‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 242 sur 267 · M. DE TAYS · texte numérisé non relu

M. DE TAYS

Comme j'ay dict doncques cy-de?ant qui M. de Tays a esté le premier couronne! gênerai des bandes françoises, tant de-ça que de-là les monts, il le faut croire ainsy, car il y a encor force vieux capitaines et soldats qui le testifient : qui fut un grand heur et honneur à luy, que luy, qui n'estoit que simple gentilhomme, mais pourtant de bonne part et bon lieu, non pas riche, fut honnoré d'une si honnorable charge; car pour un coup il s'est veu commander à plus de six vingts enseignes françoises, tant de-0 que de-là les monts : qui estoit beaucoup certes, mais non tant que les six vingts légions qn^Auguste entretenoit d'ordinaire, fust aux champs, fust aux garnisons, bien qu'il fust monarque paisible du monde; mais c'estoit sa gloire, sa grandeur, sa terreur, aussy bien pour la guerre que pour la paix.

Ce fut un grand neur et honneur pour ledic

DES CODRONNELS FRANÇOIS

ieîgnenr de Tays, pour n'avoir faict l'oFfioe de Rens de pied par Irop, comme ud M. deMoDtluc et autres de son temps, ny pour avoir eu aussy ailleurs de grandes charges au service du roy, si-non vers La Mirande, où il fit assex heureusement la guerre , et servit le roy François pre-

mier, comme nos histoires françoises le tea- I (fient.

J'ay ouy dire à aucuns à la cour , et sur-tout i une dame de la cour pour lors, qui sçavoit tout > e qui s'estoit passé de son temps , que ce fkit i:ne dame de la cour qui le poussa et avança je ne la nommeray point), qui Taymoit fort; l't portoit une devise pour ce, ou plustost un rébus de Picardie, qui estoit des tais d'im pot ou d'un buyei cassé; car telles pièces en vieux François s'appellent tais.

Sa première et plus belle monstre de sa charge fut en la battaille de Gerisolles, où il fit si bien, par Tassistance de M. de Montluc qui menoit les enfans perdus, le capitaine Ville Franche, très-brave et vaillant capitaine, et d'autres capitaines du Piedmont,etdes vieux routiers, parlésquels il semit dis^lors en une très-grande gloire.

J'ay ouy dire et asseurer à une infinité : que ledict jour de la battaille, aiusy que son page se présenta devant les battaillons, où il estoit monté sur un trèfr-bon et beau cheval d'fispai- •gne, il le fil descendre de dessus, et le fit attacher à un arbre ^, et commanda à deux ou trois soldats de luy tirer des barquebusades et le tuer : ce qu'ils firent aussy tost; ce qui fut un grand dommage. Et il le fit d'autant que , le jour de la battaille, il faut que le couronnel soit devant le battaillon loing d'une picque, armé de toutes pièces, sa bourguignotte en teste et sa picque en sa main, et tous ses capitaines en chef armés de mesmes à la testedu battaillon, les enseignes au mitan, les lieutenans à la queue, les sergens aux oostés, le sergent-majour, ou, pour parler à l'ancienne mode , le sergent de battaille, à cheval, pour aller par les rangs , par le devant, par le derrière, et par les costés ou aisles, afin de mettre ordre promptement à ce qui est nécessaire.

Sur quoy j'ay ouy faire un conte pour très-

* Baye tt buîre en vieux fraoçaii ai^oifieiit crache, amplure.

* Non le page , comme le fait d'abord croire Texpreision embarrassée dt Brantdoie, maii le cberai.

certain : que, ce jour de la battaille de Ccri solles, le sergent de battaille, qui eatcrilt pour lors La Burthe , enfant de Bourdeaux , fort digne de sa charge, revisitant les rangs, et jettant sa veue sur tout son faict, vit un gentilhomme qui ne faisoit qu'arriver de la cour en poste (je l'ay bien ouy nommer, mais ne m'en souviens) , car les chemins des postes estoient tous rompus de gentilshommes qui alloient à ceste battaille à l'envy les uns des autres; et parce que ce gentilhomme n'avoit eu la oonmiodité de recouvrer des armes tout à coup, avecques un jaque et manches de maille , dont on en usoit fort de ce temps, et une hallebarde, se mit au premier rang parmy les capitaines , ainsy accommodé. La Burthe luy dit aussy tost qu'il soriist de là, et qu'il desfhisoit et desembellissoit le rang, d'autant qu'il debvoit bien sçavoir qu'il falloit estre armé de toutes pièces, et, s'il ne le sçavoit, qu'il le luy apprenoit ; par quoy , qu'il s'ostast viste; et ne luy en dist rien plus. La Burthe, n'ayant pas loysir de se tenir là long-temps, ny de contester, s'en part pour adviser à ses battailles et à sa charge; puis il retourne; et, le trouvant encor là , luy remonstra fort audacieu» sèment ( car un tel jour est le jour de solemnité et grande feste de leur authorité) une autre fois ce qu'il luy avoit dict. Le gentilhomme luy respondit que, tout tel qu'il estoit, et ainsy armé, qu'il ne cederoit pas à un des mieux armés qui fussent U, pour bien combattre et bien servyr ce jour son roy, et qu'en matière de son service , et en telle journée, et en tel endroict et occasion, tout estoit de guerre, tout estoit de rang et d*ordonnance, et tout esgal» et qu'il n'en bougeroit point. La Burthe , perdant patience, luy donna aussy tost de l'hallebarde au travers du corps , et le tue tout roide mort : et n'en fut eutre chose pour ce coup, car l'on marchoit droit à l'ennemy pour se battre.

Mais après la battaille, comme j'ay ouy dire à ceux qui y estoient, et mesmes à plusieurs gentilshommes qui deploroient le trespassé, qui estoit brave et vaillant, trouvèrent le coup trop prompt, et par trop légèrement faict , ri avecques la teste trop à la gasconne , et qu'il n'y avoit nulle raison d'avoir tué ainsy ce gentilhomme , qui , ton t plein de courage et de valeur, estoit party de la cour de si bonne volonté pour se trouver à une si bonne affaire; et pour ce

qa'il n'avoit pa recouvrer armes propres, ny ainsy qu'il eust bien voulu , mais comme il avoit pu , îl n'y avoit point de raison ny aucun droict de guerre de tuer ainsy un gentilhomme d'honneur et de valeur.

£^ roy François ne le trouva bon quand on luy en fit le conte, car il regretta le gentilhomme et sa bonne volonté. La Burthe respondit, et ceux qui tenoient son party, que, puisque les statuts et ordonnances de la guerre estoient telles, il n'avoit rien faict que de les ensuivre, et qu*il falloit quUI le fist ainsy; et qu'il avoit ordonné au gentilhomme une place très-propre pour luy, mais qu'il n'y avoit voulu aller, et luy avoit respondu qu'il n'avoit rien à luy commander : et la place qu'il luy avoit ordonnée, estoit qu'il allast trouver le capitaine Montluc et les enfans perdus, parmy lesquels est permis à un chascun de se trouver et combattre le plus légèrement qu'on veut, avecques une rondelle, ou manche de maille, ou hallebarde, ou armé ou desarmé comme l'on veut ; mais le gentilhomme ne l'avoit voulu faire, et avoit doncques tort. Et fut jugé ainsy par tous les capitaines, qui se soustenoient les uns les autres, et qui affirrooient comme ils avoient ouy comme La Burthe l'avoit voulu envoyer avecques les enfans perdus. Mais, les courtisans, et ceux qui tenoient le party du trespassé, disoient qu'ils n'en avoient jamais ouy parler. Pour fin, il n'en fut jamais autre chose. Si est*ce que les gallants discoureurs peuvent beaucoup discourir là-dessus, car aussy ce La Burthe fit très-bien là ce jour son estât.

J'ay fiaict cest incident, m'estant venu à propos pour le subject, et pour le trouver très-beau, et feray encor celuy-cy sur Testât de sergentmajour, et combien il est beau et honnorable, dont j'en ay veu foire grande estime à plusieurs grands capitaines et généraux d'armées.

Sur quoy j'ameneray le mot de ce grand empereur Charles, qu'il dit au capitaine Villandrado, en la guerre des protestans, à la journée de Dina. Car, ainsy que ledict Villandrado, qui estoit sergent-majour, luy eust demandé une compaignie degensdepiedqui venoit à vacquer. Sa Gaesarée Majesté luy respondit : qu'elle s'estonnoit comment il la demandoit, et ne se oonlentoit de sa charge de sergent-majour, qu'il estimoit en plus grande prééminence beaucoup

que celle d'un capitaine, puisque tous les capitaines luy obeyssoient , et prenoient le mot et l'ordre de luy, qu'il recevoit des generaai, voire des roys et des empereurs mesmes; et qu'au sergent-majour en guerre, en tout temps et en tout lieu, la porte ne luy est fermée jamais, si que librement il y entroit sans aucun refîis.

Yoyià les paroUes et raisonsde ce grand empereur, que j'eusse recitées et mesme langage espaignol qu'il les recita; mais ce fhstiesté une superfluité vaine. Villandrado lui respondit: qu'il le sçavoit bien; mais, pour estre la solde de sergent-majour, et les practiques très-petites, et les corvées grandes, il le supplioit de le recompenser de ceste compaignie; aussy que l'usage desjà s'accommençoit à se tenir parmy l'infanterie espaignolle, de pourveoir un sergentmajour, après qu'il avoit long4empset deomeot faict sa charge, d'une compaignie. Yoylà à quoy advisoit Villandrado.

Le plus beau et le meilleur en cela, disent les Espaignols, est de suivre la coustume des Italiens et des Allemands , lesquels eslisent un de leurs capitaines en leurs rumens, et le plus practiq et le plus suffisant, pour sergentmsûour,et, par ainsy, estans capitaines et sergens-majours, sans aucun contredit, en Pabsence des couronnels et maistres de camp, commandent aux regimens , pour avoir deux grades ensemble: ce que les Espaignols ne faisoient pas de nos temps. Je ne sçay ce qu'ils font aiûourd'huy.

Aussy bien souvent arrive-il des altercations parmy eux, et entre aucuns eapitaines bizarres et mutins, qui se faschent quelquesfois d'obeyr à des sergens-majours, n'estans point capitaines comme eux, mais y aspirans ; de sorte que c'est la plus grande recompense, que Ton leur puisse donner, après qu'ils ont longuement servy, que les fiiire capitaines avecques eux.

J'en ay veu un differend en ma vie parmy eux, et parmy nostre infanterie françoise, qui est tel: lorsque nous allasmes au secours de Malthe, le roy et sa cour estoient à Moulins. M. de Strozze et moy, et une vingtaine de gentilshommes que nous estions, nous partismes de là. M. de Strozze ne dit, ny au roy, ny à b reyne , ny à aucun qui fust , quil y allast , sçachant bien que Leurs Majestés l'empesche* roient; mais, simplement leur demanda congé

DES COUROiNNELS FRANÇOIS.

pour aller à Lyon mettre ordre à quelques affaires qu'il y avoit d'importance , el de là en Provance veoyr son oncle le cardinal , et pour deux ou trois mois : ce que Leurs Majestés luy octroyèrent librement.

Luy , sçachant bien que si long voyage qu'il entreprenoit pourroit estre de durée de plus de huict ou neuf mois , advisa de mettre ordre avant que partir à son régiment qu'il avoit des gardes du roy : et pour ce , de peur qu'en son absence n'arrivast quelque grabouil, sédition mutinerie et parmy les capitaines, touchant la prééminence et le commandement, après avoir assemblé tous ses capitaines, et leur avoir dict riotention de son voyage, et sa volonté pour commander en son absence, il advisa, tant par sa nomination que par Teslection et consentement de tous ses capitaines, que le capitaine Sarriou, le plus vieux et practiq de tous les capitaines, commanderoit en son absence; et non sans raison , car il estoit tel , et un fort bomme de bien et d'honneur, appartenant à M. le roareschal de Termes.

Aînsy prit congé M. de Strozze de tous ses capitaines , et leur dit adieu après leur avoir recommandé leur debvoir; mais il ne fut pas plustost party, que le capitaine Hortolan , son sergent-major, se voulut ingérer et advancer de leur commander à tous , et de leur donner le mot, selon le deu de sa charge. Tous les capitaines s'y opposèrent et dirent qu'ils ne luy obeyroient point, si-non à celuy que M. de Strozze avoit nommé. Le capitaine Hortolan avoit gaigné M. leconnestable, et luy avoit desjâ remonstré l'authorité qu'il avoit. M. le connestable, qui n'ignoroit rien du Faict de la guerre, ordonna que le sergent-major, selon son authorité et coustume, prendroit le mot du roy, et le donnerait aux capitaines, et leur commanderoit leurs ordres, leurs gardes , leurs guets et leurs charges, sans pourtant s'extravaguer nullement du debvoir de sa charge. Qui Furent estonnés ? ce Furent les capitaines , de ceste sentence de M. le connestable; et, pour ce, eurent recours d'envoyer ledict Sarrion luymesme en poste vers M. de Strozze , pour Tattrapper en chemin et luy dire tout le succès.

Nous n'estions qu'à La Palice , que sur la minuit nous ouysmes le huchet du postillon, qui nous esveilla soudain M. de Strozze et mov.

qui estions couchés ensemble. Ce Fut le capitaine Sarriou, que nous vismes à la chambre arriver, qui fit le discours à M. de Strozze de tout ce qui s'étoit passé. Qui Fut despité? ce Fut M. de Strozze, et mesmes M. le connestable luy estoit allé desFaire tout ce qu'il avoit Faict. Par quoy, tout en colère, escrit au roy et à la reyne , et à M. le connestable, toutes ses raisons, et sur-tout qu'il quittoit sa charge, si on ne tenoit pas Faict ce qu'il avoit si bien ordonné avant que partir. Ses dires et ses raisons ouyes de Leurs Majestés et de M. le connestable , M. de Strozze Fut creu, et obéy pour ce coup, et le capitaine Sarriou arresté en la charge que luy avoit commis M. de Strozze, encore que M. le connestable alleguast beaucoup de belles choses, causes et raisons contre M. de Strozze , lesquelles je laisse à discourir à MM. les capitaines, sergens-m^Jors et maistres de camp , mieux entr'eux que je ne sçaurois faire; si ce n'est celle-cy qu'allégua M. le connestable: que c'estoit un grand cas qu'un sergent-major, qui commandoit à tant d'hommes le jour d'une battaille, tant capitaines qu'autres, qu'il ne pust commander à une si petite trouppe qu'estoit un régiment.

Pour fin, M. le connestable dit que, pour complaire à M. de Strozze, il luy Falloit laisser passer celle-là, et qu'il meritoit bien d'estre gratifié en de plus grandes choses.

Pour conclure : Testât d'un sergent-major est un honnorable estât; et les Espaiguols, ce mt semble, en Font encor plus grand casque nous Il peut aller à cheval tousjours, non-seulemen« par les ordres et battailles, mais par-tout lecamp: voyre ! s'il trouve le roy et le gênerai d'armée, il doibt parlera luy à cheval, tousjours sans mettre pied à terre ; et qui l'y met n'entend pas bien sa charge, et y est tenu Fort nouveau , et s'en mocque-on. Le jour d'une battaille , il ne se doit jamais mettre pied à terre parmy les capitaines , mais tousjours aller et venir parmy les files ; car se mettant à pied, et combattant comme les autres, il ne sert que d'un, et ne vaut pas plus d'un; et estant à cheval, se promenant, il en peut valoir plusieurs, pour pourveoir à une infinité de choses qui en tels cas et occasions se présentent.

De plus, il Faut qu'il aye tou.sjours un ffnn baston en la main , tant pour empescher et des-

' par là il leur monstra qu'il ne les vouloit abandonner, ains de mourir et s'enterrer avecques eux dans le champ de baltaille, dont il en fut fort estimé, et fit bien.

Mais, sans faire tuer ce brave cheval (ce disoit*on), il le pouvoit bien envoyer au bagage.

Mais, possible, il le fit venir là exprès, pour faire ceste rodomontade, sotte pourtant.l

Quoy que ce soit , on le disoit pour le moins ; car il y a aujourd'huy tant de vanités ! et le temps passé y en a eu autant I Gomme ce brave Spartacus, gênerai des gladiateurs romains révoltés, lequel, le jour delà battaille où il Fut desfaict et tué , fit de mesmes tuer devant ses gens un très-beau et bon cheval qu'il avoit , et qui Pavoit auparadvant bien servy.aSi nous gaia gnons la battaille, dit-il, j'en recouvreray an «meilleur. Si nous la perdons, et que j'y meure, «qu'en ay-je affaire ?»

Bref, on parla fort de luy ^ après ceste battaille , et le roy François fit grand cas de luy, lorsqu'il amena au camp de Jallon vingt-dnq enseignes de ces braves et triomphantes qoi venoient de frais de ceste belle victoire de Cerisoles, dont les capitaines et soldats estoient si glorieux et si bravans, qu'ils menaçoient eux seuls de combattre toute Tannée de rempcrew, qui estoit l'une des belles et grandes qu'il eost mis jamais sur pied, et n*en desplaise à celie de Provance et Landrecy, laquelle, glorieuse -et outrecuydée d'avoir pris Safnct-DîEîer à la barbe du roy dans le royaume, bravdt taot« et menaçoit bientost aller loger dans Paris.

Que pour le moins, si elle ne le fit, eUe rendit les Parisiens si estonnés, que, pliant bagage , la plus grand part s'enfnyoient qui ci, qui là. Sur lequel subject le roy François leur dit qu'il ne les sçauroit engarder de peur, ouy bien du mal. Mais, pourtant, l'empereur, avecques toutes ces bravades et menaces, voyant la belle et résolue contenance du roy et de M. le Dauphin, alors son lieutenant-genend, et de son armée , trouva moyen , par les entremeoées et entrefaictes d'un moine, de faire la paix; mais bien ayse. Si que possible, luy et ses gens redoubtoient oos enseignes et bandes victoriettses de Piedmont , qui les avoîent si bien battus.

Sur quoy j'ay ouy dire à plusieurs vieux capitaines d'alors , et mesmes à M. de Grillé , < De M. de Tays.

tourner les bagages, qui embarrassent et ferment le chemin des soldats marchans , que pour monstrer ce qu'il faut faire, au lieu que les autres le monstrent avecques la main ou le doigt, aussy pour chastier l'inobediance des soldats in flagranti. Les Espaignols usent de ce mot latin, et tiennent plus, que le soldat, tantsignallésoit-il, venant quelquesfois à faillir, n^est deshonnoré d'avoir quelque coup de baston, mais que ce soit m flagranti, autrement non ; et qui sera le soldat qui après s'en veuille ressentir, il n'est estimé parmy eux, comme ne sçachant pas encor l'usage de la guerre.

Il y a aucuns qui ont eu ceste opinion: qu'il falloit qu'aucuns maistres de camp fussent à cheval le jour de la battaille, comme le sergentmajor ; et ay veu aucuns capitaines vieux tenir qu'il estoit ainsy nécessaire.

Le capitaine Salines, le bonhomme, qui estoit maryé dans Âst, le jour du secours qu'envoya le roy d'Espaigne, à Malthe pour lever le siège, et qu'on pensoit donner la battaille aux Turcs , fit ce jour là office de maistre de camp gênerai et de sergent -major, parce qu'il le meritoit, et que le bonhomme estoit vieux et cassé, et ne pouvoit estre bon piéton, à cause de ses vieilles plaies, et aussy qu^en toute ceste armée 11 nV ^voit aucun cheval que celuy-là , qu'on avoit faict embarquer pour toutes ces causes, comme la raison vouloit; autrement, Tofficede sergent-major ny de maistre de camp, ne se pouvoit bien exercer, qui ne se peut jamais bien faire à pied, quelque bien ingambe qu'il soit.

Si tous nos maistres de camp et sergens-majors d'aujourd'huy montoient à cheval en nos battailles, on y verroil piustost des compaignies de gens de cheval que de pied , tant y a de ces gens là; et ne verroit-on que confusions parmy eux, et s'entre-choquer les uns les autres, s'embarrasser et tomber par terre, en allans et venans , et avecques cela une trèsplaisante risée.

Or, pour retourner encor I M. de Tays , la raison pourquoy il fit barquebuser son cheval d'Espaigne, fut afin qu'il nedonnast soupçon à ses capitaines que, se fiant par trop à son bon cheval, et venant à luy mal baster, qu'il les quittast et montast dessus et se sauvast bien à poinct, sans s'opiniastrer au combat, et par linsy que les capitaîoes perdissent cœur. Mais

DES COURONNELS FRANÇOIS

Provançal, et seneschal de Beaucaire, brave et vaillant capitaine certes , qu'alors qu'ils furent en France, et que M. de Tays les eut présentés au roy pour luy faire la révérence, d'ayse qu il eut il en pleura, et les embrassa tous de si

, et „.

bon cœur, que, voyant leurs belles et asseurées façons, et d'eux et de leurs soldats, il s'asseura tellement, qu'il dit qu*avecques eux seulement et sa gendarmerie, il pensoit battre toute Tarmée de Tempereur.

Geste paix donoques estant conclue, il fallut au roy tourner toutes ses forces vers Boulongne contre le roy d'Angleterre, qui, par trop ingrat contre le roy son bon frère, et peu vindicatif contre Tempereur, prenant son parly, ravageolt la Picardie. M. de Tays y mena ses compaignies, qui firent les effects que nous lisons dans nos histoires et dans les Commentaires de M. de Montluc tout fraischcment.

Or, le roy estant mort, tout ainsyqu'unedame avoit faict et cslevé ledict M. de Tays, fut par une autre dame aussy desfaict et desappointé, M. le connestabley aydant aussy un peu, dîsoiton : et son estât , ayant esté my-party en deux, fut donné pour les bandes françoises en la France à M. de Chaslillon, et pour les bandes de Piedmonl à M. de Bonnivet. Encor qu'il fust brave, vaillant et de bon lieu, une dame, que je nommerois bien, luy valut cela.

Helas! si M. de La Chastaigneraye mon oncle eust vescu, et ne fust mort en son combat, M. de Ghastillon comme j'ay ouy dire, n'eust eu ceste charge, encor qu'il la merîtast autant que seigneur de France, et qu'il eust la faveur de son onde, M. le conneslable; mais le roy Henry l'avoit promise plusieurs fois à mondict oncle, et advant et après son advenement â la couronne; car il Taymoit et l'estimoit bien fort : et aussy que la querelle pour laquelle il combattit, estoit plustost celle de son maistreque la sienne ; de sorte qu'il luy servit lors de champion y estant hors de combat comme roy. Quand il seroit de besoing , je conterois bien et la trouveroit-on aînsy ^

11 cQgnoissoit aussy mondict (mcle fort capable de ceste charge; car dès-lors qu'il sortit hors d'enfant d'honneur du roy François, il

* Cette querelle et ce combai se yerront tiiDS le discours sur les duels.

auloig

s'estoit misa l'infanterie; et, pour son commancément , se mit à porter i'harquebuse, et avoit faict faire demye-douzaine de balles d'or pour tuer l'empereur (cedisoit-on), n'estant raisonnable que luy, estant grand et puissant, et plus que le commun , mourust de balles communes de plomb, mais d'or; dont le roy François, qui Tavoit nourry, l'en ayma tousjours fort despuis.

Advantluy,le couronne! Fronsberg,Allemand, fit foire une corde de fil d'or pour pendre le pape Clément , pour les raisons cy-dessus, au sac de Rome : et comme fit la reyne Jeanne de Naples première, qui fit estrangler le roy son mary d'un cordon d'or, faîct de sa main , pour plus grand honneur.

Le voylà doncques mort en son combat, et sur le poinct que le roy son maistre luy voutoit et pouvoit monstrer par bons cffccts, tant en ceste charge qu'autres faveurs, combien il l'avoît aymé et l'aymoit.

M. DE GHASTILLON,

SBGOND CODMNIf BL CBHBKA£ DB L'iNFANTBRIB FBÂHÇaUE.

Voylà doncques M. de Ghastillon pourveu en cest honnorable estât de couronnel gênerai, auquel toute l'infanterie qui a esté de son temps, et venue despuis après, doibt beaucoup; car c'est luy qui Ta réglée et pollicée par ces belles ordonnances que nous avons de luy aujonrd*huy Imprimées et tant practîquées, leues et publiées parmy nos bandes : mesmes que j'en ay veu ses ennemys et contraires à son party, capitaines et autres, quand il venoit quelque difficulté de guerre parmy eux, dire souvent, comme je Tay veu : « Il faut en cela se gouverner et régler par a les ordonnances de M. l'admirai. »

Ils avoient raison, car elles ont esté les plus belles et politiques qui furent jamais faictes en France. Et croy que, despuîs qu'elles ont esté faictes , les vies d'un million de personnes ont esté conservées, et] autant de leurs biens et facultés ; car auparadvant ce n*estoît que pilleries, voieries, briganderies, rançonnemens , meurtres, querelles etpaillardtoes parmy les bandes; si bien qu'elles ressembloient plustost «•««M^a'.nies d'Arabes et de brigands, que de

nobles soldats. Voytà doncques roblis^tion que ic monde doibt à ce gi^and personnage, qui n'est pas petite.

Bien est-il vray que M. de Langcay du Bellay en avoit esté advant luy inventeur d'aucunes, lorsqu'il estoit lieutenant de roy en Piedmont; naais elles s'observoient assez négligemment. M. le prince de Melfe y en ajousta aussy, lesquelles il fit estroictement garder, et mesmes celle qui touchoit les querelles et les larcins et destroussemens des vivandiers , et plusieurs autres.

Mais M. de Gbastillon en rendit et accomplit en cela Tœuvre parfaicte; et les fit si estroictement observer, quil en acquit le renom de très-cruel. Mais, pour cela , il ne s*eu soucioil guieres , veu qu'au commancement de l'observation de telles lois nouvelles , et tant importantes, il lefautestre.

L'on en a veu le bien enfin qui en est revenu, et qui en reviendroit bien encor, si on en vouloir practiquer et continuer la discipline. Mais aussy advant il faudroit payer le soldat : car, autrement, il ne se peut, et c'est une grande injustice de le faire mourir.

Or estant doncques M. de Ghastillon couronnel, pour son principe il fut debvantBoulongne; laquelle il brida et resserra de telle façon par blocus et forts (et mesmes qu'il y en a encor un sur estre et en nature, qu'on nomme le fort de Ghastillon), qu'il la réduisit bientost à reddition : ce que paradvant, du temps du roy François I, beaucoup de bons et grands capitaines avoient Failly. L'histoire de France le peut tesiifier, et les commentaires de M. de Montlue, sans que j*cn parle plus advant.

En ceste guerre , il apprit aux Anglois un proverbe : «A cruel cruel etdemy, ou bien du tout»; car ils estoient si cruels à nos François', et l'avoienl tant esté, qu'ils n'en pouvoient desapprendre, tant ils l'avoient pris en habitude. Quaussy tost qu'un pauvre François estoit tumbé entre leurs mains , il ne falloit point parler de mercy; car la vie s'en alloit; et se plaisoient quelques-uns à prendre leurs testes, et ficher au bout de leurs lances et picques , et

* Froitiart remarque que les Français et les Ànglais,de son temps, Msaientune guerre très-courioise, tout au contraire des AUemands, qui étaient fort cruels envers leurs prisonniers.

en faire leurs parades, à la mode des Mores et Arabes. Mais M. l'admirai leur rendit bientost leur change, et leur en fit de mesmes, voyre pis : si bien qu'ils vinrent aux requestes et à demander la bonne guerre, qui leur fut octroyée à la mode du Piedmont, entre les François et imperiaui.

Je tiens ce conte de M. l'admirai mesme, qui me le fit en Perigord, sur le subject qu*il prît de faire le massacre des paysans qui avoient si mallraitté les Provançaux à leur desfaicte, de la main desquels plus en furent taés que des soldats ; et pour ce, me dit-il, qu'il vouioit faire lesdicts paysans sages pour telles tueries et cruautés, comme il avoit faict les Anglois debvant Boulongne.

Aussy je vous jure qu'il s'y en fit uo estrange carnage, car, par-tout où ils passoient, vous n'eussiez veu que paysans par terre. En un chasteau de la chapelle Faucher, près de moy, il en fut tué de sang-froid dans la salle deux cens suixante, après avoir esté gardés un jour. Mais comme je dis à M. l'admirai que telles exécutions se debvoient faireaux endroicis de ladicte desfaicte , il me respondit que c^estoit en mesme patrie, et que tous estoient mesmes paysans perigordins, et que l'exenople en demeuroit à tous, et la crainte de n'y tourner plus.

Tant y a , que l'on a tenu mondict seigneur l'admirai fort cruel; mais il falloit qu'il lefust, et mesmes luy le confessoit, comme je l'ay veu souvent confesser que rien ne le faschoit que les cruautés; mais, pour les polices et les conséquences , il y forçoit son naturel et son humeur ; comme , lorsqu'il falloit monstrer une douceur et miséricorde , il estoit certes bon , doux et gracieux.

Le voyage d'Allemaigne se présenta, où il 5e trouva commander à cent enseignes de gens de pied, et l'infanterie y fut très-belle et grande, qui toulesfois n'estoit pas bien policée, et nV voit encor appris ces ordonnances; je dis la plus grand part des oompaignies nouvelles; mais bien leur servit de les apprendre bientost , aux despens de leurs compaignons mal réglés et mal feisans , que l'on voyoît pendus aux branches des arbres plus que d'oiseaux. G'estoient la pluspart de ces soldats nouveaux qui pensoient vivre en toute pleniere liberté

DES COURONNELS FRANÇOIS.

de debordemens anciens. Voyià pourquoy ils avoient beaucoup affaire à se remettre soubs la loy rigoureuse. Tant y a qu'il (alloit passer par là.

En ce voyage doncques d'ÂlIemaigne mondict sieur de Ghastillon y acquit beaucoup de gloire, tant par ses beaux reglemens , ordres, polices et loix, que par ses autres vertus, valeurs et vaillances, qu'il monstre en toutes les prises de villes, où il se trouvoit tousjours le premier. Aussy est-ce à faire aux couronnels, roaistres de camp , et maistres de rartiilerie, et marescbaux de camp , d'avoir toute la charge et courvées des sièges des places. Aussy, courent-ils bien des fortunes; car, en une heure d'un siège, vous estes en plus grand danger qu'en tout un jour d'une battaille. Je m'en rapporte à ceux qui ont expérimenté et l'un et l'autre.

J'ay leu dans l'histoire de nostre temps, faicte par Paradin, comment le roy Henry se présentant debvant la ville de Haguenau , en son voyage d'Allemaigne, M. le connestable commanda au seigneur d'Estanges, couronnel des gens de pied de la battaille soubs M. de Ghastillon , de faire mettre les vieilles bandes en battaille debvant la ville. Ainsy parle cest historien et use de ces mois ; qui est aussy sot* tement parlé qu'il est possible : et telles gens ne debvroient point parler de la guerre, ny mettre leurs livres en lumière, que premier ils n'eussent passé par les mains de quelque homme de guerre. «Car M. l'admirai estoit le seul couroncnel commandant là ^ Mais d'autant qu'il estoit <i tousjours à Fadvant-garde avecques M. le concnestable son oncle, M. d'Estanges faisoit ceste € charge connue par la volonté telle de M. l'ad- « mirai, et quasy comme servant de maistre de «camp, commandant à l'infanterie de la battf taille , aiusy qu'il meritoit bien ceste charge ; a car il estoit gentilhomme de bon lieu et bonne « part, brave, vaillant, et avoit deux compaignies c de gens de pied à soy. Aussy se fit-il fort signa- « lerencestcguerred'AIIemaigne; maisilnedura a guieres, car il fut tué bientost à Treslon. Lecapic taine Aisnard estoit à l'advant-garde , qui ser- • voit de mesmes de maistre de camp; car il y avoit «bien cent enseignes à ce voyage. »

> Il ne reêloit point eaoore.

VoyIà doncques comme cest historiographe parle en ces mots fort impropres ; ce qui importe pourtant. Luy et autres en disent bien d'autres bien plus saugrenus ; car, pour dire un battaillon de gens de pied, ils disent un escadron de gens de pied; pour dire un régiment, ils disent un régime; dont il me semble que j'oye parler d'un régime ordonné de M. Aquaquia ^ ou M. Ferael, grands médecins. D'autres disent : un coup d'harquebusade et un coup de canonnade : ce qui est très-improprement parlé; car le coup de canon s'appelle canonnade, et le coup d'harquebuse, harquebusade. Les Italiens et les Espaignols , desquels nous avons appris et emprunté les mots, ne font telles incongruités. Mesmes je les ay veu faire à aucuns de nos gens de guerre, mais non pas aux bien practiques, si-non à aucuns du plat-pays; dont il me semble qu'il fiiut que toutes choses ayent leurs mots pro* près; et qui n'en use bien se monstre fort inexpert en Tart.

Pour retourner à nostre propos, mondict sieur de Ghastillon en cedicl voyage, tout du long et au retour, s'acquitta dignement et vaillamment de sa charge , ne s'y espargnant non plus que le moindre capitaine des siens, comme il fit aux sièges et prises de Danvilliers, Montmedy, Yvoy, Chimay et autres places.

Un peu après ce voyage « mourut ce bon, loyal et grand capitaine , M. l'admirai d'Annebaut; et son estât d'admiral fut donné à M. de Ghastillon, et commença -on à l'appeller M. l'admirai de Ghastillon, qui pourtant ne se desfit de Testât de couronnel, le gardant pour M. d'Andelot son frère, pris à Parme à une saillie, luy et M. de Siplerre, qui estoit tousjours prisonnier dans Milan, à qui le roy Tavoit donné.

Mondict sieur l'admirai portoit titre de ces deux estats, et les bandons se faisoient, de par M. de l'adiniral, couronnel de l'infanterie française; et exerça cest estât de couronnel en tous les voyages et armées que fit après le roy Henry , comme aux voyages de Valenciennes , de Gambray et Renty, et tous autres.

Dont à ce Renty j'ay ouy dire à deux capi-

* Médecin qui changea son nom de Sans- Malice jV^imt l6 nom ^vecà'Ak€Uàaj qui veut dire la même choie. Blarot a parlé de lui.

taioes, dont Tua est mon voisin, qui estoient lors simples soldats gentilshommes, Tun portant Tarquebuse et Tautre le corcelet, et qui estoient des choisis de mondict sieur Fadmiral , que : lorsqu'il toucha à M. de Thavanoes charger quelques cornettes et reistres que M. de Guyse luy manda de charger, M. de Thavannes luy manda, que d'autant qu'ils estoient en lieu si resserré et estroict qu'il ne pouvoit aller à eux qu'à la discrétion de Tharquebuserie espaignolle, qui avoit bordé le bois , et qu'advant estre aux reistres , et y en allant , il seroit tout desFaict, et toute sa compaignie mise par terre d'harquebusades de ces harquebusiers , qu'il iàlloit nécessairement les desloger de là, et qu'après il joueroit beau jeu. M. Tadmiral aussy tost mit pied à terre, et prenant mille à douze cens, tant harquebusiers quecorcelets, et des bons, et luy une picque au poing , à la teste , donne de telle furie.et asseurance avecques ses gens, teste baissée , qu'en un rien il eut deslogé et repoussé du bord du bois ceste harquebuserie espaignolle , qui montoit à deux Fois plus que la trouppe de M. Tadmiral, qui n'y fit pas peu de service ; car M. de Thavannes , là-dessus prenant le temps, chargea avecques sa compaignie, dont les chevaux estoient tous bardés d'acier, qu'en un rien il eutdesfaict ces reistres; j'en parle en sa vie, qui fut cause du gain total de la battaille; mais sur-tout le bel exploict que M. de Guyse avoit desjà faict.

Si je voulois raconter tous les beaux fàicts que mondict sieur l'admira! a mis à fin,il faudroit que je m'amusasse à descrire sa vie, qui seroit plus longue qu'aucune , voyre que deux de celles que jamais Plutarque a escrites, tant Grecs que Latins ; aussy que j'en parle ailleurs plus à plein; et cela m'amuseroit à mon entreprise. Tant y a , que c'a esté un très-bon et advisé couronne! , et digne de commander à rinfiinterie , comme il l'a monstre tant qu'il la esté , encor ne l'estant plus et s'en estant desfaict, en ces guerres tant espaignolles que civil* les , aux sièges des places , pour son plaisir en faisant l'office, dont toute l'armée s'en trouvoit très-bien.

J'oubliois à dire qu'il fut le premier qui introduisit les deux enseignes couronnelles blanches (auparadvant il n'y en avoit point qu'une ) , desquelles au commancement furent

créés de luy ses deux iieutenans, les capitaines Boisseron et Valleron. Bien est vray que M. de Tays en avoit bien deux , mais l'une demeuroil en Piedmond , et l'autre en France, ainsy que j'ay ouy dire.

lU.

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