M. DE RANDAN
Or, la guerre civille s'estant esmeue,et mon dict sieur d'Andelot desmis et désappoincté de sa charge pour tenir party contraire , elle fut donnée à M. de Randan, qu'on trouva du cornmancemeht estrange , d^autant qu'il avoit plus practiqué la cavallerie que l'infanterie. Mais eu cela il monstra bien qu'un gallant homme est bon à tout, et sçait fort bien faire tout, quand il a l'esprit et la valeur comme avoit mondict sieur de Randan , puisné de la maison de La Rochefoucaud.
On le tenoit aussy pour fortdameret et par trop addonné aux délices de la coiir , et , pour ce, qu'il luy seroit fort dur à patir les courvées de l'infanterie. Mais il monstra bien le con«
traire, comme j'en parle ailleurs; car, quand tout est dict, je voudroîs bien sçavoir que nuit à un homme de guerre d'aymer la cour , d'aymer les gentillesses, d'aymer les dames et tous autres beaux plaisirs et esbattemens qui y sont?
Tant s'en fiiuf, que je croy, et Tay ainsy veu et tenir à des plus gallans, qu'il n'y a rien qui doive plus animer un homme de guerre que la cour et les dames. Aussy Platon souhaitoit une armée d'amoureux, pour faire de beaux exploits et conquestes de guerre , d'autant qu'il n'y a chose si impossible qui ne s'exécute pour l'a-mour de sa dame et maistresse.
Aussy ay-je cognu un vaillant cavallier, qui disoit que, si ce n'estoit les dames , qu'il ne fairoit jamais profession d'honneur et valeur. Et quoy ! tant de beaux combats et duels qui se sont faîcts despuis vingt ans en nos cours par des Bussys, des Quielus, Maugirons, Riverols, Maignelays, Entragues, Grillons, Ghanvalons, et une infinité d'autres honnestes et vaillans jeunes hommes, pourquoy se sont-ils faicts , si-non pour l'amour des dames? Ah ! que despais ce temps là ils ont bien faict perdre l'opinion aux gens de guerre, que ceux qui demeurent à la cour n'estoient que des petits mignons mois, 4feminés, et qu'ils n'eussent sceu, par manière de dire, faire trancher leurs espéesl
Quant à moy, je puis dire que j'ay veu ces gens de guerre , quand ils voyoient un courtisan , ils le blasmoient à toute outrance. «Ah ! ddisoient-ils, ce sont des mignons de cour, des « mignons de couchette, des pimpans, des douil- «lets, des frisés, des fardés, des beaux visages. «Que sçauroient - ils faire? ce n'est pas leur « mestier que d'aller à la guerre : ils sont trop «délicats, ils craignent trop les coups. »
Us ont veu despuis le contraire. Ce sont eux qui se sont battus si bravement en combats singuliers , et les ont mis si bonnorablement en usage. Ce sont eux qui à la guerre ont esté les premiers aux assauts , aux battailles et aux escarmouches, et que, s'il y avoit deux coups à recevoir ou donner , ils en vouloient avoir un pour eux , et meltoient la poussière ou la fange à ces vieux capitaines qui causoient tant.
Voylà comment aiyourd'huy les gens de oour se sont foict remarquer très-braves et vaillans, et certes plus que le temps passé , je Icsçay,
A propos de M. de Randan, estant à Mets, un cavallier, lieutenant de dom Louys d'Avila, couronnel de la cavallerie de Fempereor, se présenta et demanda à tirer un coup de lance pour l'amour de sa dame. M. de Randan le prit aussy tost au mot par le congé de son gênerai; et s'estant mis sur les rangs , fust ou pour l'amour de sa maistresse qu'il espousa despais, ou pour quelque autre bien grande , car il n'en estoit point despourveu , jousta si furieusement et dextrement, qu'il en porta son ennemy par terre à demy-mort , et retourna tout victorieux et glorieux dans la ville , ayant faict et apporté beaucoup d'honneur à luy et à sa patrie, dont un chascun le loua et l'en estima extresmement, et non sans cause.
J'ay ouy dire qu'à ce siège de Metz, le seigneur de Soubemon , autrement Listenay^ un jour en une sortie se remarqua bien fort, pour avoir pris un harquebus et estre allé à Tescarmouche en simple soldat et harquebusier. U en fut loué extresmement , et en fit-on pour lors un cas très-admirable. Et c'est ce que je dis : que le temps passé les jeunes gens de cour qui faisoient tels coups extraordinaires eatoient très-excellemment loués, comme gens rares. Maisqu'eust-on dict de nous autres, une infinité que nous nous sommes veus, qui , allans à Maithe, portions le simple harquebus et le fourni» ment, et là et ailleurs, en plusieurs et infinis endroicts , faisions actes et factions de simples soldats , nous faisant remarquer et acquérant gloire à tirer l'harquebusade aux escarmouche» et autres combats, à beaux pieds, sans pardonner à nos vies, ny les espargner non plus que le moindre soldat des bandes? Et s'il falloit endurer la peine et la fatigue de la guerre , fust du froid, du chaud, de la fiim, de la soif, des playes, des coups et blessures, et autres peines, nous les endurions fort à l'ayse, tout ainsy que l'on void un noble cheval dEspaigne partir mieux, faire mieux saoourvée qu'un gros roussin d'Allemaigne ; car c'est le cœur qui supporte tout. Ma foy, j'ay veu des courtisans les endurer aussy bien, ou mieux supporter que lesplus robustes rurals soldats de l'armée; et tout pour ce beau poinct d'honneur et d'amour. Aussy, quand il marche debvant l'homme, rien ne loy est impossible.
Auquel propos je dis que M. de Randan, bîeo
DES COURONNELS FRANÇOIS.
qu'on le tinst du naturel que ïaj dîct, il monstra par ses actes qu'il esloit à tout mal très-invincible. Luy estant couronnel, au siège de Rouîmes, il eut une très^rande harquebusade dans la teste, si bien qu'il le fallut trespanner, dont il en porta les tourmens fort patiemment : et n'en estant pas trop bien guery, H ne laissa de se £ûre porter dans une licliere , accompaignant l'armée et son infanterie, marchant par les champs au siège de Rouen ( tant d'ardeur avoit-il de s'acquitter de sa charge dignement), sans aucun respect de mal ; car je le vis. Sur quoy il estoit très-digne de louange ; car, et combien y en a-il que , s'ils eussent eu un tel coup, et senty un tel mal, qui se fussent bientost retirés de l'armée, et eussent esté bien ayses de prendre ce bon petit subject pour se retirer, ou dans un Paris parmy les dames , ou en leurs maisons avecques leurs femmes , feindre plus grand mal qu'ils n'avoient , et là se donner du bon temps, et allonger la douleur de leur blessure par feinte, plus embeguinés, et coiffés , et couverts d'escharpes, pour s'exempter des courvées tout du reste de la guerre !
Je vis alors plusieurs tenir ces propos sur mondict sieur de Randan, qui , à demy guery, se rendit audict siège de Rouen. Et là fui sa fin , car à l'assaut du fbrt Saiucte-Galberine que nous prismes, y estant allé des premiers, et monté sur le haut du rempart, comme vray et franc couronnel, il fut porté par terre; et fut jette sur luy un artifice à feu qui luy gasta et brusia les jambes jusques aui os, si bien qu'au bout de quelques jours il mourut, pour s*y estre mis la gangrené, qu'on ne put jamais oster. Que c'est que les accidens humains I
L'une des belles beautés (car il estoit beau et agréable en tout) que ce seigneur avoit, estoit ses jambes, qu'il avoit des plus belles : et par là le mal le saisit , et les luy gasta , et le fit mourir, comme luy-mesme le disoit ainsy qu'on le pansoit, et qu'elles estoient bien dissemblables de celles qu'il avoit il n'y avoit pas un mois.
Pour fin il mourut , non-seulement regretté de ses fantassins, mais de tous ceux de l'armée, et sur-tout de feu M. de6uyse,à qui j'ouys dire : qu'il s'en alloit un aussy digne homme de pied comme il avoit esté bon gendarme et bon cheval-leger.
Ses obsèques furent célébrées dans Rouen très-
honnorablement,M.de Goyseaccompaignant le corps les larmes aux yeux, et tous ceux de l'armée. Il en fut faicl un tombeau en prose latine à l'antique , par le sieur de Tortron d'Angoulmois lez-Ghasteauneuf , très-docte et grand personnage, que M. de Guyse luy commanda de faire, car je le vis. 11 est doncques tel :
POSTSRITATL
Carolo Rupifocaldio t Randamo Francisdsecundi Rupifacaidii in Jngoleà pixyvinciâ condtis et Annœ Polignuceœ secundo genito, equiti coeleato meritiss. coièortium gallicamm tribuno, foriiss. generosiss. peritiss. catMicœet antiquœ religionisassertori cLcerrimo.
Qui cum variis exterorum beUoruin gioriasè defunctuspericUs, coacto undique ad cwiles motus sedandos exercitu , pietatis et muneris exequendi erga perduelles impios Bituriges, in Carlum nonum, regem tum adolescentem , perviaMciter de/endentes, cum suis copiis, uf-bi obsessœ praximis cominus urgeret, tormentique emisso globulo, gras^iter primùm capite concusssus esset, divinà demum potentiâ vulnere recreatus, reique pubUcœ clirislianœ adlmc adserva" tus, conversis in Rotomageos perduelles alioSy qui Neustriam ferè totam invaserant, castris regiis , dum arx divœ Catharinœ vi magnd oppugnatur octodiaUque obsidione pressa, à militibus conscenditur et capitur, dejectis è terrent aggeris vertice magnis diversisque rerum molibus,suffrarMs miserrimé cruribus, modico illi ad suprema officia peragunda viiœ spatio dato, magno omnium mœrore, Christi deçotorumque nomine sic decernentum, terdenos et oclo lantum annos natus, interiit, et communi principum décrète, mœstissimorum parentum voto , solemnibus exequiarum priiis rite honorificè solutis, magno ducum procerum , prœfectorum , sigmferorum comitatu, demissisinversisque beilicis legionum signis, ac pulsatis timpanis lugubre sonantibus, htu) translato cadavere, sacrum hoc et reli* giosum monumentum positum est, ut Ran-
t La Rocbe-Foucauld, du nom de H«u Rupe-Fucaldum.
cquelquechose elles monstrent larigniflcationde «leur denil et tristesse par leur teinture noire. » En quoy , par ce beau mot, ceste bizarrerie fut convertie tout autrement qn'on ne pensoit.
damum superorum vivorum et mortuorum vindicem, sic vixisse et interiisse in ceter* num pietatis et fortitudinis eœemplum aitquando resciscas. Ànno rest salu. M. D,
de seigneur, avecques sa vaillance, avoit toutes les belles parties que peut avoir un seigneur parfaict. 11 estoit beau, de bonne grâce, et bien venu parmy les dames ; avoit la voix très-belle, jottoit bien des instrumens, sur-tout du lutb et de la guiterne; rencontroit très-bien en tous ses discours et ses mots, mieux que seigneur de la cour , et ne desplaise à feu M. le comte de La Roche ^ son frère, qui disoit aussy des mieux.
Entre cent mille bons mots que le seigneur de Randan a dicts, fut un, qu'ainsy qu'il rencontra un jour un trompette qui estoit à M. de Guimenay, très-grand sieur de Bretaigne et Anjou, lequel dict seigneur estoit aveugle dès son berceau, à cause de la petite vérole, M. de Randan luy demanda : « A qui estes-vous trom- «pette? — Je suis à M. de Guimenay, »respondit Tautre. A quoy répliqua M. de Randan : «Je n'avois jamais ouy dire qu'un aveugle eust «trompette, ouy bien une vielle : voylà donc- «ques le premier du monde, d
Un autre mot qu'il dit fut encor meilleur. Au camp d'Amyens, du règne du roy Henry II, feu M. de Bueil, bastard du comte de Sancerre, gentil cavallier, eut une compaignie de chevauxlégers; et pour la faijre, son père luy donna une fbrest des siennes pour l'abattre, la vendre et en faire de l'argent , et en dresser sa compaignie; si bien qu'il la fit très-belle , et en Ait faire toutes ses lances peintes et teintes en noir, et parut ainsy au camp. Et d'autant que ledict Bueil avoit réputation d'estre bizarre, plusieurs allèrent confirmer par ceste façon de larmes noires et dire qu'il estoit bien bizarre, et le publioient ainsy parmy le camp. M. de Randan alla rencontrer tout au contre-rebours. « Je ne scay «pas, dit-il, quelle bizarrerie vous trouvera «entre vous autres ; car si les lances sont ainsy «noires, c'est qu'elles portent le deuil des bois «et arbres leurs grands pères et ayeuls, qui «sont esté abattus et morts pour elles et pour «les mettre au monde. Il est bien raison qu'en
* François 111 de La Roche-Foucauld, tué à la Saint- Barthélémy.