François Sforce,que messire Phillippes deCommines dit avoir esté fils d'un cordonnier, et le loue fort pourtant, estant un jeune garçon labourant en la terre , voyant passer des soldats bien en point et bien armés , et en bonne façon , telle veue luy plut; et entre en tentation, et se fantastique soudain de les ressembler, et se faire soldat comme eux, et quitter son mécanique mestier. Par quoy, prenant sa pioche , ou la zappa {comme dit le Napolitain), de quoy il labouroit, il la jetta sur un arbre, en disant: « Va, si tu y demeures et que tu y accroches tf et ne retournes vers moy, je ne te reprendray « jamais plus , et en ton lieu je prends les ar- « mes. 9 La fortune , ou son destin , voulurent qu'elle y demeurast accrochée. Par quoy , suivant ce présage, prend les armes, se foit soldat, et se rend le plus grand et renommé capitaine qui eust esté en la chrestienté despuis plus de trois cens ans, ayant faict de si beaux exploits, que de luy et par luy ses enfans et nepveux ont esté grands, comme on les a veus^

et comme nous Usons , et venus à estre ducs de Milan: dont Antoine de Levé a esté de mesme extraction et mort très-grand, dont j'en parle en sa vie.

On dit le marquis de Marignan avoir esté estaf* fier du castellan du chasteau de Muns; et ainsy que son malstre l'envoya vers le duc de Milan Sforce, pour porter quelques lettres, le duc le depescha aussy tost, et manda dans les lettres qu'il luy portoit, qu'il ne faillis, aussy tost après estre venu, de le prendre et le faire pendre, car il le vouloit trahir et la place. Luy, qui sçavoit lire , fust ou que son démon luy poussast ou quelque curiosité ou remors de conscience, ouvrit les lettres en chemin, où il trouva sa sentence; et la leut très-bien , et la rompit en cent pièces ; puis, estant devant son maistre, luy dit que le duc le mandoit par luy en grand'baste, qu'il Tallast trouver soudain, comme il ne faillit; et, estant party et dehors, il fit si bien , que , gaignant aucuns soldats et chassant les autres , il se rendit maistre du chasteau ; puis, pou^ santsa fortune, se rendit grand comme nous avons veu, et comme j'en parle ailleurs en sa vie.

Je ne sçay si ces deux contes precedens sont vrays; mais ils me sont esté asseurés pour trèsvéritables, l'un dans Naples et l'autre dansMilan ; et cela est très-vray , et n'est hors de raison qu'il ne puisse avoir esté, puisque nous avons veu tant de grands personnages s'estre eslevés de bas lieu, comme ce grand Tamburlan <, qui , de pasteur qu'il fut , se rendit si grand, si puissant , si redoutable, que s'il ne fust mort si soudain , il estoit pour estre le plus grand homme qui fust jamais, selon son beau commencement

Je ne parle point de plusieurs empereurr romains, comme de rien ils sont venus à ceste supresme dignité, jusqu'à un qui de forgeron qu'il fut, ayant esté bon soldat, et ne s'en fetgnoit de le dire, mesmes un jour que, ayant à combattre ses ennemys, haranguant ses soldats , et les animant au combat : « Quant i tt moy, je leur monstreray ( ce dit-il, parlant a de ses ennemys) que je n'ay point encor « oublié mon premier mestier, qui estoit de a bien battre le fer; d voulant dire qu'il les frapperoit et battroit bien.

* Tainerlan.

DES COURONNELS FRANÇOIS.

J'en nommerois plusieurs autres ; mais suffise qu'on les trouvera escrits ailleurs; et quant à ceux de nos temps, qui de petits se sont veus grandement parvenus par les armes , le nombre en est infiny. Que s'il e^t vray ce que j'ay dict du marquis de Marignan, l'on a veu de mesmes une infinité de bons et braves capitaines qui ont esté laquais. J'en ay cognu force, et mesmes des Basques , que le feu roy Henry 11 se iaisoit fort à les pousser, et après luy M. de Monlmorancy, d'Anville et connesiable.

J'en ay cognu deux en nos bandes, qui sont morts en très-belle réputation de capitaine : l'un , le capitaine Mignard , qui fut tué à la Roche-la-Bellie, et un autre, nommé le capitaine Pedro, qui est mort de maladie. A les veoir, on ne les eust jamais pris pour avoir esté lacquais, non plus que le capitaine Requin, aussy sage et bon capitaine, qui fut blessé et mourut à La Rochelle, nourry lacquais de M. de Nemours. Je les ay veus, l'un premièrement lieutenant de Sainct-Geran, et l'auïre du jeune Nansay, dict Bessigny; et puis leur donnèrent leurs compaignies, venant à avoir plus grandes charges.

Ah! que j'en nommerois d'autres, voire qui sont venus de plus bas lieux, et que les armes ont rendus très-nobles. Et encor que plusieurs soldats ne parviennent ou ne sont parvenus aux charges de capitaines , si sont-ils tousjours pourtant nobles et estimés, j'entens les bons, et qui ont tousjours bien faict où ils se sont trouvés : car, comme j'ay dict, plusieurs se plaisent plus en leur estât de soldat, portant sa belle harquebuse et son beau fourniment de Milan ou son beau corcelet gravé, et sa picque, àobeyr que non pas à commander. J'en ay veu une infinité parroy nos bandes de telle humeur; et ne laissoit-onà les honnorer et estimer autant; aussy les appelloit-on Payés, Realiés et Lancepassades, et rÊspaignol , soldados cuivantajados ^

J'ay ouy raconter à capitaines et soldats qui l'ont veu, qu'en ces dernières guerres en Flandres, fiaictes par le prince de Parme, il y avoit parmy les bandes espaignolies un vieux soldat qui avoit près de cent ans, et qui avoit traisné par toutes les vieilles guerres de l'empereur et autres, qui n'avoit jamais voulu charge de com-

* Soldats avaniaséi.

mander , encor qu'on le luy eust présenté souvent, mais rien moins, tant la condition de simple soldat lui plaisoit ; mais , pourtant , il estoit en telle estime de bon et sage capitaine, ne luy en restant que le nom , qu'ordinaire^ ment le prince de Parme Tappelloit au conseil, et se conseilloit à luy , et mesmes aux sièges des places; et , le plus souvent, et le prince et les autres capitaines le croyoient , et s'en trouvoient trèS'bien. Quel honneur à ce bon et brave vieillard de soldat, avecques sa simple picque et corcelet qu'il portoit tousjours, qui conseilloit aux plus grands capitaines! Possible le faisoit-il à tel dessein pour la gloire, de laquelle l'Espaignol est fort avide.

J'ay ouy dire , comme il se trouve aussy par escrit dans l'histoire de ce temps, à plusieurs capitaines et soldats qui y estoient , que M. l'admirai , se voyant à bon escient assiégé dans Sainct-Quentin , fit faire un bandon gênerai parmy la ville, que tous soldats qui sçauroient quelque chose à redire dans la ville , qui fust ou bonne pour la deffendre, ou mauvaise pour s'en garder, qu'ils le vinssent dire et révéler à mondict sieur l'admirai, et luy en donner advis et conseil , et y seroient très-bien venus et reçus ^ : d'autant, disoit-il, qu'il n'estoit pas possible qu'il n'y eust leans de bons et expérimentés soldats, qui eussent veu plusieurs sièges et guerres, qu'encor qu'ils n'eussent atteint le nom de capitaines , que pourtant ils ne donnassent de bons advis et conseils ; à quoy il les prioit tous de bon cœur, de dire ce qui leur en sembloit : et, pour ce, venoient à luy, et luy rapportoient leurs opinions , dont bien souvent il s'en trouvoit bien.

J'ay veu feu M. de Guyse le Grand ordinairement aux sièges caresser l'un et l'autre soldat aussy bien que les capitaines, et mesmes ceux qu'il avoit cognus pour bons, et les avoit veu bien faire; ou s'il ne les cognoissort, ceux auxquels il appercevoit une bonne façon et grâce belle soldatesque, les caressoit bien fort, et leur demandoit leur advis ainsy. «Que te sem- «ble de cecyp disoit-il. Que te semble de cela?» Et estoit fort ayse quand ils luy respondoient bien, et qu'il en recueilloit de bons advis. Et

t L'admirai le dit lui-même dans la relation qu'il a faite de ce siège. ( Yoyes la colleclion du Panthéon. )

em

HOMMES ILLUSTRES ET GRAISDh CAPITAINES FRANÇOIS.

lou{your« après remarquoit si bien ce soldat , qu'il le recognoissoit pour jamais; et sur- tout am sièges, vouloit prendre pluslost advis des soldats et des capitaines des gens de pied , que des autres capitaines de gens-d'armes, pour les y tenir plusa droicts et expérimentés.

Je le vis au dernier assaut de Rouen, quand nous le prismes : un peu advant que Tordonner, il appelû Saipcte*Clolowbe de Bearn, lequel de trois tiraves frères qu'ils estoient, il estoil le second, et si n'avoit pourtant aucune charge; m^is d'autresfois il en avoit eu; et luy parla de Tordre de oest assaut , et en conféra fort avecqoes luy; et , selon qy*il le vit, il le cognut fort disposé de Faire la première pointe , si M. dç Guyse luy donnoit telles gens qu'il voudrojt. «Saiocte-Golombe, luy dit-il alors, le roy et «oioy vous avons beaucoup d'obligation, pois- «que si librement vous vous offrez h une si «bonne affaire, sans autrement aucune coni traincte de charge que vous ayez icy. Par quoy, «prenez tels soldats que verrez, et donnez; car «bienlost je vous suivray.» Saincte-Golombe soudain alla prendre et choisir cinquante des meilleurs soldats harquebusiers, tous de la compaignie de son frère le jeune Saincte-Golombe , qu'il ne faisoit que venir mener fraiscbement de Metz; laquelle estoit l'une des belles que Ton eust veu; et, entre les cinquante, voulut qu'il y en eust de meslés une vingtaine de goujats et cndels, que ce n'esipit que feu, et bons harquebusiers. Il donna si furieusement , et Bl. de Guyse après, que la place n'eut qu'à tenir, et en un rien Fut emportée. Aussy denieura-il sur la place plus d'une vingtaine de morts et autres blessés de ces cinquante , et luy le pauvre Saincte-Golombe blessé à la mort, dont mourut quatre jours après; et le brave Gastelpers, jeune gentilhomme d'une très-grande vaillance et espérance, mort; M. d*Andouins, père de madame la comtesse de Guyche d'aujourd huy, mort aussy près de M. de Guyse , vaillant seigneur,

Surquoy je feray ceste petite disgression, que, le lendemain de la prise de la place, M. de Guvse, allant au-devant de la reyne, qui y venoit loger, ainsy qu'il vit de loiog qu'on emportoit un blessé sur une chaire nattée dans ladicte ville , il commanda à Brouilly, son escuyer, que feu mon oncle de la Gbastaigneraye

avoit nourry page, d'aller veoyr qa\ estait ce malade et blessé ; et tourna vistement luy rapporter que c'estoit M. de Saincte-Golombe. M. de Guyse se destort viste de son chemin; et, au grand galop, le vint trouver, et Iqy demander le plus courtoisement qu'il put cooh ment il se portoiu a Hélas! monsieur, dit-il, trèsa mal : je m'en vais mourir; mais, monsieur, a je ne plains point ma mort , si je meurs en la abonne grâce de mon roy et la vostre,et que «soyez content que je vous servis bien hier. — a Gomment, content ! luy répliqua M. de Guyse; «et qui ne le seroit? Guy, je le suis, M. de «Saincte-Golombe : et tellement le roy et moy «nous sommes obligés, qu'il faut confesser que «possible Ton seroit encor i entrer dans ceste «place sans vous. En quoy vous devez prendre «courage, et vous guérir, et vous tenir pour «très-asseuré qu*après le roy vous reoompen- «sera de telle honnorable recompense, qu'à ja- «mais vous en serez content. Et quand bien il «ne le feroit, dont il n'est pas si desnaturé et «ingrat roy, ne vous souciez; car à jamais je «vous feray part de ma fortune et de mes «moyens, comme à mon compaignon et frère «d'assaut, que nous fusmes hier. Re^ouyssez- «vous doncques, M. de Saincte-Golombe; car, «avecques l'ayde de Dieu, vous serez bien- «tost guery,» M. de Saincte-Golombe le remercia très-humblement avecques la larme à rœil. M. de Guyse Tavoit aussy, et le conduisit plus de cent pas, parlant tousjoursà luy. Je le puis dire , car j y estois , et le vis; mais le pauvre gentilhomme ne la fit pas par après guieres longue; dont M. de Guyse eut grand regret, honnorant son enterrement de sa personne , et le louant ordinairement à toute outrance. Ge traict luy obligea les soldats dudict Saiocte<}olombe qu'il voulut cognoistre, au moins ceux de l'eslite, et force autres.

Voylà comme il les recherchoit, parloit à eux , et en prenoit langue. Gomme de vray, en ce qui touche de mener les mains, ma foy, on ne les doibt pas seulement employer, et leur dire ; «Donnez icy, donnez li;» mais il en faut prendre quelquesfois leur advis : la raison le veut. En la plus grande tempeste, les plus grands mariniers prennent bien advis des plus petits.

Jules Gaesar, en la journée de Pharsaie, ainsy qu'il visitoit les rangs et l'ordre de sa battailie,

DES COURONNELS FRANÇOIS.

il vit un centenier qu'il avoit veu bien faire d'autresfois; ne dédaigna luy demander : «Eli bien ! a que te semble^il de ceate battaille d'aujour* «d'huy? — Je ne sçay, respondit Tautre, mon «empereur; mais, je t'asseure bien que tu me « loueras aujourd'huy vif ou mort. » Gomme de vray, jl 6t rage telle qu'il mourut. Aussy son ero|)ereur le loua après comme il meritoit.

Ah ! qu'il y a bien parmy nos bandes enoor de gentils soldats et capitaines que si on se mettoit à les louer, dire leurs valeurs, et en faire des oraisons funèbres pour leurs beaux faicts, comme jadis les Romains, que Ton en verroit de belles et qui serviroient de beaucoup à esmouvoir leurs compaignons, et ceux qui viendroient aprte, à faire d'aussy vaillans actes qu'eux I Mais aujourd^huy, il y a si peu de règlemens de guerre parmy nos soldats, qu^iis s*ad* donnent si fort au pillage et à la picorée, que, mais qu'ils en ayent, ne s'en soucient d'autre chose; et tout cela vient qu'ils ne sont pas payés.

J'ay veu pourtant autresfoisnos soldats parmy nos bandes dans le champ deux ou trois mois demeurer sans faire monstre. Au diable s'ils eussent osé dérober tant soit peu ! Bien est-il vray que la munition ne leur manquoit point ; et , qui pis est, si on leur debvoit quatre, cinq et six mois, on leur en feisoit perdre le plus souvent la plus grand part. Mais aujourd'huy, nostre infanterie est fort corrompue et bien différente à celle qui a esté. Aussy dit*on qu'il n*y a plus de soldats d'assaut ; non que je veuille dire qu'il n'y en ayt encor de bons. Et y en aurait d'aussy bons que jamais; mais ils regardent plus à piller, desrober, laronner et à faire leur profit, qu'à gaigner de l'honneur. Et la cause en est, qu'ils n'ont plus de discipline militaire, n'ont plus de règle, n'ont plusd'obeyssance; et, sur ce, ils allèguent qu'ils ne sont plus payés, et ne reçoivent une seule solde du roy. En quoy il faut estimer la fortune du roy'

eos

que, sans argent, il a sçeu si bien entretenir ses soldats, qu Vecques eux il a faict de si beaux exploicts et incroyables conquestes. Je vous laisse à penser, s'ils estoient payés, quelle règle serpit parmy eux , et ce qu'ils feroîent.

La seule discipline militaire des Romains, jadis a plus faict que toutes leurs armes à sur-

« Henri IV.

monter toute la multitude des Gaulois, la grandeur des Allemands, la force des Espaignols , et les richesses et finesses des Affricains, et la prudence et ruse des Grecs. Aussy Jules Gssar permettoit toutes desbauches, vices, pilleries et insolences à ses soldats, mais qu'ils ne fussent point mutins, desobeyssans, et desreglés à leur debvoir; et faisoit cela afin qu'ils fussent braves, bien en point et tous couverts dV et d*azur; estimant que d'estre bien en point et superbement armés, que cela servoit et animoii mieux à combattre.

Feu M. deGuyse hayssoit et Tun et l'autre, qui estoit la pilterie et desobeyssance. A la prise de Calais, il avoit commandé au capitaine Sainct-Esteve le borgne. Basque, de demeurer en un certain lieu près d*une advenue, s'il arrivoit inconvénient, pour y pourvoir. La ville prise, ledict Sainct-Esteve, voyant que tout le monde y pilloit, et luy point , se perd ce coup, pour un bon capitaine qu'il estoit, et quitte son lieu à luy ordonné par mondict sieur, entre en la ville faire comme les autres. Qui fut esbahy? ce fut M. deGuyse. Quand il le vit là: a Capitaine Sainct-Esteve, luy dit-il, avez- vous «esté si hardy et si peu soigneux de mon com- « mandement et de vostrc debvoir, que de «quitter le lieu où je vous avois mis?» Sainct- Esteve respondit : a Je pensois, monsieur, que «je n'y servois plus de rien, la ville prise, et «aussy qu'il me feschoit fort de veoyr un chas- «cun de mes compaignons gaigner quelque «chose, et moy point.— Comment! luy repli- «qua M. de Guyse, et me tene^vous si mal «advisé et desraisonnable, que je ne vous fisse «pas recompenser et n'eusse esgard à vostre «perte que vous faisiez par vostre absence? a — Hà! ouy, monsieur, respondit Sainct-^Es- «teve, qui estoit un peu haut à la main; mais «cependant... — Quoy! cependant, dit M. de «Guyse : baisez la terre. p Et ne s'en fallut guieres qu'il ne luy baillast de l'espée au travers du corps. Mais voyant que l'autre recognoissoit sa faute, et baisoit la terre, aussy tost luy pardonna, en n'y retournant plus à telle faute; et puis généreux et magnanime qu'estoit ce prince, le recompensa , et luy donna plus possible qu'il n'eust gaigné au sac; et luy fit remonstrance, debvant d'autres capitaines, de la faute qu'il avoit faicte, tant d'avoir aban-

donné la charge et le lieu que son gênerai luy avoit ordoané, à quoy cela pou voit venir à une très-grande conséquence, si fennemy fust survenu de quelque autre part, que pour la desobeyssance qu'il avoit commise.

Il desiroit sur toute chose Tobeyssance des siens. A son voyage d'Italie, il fit pendre deux soldats, Tun pour avoir larroné une seule pièce de lard, et Tautre pour quelque autre chose légère; dont le bon prince s'en confessa à sa mort, et le dit tout haut, et Touys, et plusieurs autres avecques moy : dont jem'estonneque M. Tevesque de Riez , qui recueillit ses dernières , et très-belles, bonnes et sainctes parolles, et despuis les fit imprimer, n*y a mis ce traict; car il s'en conPessa tout haut, et s'en repentit; mais il dit qu'il n'avoit faict exercer ceste justice, sinon pour la police et pour servir d'exemple ft ceux qui en voudroient faire de mesmes.

Voyià comment ce prince desiroit de ses soldats deux choses sur-tout, qu'estoit Tobeyssance et la bonne vie.

Que diroit-il aujourd'huy s'il retournoit veoyr nos soldats de maintenant, qui sont si desreglés, et qui font plus profession de brigandage que de guerre? car dès-lors quïls s'enrollent ou marchent soubs une enseigne , c'est à prendre qui pourra sur Tun, sur l'autre, autant ou plus sur l'amy de son party que sur l'ennemy tenir les champs : feut que l'enseigne se promené, et non pas pour peu de temps, mais pour cinq ou six mois, comme j'en ay veu; usant de ce mot inventé de nouveau : «11 faut parossier,» qui est aller de paroisse en paroisse, et voisiner à bon escient, mais non à la bonne mode. Et si quelque régiment est licencié du gênerai pour sortir de l'armée , où il y aura long-temps demeuré , et s'y sera fatigué, pour se remettre il vous arpentera deux ou trois provinces, les pillant, volant, et larronant tout ce qu'il pourra; et appelle cela : a Nous allons «nousrafraischir.i

Les autres ne vont en aucunes armées, ny en belles factions, si-non, qu'après qu'ils ont bien pillé et sont pleins comme un œuf, se retirent en leurs maisons, ou boutiques, ou villages, ou ailleurs, et reprennent leur premier roestier; disans qu'ils veulent pourvoir à eux, afin que si la paix venoit, qu'ils ne demeurassent sans mestieri et mourussent de faim. Au moins s'ils attcu-

doient la paix, et cependant qu'ils suivissent la guerre et la servissent bien, ilsseroient pardonnables et recevables.

Ge que j'en dis, ce n'est pas pour réprimer le butin, ny la mangeaille aux soldats: car il faut qu'ils vivent et gagnent. Et en cela, ne me puis engarder que je ne blasme fort la punition que l'on fit au voyage d'Allemagne du roy Henry H, de quelques dix ou douze soldats, lesquels, après n'avoir mangé, l'espace de six jours, ny chair, ny pain , ny presque toute l'infanterie, arrivant à la ville des Deux-Ponts et aux terres du duc, furent pendus pour avoir pris quelque bestail pour eux vivre et leurs compagnons; et, qui pis est, ils voyoient dans les bois le bestail à quantité. Il fot fiiit un bandon gênerai de n'y toucher, et tous mouroient de faim : ce que je trouve la plus grande et sorte simplicité, et cruauté très-laide, de laisser ainsy mourir ces gens de faim parmy les vivres.

M. de La Noue en l'un de ses discours, il approuve et veut que le soldat, après la guerre et venant la paix, se retire en son premier art et mestier , ce qu'à plusieurs galans hommes ay veu desaprouver, et s'estonner que M. de La Noue, qui a esté si bon manieur d'armes , ayt eu ceste opinion, les voulant en cela abbaisser par trop, qu'il faille que les mams qui les ont maniées si noblement et si nettement, s'aillent souiller et vilanner par un labourage et vil et sale mestier mécanique. Et crois fermement qu'il fasche beaucoup à un brave soldat, ainsy que j'en ay veu l'expérience de plusieurs, quand il est là réduit, et luy est un grand crevecœur ; et luy sçay un très-bon gré quand il ne fiiit point tel eschange , et ayme mieux quitter sa patrie et aller chercher son advanture en terre lointaine et guerre estrangere, ainsy que font ordinairement la pluspart de nos braves soldats françois; lesquels, quand la guerre, leur mère nourrice de lait, leur vient à faillir, s'espandent si bien par toutes les contrées de la chrestienté , voire du monde, qu'il n'y en a gueresque vous u'y envoyez, comme j'en ay veu en celles que j'ay esté, jusques en Turquie et la Barbarie.

Moy estant lors en Italie que la paix fut feicte entre le roy Henry et Pbilippes, la pluspart des soldats françois qui estoient en la Toscane ne

DES COURONN

se voulurent jamais embarquer dans les galleres de France ; lesquelles M. de Saincl-Sulpice ( qui fut la première charge honorable qu'il eust jamais, car avant il avoit leu les instituts à Poicliers, despuis ambassadeur eu Espagne, et puis gouverneur de M. d'Âlençon) avoit emmenées exprès pour les enlever; et, pensant charger , les trouva quasy toutes vuides ; et ceux qui restoient disoient entre eux compaignons : « Mais aussy-bien de-çà comme de-là, que ferons- «nous en France? nos armées y mourront de € faim. De reprendre nos premiers mestiers et carts mécaniques, nous les avons oubliés. Ne a vaut-il pas mieux que, comme soldais que nous «avons esté si long-lemps, nous vivions et mouc rions comme soldâtes? d Et , sur ce, prirent résolution de trajecier vers la France , et aussy qu'ils avoient faict une grosse sédition dans Grossette, dont le capitaine La Solle, Gascon, avoit esté chef, qu'ils craignoient qu'en France ils en pastissent.

Par quoy, sachant que le roy d'Espagne faisoit battre le tambour par toute Fltaiie, se vinrent enroller si grand nombre de soldats fran- {ois , tant de la Toscane que du Piedmont, qu'il s'en trouva plus de douze cens. Et j'en vis une grande partie à Naples, embarqués sur les galleres pour aller enSicille. Entre autres je vis le capitaine La Solle, qui avoit très-bonne façon , pensans tous que l'année deust faire quelque journée cesle année-là ; mais ils hyvernereut en tous ces quartiers du règne ^ de Naplesel Sicille, et, Tannée amprès, se donna ce furieux combat aux Gerbes ^ , auquel des François emportèrent vogue d' avoir très-bien et vaillamment combattu , et tellement qu'il n'en resta pas en vie la tierce partie.

N'estoient-ils pas braves, gallans et heureux, ces gens de bien de soldats , de vivre et mourir en soldats et pour la deffense de la foy , non pas faire la vie mécanique que M. de La Noue ordonne ; car et comment est-il possible qu*un noble cœur veuille venir vilain P

Qu'on m'aille dire que ces braves soldats espaignols , quand ils ont une fois manié les arfinie, il s^en alla en Turquie, où il se fit si bien

* Règne, royaume, de Pitalien il regno, qui désigne particulièrement le royaume de Naples. Plus bas, cA«vaux du régne, ce sont des chevaux de Naples.

* Llle de Gerbe, sur la côte d'Afrique.

ELS FRANÇOIS. 605

mes , qu'ils les quittent pour retourner à leur art mécanique qu'ils ont quitté ; maïs ils envieillissent avecques elles et meurent avecques elles. Aussy ont-ils un bon père nourricier , leur roy, qui , en paix et en guerre, les nourrit et entretient tousjours tant qu'ils peuvent mener les mains ; et , venans vieux , il les envoyé mortepayes aux chasteaux , ou leur donne pensions ou héritages des malfaicteurs et rebelles , ainsy qu'on faisoit jadis h ces braves vieux soldats romains ; quand ils n'en pouvoient plus, s'alloient tenir en leurs terres et héritages qu'on leur donnoit, et là vivoient sans retourner à leur premier mestier mécanique.

Et vous, braves soldats françois, qui ne quittez point l'honneur de vos armes, vous ne mourrez jamais. Vous avez faict craindre vos valeurs par toutes les parts de l'Orient et par tout le monde! Encor s'en trouve-il aujourd'huy qui en lèroient de mesmes , s'ils trouvoient des chefs qui les y voulussent mener; car , encor tous desreglés , et tous mal disciplinés et mal obeyssans qu'ils sont , il s'en trouve tousjours qui font des actes signalés et de très-beaux combats, dans leur propre terre , les uns contre les autres, contre frères, parens et amys. Je vous laisse à penser ce qu'ils feroient contre leurs propres ennerays, encor que la guerre intestine et civille ayt l'estime d'estre la plus cruelle de toutes, selon aucuns; mais, selon d'autres, il s'y fait plusieurs courtoisies, et plus qu*aux guerres estrangeres, dont il s'en feroit de très-beaux discours.

Voylà doncques comme ces nobles soldats françois du edmont et de la Toscane , ne voulurent jamais quitter la noblesse des armes, qu'ils avoient conquise par effusion de leur sang. Je n'ay pas veu seulement ceux-là , mais une infinité d'autres , lesquels , aussy lost nos paix faictes en France despuis trente ans, sont allés rechercher la guerre en plusieurs pays estrangers. Les voyages qu'ils ont faicis en Italie, en Flandres, en Espaigne, en Portugal et leurs isles, en Hongrie et autres lieux , nous en ont faict foy.

J'ay ouy asseurer que , la guerre de Chypre dernière, il y avoit un bascha, ou sangiac (aucuns disent qu'il n'estoit que sangiac), qui estoit gascon, de la comté d'Armaignac, et avoit I esté brave soldat en France. Y voyant la guem

paroistre pour un bon soldat et capitaine , que, parvenant peu à peu aux grades , il vint à eslre bascha ou sangiac, et se faisoit appeller le bas* cha Armignac. Je ne sçay s'il est vray ; mais aucuns venans du Levant me Tasseurerent pour chose vraye. Et fit tout plein de courtoisies aux chresUens et aucuns soldats François, qui se Fourerent dans Famagousle, encor que le livre faict et escrit de la guerre de Chypre n'en fait aucune mention. J'en laisse à croire au monde ce qui en est ; mais je le vis une fois qu'on ledisoit au roy Charles IX. Je ne veux pas advouer qu'il fit bien y pour estre venu là, et s'estre renyé; mais je ne sçache guieres soldat qui n'eu fisl de mesmes pour telle grandeur et ambilion, plustost que de mourir de faim en sa maison et sa patrie.

Froissard, en son qualriesme livre ou volume, parlant de la battaille de Nicopoly en Hongrie, que les François perdirent contre les Turcs, desquels estoit le chef TAmorabaquin , dict autrement par ledict Froissard fils du roy Basaach, dict par les modernes Bajazet, il dit doncques que là, parmy les chevalliers françois, se trouva un chevallie de Picardie , qui s'appelloit messire Jacques de Helly (madame d'Estampes est sortie deceste maison), «lequel avoit «demeuré en son temps en Turquie, et avoit ^servy en armes, ainsy parle-il, TAmorath-Ba- «quin, père à ce roy Bajazet dont il parle, et, fi pour ce , sçavoit un peu parler de turc. Quand « il vit que la desconfiture tournoit sur les clires- <f tiens y il advisa à se sauver, et se mettre entre u les mains des Sarrasins , et s'ayda de leur lanagage qu'il sçavoit, et par ainsy se sauva.

a De mesmes en fit un escuyer de Tournesis , «qui se nommoit Jacques du Fay, et avoit servy «au roy de Tartarie, lequel roy s'appelloit Tan- « burin ^ , et quand ce Jacques sceut que les Fran- « çois venoient en Turquie , il prit congé au roy « du Tartane, lequel luy donna assez légèrement, «dit Fmissard. Si fut à la baitaille, et là pris et «sauvé proprement des gens du roy Tanburin «de Tartarie qui estoient là; car ledict roy y «avoit envoyé de ses forces. »

Par ainsy, ces deux braves François furent sauvés pour avoir esté advantureurs; et, s'ils ne le fussent esté, ils estoient perdus et morts comme leurs compaignons, que ledict Àraoraba^ quin fit tuer devant luy.

* Tamerlau. (Yoy. mon éditde Froissart, t MUf p, 263.)

Nottez rbumeor de ces deux braves François^ l'un alla servir le Turc, et foire preuve de ses armes; et l'autre , encor plus advantnreax , alla servir le grand can de Tartarie, qui est bien plus ioing.

Qui sçauroit doncques assez louer ces deux braves hommes de tel courage advantureux , qui, amprës, leur servit de beaucoup? car ils se garantirent de mort, et si firent, au moins Tun, Jacques de Helly, grand service aux pau* vres François qui restèrent de la battaille, ainsy que recite ledict Froissard en nos histoires Françoises.

Certes, pour quant à moy , je loue fort ces deux hommes ; car leur voyage n'esloit point commun nullement, et estoit si bizarre : car plusieurs alloient outre-mer , et au sainct sepnU chre deHierusalem; et telss'appelloient chevalliers d'outre-mer, ainsy que le mesme Froissard dit de celuy qui rencontra le duc de Nevers auprès de Venise, tournant de sa prison, qu'il interrogea fort de toutes nouvelles de de-là.

Froissard parle ainsy que je dis. Outre dit : que ce Jacques de Helly fut recognu, après avoir esté pris, de fbrce gens delà maison de i'Amorabaquin, qui luy firent très*bonne chère, et le présentèrent audict Amorabaquin , qui loy en fit de mesmes, et l'envoya vers le duc de Milan et en France , pour porter des nouvelles de la desfaicte ; et, après avoir composé de la rançon des François, il luy donna , el au sieur de Chasteau^Morand . sur les deux cens mille florins de la rançon, vingt mille pour ses peines.

J'ai ouy conter qu'en Piedmont , du temps du mareschal de Brissac, y eut un capitaine, qui se nommoit le capitaine Vallesergues, qui servoit le grand seigneur, sultan Solyman, et estoit à ses gages et solde de guerre. Il vint par deux fois en Piedmont , et taisoit ce qu il peuvoit pour gaigner des gens pour mener par delà. La première fois , il y mena six braves soldats et un capitaine, et les desbaucba; et s avoit débauché mon frère le capitaine Bourdeille« qui estoit fort jeune , et tout luy esloit de guerre. Mais la guerre de Parme survint, où il ayma mieux aller. La seconde fois, il retourna, et emmena autres dix bons soldats , ayant du grand seigneur force argent pour les gaigner, et faisoit son cas secret. Mais M. le mareschal en eut le vent , qui luy deffondit

de n> retourner plus : cir il luy (aschoit de perdre ainsy ses bons soldats: car là volontiers gens de bas cœur n'entreprennent tels voyages. El, sans que iedicl mareschal aymoit iediot capiuiine Vallesergues, et le tenoit pour bon capitaine, et aossy qu'il sçavOit que c'estoit que du monde^ et qu41 falknt que le François ne perdist point sa coostunie d'estre advaniureui, il luy eus! faict mauvais parly, ainsy qne plusieurs resf eurs luy oonseilloient.

Encor ces messieurs firent odIcux qu'un baron de La Paye, François, despuis dix ans; lequel estoit bon compaignon, ei ayant despendu tout son bien eu France, il sen alla en Turquie et GonsUntinoble, où, ayant cognu que les Turiis faisoient grand cas d'un homme de valeur, d'esprit et d'entendement, s'il se renyoit et se mettoit avecques eux, luy 4 en présumant quelque bien pour luy, car defaict il estott un accomply gentilhomme, il sercnya gentiment, sans aucune cérémonie ni foi^nie de contraincte. Du despuis, j'ayony dire à gens qui l'ont veu très-bien-vena des Turcs et en estime, qu'il faisoit plaisir aux François quand il les renoontroit, encor qu'un renégat soit grand ennemy de sa nation et religion.

Ciomme de raesmes, un de ceè ans, a Met ce brave M. de Potrincourt ; lequel, »yant commandé à un régiment aux guerres de la Ligue, et elles finies, etayant refait unautre et emmené en Hongrie , et y mené bien la guerre pour les cbrestiens , il s'alla renycr et révolter , fust ou pour mescontenteitieut ou despit , ou par caprice, emmenant avecques luy force braves des siens, et si bienreceu^appoincté, luy et les siens, qu en un rien il fut faict et créé solennellement à Gonstantiuobie bascha, et envoyé pour tel en Chypre. J'ai veu des soldats et autres qui l'y ont veu. A ceux qui vouloient demeurer avecques luy, les appointoit bien; aux autres qui en vouloient tourner en France , leur donnoit argent pour passer chemin. Du despuis, il est mort bascha de Damas en grande réputation, et fort aymé de son maistre.

Lorsque les nopces de Madame, sœur du roy, furent accordées avecques le [roy de Navarre à Blois,y arriva en ambassade leconnestableduroy de Suéde, lequel estoit gentilhomme gascon , au moins du Languedoc, de la maison de Rive; car son frère, qui Teatoit venu veoyr, s'appeloit

DES COUKONNKLS FRANÇOIS.

M. de Rive, lequel j'avois veu avant en l'ar« mée des huguenots. Ce geotllbomme , la paik ftiicte, ennemy de loysivcté, et desirieux de servir, s'en alla en Suéde, où estant, servit si bien le roy qu'il l'honnora de Testât de conneih Cable; et vint , comme j'ay dict, trouver le roy , en ambassade, pour quelques traictés qu'ils avoient ensemble. 11 y vint très-bien accompoigné« Il avoit une très- belle façon, de belle taille, noiraud en tainct du pays, sbabillant à la françoise ; je luy vis faire la révérence au roy et reine. Il tint alors sa gravité, ainsy que portoit le debvoir da son ambassade; mais amprës , il portoit à Leurs Msgestés tout honneur comme à son roy et à son souverain , faisant ses eicuees si, au deu de sa charge, il tenoit le rang de son maistre ; mais, hors de U , il se faisoit très-humble; dont le roy et la reyne l'en estimoient , et luy en sçavoient un très-bon gré , et prenoieot plaisir de l'entretenir, ainsy t|ue je le vis par deux fois se promener avec la reyne dans les jardins de Blois. Il convia M. de Strooe d'aller disner deux ou trois fois avecques luy, et j'y estois tousiours. Il estoit de fort bon discours , et faisoit très-bon avecques luy , tenant encor plus du Gascon et François, que du Suéde. Gomme je pus entendre, il désirait obtenir du roy qu'il pust emmener là -bas un régiment de quelques deux mille hommes de pied fraoçois. Il ne luy fut pas do tout refusé, mais donné qurlque espérance; car nostre voyage et embarquement de mer en Brouage, que nous allions faire, empescha. Songez doncques là-dessus quelle joye et contentement pouvolt avoir ce gentilhomme, de parler ainsy à son roy, tenant la place d'un autre roy son compaignon. S11 n'eust bougé de son pays, il n'eust pas faict cela.

A la guerre de Parme y alla un gentilhomme du pays de Brie, qu'on appelloit M. de Vaux. J'ay veu un sien frère, brave et gallant homme, qui suivoit feu M. le prince de Gondé le premier, et estoit son escuyer. Ce geniilhomme s'opiniastra de quitter son pays, et de faire service au duc Octavio, qui le prit en telle amytié, qu*il le gouverna despuis fort paisiblement; et aVoit bonne part en luy et en son estât. Je ne sçay s'il est mort ; mais n'y a pas long- temps qu'il vivoit: et voyià comme le François se pousse bravement.

A nostre retour du siège de Malihe, estant à Rome, le comte de Beijouyouse, Milanois, qui estoit avecques nous dans les galleres, nous fit connoistre, à mon frère d'Ardelay et à moy, un oomle du royaume de Napies , qui s'appelloit el conde di Burdella; et se pleut fort de se dire el se trouver nostre parent; lequel , après avoir raisonné, nous alla dire que les siens ayeuls et bisayeulsestoient venus des confins de Gascongne, et estoieut venus jadis aux guerres de Napies, du temps que les François les y faisoient; et, de faict, portoit mesme nom et mesmes armes que nous; et estoit riche de douze mille escus de rente , et avoit sa maison en la Fouille ; et nous y voulut mener et faire bonne chère; car, dès-là, nous nous estions rendus fort privés et acousinés ; nous n'y voulusmes point aller, car nous voulions tourner en France.

Il nous festina souvent très-bien à Rome, car il y avoit une maison ; et nous monstra sa femme , qui estoit là une grande faveur , et sa sœur; et, comme cousins, nous y vinsmes trèsprivés. Sa femme estoit très-belle, mais sa sœur, point maryée, Testoit encor plus, et sur-tout fort à mon gré. Nous nous entoumasmes, en protestation qu'il nous fit faire que Tirions veoyr exprès dans quelque temps , et qu'il nous meneroit faire très-bonne chère en sa maison qui estoit en la Fouille , et ne plaindrions nostre voyage, nous promettant de beaux chevaux du règne. Mais la guerre civillc survint et se renouvella, qui empescha nosire dessein , et aussy qu'entendismes despuis sa mort ; que , sans cela , j'avois très-bien résolu de le tourner veoyr.

Quand nous fusmes en France, j*en fis le conte à mon frère M. de Bourdeille, et comme nous avions des parens au royaume de Napies , et le priay de faire adviser dans les vieux titres et pancartes du trésor de nostre maison ce qu*en pouvoit estre. Après les avoir bien visités et feuilletés, il se trouva comme un cadet de Bourdeille, de quatre qu'ils estoient, Tuns'en alla à la guerre de Napies avecques le roy Louys, dont Ton n'en sceut nouvelles autres , si-non qu'il ne tira jamais légitime de nostre maison, et demeura à ses autres frères : dont par-là nous tirasmes que ce dict comte de Bourdeille estoit venu de celuy-là de succession en succes-

sion, puisqu'il portoit mc^me nom et armes; et aussy il nous dit qu'estant en sa maison, il nous monstreroit à plein aon origine, dont , pour lors, Il ne se souvenoit point autrement, si-non que les siens estoient extraicts des confins de Gascongne, dont il en faisoit grand gloire; et se tenoit pour fort bonnoré qoe fussions parens et noos l'appellissions cousin.

Gest ayeul estoit frère de ce brave Arnaud de Bourdeille , dont les histoires parlent de luy, qui fot faict chevallier debvant Fronsac, avecques plusieurs autres seigneurs, et fut lieutenant de roy et senescbal en Perigord, et fut frère de Helie de Bourdeille, cardinal, arclievesque de Tours et evesque de Perigueux; et celuy dont Je parle s'appelloit Jean. Il nous escri vit deux fois en France, nous sommant de nostre promesse de l'aller veoyr, et puis mourut après.

Advant luy il y en avoit bien un autre qui mourut en la guerre de la terre saincte, et testa advant mourir; et ne touche rien en son testament, si-non les légats qu'il faisoit de ses chevaux, armes , joyaux et quelque argent qu'il donnoit à son escuyer, qu'il nommoit Scutifer; car le testament est en latin fort grossier, qu'on ne peut bien lire à cause de la vieillesse de l'escriture et parchemins; bref à tous ses gens et serviteurs et à aucunes églises il légua

Advant tous ceux-là , nous trouvons dans le roman de Morgan , faict en stances Italiennes >, comme un Angelin de Bourdeille fiit envoyé recognoistre Tennemy la vigile de la battaiile de Roncevaux où il fut tué , et dit ces vers :

jlngelin de Burdella solo tu morto Ha Paladin, magUfufaito torto.

Je me fusse passé, ce dira quelqu'un, de faire ces contes. Aussy ne les ay-je faicts sl-iion pour donner exemples à mes nepveux , et ceux qui viendront après moy en ma race, d'imiter en tels voyages et advantures leurs advanturiers prédécesseurs , lesquels s'y sont tellement addonnés, qu'en ces voyages d'outre-mer ils ont esté si frequens et si adventurenx , que les bonnes gens et bonnes vieilles femmes de nosire pays sont encor en ceste badine opinion , que pourquoy les gens d'aujourd'huy ne sont si gens de bien que le temps passé? Disent-ils:

1 Poème en vinst-hoU duou , par Lutei Puid.

DES COURONNËLS FRANÇOIS.

«Parce qu'ils ne sont baptisés d*un si boa et si «sainctcresmeque du temps que les Bourdeitles d'alloient quérir par de-là Hierusalem , et Tal- «loîent prendre dans Toreille d'un dragon qull cfalloit qu'ils tuassent de leurs mains, et puis en atiroient de ladicte oreille de la substance dont a on en faisoit lecresme,et le sanclifioît-on dans « Hierusalem par les sainctsprelatsqui y estoient, 9 puis le rapportoient à leurs pays, et en foumisci soient les églises. » Voy là la plaisante opinion et fable qu*avoient , et racontent encor ces bonnes et simples gens et femmelettes de nosire pays.

Si ne me veux -je point vanter; mais je peux bien asseurer avecques vérité, que ceux de ma race n'ont jamais esté casaniers , et qu'ils n'ayent aussy bien employé leurs jours en voyages et guerres, qu'aucun que ce soit en France. Les vieux titres de nostre maison en font assez foy. Mes ayeuls, bisayeuls, grandsperes, pères et frères, ne s*y sont nullement espargnés : et quant à pour moy, dès-lors que je commaoçay à sortir de subjection de père et mère, et de l'escole, sans les voyages que j'ay foicts aux guerres et aux cours dans la France, j'en ay faict sept hors de la France, lorsque la paix y estoit,pour chercher adventure, fust pour guerre, fiist pour veoyr le monde, ftist en Italie, en Escosse, Angleterre, Espaigne, Portugal, dont j'en rapporlay Vkabito di Cristo^^ duquel le roy de Portugal m'honnora (qui est l'ordre de là), estant tourné du voyage du pignon de Belys en Barbarie, puis en Italie, cncor à Malthe pour le siège , à la Gollecte d'Afrique, en Grèce, et autres lieux estrangers, que j'ay cent fois plus aymé pour scjour que celuy de ma patrie, estant du naturel des tabourineurs , qui ayment mieux la maison d'autruy que la leur.

Tellement qu'estant à Malthe, j'avois résolu d'y prendre la croix, sans M. de Strozze, qui estoit mon amy parfaict , qui m'endestouma et empescha, et me prescba tant et tant que je le creus; me donnant à entendre que, pour une croix, ne debvois quitter ma bonne fortune qui m'attendoit en France, fust de la part de mon roy, oud'unebelleet honneste dame et riche, de laquelle j estois alors fort serviteur et bienvenu, que j*eusse pu espouser. Veu toutes ces consi-

f I^ iiii%nes de Tordre Ju ChrUt.

BftANTOm. I.

derations, je m'y laisse aller ainsy aux persuasions de mon amy, et m'en tourne en France, où, pippé d'espérance, je n'ay receu autre fortune, si-non que je suis esté, Dieu mercy, assez tousjours aymé,cognu et bienvenu 4iês roys mes maistres , des grands seigneurs et princes, de mes reynes, de mes princesses, bref d'un chascun et chascune, qui m'ont eu en tel estime, que, sans me vanter, le nom de Branthome y a esté très-bien renommé,

Maiâ toutes telles faveurs, telles grandeurs, telles vanités, telles vanteries, telles gentillesses, tels bons temps , s'en sont allés dans le vent; et ne m'est rien resté que d'avoir esté tout cela , et un souvenir encor qui quelquesfois me plaist quelquesfois me desplaist; m'advançant sur la maudicte chenue vieillesse, la pire de tous les maux du mond^, et sur la pauvreté, qui ne se peut reparer comme par un bel aage florissant, à qui rien n'est impossible; me repentant cent mille fois des braves et extraordinaires dépenses que j'ay laictes autresfois,de n'avoir réservé quelque bien ,'qui servirait maintenant à mon aage foible, dont j'ay faute de ce que d'autresfois j'ay eu trop; ayant un creve-oœur extresme dedans moy, de veoyr une infinité de petit.« compaignons en ce règne eslevés grands , soir en biens, en richesses, grades et grandeurs, que d'autresfois j'ay veu qu'ils se fussent sentis très-heureux qu'ils eussent eu quelques parolles de moy, encor à la traverse, ou sur l'espaule. Ce n'est point que je ne l'aye autant ou bien mérité qu^aucuns d'eui; car je rognois et sçay par cœur toute leur vie; mais c'est la fortune, traistresse et aveugle qu'elle est! qui, après m'avoir repeu assez de vent, m'a quitté et s'est mocquée de moy.

Or, comme dit l'Espaignol, asi van las mudanças de la suerte ^; aussy dit-on que la fortune est une putain et vraye vesse, qui s'abandonne à tout le monde , quelquesfois aux valets mieux qu'aux gentilshommes, et quelquesfois à ceux de peu de mérite comme à ceux qui méritent, ainsy que font nos putains.

Pour le moins, si elle me mettoit bientost entre les mains de la mort, encor luy pardonnerois-je les torts qu'elle m'a faicts. Mais voyià le pis ; nous ne vivons ny mourons comme nous

■ Ainsi se font les chaosemens du sort.

610 HOMMES ILLUSPRRS ET GRANDS CAPITAINRS FRANÇOIS.

muions. Nous avons beau de chercher les occa« sioos, soit en guerres , querelles , voyages, ou ailleurs, comme j'ay faict et dîct, je croy que si le destin uVn donne la sentence, nous avons beau nous peiner à la rechercher.

Or, fasse doncques le malheureux destin ce qu'il voudra, jamais il ne sera que je ne le maudisse et maugrée pour jamais, soit de la bouche , soit du cœur ; mais encor maugrée-je et detesté'je plus la vieillesse chargée de pauvreté. Car, comme me disoit un jour la reyne mère du roy, ayant tel honneur de parler à elle sur le subject d'une personne de sa cour : la vieillesse nous apporte assez d'incommodités, sans nous surcharger de la pauvrelé , qui sert au comble du malheur des personnes ; contre lesquelles le plus beau et souverain remède qui soit , c^est le trespas. Et bienheureux est celuy qui le peut gaigner, quand on a passé cinquante-cinq ans : car après il n'y a que douleurs et labeurs ; et ne peut-on manger que du pain de cendres , faict de toutes douleurs , ainsy qu'a dict le prophète.

Le lecteur me pardonnera si je me suis perdu en ce petit discours de ma misère, laquelle reciter m'est autant de soulagement.

Si faut-il que je fasse un conte advant que d'achever ceux de ces braves François qui se sont pleus à percer monde pour chercher les ■dventures. Le croyra qui voudra; mais nous le tenons pour très-certain en nostre pays de Perigord et Xainctonge, tant pour avoir esté remémoré et passé par les bouches et les oreilles de père en fils , que par aucuns titres et apparences. Le conte est doncques tel. Tous ceux qui ont escrit Torigine des deux frères de Barberousse, Gairadin et Ariadan, disent qu'ils furent natifs de la belle isle de Lesbos, tant renommée de jadis, et despuis dicte Methelin ; lesquels estans allés, comme les plus pauvres de l'isle, chercher adventure sur la mer, furent tant par le mena favorisés de la fortune , que tous deux sont esté heureusement decedés roys d'Alger. Voylà ce qu'en disent les histoires qui en sont escrites, et mesmesPaul Jove.

Or, les anciennes bonnes gens et vieilles de nostre pays ne disent pas ainsy. Vous sçaurez doncques comme en Xainctonge il y a une maison noble et bonne ^ , qu'on nomme la maison

* J. 4'AaU>D f daoi son Histoire du roi Louis 2// >

d'Antlion. En ceste maison fut maryée qdc fille, nommée Marguerite de Mareuil, de ceste très-illustre et grande maison de Mareuil en Perigord, d'où est issue la très-vertueuse, sage, très-honnesle madame la princesse, mère de M. de Montpensier d'aujourd'huy : ceste Marguerite de Mareuil porta en ladicte maitoo d'Authon pour maryage les terres des Benardieres et des Gombes. De ce maryage sortirent deux enfans : à Taisné escheut la maisoo do père, qui estoit Authon ; et au second les terra des Bernardieres et des Gombes. Auqod, comme est la coustume ordinaire des jeuoes cadets, prit envie de ne s'amuser aux cendres casannicres, mais d'aller veoyr le monde; et afferma ses terres , et en prit de l'argent ce qo'fl put ; et , associant avecquea soy, et prenant pour frère d'alliance et de fortune un antre jeune cadet d'Angoulmois , de la maiion de Berneuil,dict deMontsoreau, tousdeux mettent la plume au vent , comme bons fireres jurés de ne s'abandonner jamais , et vivre et mourir ensemble, et vont brusquer fortune.

Pour lors, les chrestiens estoient vers Metb^ lin, soubs M. de Rabastain, car c'estoitdo temps du roy Louys XII, où les François allèrent par le commandement du roy, parmy lesquels se trouvèrent ces deux cadets frères ; où estans, s'hasardèrent si bien sur mer avecques quelque petit vaisseau qu'ils avoîent pu recouvrer, quMs firent quelque léger et petit butin, et assez bon pourtant pour Tadvenement et la portée de leur fortune nouvelle : puis a*en retournèrent en France , comme est la coustume du François ; car , quoy qu'il soit, il faut qu*il tonne voir fumer sa cheminée , ou bien pour hïït monstre de sa fortune, ou de sa vaiUance et voyage.

Y estant venu , ne fiiut point demander siis se firent valoir, et s'ils firent ostentation et parade de leur butin et valeur; dont entre autres ce cadet d'Authon fit présent à l'église de li paroisse des Bernardieres, qu'on nomme Cbanpeau, de la coiffe de Nostre-Dame, qu'il dlsoitf et faisoit-il ainsy entendre au menu peuple,

Paris, 1615, chap. 44 et tuir. à Tan 1507 , parle (le messire Jean Chaperon , et du nommé Aotoine d'Aoton , seigneur dudit lieu , qui , de Taveu du duc de Goeidres , équipèrent chacun un vaisseau et se iDiitDti (** rater. Si c*est d'eux que veut parler Brai^idroe, iiam été tris-mal informé.

DES COURONNELS FRANÇOIS.

estre belle, et reeouyerte par une tris-grande curiosité vers Hierosalem.

Tous deux n'eurent pas si peu demeuré en leurs maisons qu'ils se fesdierent et firent dessein de reprendre leur route : et, pour ce, ce cadet d'Authon vendit Beraardteres à feu mon grand'pere, qui est un chasteau bon et fort, devant lequel demeura quelques jours en Perîgord Bertrand du Giasquinin ^, comme vous trouverez dans son vieux roman imprimé en lettre gothique 3, et ce cadet vendit ceste place pour, de cest argent, estant vers Methelin, acheter un plus grand vaisseau quHIs n*avolent auparadvant,et aller en course, luy et son frère de Mootsoreau,qui n'estoit si riche que l'autre qui fournissoit à tout ; car rien n'est tant si coquin, ny doux , ny attirant qu'un butin , quel qu'il soit , soit de mer, soit de terre.

Estans doncques ces deux frères ainsy bien garnis d'argent , s'entournent vers Methelin ; où estans , ne faillirent d'acheter un bon vaisseau; et battent la mer si heureusement , qu'ils firent un butin bien plus grand que l'autre : si bien que, pour la seconde fois, ils retournent encor revoir la douce France et la bonne patrie, où le cadet d'Authon, se voyant sans maison ou habitation, (car il avoit desjà vendu son Bernardieres qui estoit assez joliment basty) , se mita faire bastir les Combes, qui estoient une jolie terre près dudict Bernardieres, mais pourtant point bastie; et y fit un si beau bastiment, qu'aujourd'huy un n'y en feroit un tel pour trente mille francs. Il y fit aussy quelques acquisitions et autres despenses, ainsy qu'est la coostume , que d'argent de jeu ou de butin on en fait tousjours bon marché , et ne se soucieon guieres de rembourser. Je parle d'aucuns. D'autres sont plus sages.

Mais ce cadet, voyant, ou qu'il avoit brouillé tout son argent, et qu'il n'en avoit plus, ou bien qu1i voyoit que ceste maison des Combes n'estoit bastante pour son ambition, ny pour nourrir et rassasier son généreux et avide cœur , ou qu'il oognust en soy ce qu'il estoit et fit après, se résolut pour la dernière fois de quitter la France et patrie, et parentelle, foyer, et cheminée, et maison, et village, et paroisse, et curé , diocèse , et la coiffe et tout , vend son

* Du GuetcUo.

* Il eil iiiwré dans cette GoUection.

chasteau à un greffier de la cour du parlement de Bourdeaux, qui despuis fot premier ou second président de Rouen, dont long-temps, et plus de soixante ans, luy et les siens en ont esté possesseurs ; mais despuis , il y a trente ans, ses héritiers le vendirent à un gentilhomme du pays.

Ce faict, luy et son compaignon et firere Montsoreau reprennent encor leur route de Methelin ; mais avant que partir, il révoqua la coiffe de Nostre-Dame, qu'il avoit donnée à sa paroisse de Champeau, et la donna à l'église de Sainct-Front de Perigueux , pour y avoir droit et privilège d'y bastir un sepulchre eslevé pour luy etlessiens, comme de faict il le fit construire fort superbe, faict en pierre, haut eslevé, armé, tenant une espée en la main; lequel sepulchre a duré jusqu'à ce que les huguenots prirent la ville de Perigueux, qu'ils abattirent à leur mode les images, démolirent les sepulchres, et ruynerent les églises.

Il se trouve encor, parmy les titres du clergé et de la maison des Combes , une transaction faicte entre le clergé du Perigueux et de la paroisse de Champeau, pour avoir plaidé longuement ceste dicte coiffe de Nostre- Dame, sur le débat quelle donation debvoit estre la meilleure, ou la première ou la dernière. Enfin, par accord et transaction faicte, ladicte coiffa demeura à l'église de Perigueux ; laquelle a esté vénérée parmy les autres sainctes reliques qui y estoient , jusqu'à ce que lesdicts huguenots pillèrent tout.

Voylà doncques ce cadet d'Authon, seigneur des Combes , et son frère Montsoreau , qui s^ vont à Methelin , où estant , employent leur argent à recouvrer un bon vaisseau, avecques lequel ils font si bien qu'ils se rendent grands fameux corsaires.

Sur ceste entrefaicte, [les chrestiens quittent Methelin. Eux, voyans qu'ils n'avoient quoy faire ny frire en France, ou que la fortune leur predisoit meilleur qu'en France, et qu'ils y avoient tout mangé et vendu , eurent honte d'y retourner si souvent. Par quoy, attirés du douxplaisir du butin, continuèrent leur brigandage ; et esoument si bien la mer, qu'ils se rendent très-renommés corsages ; et cachans leurs noms et leur nations, se dirent enfans de Methelin, prennent le party de la foy des Turcs; et, par ainsy, de deux François qu'ils estoienti

de Methelin, et de cadets d'Authon et de Montsoreau , se font nommer Gairadin et Ariadan Barberousse.

Leurs parens et proches ne faillirent de s'enquérir aux François qui retournèrent de Methelin, qu'estoient devenus leurs parens d'Autbon et Montsoreau. Les uns disoieut qu'ils estoient demeurés encor sur mer, continuans leur meslier de corsaire, et qu'ils les verroient bientost. Les autres disoient qu'ils estoient morts et submergés en la mer, et qu'il y avoit long-telRps qu'ils ne les avoient veus. D'autres, de la plus saine voix , affermoient qu'ils s'estoient renyés, et avoient adoré Mahomet.

Voylà mon conte achevé. Je ne sçay s'il est vray; mais je Fayainsyouy conter à des vieilles personnes, qui le tenoient de plus vieux qu'eux. Possible que cela est faux, possible que non, et que les deux frères , pour avoir esté longuement à Methelin, ayent donné occasion à ceux qui en ont escrit de dire qu'ils estoient natifs de ladicte isle, ou bien qu'eux-mêmes Tayent amsy publié. Je m'en rapporte à ce qui en est. Il ne sera pas damné qui le croira ou descroira.

Tant y a que l'un de ses petits-nepveux, qui vit encor, qui est le baron d'Auihon, fut si curieux, du temps du roy François I et Henry 11, de voyager le monde et de s'enquérir de telles nouvelles. Et de faict , il a veu et practiqué autant le levant qu'il est possible , et en sçavoit trèsbien raconter, et y vouloit encor retourner, sans les guerres civilles, ce disoit-il. Je ne l'ay

jamais veu, encor que j'en eusse très-grande très» qui pouvoient monter bien à cent, tous va

curiosité; mais Foccasion ne s*y est jamais présentée. La race en est bonne et brave.

J'oubliois à dire que le cadet de Montsoreau mourut le premier, estant le plus vieux, et Authon survesquit, qui fut despuis Barberousse , et roy d*A1ger; m'estonnant cent fois, si le conte est vray, que luy, ayant practiqué tant de François, et mesmes venu en France lorsque la ville de Nice fut prise, de quoy il ne se descouvrit aux François, ou ne s'enquit de sa maison sourdement ou d'autres maisons de France. Je croy qu'il avoit boute de quoy il avoit quitté sa foy et sa religion, ou que luy estant passé tant de choses en son entendement, qu'il ne s'en souvenoit plus; ou qu'il les desdaignoit, se voyant si grand; ou que telle est la coustume des chrestiens se renyans, »

et mesmes venans aux grandes charges de i giacs et baschas, de renyer tout, jusqu'à la oognoissance de leurs parens, pour n'en fiaire jamais plus de cas, ny de leur memoire.Là dessus en dircourra qui voudra. Ge que j'en ay escrit , c'est par une curiosité qui plaira possible i aucuns, et non possible aux autres.

Voylà comment en toutes façons, soit pour bien, soit pour mal, tes François ont esté hasardeux à rechercher advantures, et faire reaoontre, et entreprendre voyages; que quand ils leur failloient en leur pays, ils les alioient de ioiog esventer hors de leur patrie.

Il me souvient que, lorsque nous allasmes an siège de Malthe , dont le grand seigneur s*en plaignit au roy, qui, pour le contenter, nous bannit tous et desadvoua.

Mais vous eussiez dict que ceste année-là estoit venue et destinée pour faire voyager les François. Les uns allèrent en Hongrie avecques ce vaillant prince feu M. de Guyse, qui ne poavoit lors avoir attainct dix-huit ans; lequel , suivant l'exemple de ses ayeuls en la guerre saincte, se voulut trouver pour faire teste à l'armée îniidelle de ce grand sultan Solyman, qui y estoit luy-mesme en personne, ainsy que sa mort a signé le tesmoignage. Ge jeune valeureux prince doncques y alla , très-bien accompaigné d'une très-belle noblesse, comme de M. des Fossés, son gouverneur d'Autefort , de L'Arcbant , de Glermont, d'Antragues, du baron de Sencey , du May, de I\entuy,de Ghilles, bref plusieurs au-

leureux, qui me seroient très-longs à les escrire.

Les autres allèrent en l'armée du grand seigneur avecques l'ambassadeur du roy M. de Grand-Gbamp, comme M. de La Fin, La Kode et plusieurs autres.

Les autres allèrent à Gonstantinoble, comme les seigneurs de Ville-Gouin qui y mourut, de Teligny, de Longua, de Genissac, tous huguenots, et le baron de Vantenat. Geluy estoit catholique, et alloit recognoistre Aregouse* pour un dessein qu'il y vouloit bastir , suivant un que le grave Salvoison avoit projette en son vivant, qu'un capitaine Sainct-Martin, lieutenant dudit Salvoison, luy avoit descouvert.

Les autres allèrent à Madère avecques ce oou-

DES COURONNELS FRANÇOIS.

rageux et vaillant capitaine Montluc, qui y mourut, qui fut un grand dommage inestimable. Avecques luy estoit le viscomle d'Usez, grand personnage certes, les deux Pompadours, et autres; lesquels, après la mort de leur gênerai, bien vangée par sang et feu , tournèrent l'armée saine et sauve, et bien chargée de butin.

Nous autres allasmes à Maltbe, dont le nombre montoit près de trois cens gentilshommes, ol plus de huict cens soldats. Il y avoit MM. de Strozze et de Brissac, auxquels déferions pour nostre bonne voglia ^, et non autrement, comme gens volontaires, et à nos despens chascun que nous estions , et tant qu'il nous plaisoit , et ne les recognoissions pour nos généraux. Il y avoit M. de Bellegarde , despuis mareschal de France,

Messieurs de Lansac ,

DeClermont-Tallard,

Les deux frères de Glermont-d'Amboise.

De Quermant , Breton,

Saincte-Soline ,

Mon frère d'Ardelay et moy,

De Taillade,

De Janssac,

I^e baron de Montesquieu ,

Les deux frères Vasques,

Les trois frères d' Augures ,

Le jeune La Mole,

De Sainct-Gouard ,

Le brave comte Martinengue,

D*Espaux ,

La Guyche, aujourd'huy grand maistre de rartillerie.

De Lussan ,

D'Aymart,

Du Bourdet le jeune, dit Romegou,

DeNeufvylejeunc,

Le capitaine Brignolle,

Le capitaine Soleil,

Le capitaine La Rivière , qui mena une compaignie à ses despens de cinquante harquebusiers, dont Lambertie, de Limosin, estoit enseigne ;

De Blossec, d'Aubres, de Provance, deux frères ,

De Villemaigne,

Le jeune Rbingrave ;

1 l>e boone voloDlé.

Bref, une infinité d'autres dont le récit serait plus importun que le taire.

Et notez qu'il n'y avoit guieres gentilhomme principal de nous autres qui n'eust emmené avecques soy , à sa suite et despens, quatre ou cinq gentilshommes ou capitaines.

Enfin , ce fut une trouppe, pour estre petite, aussy belle , aussy bonne , aussy leste et si bien armée que jamais sortit de France pour aller combattre les infidelles : aussy par tous les lieux dltalie où nous passions, nous tenoient en ceste estime et nous admiraient estrangement: car nous avions passé par Milan, où nous nous estions accommodés d*habillemens et d'armes si superbement, qu'on ne sçavoit pour quels nous prendre, ou pour gentilshommes, soldats, ou pour princes, tant nous faisoit beau veoir.

Ainsy arrivans à Malthe, dans les galleres que le grand maistre nous avoit envoyées à Saragosse ^ en Sicille pour nous recueillir et quérir , nous fismes une heure durant, devant qu'entrer dans le port , une salve et esoopetterie si belle, que tous les regardans qui estoient sur le port , qui en estoit bordé de toutes parts , se perdoient d'admiration et d'ayse de nous veoyr et nous faire bonne chère, les asseurant de nostre venue, qu'ils n'eurent plus peur, disoient-ils, de ceste armée turquesque; comme de vray ils s'en craignoient fort, car desjà ils commançoient à envoyer en Sicille force femmes et courtisannes , et force autres bouches inutiles. Mais tous furent asseurés de nostre venue, comme du feu de Sainct-Elme, quand il paroist dans et sur les vaisseaux après une grande tourmente.

11 ne faut point demander si le grand maistre deMalthe nous receut fort honnorablement, tant pour l'honneur que nous autres François luy faisions, et luy François, de luy venir porter nos personnes pour secours. Aussy s'en sçavoit-il bien prévaloir de ceste gloire parmy les estrangers,et principallement les Espaignols, qui estoient jaloux de nous.

Outre plus , ce vénérable et généreux grand maistre fit escrire et enraUer dans un livre les noms et sur-noms de tant de gentilshommes , soldats et capitaines qui estoient là , et les fit enregistrer, metlrc et enserrer dans les ar*

' Syracuse».

chives de leur religion très-precieusenient à perpétuité et mémoire; il nous desfraya tous respace de trois mois et demy , à ses propres cousts et despens. Quelle libéralité de prince I

Il fout noter que la pluspart de nous autres passasmes à Rome, où estoit pour ambassadeur M. d'Oisel , dict Villeparisis \ un fort honneste gentilhommeet digne desa charge. Il iemonstra bien en tout. U nous fit à tous iaire la révérence à ce bon et sainct père le pape Pie V, qui nous récent certes de très-bon cœur et d'un fort aymable visage; et la larme à FœH nous disoit et à M. Tambassadeur, qu'eucor en France il y avoit de bons chrestiens et catholiques, et que rheresie ne les avoit du tout gaignés et exterminés, et que c'estoit bien ce que sainct Hierosme avoit dict que la France, jusqu'à son temps, n'avoit jamais nourry de monstres, entendant des hérétiques, et que, s'il y en avoit à ceste heure , pour ce les bons chrestiens les surmontoient ; et qu'il luy sembloit de veoyr à Fœil les braves François croisés d'aller encor à la guerre saincte : et ce bon père nous donna à tous des Jgnus Dei pour nous préserver des dangers.

A nostre retour, il nous receut de mesmes , et nous remercia tous aymablement. Sur quoy je feray ce petit incident, qu'il y eut quelquesuns des nostres, et gentilshommes (je ne les nommeray point), auxquels escheut par mesgarde de manger de la chair la vigile de Nostre -Dame d*aoust. L'inquisition en fat aussy tost informée et escandalisée , qui en advertit Sa Saincteté pour en faire la punition. Elle, sans s'esmouvoir, respondit que possible l'avoient-ils feict par mesgarde et inadverience, et qu'ils n'en sçavoieiit rien, car enfin c*estoient gens de guerre qui ne pouvoient sçavoir vigiles ny fcstcs comme les presires; par quoy il s'en fallut enquérir pour cela, et qu'il n*e$toit vraysemblable, ny qu'il peust croyre qu'ils l'eussent faict par mespris de l'Eglise, veu leur hovL zèle et affection qu'ils avoient monstre en ce voyage, à Dieu, pour le venir servir, et partir de si loing, laisser leurs pères, mères, femmes, enfans, terre, leurs pays, leurs ayses, leurs fortunes et leur roy ; et que telles indices et voyages de huit cens lieues , faisoit assez pa-

* QuUa d'Oitel , seigneur de Villeparisis.

roistre leur saincte dévotion à Dieu. Par quoy commanda que, sans procéder plus advaot, qu'on s'en enquist : et trouva-on qu'ils estoient innocens et insciensde la feste, comme il estoit vray. Si est-ce que pourtant il sçavoit bien que parmy nous il y en avoit une cinquaDtaioe de huguenots , comme le jeune Qermout- Tallard , le jeune Bourdet, Romegou, Espaux, et force autres, tant de leur suite qu'autres; mais il n'en sonna mot , couvrant et palliant leur erreur par l'ardent zèle qu'ils avoient porté là pour servir Dieu.

M. de Villeparisis nous dit la bonne volonlé du pape qu'il nous portoit i tous , avecques admonestation pourtant d'estre tous sages, et ne sonner mot de la religion , comme M. le grand maistre en fit de mesmes.

Ainsy ce bon sainct père traita les François et se contenta d'eux, tant il les estinooit, et tellement, que, nouvelles estans venues subitement que Ton avoit descouvert , vers la plage romaine et Hostie, quelques galères, galioties et fustes turquesques, le pape et toute la ville en furent en très- grand rumeur et allarme.si bien que la plus grand part des François estans partis de Rome avecques MM. de Brissac et deStrozze, et y estant encor resté une centaine, dont nous estions mon frère d'Ardelay et moy, Neufvy, Janssac, MM. de Clermont-Tallard, Lansac,et force autres de nostre suite, Sa Saincteté nous manda à minuit par le seigneur Troyie Ursin , nourry en France (que despuis le fcu duc de Florence fit tuer), qui nous vint prier de ne partir encor pour l'amour decesteallarme, et de luy assister ; ce que volontairement nous luy accordasmes, car nous ne demandions pas mieux : dont Sa Saincteté s'en esjouyt tellement qu'il dit : Non liavemo che tenter, poi che qiiesti buoni Francesi son noslri ^ Enfin , ce ne fut rien de ceste allarme, car les corsaires ne firent qu'escumer et passer; et après, nous entournasmes fort joyeux avecques la bénédiction et bonne grâce de Sa Saincteté.

Telles quasy semblables parolles dit le pape Paul IV Caraffe lorsqu'il se vit quasy assiégé dans Rome par le duc d'Albe , que M. de Montiuc luy mena les trouppes françoises de Tos-

'Nous n'ayoDS rien à craindre , puisque oesbnttf Français sont pour nous.

DES COURONlVfcLS FRANÇOIS.

caoe si bien i poinct. H dit : C9ie torna adesso

il daea dAlba, poiche son arrivati gli

FrancesiK

Voylà, nobles François, comme vous estes

estimés par tout le monde, parmy lequel la

Renommée vous a pourmenés dans son chariot

despuis que vous estes en estre.

Ces vaillants Romains, jadis dompteurs de

tout le monde, en sçauroient bien que dire s^ils

poavoient sortir de leurs tombes poudreuses,

car vous les estes allé chercher et battre jusqoes

dedans leur ville, et leur Faire telle peur et

terreur, que, quand on parloit de la guerre

des Gaulois, il falloit que tout le monde y

allast, sans espargner ny prestres ny personnes

aucunes. Et si Gaesar vous a subjugués et surmontés, ce n*a esté tant par sa vaillance, ny des siens, comme par vos divisions et séparations les uns des autres , et d'aucunes de vos assistances à luy, dont aujourd*huy vous en dd>vez donner garde. Et eocor, tout subjugués que vous fussiez, Gssar (tant vous tenoit-ii en estime) se voulut servir de vous, tant à cheval qu'à pied, ayant tousjours une légion qu'il appelloit TAIouette.

Que flrent-ils encor contre les Parthes lorsque le jeune Grassus, et vaillant plus que son père, se desbaucha des trouppes de Gaesar en la Gaule, et y mena une trouppe de braves Gaulois, qu'on ne parloit que d'eux? Aussy le firent-ils bien paroistre à la mort de celuy qui les y avoit amenés si vaillamment.

Il faut doncques, François, que vous entreteniez ceste belle réputation, et l'alliez employer ailleurs que dans vostre patrie les uns contre les autres.

C'est assez pourmener ce discours, encor trop. Il Faut retourner à nos maistresde camp, lesquels j'eusse volontiers achevé, n'eustestéqueje Faîrois tort à ceux-là des huguenots, dont il y en a eu certes de très-bons et braves aux premières guerres.

M. deGrammont, qui en estoit couronnel, emmena à Orléans six mille hommes de Gascongne, tous vieux soldats, bons s'il en fut oncques, et de ceux qui s'estôient retirés en leurs maisons despuis la paix espaignoUe faicte.

* Que le duc d'Albe retourne à présent , puisque les Français sont arrivés.

A ces trouppes pour maistre de eamp commandoit M. dé Montamart, de la maison brave et noble de FontraiUea; et Fut tué au massacre de Paris, dont ce Fut un grand dommage; car, c'estoit un fort honneste, doux, gracieux, et brave gentilhomme. Il y avoit aussy le capitaine La Lanne, brave et bon capitaine aussy, qui avoit esté l'un des lieuteaans de M. de Grammont, en l'une des compaignies qu'il avoit aux guerres estrangeres. Il y avoit aussy le capitaine Bahu, bon et vieux soldat , qui commandoit à la porte Ghampenoise au siège de Metz.

Du Dauphiné descendirent aussy quatre à cinq mille bons soldats, dont M. de Fontenay, dict le jeune Rouan , Fiit couronnel, et à aucuns desquels commandoit le brave Sainct-Aubio. Brave l'appelle je, parce qu'il avoit une fort belle, brave et allègre hçon, et aussy qu'il estoit Fort estimé parmy eux en tout : et c'est celuy duquel M. de Montloc parle en ses commentaires au siège de Sienne. Aussy apprit-il là si bien soubs ce bon maistre, que despuis il s'en est ressenty et a faict leçon aux autres : et M. Tadmiral, après la battaille de Dreux, qu'il s'en alla en Normandie, le laissa avecquea M. d'Andelot dans Orléans pour luy assister en ce siège.

Il y eut aussy Pontdorsé , brave et vaillant gentilhomme (M. de Montluc en parle), et portoit renseigne lors de Sainet-Auban, qui avoit esté dédié à la robbe longue, et avoit esté grand ribleur dépavé à Toulouse estant escolîer, ainsy que j'ay ouy dire a aucuu» de ses compaignons ; et puis se desbaucha jeune, et s'en alla en Toscane et en Gorsegue, où il se fit fort cognolstre, et remarquer; et puis vint mourir honnorablement à la battaille de Dreux , où il menoit les enfons perdus , et s'advançant tr^sbien; mais, luy mort, ils s'estonnerent par la brave et Furieuse charge que M. de Guyse leur fit et sur leur infanterie, qu'il mit en un rien eu routte et desFaicte.

Les vieilles bandes de M. d'Andelot s'espandirent qui çà , qui là , comme ses deux couronnelles. Voyans que l'une ne se pouvoit emparer de Calais, où elles estoient en garnison, prfr la prévoyance et valeur de ce sage et vaillant gou* verneur M. de Gonrdan, ny dans Peronne non plus, à cause de M. de Humieres , lors gouverneur, fort sage et advisé capitaine aussy, et des

vaillans babitans, qui estoient plus forts qu'eux, se jetterent dans Rouen aveoques M. de Gordes, qui estoit Tun des lieutenans (nous PappelHoDS Gordîllon, parce qu'ils estoient plusieurs Frères, et aussjr qull estoit maigrelin et esclandre), de brave et vaillante race de Provauce et Dauphiné, desquels j'en ay cognu quatre frères, tous bons capitaines, et mesmes M. de Gordes Taisné, qui fut lieutenant de cent hommes d'armes de M. le marescbal de Montmorency l'aisné, et despuis lieutenant du roy en Dauphiné.

Ce Gordîllon, fort jeune d'aage, mais beaucoup aagé d'expertise de guerre, fut fort disgracié au siège de Rouen ; car estant dans le fort de Saincte- Catherine, il eut les deux jambes emportées d'une canonnade, c'est-àdire, l'une toute emportée, et l'autre lamoiclié, ou la plus grand part du pied ; dont ce fut un grand dommage, non pas qu'il en mourust,car it a survescu long-temps, et croy qu'il vit encor; mais il demeura si estroppié et si impost, qu'il ne peut plus faire le mestier de la guerre, ce qui iuy fut un grand creve-cœur, car II y estoit bien né et très-propre, et porta fort patiemment sa misère. Toutesfois, quand il voyoit aucuns de ses compaignons de guerre gallans et dispos, ou qu'il oyoit parler de quelques beaux faicls d'eux ou d'autres, il pleuroit et disoit souvent : «Helas! j'ay bien veu le temps que je «n'en eusse pas perdu ma part. Patience!» Et pour ce il se retiroit le plus qu'il le pouvoit de la fréquentation do monde.

Le capiuioe Moneins, de Perigord, brave et vaillant gentilhomme, avoit l'enseigne couronnelle, qui se fit là fort signaler à toutes les escarmouches qui s'y firent. Il me souvient que la vigile et le soir dont le matin nous allasmes recognoistre et assiéger le fort Saincte-Galherine , M. d'Aumale qui l'avoit assiégé debvant, et la ville et tout , par deux mois, dit à M. son finere : «Monsieur, vous verrez demain de bons «et vailbins soldats sortir sur les vostres, et «venir à l'escarmouche bravement, et faire «bien. Ce que j'estime, c'est qu'ils sont bien «menés ; et croy que le capitaine Moneins les «mènera, car c'est sa coustume. On le cognois- «tra à sa grande taille et bonne façon, et à une «grande rondelle couverte toute de velours « verd, et unmorion de mesmes. Il m'a faict olu-

«sieurs sorties l'autre fois que j^estols dd)Ya]it «Par quoy, monsieur, il finut que vous foîtes «choisir une trouppe des meilleurs de vos «gens de pied pour leur mettre en teste; car «ce sont tous vieux soldats des oouronnelles. t

Ciomme M. d'Aumale le dit, toutainsy arri?i» il ainsy; et aussy M. de Guyse ordonna sei hommes , oonduicts par le jeune Sarhboas, autant digne de commander aux gens de pied, et sur-tout de mener les harquebusiers , qu'on enayt veu de son temps. Il le monstra bien lors à ceste escarmouche qui s'attaqua là, qui fut très-belle et forieuse, attaquée et soustenue très-bien par le capitaine Moneins , oà fallut emmener de la cavallerie, où le comte de Bhingrave fit une fort belle chaîne avecques coït chevaux reistres qu'il avoit avecques Iuy, qu'ils rembarerent jusque dans leurs fossés, et leur infanterie, et quelque peu de cavallerie qu'ils avoient jette hors.

Ce fut lors que M. de Jersay , brave et vaillant jeune gentilhomme, fîit tué en oombattaot très-vaillamment: et par ainsy ceux dedans se retirèrent, et les nostres campèrent et prirent leur place.

Au premier siège, y estoient morts les deux Languetots frères, braves et vaillans capitaines, desquels l'aisné fuf celuy qui entra dans Sainct Quentin aveoques M. Tadmiral , et qui fit trèsbien là.

Dedans Rouen fut aussy tué le capitaine d'Ernelle.

Berf , là dedans y avoit d'aussy bons soldats qu'en tout le monde ; car c'estoit la fleur des bandes de M. d'Andelot.

Aussy M. d'Aumale fut contrainct de leur quitter la place, et d'en lever le siège, car il n'avoit l'armée complette, ny gens pour forcer une telle place , pleine et regorgée de si bons hommes. Mais pourtant, après que M. de Goyse Teust assiégée et prise, ils furent fortesclarcis, car, de soldats et capitaines, il en fot tué un grand nombre , et mesmes au premier assaut, lorsque le roy de Navarre fut blessé, et puis mort; car, n'ayant pas encor bien faict leurs traverses pour se couvrir de Fartillerie du fort Saincte-Gatherine, qui leur donnoit paroosté,e{ à plomb, et à veue,ce jour là en fut tué une trèsgrande quantité, ayant autant d'appréhension des canonnades comme de coups de pierrei

DES GOURONNELS FRANÇOIS.

les vivans prenans la place de ceux qui venoient estre tués et emportés, à Tenvy les uns des autres, que c'esioit une chose esirange à veoyr,ainsy qu'à plein les voyions près de nous emporter : dont M. de Guyse s'eslonna fort, et admira tels gens de bien, et les regretta, car la pluspart d*eux luy avoient assisté fort fidellement aux prises de Calais et de Thionville; car cestoit Thomme qui aymoit autant les bons soldats; et la pluspart qui estoient dans Rouen esloient autant huguenots que moy. Aussy mondict sieur de Guyse en sauva tant qu'il put , je dis ceux qui restèrent vifs après la furie de l'assaut et du combat, dont le capitaine Moneins en fut un , qui avoit esté blessé d'une grande . vilaine barquebusade dans la cuisse, qui n'en g fut pas guery qu'après il fut tué à la Sainct- ' Barthélémy ; et M. de Guyse luy fit bon recueil, et à plusieurs autres; et en vouloit faire de mesmes (tant il estoit bon et généreux prince et père des soldats) à M. de Crose, sans que tout le conseil opina quMl debvoit mourir, parce qu'il avoit vendu et livré le Havre aux Anglois; sans cela il fust esté sauvé.

Un peu avant ce siège, celuy de Bourges s'en estoit ensuivy. Au dedans s'y trouva de bons et vaillans capitaines et soldats, aussy commandés par M. de Genlis le jeune, dict Yvoy , qui avoit esté autresfois prothonotaire, estant couronneU faict par M. le prince, des bandes françoises, desquelles il emmena environ douze cens dans Bourges, qui firent moictié mal,moictié bien, pour le nombre des gens qui y estoient, et pour la bonté de la place, et pour la faute des poudres et munitions que nous avions. J'en parle ailleurs.

Entre autres il y avoit les deux de Sainct- Remy, capitaines et frères, enfans de ce brave et vieux gendarme, grand, ingénieux et bon capitaine, le bonhomme d« Sainct-Remy, qui s'estoit en son temps trouvé en sept ou buict sièges renfermé, dont les deux derniers furent dans Metz et dans Sainct-Quentin , par l'advis duquel les lieutenans du roy là dedans se gouvernoient fort.

H y eut aussy leans dans ce Bourges le capitaine Sainct-Martin l'Huguenot, qu on appelloit ainsy vieux soldat, et qui fit si bien en ceste belle et grande sortie qui fut faicte un jour là devant, où venant aborder et affronter teste à

teste M. de Richelieu, maistre de tamp, lui dit: cA moy, capitaine Richelieu! D'autresfoia, a nous sommefr-nous cognus; il faut encor icy orenouveller lacognoissance, non comme amys, a mais comme ennemys. » Et luy donna là dessus un grand coup d'espieu dans la cuisse. Geste saillie pour un peu mit les nostres en desordre; mais après qu'on se fut recognu tout se rallia.

Là dedans aussy se trouva le capitaine Brion, brave et vaillant gentilhomme; et ce fîit celuy qui entra dans Sainct-Quentin à l'improviste, avecques trente ou quarante soldats , les autres ne l'ayant pu ou voulu suivre. Lorsqu'il fot depesché pour y aller, il dit résolument : a J'y € entreray, ou je mourray, et tiendray la foy de a gentilhomme, vif ou mort.» Il avoit bien l'ame de le dire et faire le coup, car je vous asseure qu'il avoit une très-belle façon soldatesque.

Quand il sortit de ce siège, M. de Guyse luy fit bonne chère, et luy dit s'il ne vouloit pas redevenir serviteur du roy. «Si je le veux, mon- « sieur ? respondit-il.Ouy, monsieur, vous jurant «que je ne me suis mis icy pour la religion, que a pour un mescontentement que j'eus après la «guerre, m'en voyant si mal recompensé; et «MM. le prince et admirai m'ayant les premiers «recherché, je lesay servis fort fidellement, «comme je serviray le roy, ainsy que j'ay « faict le roy son père; vous priant de le supplier « qu'il me fasse aussy du bien , n'estant point à « M. le prince et à M. l'admirai, qu'en tant qu'il «me plaira , ny huguenot que par l'humeur et «mescontentement. Pour fin, je suis subject de «mon roy, veux vivre et mourir en telle quaalité, et vostre serviteur, sçachant bien, mon* «sieur, combien vous faites cas et estime des «gens de bien.»

Du despuis M. de Guyse le prit en amyiié , et en fit grand cas; mais il ne dura guieres, car, voulant monstrer qu'il desiroit bien servir son roy, il mourut devant Rouen, où il fut tué , ceux de dedans n'en estans pas trop marris; incessamment ils luy reprochoient de dessus la muraille: «Ah! Brion, Brion, tu as «quitté ton Dieu, ta religion et ton party ! b Mais luy leur rendoit la response que je viens de dire qu'il fit à M. de Guyse. Ce fut grand dommage de sa mort , car il fust esté grand ;

Si ftiçon, sa grâce, sa valeur, luy condoisoient fort; auny qu'il estoit gentilhomme.

Il y eut au8sy Taotre coropaignie oouronnelle de M. d'Andelot, commandée par M. du Poyet , lieutenant , brave , et fort advisé capitaine, qui se rendit dans Orléans avecques aucuns de sa oompaignie. Tant quil a vescu, il a tousjours Ihîct de trè»-l>eUes preuves de sa vertu et valeur. Ce fut Iny qui, avecques Rou« vray, prit la ville de Valenciennes , à la barbe dtt diie d'Albe; mais , par le moyen de la citadelle, il les en jetta bientost. 11 vint aussy avecques le comte de Montgommery au secours de La Rochelle, et commandoit dans on navire oH il y avoit son enseigne bleue.

Geste compaignîe couronnelle estoit d'ordinaire en garnison en temps de paix dans Peronne. M. de La Hunaudaye, grand seigneur, despuis lieutenant de roy en Bretaigne, en portoit renseigne. Après la paix fSlicle à Chartres, elle y voulut retourner et rentrer par commission et commandement du roy; mais ceux de la ville ne Ty voulurent recevoir, jurans qu'ils n*y admettroient jamais huguenot , quelques seconde et tierce jussions que le roy leur fist; et y receurent très-bien moy et la mienne, par le commandement du roy et de M. de Strozze, soubs qui j'estois: mais pourtant ladicte couronnelle de M. d'Andelot et moy estions commandés d'entrer et estre ensemble dans ce5te ville. Ce fut à ladicte couronnelle de se tenir aux environs de ladite ville, quelquesfois aux faubourgs, et quelquefois au mont Sainct- Quentin, et quelquesfois ailleurs : mais cela ne dura guieres, car ceste petite paix , qu'on appelloit ainsy , finit, et la guerre se recommança.

Il y avoit aussy d'Arambure, qui fut un bon capitafine, vieux, sage et bien advisé.

M. de Montbrun , de Daupbiné, gentilhomme de bon lieu et bonne part , a esté un bon capitaine ; il avoit un fort beau régiment et une fort belle cornette de cavallerie , lorsque M. d'Apehier mena ceste belle et grande trouppe en Guyenne à M. le prince. Il pouvoit avoir certainement ce beau régiment et ceste belle cometre, car il se peut dire de luy que, despuîs la sédition d'Amboise jusqu'à sa mort, il n'avoit jamais posé les armes, encor qu'il ne fost point en ladicte sédition , laquelle estoit une très-vilaine et détestable entreprise, bien

que les conspirateurs la pallient; mais je sçay bien que j'en dirois si je voulois, car j'cstoij lors de la cour, qui fut la première fois que, venant dltalie, je commançay à la suivre.

Je me souviens que, du temps du petit roy François, ce M. de Montbrun fut commaDdê plusieurs fois de Sa Majesté de poser les armes; pour un peu il les laissoit, et aussy test les reprenoit : et sans M. le cardinal de Tournon, à qui il appartenoit, il en fost esté en peine; mais pourtant il se sçavoit bien garantir dans ces montagnes dauphinoises. H y fit de belles guerres et prises.

Luy et M. de Mou vans, et autres, prim-ent prisonnier le baron des Adrets, bon et grand capitaine , et plus grand capitaine encor s'il eust poursuivy sa première partie , qui leur commandoit à tous auparadvant, sans le soupçon qu*ils eurent qu'il vouloit les quitter et embrasser le party du roy , comme il y avoit apparence, et fit après.

Ge brave Montbrun, quelque peu de temps avant qu'il mourust, desfit quelque quinze cens à deux mille Suisses en ces montaignes du Daupbiné , avecques quelque peu de cavallerie et iofanterie qu'il avoit; qui fut une fort signalée victoire et qui fut fort prisée à la cour, où j'estois lorsque les nouvelles y vinrent, et lorsque le roy tourna de Poulongne. Estant en Avignon, il escrivit une lettre audict M. de Montbrun, un peu brave et haute et digne d'un roy, sur quelques prisonuiers qu'il avoit pris, et quelques insolences faictes. Il respondit si outrecuydemment que cela luy cousta la vie : a Gomment ! dit-il, « le roy m'escrit comme roy, et comme si le dei> c vois recognoistre ! je veux qu'il sçache que cela € seroit bon en temps de paix , et qu'alors je le «recognoistray pour tel; mais en temps de «guerre, qu'on a le bras armé et le cul sur la «selle, tout le monde est compaignon.i Telles parolles irritèrent tellement le roy, qu'il jura un bon coup qu'il s'en repentiroit.

Au bout d'un an après ou quelques mois, il vint Mre une charge en Daupbiné, où, estant porté par terre, fut pris et mené dans Grenoble par M. de Cordes, qui là estoit lieutenant de roy. J'estois lors à la cour, que M. de Berre, bon et vaillant capitaine provançal, qui estoit présent en ceste charge, en porta des nouvelles an roy , qui l'en gratifia et en fot très-ayse, et

DES COURONNELS FRANÇOIS.

dit : a Je scavois bien qu'il s'en repentirait ; il en a mourra; et il verra à ceste heure s'il est mon «compaignon.» Et soudain manda à la cour de Grenoble de luy foire son procès et trancher la leste , quuyqu'on luy remonstrast que cela tireroit à conséquence, et que les ennemys en pourroient autant faire à ses serviteurs. Nonobstant tout, il mourut.

Si ce M. de Montbrun estoit un bon homme de guerre, M. de Mouvans, de mesme patrie, ou des confins, Ta esté aussy, et qui, de mesmes que l'autre, a fort peu mis les armes bas despuis les guerres. Quand le duc d'Albe passa vers Flandres, tout le bruict commun estoit qq'en faisant semblant d'escumer ^ Genève, que tout à plat il l'alloit assiéger. M. de Mouvans s'y alla jetter dedans avecques un régiment de sept à huict cens bons hommes choisis(Dieusçait comment !);8i que l'on pense que telle trouppe refroidit ledict duc et rompit son entreprise et dessein.

Aux troisiesmes troubles , lorsqu'il fallut aux Dauphinois, Provençaux, et autres de la religion de là le Rosne, venir trouver M. le prince, qui les avoit tous mandés pour la Guyenne, tous les passages du Rosne estans pris et gardés soigneusement par ceux du roy et de M. de Gordes, et estant en tous les esmois du monde pour passer ceste tant grande, large et furieuse rivière, M. de Mouvans s'addonna de faire un vray traict de ces capitaines romains. Il vint doucques sur le bord du Rosne, et y bastit un fort; et ayant porté par terre un petit batteau portant seulement quatre hommes, faict passer file à file, et en peu de temps et en si grande diligence, trois ou quatre cens hommes de par de-là , et y bastit un autre fort vis-à-vis de l'autre, où il logea ses gens peu à peu; et en moins de rien, rend ces deux forts bons et tcnables, que ce fut une chose esmerveillable, et si soudainement faicte qu'on n*en sceut rien jamais jusqu'à ce que les forts furent faicts et en défense ; par le moyen desquels , et de ce petit batteau , passèrent plus de dix mille âmes , et se rendirent avecques les autres trouppcs heureusement. Cas estrange , certes ! et dont il en fut faict une chanson ou vaudeville soldatesque et jolie, et sVcommançoit :

MouTant « otc «xAmaiidé,

'E«quiTer,é?iler.

que ses soldats , par admiration et gloire d'un tel capitaine , chantoient en cheminant, et soulageant le travail de leur chemin par ce moyen, à la mode des anciens adventuilers.

Après ce bel acte, qui ne se peut assez louer, il vint mourir en Perigord , à un petit village qu'on appelle Ghante-Geline, je croy le plus chetif du pays ; et ce fut par sa faute, comme j'ay ouy dire à aucuns des siens ; car M. d'Apchier estant arrivé avecques tonte son armée à Sainct- Astier, M. de Mouvans, ne se voulant contenter du logis assez bon qu'on luy avoit donné , se fescha fort et maugréa fort, et, trop présumant de soy , desdaigna un peu M. d'Apchîer. Encor qu'il eust faict une grand traite de cinq bonnes lieues aux courts jours d'hyvcr, il alla loger à deux grandes lieues par de-là, à Mensignac, séparé de la grande trouppe de ces deux lieues , croyant tant en soy qu*H battroit tout le monde qui se presenteroit devant luy , ainsy qu'il se vantoit , avecques ses trouppes, la fleur de toutes ses autres, et son compaignon Pierregourde , qui estoit un jeune gentilhomme brave et fort hasardeux, duquel j'ay parlé parlant de M. le marcschal de Sainct- André.

On leur remonstra bien qu'ils couroient fortune s'approchans près de Perigucux, ou Ton faisoit courir le bruit que MM. de Montpensier, Marligues, Strozzc et Brissac, debvoient venir ; mais ils desdaignoient tout, disans tous : a Et qui nous pourroil battre? les Strozziens? « ( Ainsy appelloient-lls les soldat» «t capitaines a de M. de Slrozze.) Ces braves, qu'ils y viena nent ! » encor qu'ils les estimassent pour les plus braves et bons soldats vieux des bandes, ne parlant point de ceux de Brissac, comme certes ils n'avoient la vogue comme nous autres Strozziens ; et disoient : «Nous autres diantrea oProvançaux, nous les mangerons tous en un « grain de sau *. » Mais il advint bien autrement , car les trouppes du roy, dont M. de Montpensier estoit gênerai, s'estans approchécsde Perigueux avecques une cxtresmc diligence, ie» surprirent et desfirent.

Le brave comte de Brissac, pourtant, ayant gaîgné les devants et faict les premières charges, voire quasy toutes , s'il faut dire ainsy , y acquit

là le 'plus grand honneur, encor que M. de Slrozzeysurvînst à propos, et M. de Martigues.

Geste victoire fut fort heureuse pour nous, car il y fut tué fort peu de gens des nostres , et nul de marque que le jeune La Gbastre. dict Sillac , qui avoit une compaignie de gens de pied soubs Brissac : et disoit-on que Dieu Tavoit puny. car enceste desfaicte il se monstra grand meurtrier et carnassier; dont fut dommage, ( ar ce fust esté un jour quelque chose de grand. li y eut aussy de tué le seigneur d'Esse, fils de ( c fprand capitaine M. d'Esse.

On ne put jamais trouver le corps de M. de Mouvans, et si fut fort cherché. H y eut quelques-uns de ses soldats qui affirmèrent qu'estant au combat , où il se monstra fort asseuré ei résolu, et se battit bien, comme il avoit faict tousjours en tous lieux, il eut une grande harquebusade dans le corps, et le vit-on soudain tout plein de colère, et rage, et despit, s'appuyer la teste avecques ses deux mains contre un arbre (car c'estoit dans une fourest, qu*on appelle la fourest de FayoUes, où fut la furie du combat), voyre qu'il se donna de la teste par deux fois contre Tarbre , pensez plus de despit , d'ennuy et de regret d'avoir perdu ses gens, que de sa blessure. Ainsy qu'en cas pareil il arriva au généreux Gaesar-Âuguste , lorsque Varrus luy perdit ses légions en Ailemaigne, qu'on vit souvent donner de la teste contre les murailles, et de rage cryer : aRendsamoy mes légions, Varrus!» Et oncques plus ne le virent^ disoîent lesdicts soldats. Son compaignon, Pierregourde, se trouva bien mort avecques une chemise bien blanche, desjà despouillé , et sur-tout une fort belle fraise, bien et mignonnement froncée et gaudronnée, comme on portoit alors , car il s'aymoit et se plaisoit fbrt : aussy estoit-il un fort beau gentilhomme , et de fort bonne grâce , et fort vaillant.

Ces deux capitaines estoient renommés pour des meilleurs des trouppes, et des plus hasardeux , et accompaignés des meilleurs hommes ; et s'ils eussent vescu , ils eussent bien porté nuisance à nostre party. Aussy M. le Prince les sceut bien regretter, et sur-tout M. Tadmiral , qui sçavoit ce qu'ils valloient.

Ils s'advancerent le plus qu'ils purent pour les recueillir, et vindrent jusqu'à Aubeterre, où

ils sceurent la nouvelle de la desfaicte. Parce que M. d'Apchier, sage , advisé et vaillant capi« taine«et le chef gênerai de tous , suivoit son chemin projette et pourpensé, se retira luy et ses trouppes sans mal ny combat, et tout l'escbec tumba sur le pauvre Mouvans et Pierregourde et leurs gens; et l'ont nommé despois, la Desfaicte des Provançaux, encor qu'il en restast force autres qui se sauvèrent; car la trouppe, tant d'eux que de Dauphiné, de Languedoc , de Vivarez , de Forests et de Rourgongne, estoit très-grande et très-belle, et telle, que j'ay ouy dire et affirmer à M. d'Apchier, qui les mena, qu'il avoit avecques luy vingt- deux mille hommes de pied, dont il y en avoit dixhuict mille harquebusiers de nombre foict et bien compté. Si bien que M. le prince et M. Padmirai les ayans joincts , et s'advançans pour avoir leur revanche de leur desfaicte des Provançaux , et pour combattre M. de Montpensier, qui, de son costé, estant trop foible, s'advarçoit pour se joindre à Monsieur, frère du my, nostre gênerai, et se mettre entr'eux deux et les garder de se joindre, ainsy qu'ils marchoient un jour en battaille, etpensoient combattre, M. l'admirai et M. d'Andelot demandèrent à M. d'Apchier quelques enfans perdus pour les jetter au debvant loîng des battaîlles, ainsy qu'est la coustume; M. l'admirai et M. d'Andelot se donnèrent la garde qu'ils virent quatre mille harquebusiers sortir hors des rangs, tous morions gravés et dorés en teste , tant de beaux fournimens et harquebuses de Milan , et tous hommes de bonne façon, de gentille taille et dispos, qu'il n'y avoit rien à redire en eux , pour faire leur charge, et avecques cela conduicts par de très bons capitaines. Qui furent esbahisP ce furent M. Tad mirai et M. d'Andelot; car ils pensoient au plus ne voir que quelque mille à douze cens harquebusiers , comme d'autresfois qu'ils s'estoient veus; et louèrent fort ceste belle bande, et se pleurent fort à la veoyr, croyans qu'elle ferait un grand effet.

Le capitaine Moneins m'en fit le conte quelque temps après. Pour ce coup, ils ne les mirent point en besoigne ; mais ils monstrerent à l'escarmouche de Jaseneuil ce qu'ils sçavoient faire, laquelle fut l'une des plus belles qu'on eost veu de nostre temps ^ après celle de la Belle-Croix

DES COURONNELS FRANÇOIS.

à Metz, qui fut le jour que le duc d'Âlbe vint recogDoistre la place. L'une et Tautre durèrent quasy tout un jour, et Tune et Tautre furent faictes en un mesme temps d'hy ver, et quasy en mesme mois ; je croy qu'il ne s'en falloit pas quinze jours , car celle de Metz fut faicte le vendredy, vigile de la Toussaincts, et Vautre quelque quinze ou vingt jours dans le mois de novembre, ou sur la fin, si bien m'en souviens. Il y eut différence entre Tune et l'autre; car celle de Meiz fut soustenue et attaquée par les Espaignols , qui ne pouvoient monter à plus haut qu'à six ou sept mille, et un régiment de lansquenet»; et celle de Jaseneuil le fut de plus de vingt mille harquebusiers : non pas que tout à coup ils escarmouchassent et combattissent, mais par bandes et grosses quadrilles, dont la moindre estoit de quatre ou cinq mille ; et se rafraichissoient les uns les autres , et ainsy que les uns venoient les autres se retiroient ; et ce fut là où les nostres firent très-bien , qui n'estoient en si grand nombre, il s'en falloit beaucoup, qui les soustinrent très-bien. M. de Brissac et M. de Strozze y acquirent un très-grand honneur, et M. de La Valette avecques sa trouppedefjens-d'armes, et autres. J'ouys faire dors aux anciens capitaines ceste comparaison ie ces deux escarmouches, qui avoient veu et Tune et Fautre.

Or parmy les bandes de M. d'Apchier, il y avoi t encor force maistres de camp, et de très- bons, et gentils-hommes de bonne part, comme estoit M. deBeaudiné, freredudict M. d'Apchier, jeune gentil-homme deceste grande maison d'Apchier et Cursol, mais pourtant vieux capitaine et soldat, et qui estoit fort estimé parmy les soldats. Il fut tué au massacre de Paris.

Il y avoit aussy M. d'Anconne, lequel avoit 1111 très-beau et bon régiment. 11 en estoit bien digne, et le conduisoit bien vaillamment tousjours où il falloit aller. Il avoit, en jeune fol, pris pour devise fort plaisante en ses enseignes ces mots : Partout vit Anconne. Ces mots ont deux significations , je m^en rapporte aux personnes bien curieuses de les expliquer.

Il y eut aussy M..de Blacon, un vieux et trèsbon capitaine du temps passé, et qui avoit veu les croix rouges aussy bien que les blanches ; encor mieux , car il avoit beaucoup fréquenté les guerres espaignoUes en Toscane et ailleurs,

et estoit un fort homme de bien. Il a laissé un fils, qui est aujourd'huy M. de Blacen, gouver neur d'Orange, qui ne luy en doibt rien, trèsbon et vaillant capitaine. Il y avoit aussy aux trouppes dudict d'Apchier force autres bons capitaines.

Je n'aurois jamais fatct si je les voulois especifier, comme d'ailleurs il y enavoit d'autres, comme le viscomte de Panas, gentilhomme de bonne part, jeune et vaillant homme; etceluy-Ià avoit le plus grand régiment de tous, s'il le faut prendre selon le nom gascon, qui le porte ainsy.

Il y eut aussy un M. de Piles, lequel a esté un très-bon capitaine, vaillant et heureux , et qui avoit ordinairement un beau régiment; car il avoit si grand créance parmy les soldats , et mesmes avecques ceux du long de la Dourdoigne, où il y en a d'aussy bons qu'en contrée de Guyenne, qu'en un rien il fournissoit trois ou quatre mille hommes.

Aux premières guerres civilles, il en mena une assez belle trouppe à Orléans. Mais il n'y fitguieres grand séjour, et s'en retourna, au grand mescontentement de M. l'admirai, qui l'en rabroua à son parlement, disant que c'estoit de ces capitaines de plat-pays, qui ne vouloient demeurer hors de la maison en une armée plus d'un mois, sans tourner veoyr fumer leurs cheminées; et luy eust faict un mauvais party, à luy et à ses gens, et les vouloit faire mettre en pièces sur les chemins , sans M. le prince. Ils Teussent trouvé à dire du despuis, car, il les a bien servis, et mesmes au siège de Sainct-Jean, qu'il tint assez opiniastrement fort long-temps, arrestant le cours de la grande victoire que Monsieur venoit d'acquérir par sa battaille de Montcontour. Et certes, qui voudra considérer ce siège, et la forteresse de la place, qui estoit alors très-bonne, et du despuis des meilleures de la France, dira pourtant qu'il debvoit estre plus opiniastre, et veu aussy le nombre des gens qui estoient dedans, tant d'estrangers que d'habitans, et le beau secours qui y entra, ainsy que j'en ay ouy discourir à de grands capitaines , et comme à l'œil il se pouvoit veoyr. Et si Ton en donnoit la gloire à M. de Piles, ie capitaine La Mothe en avoit bien sa plus grande part, car il avoit veu le siège du Petit*

Uct ^ CD E8oosse« soubs le bonhomme M. de La Brosse, lieutenant de roy soubs M. de Marli^ueSj son couronnel . lequel a esté un des beaux et des longs , furieux, et des mieux assaillis et deffeodus qu'on avoit veu il y a longtemps ; et sceut si bien practiquer à Saincl-Jean ce qu'il avoit veu audict Petit-Lict. qu'il nous donna bien de la peine.

Aussy M. de Martigues luy sceut bien dire, quand il demanda à parler à luy sur la muraille : «Ah! capitaine La Motbe, vous practiquez là «dedans ce qu'avez veu et appris avecques nous «dans le Petit-Lict. — Ouy, monsieur, respon- «dit-il, et n'en doublez pas: mais je voudrois « fort que ce fust contre ceux à qui nous avions «affaire estant avecques vous, non pas contre «vous ny contre ceux de ma nation ; car je suis «fbrtvotre serviteur. » Gomme de vray il Testoit, et le regretta fort après sa mort. Aussy M. de Martigues le voulolt fort attirer à soy ; ce qu'il eust faict avecques le temps.

Ce fut luy qui fit ceste muraille sèche sur le haut de la bresche toute la nuit, qui le matin estonna nos gens et leur nuisit beaucoup.

Ledict Piles avoit aussy un sergent-majour, nommé le capitaine La Ramiere, brave et vieux capitaine , qui luy servit bien, et là et ailleurs.

Voylà que sert en tels endroicts un homme qui a veu. Celuy-là et La Mothe, pour ce coup, ayderent bien à la gloire dudict sieur de Piles, lequel dict sieur fut paraprës tué au massacre de la Sainct-Barthelemy àParis, qui ne s'en fust pas doublé jamais, d'autant que, deux jours avant, le roy luy avoit faict cest honneur de luy commander de nager avecques luy vers Tisle de Louviers, et de luy apprendre, et de luy tenir le menton. Il eust esté à craindre que, si quelque devin luy eust annoncé telle fin , qu'il eust faict au roy un mauvais parly. Ainsy les roys font et desfont les personnes quand il leur plaist.

Or je n'aurois jamais faict si jevouloisnombrer tous les maistres de camp de la religion, comme ont esté les sieurs : de Mouy, très-vaillant et honneste jeune gentilhomme; de Boury, qui, despuis, quittant l'espée, a pris la robbe longue, contre le naturel de tous quasy ordinairement ; d'Aubigny ^, qui est bon celuy-là pour la plume et pour le poil, car il est bon

«Uith. — * D'Aubigné.

capitaine et soldat, trës-sçavant , et très-eloquent,etbien disant, s'il en fut oncques; de Charbonnières, très-vaillant; de Preau, gouverneur de Chastelleraud , très-vaillant et trèshabile celuy-là; de Sorlut, de Couronneau, de Parabel, qui commande à ceste heure dans Nyort ; de Valliraux. et le capitaine des Champs son compaignon; bref, une infinité d'autres, que jamais on n'auroit faict, et aussy que l'histoire de nostre temps, ne faudra, si croy-je, de les nommer, et raconter leurs valeurs et mérites.

Et nonobstant , si je n'avois autre œuvre à faire qu'à parler, tant d'eux que des nostres catholiques, ma foy, j'en penserois bien autant dire que toutes nos histoires, pour avoir oc^nu la plus grand part et veu aux affaires , mais non pas tous, car il faudroit que j'eusse eu cent corps et deux cens yeux , et aussy qu'il me plairoit fort de parler d'eux , estant un trèsgrand plaisir, ce me semble , de parler des gens vertueux et valeureux.

Je m'en tais doncques, et reprends mon premier chemin des couronnels.

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