M. DE MARTIGUES
liUy doncques estant mort, M. de Martigues eut sa place , et fut envoyé quérir en la Basse- Normandie, où il faisoit la guerre avecques M. d'Estampes, son oncle.
On le jugea fort digne de cest estât , d'autant qu'il Tavoit très -bravement exercé au siège du Petit-Lict < en Escosse , portant le titre de couronnel gênerai des bandes ft*ançoiaes en Escosse.
Ce siège du Petit-Lict a esté des plus grands qu'aient esté despuis quarante ans aux guerres estrangers , pour estre la place fort petite et peu forte , et là aussy y estoient assemblés toutes les forces d'Angleterre et d'Escosse, le tenans si estroictement serré par terre et par mer, qu'un >at n'y eust sceu seulement entrer.
Le siège dura si long-temps qu'on estoit à la fin, mesmes que les capitaines et soldats vesquirent fort long-temps de coquilles et mondes , que la mer , quand elle se retiroit et baissoit , laissoit sur le sable. Mais pourtant , pour en amasser si peu qu^ils pouvoient , il fal> loit attaquer de si grosses escarmouches, qu'ils en acheptoient le manger bien cher, et par mort et par des blessures et beaucoup de peines , comme m'ont dict force soldats en mesme lieu, que j'y fus deux ans après avecques la reyne d'Escosse. ,
Mondict sieur de Martigues y acquit la gloire d'estre un très-brave couronnel et fort vaillant. Aussy avoit-il de fort bons et braves capitaines , comme le jeune Sipierre qui fut tué , frère à ce brave M. de Sipierre, dont la race en est trèsbonne, et les greffes en doibvent estre soigneusement gardés en France comme de bons firuicts en un jardin.
Il y avoit aussy le capitaine La Chaussée qui
< Leîth, et de même plus bai.
DES COURONNELS FRANÇOIS.
fut tué; le capitaine Lagot , dont j*ay parlé cydevant; le capitaine Gabannes, que nous avons veu despuis un très-bon et sage capitaine parmy nos bandes ; le capitaine Favas ; le capitaine Saincte-Marie, Ciossains, n'ayant point de compaignie, mais des capitaines entretenus de M. de Martignes; le capitaine Sainct-Jean, de Dauphiné, despuis escuyer de Monsieur puis nostre roy ; bref, une infinité de plusieurs bons capitaines que je n'aurois jamais faict de les descrire.
Pour fin , ce siège fut levé par Tambassade de M. de Randan, dont je viens parler, qui fut envoyé par le roy François II en Angleterre , où il monstra qu'il estoit seigneur très-universel , et pour la paix , et pour la guerre, ayant adjoint avecques luy monseigneur Tevesque de Valence, frère de M. de Montluc, un très grand et habille prélat, qui y estoit allé un peu devant.
Eui deux firent une paix, appaiserent le tout , et délivrèrent de ce siège long et fascbeux nos gens, qui estoient à rextremlté de toutes commodités, fors du bon courage, car ils en avoient prou.
Dedans y estoit gênerai pour le roy ce vene* rable vieillard et grand capitaine, le bon^bomme M. de La Brosse, aagé de soixante- quinze ans, vieil registre de guerre, de qui la valeur, la sage Gonduicte et asseurée contenance , servit fort en ce siège. J'en parle ailleurs.
Il y avoit aussy M. Tevesque d'Amiens , despuis evesque et cardinal de Sens , de la maison de Pellevé, race très-illustre et ancienne, qui avoit esté envoyé légat par de-là. Mais il y trouva tout révolté contre la religion catholique, de sorte qu'il n'eut pas grand moyen d*exercer sa saincte légation; et fiillut qu'il tournast son glaive spirituel en temporel pour s'en deffendre : à quoy il ne faillit , car, estant sorty de bons et illustres progeniteurs, il n'y dégénéra point, et y servit bien ; aussy estoit* ce un homme fort versé aux affaires, et créature de ce grand cardinal de Lorraine. Bref, il fut bien de besoing à ceste place d'avoir esté bien ponrveue de toutes sortes de gens, et de bon cœur. Aussy à bien assailly bien deffendu.
Voylà donques le tout appaisé, et nos gens retournés en France victorieux et très-glorieux.
M. de Martigues, pourtant, estant arrivé à Paris avecques force gentilshommes et capi*
taines des siens, ne fut sans un petit accident de fortune qui luy arriva, dont il n'y avoit aucune raison qu'elle luy fist ce traict sur le coup de sa gloire ; car , ainsy qu'il estoit en son logis qu'il dîsnoit , et n'attendoit que les chevaux de poste pour aller trouver le roy à Fontainebleau, et luy faire la révérence , on luy vint dire que les sergens avoient pris un de ses capitaines, et Femmenoient prisonnier au petit Ghastelet. Luy, aussy prompt du pied que de la main, sort de table , part et court, et ses gens après luy, et attrappe les sergens, les estrille un petit , et recourt d'entre leurs mains son capitaine ^ et retourne en son logis : dont la cour de parlement en ayant eu des nouvelles en fut fort esmue, et soudain fait sa forme de justice en cela accoustumée ; si bien quHI Mut que mondict sieur de Martigues fost arresté en son logis, lequel il eut pour arrest.
Soudain M. de Martigues envoya un courrier au roy pour luy porter des nouvelles de tout , dont Sa Majesté et toute sa cour en fot fort troublée; car il estoit fort aymé,et n'attendoiton que sa venue d'heure à autre.
La reyne* en fot fort faschée, pour veoyr ainsy traicter un tel seigneur , qui ne faisoit que venir combattre si heureusement et vaillamment pour elle, son royaume et son Estât.
Messieurs ses oncles , M. de Guyse, M. le cardinal, de mesme en estoient fort despités,à cause de ce grand service faict & la reyne leur niepce.
Pour fin, il ne fallut pas grande faveur ny grande sollicitation pour le jetter hors de ceste peine. Si vis-je M. de Guyse fort collere ; et dit qu'il voudroit avoir donné beaucoup, et que M. de Martigues ne se fust brouillé en cela , pour le grand tort qu'il avoit faict â la justice ; car il en estoit très-grand observateur ; et M. le cardinal son frère en disoit de mesmes.
La reyne et d'autres dames, des grandes que je sçay, qui en faisoient la contestation en un souper (car je le vis et y estois), disoient : qu'il n'y avoit droict ny raison que la justice fust si impudente et aveuglée, que. sans avoir esgard à un tel service signalé de M. de Martigues et de ses gens faict au roy, d'aller prendre ainsy si inconsidérément, et si tost , sans leur donner loysir de se remettre, et leurs bourses, et respi-
Dloosse, Blarie Stuart.
rer de la grande fatigue d'un si long siège, ny sans avoir faîct au moins la révérence à sonroy, venir faire prisonniers telles gens, à Tappelit d^un créditeur importun qui plustost debvoit cstre mis en prison.
Pour fin , le roy y envoya soudain et depescha lun de ses capitaines des gardes, avecques très-ample commission. Je ne sçaurois dire bonnement qui eut ceste charge des quatre qu'ils estoient, c'est à sçavoir MM. de Ghavigny, Brezé , Lorges, et le seneschal d'Agenès; mais il me semble que ce fut M. de Brezé. U est encor vivant , il s en peut ressouvenir.
Estant doncques à Paris, il faict sa charge si habillement et si sagement, qu'il sortit roondict sieur de Martigues de telle peine. Mais pour interiaer sa grâce, si fallut -il pourtant qu'il passast le guichet; et disoit-on que, sil ne fust esté du calibre de la grande maison qu'il estoit , et le remarquable service qu'il venoit de faire au roy son maistre et à la reyne sa maistresse, il en fust esté en peine, et les choses ne se fussent passées si doucement comme elles passèrent.
Gela iaicc, il vint à la cour, aussy bien venu du roy, des reynes, des dames , et de tout le monde, que j*aye jamais veu grand venir d'un voyage.
Vous voyez pourtant que c'est que de la justice, et comme le temps passé on luy portoit honneur et révérence : car quiconque roffensoit, elle n'avoit esgard aux maisons, ny aux races, ny au service des roys, ny à chose quelconque.
M. le baron de La Garde, qui avoit faict à la France tant de remarquables services, et en Levant et en France, fait trembler toute TEspaigne et Titalie pour son roy, soubs les bandiereset galères du Turc, auxquelles il commandoit aussy absolument comme aux siennes, pour avoir mal versé , et un peu inconsidérément, en Provance, contre ceux de Merindol et Gabrieres, encor qu'ils fussent hérétiques , fut mis en prison et y demeura trois ans entiers ; si bien que luy-mesme disoit en ryant qu'il avoit (^ict son cours en philosophie et estoit prest à passer maistre es arts.
Ferdinand de Gonzague estant visce-roy en Sicille, et ayant appaisé les soldats espaignols imutinéset qui iaisoient mille maux, et composé
aveoques eux sous certaines conditions , les fil par amprës tous mourir, fust par Tespée, par la corde et par l'eau, et aucuns par bannissement. Neantmoins, le conseil d'Espaigne luy en fit donner un ajournement personnel , et se mit à luy faire son procès : et, sans l'empereur, qui avoit grandement affaire d'un si grand capitaine pour son service, tous vouloient passer plus outre et luy vouloient donner sentence de mort, encor que les soldats, qui montoient à près de douze cens, eussent bien mérité tel chastiment par leurs mauvais deportemens et insolences. Toutesfois, la justice d*Espaîgre voulut cognoistre sur luy de cela. J'en mettrols icy volontiers le plaidoyé qui en fut £aict et que j'ay veu , tant d'un costé que d'autre, mais cela seroit trop long. J'en parle ailleurs K
Voyià que c'est de la justice , laquelle a pouvoir sur les plus grands, et s'ils Toifteiisent les punit griefvement. J'en alleguerois une înfiDité d'exrmples, tant des nostres qu'estrangers, irais je les remets en autre discours, que possible je feray sur ce subject exprès', afin que grands et petits prennent leur modèle à la révérer et craindre , contre l'opinion de ce grand capitaine M. le mareschal de Biron. Mais, pourtant, il n'y estoit si exact en tout comme il iiaisoit semblant, car il estoit très-grand justicier et trèsrespectueux à la justice; mais ce que j'en veux dire ce n'est que pour rire.
Luy doncques ayant donné charge un jour ) un capitaine d'aller ruyner et mettre une maison par terre et tout à bas, durant ces guerres dernières, le capitaine luy respondit qu'il y iroit volontiers, mais qu'il luy en donnast le commandement et un adveu escrit et signé de sa main , de peur d'eu estre un jour recherché. «Ah! mort-Dieu, luy repliqua-t-il , estes-vous «de ces gens qui craignent tant la justice? Je €Vous casse: jamais vous ne me servirez; car atout homme de guerre qui craint une plume a craint bien une espée.» Possible eut-il dict le mot plustost que pensé ; si ay-je veu pourtant de bonnes espées craindre la justice.
U me souvient qu'à la sédition d'Amboise le capitaine Mazeres, l'un des principaux conjurés
< Au discourt de$ Rodomontades espai^nolUs. * On n'a point ce ditcoun. Il n'a probablenieat jamaB mis i exécttUon le projet qa*il avait de récrire.
DES COURONN
et qui avoit esté en Piedmont des plus gallans capitaines, ainsy qu^on le menoil d'une chambre où estoit Auteclaire, maistre des requestes, et autres commissaires pour Touyr, et que deui archers le tournoient en la prison, ils ne vouloient qu'il s'amusast en la basse-cour, et le pressofenl d*aller, il leur dit : « Tout beau, messieurs! « Plenst à Dieu que je ne craignisse pas plus «les robbes longues que je viens de laisser, et «rieurs plumes, que vos hallebardes si nous «estions ailleurs. » Us luy respondirent : «Quand «nous en serions -là, si vous ferions-nous la « nioyciié, de la peur. )>Mais il leur répliqua en son cap-de-diou : «Ouy, et je vous en ferois l'autre «nioyctié; mais ces bonnets quarrés me la font «tout entière, et je ne leur en puis faire pour un «quart.»
Si faut-il pourtant y prendre garde ; car pour trop peu craindre ceste justice, l'on s'en trouve bien souvent mal. Sur quoy je feray ce petit conte seulement, et puis plus.
Dernièrement à Rome (que cent personnes l'ont veu et me l'ont dict), le pape Sixte, dict Montalto, a exercé et introduict une telle justice de son temps par toute l'Italie, que jamais aucuns de ses prédécesseurs n'ont sceu faire; ce qui luy a esté un très-grand honneur ; car de bandoliers, massacreurs, assassins, il n'en iRsilloit point parler; et mesmes quiconque tuoit à Rome , ou seulement tiroit un peu de sang , il estoit aussy tost exécuté.
Par cas estoit venu à Rome le grand théologal d'Espaigne, homme de très-grand renom et de grande authorité, et fort révéré, tant en Espaigne comme à Rome , et aymé aussy fort de Sa Sainctcté. Il avoit avecques luy un sien nep- ▼eu bravasche espaignol , et qui n'en dehvoit rien à d'autres de sa nation.
Un jour, en une presse, ainsy que le pape passoit, il vintàestre poussé fort rudement d'un Suisse de sa garde avecques son hallebarde, tant du bois que du plat Gesluy-cy, n'ayant pas accoustumé telles caresses en son pays, les digéra fort mal dans son cœur; toutesfois, passa par là bon gré mal gré, et non sans en couver la vangeance, dont à toute heure en espioit loccasion, qui fut telle, qu'un jour estant à la messe à Sainct-Pierre , il vit son homme le Suisse à genoux, qui oyoit la messe fort attentivement. Derrière ce Suisse , par cas fortuit , venoit d'ar-
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river un pèlerin aussy tout frais, qui s'estoit mis aussy à genoux pour faire sa dévotion.
L'Espaignol, considérant le baston du pèlerin, et qu'il estoit bon et propre pour faire son coup (pensez qu'il estoit de bon bois de cormier, comme le baston de la croix de frère Jean dans Rabelais), de sang-froid il prend ledict bourdon d'entre les mains dudicl pèlerin, qui le luy lascha fort aysement , pensant qu'il n'en deusl faire mal, et puis le haussant de toute sa force, donna un coup ou deux sur la teste dudict Suisse qui estoit tout descouvert, et le porta par terre à demy-mort, et luy fit pisser le sang; puis, le coup faict, rendit de sang-froid le bourdon audict pèlerin , avecques le petit remerciement , pensez; et , cuydant sortir soudain sur tel escandale , il fut pris.
Le pape , advant que boire et manger, le fit pendre haut et court debvant ses yeux, en la place Sainct-Pierre , quelque humble supplication que luy sceust faire le théologal pour son nepveu qui luy estoit unique, ny aussy l'ambassadeur d'Espaigne, ny tous les cardinaux espaignols. Encor dit-on qu'il dit audict théologal que, s'il en avoit autant faict, il le foroit aussy bien pendre comme son nepveu.
Ainsy finit le pauvre Espaignol , au grand regret , despit et deshonneur des autres Espaignols qui estoient dans Rome. Certes aussy, la faute estoit très-grande. Je n'en diray plus.
Pour sortir doncques hors de ma disgression, et rentrer dans mon premier propos, M. de Martigues estant faict couronnel à Rouen (car nous avions desjà pris la place), le roy et son armée vindrent à Paris, que M. le prince, ayant accueilli ses reistres, vint assiéger; et, pour leur bien-venue, vindrent dresser une très-belle escarmouche , tant de pied que de cheval , sur nos gens, qui les receurent de mesmes.
Il est bien vray qu'il y eut quelques gensd'armes des nostres qui y firent très-mal , et prirent la fuite fort vilainement : sur quoy M. de Guyse arriva, quiasseura le tout; et, sans sa venue , il y eust eu un grand desordre. .11 estoit monté sur sou Moret, un genêt de Naples des meilleurs du monde, qui, avecques quelque cinquante gentilshommes, donna et arresta sur le cul la furie des forces de l'ennemy, condui'ctes par M. deGeulis, très-brave et hasardeux gentilhomme. Je vis alors M. de Guyse
fort en colère coutre les gens-d'armes fuyards, et cryer par deux fois fort haut : aÂh! gens- «d'armes de France, prenez la quenouille et uquittez la lance.» Tout le monde disoit que, sans la présence de M. de Guyse (et que nous le voyons bien à Tœil } , Tennemy alloit fondre vers Sainct- Victor ou vers Sainct-Gerroain. Et de faict , sMls eussent fondu dès le commance* ment, ils eussent faict un grand eschec, et y fussent entrés fort aysement , et infailliblement y eussent faict du ravage; car lesdicis faux* bourgs n'estoient encor retranchés, et n'y avoit que ceux de Sainct-Marceau, Sainct-Jacques et Sainct -Michel, où il fit très -beau veoyr en battaille nosSuisses conduicts par le bonhomme couronnel Furly, ensemble nostre infanterie françoise menée par leur couronnel M. de Martigues, qui ce jour fit très-bien, et ordonna son infanterie, et la sceut très-bien et sagement despartir où il falloit; et ne faut doubter que ramusement que leur fit nostre infanterie par leurs escarmouches et par un moulin à vent Faict de pierre qui est à la porte de Sainct- Jacques, où M. de Martigues avolt mis une centaine de bons harquebusiers qui firent rage, et ^ arresta ceux de M. de Grammont qui venoient droict à nos tranchées la teste baissée; mais ils trouvèrent là à qui parler*
J'ouys M. de Guyse louer fort le soir M. de Martigues d'avoir très-bien faict ce jour là, et qu'il pensoit qu'il fust plus vaillant et hasardeux que sage couronnel et prévoyant; mais qu'il estoit les deux, et qu'un jour il seroit un grand capitaine.
Le siège de Paris s'osta, et après on donna la battaille de Dreux , où mondict sieur de Martigues fit très-bien et dignement sa charge de couronnel , estant à la teste de ses gens avecques une belle et asseurée façon, ainsy que son debvoir estoit tel. Toutesfois, en ceste battaille, nostre infenterie de Tadvant-garde ne rendit grand combat, pour n'avoir esté trop assaillie, ny avoir assailly : car M. de Guyse, avecques sa trouppe de cavallerie, desfit quasy toute celle de l'ennemy ; je dis françoise.
Quant aux lansquenets, ils ne rendirent pa^ aussy un grand combat ; mais , sur le soir , qu'on pensoit à quatre heures avoir tout faict et achevé, l'on apperceut cinq à six cens chevaux sortir d'un costé d'un bois, bien serrés et résolus pour
retourner encor au combat ; et dit-on que c'estoient MM. de La Noue et A varet qui les avoient ralliés.
M. de Guyse les alla aussy tost bravement recevoir; mais il estoit besoin d'avoir de Tharqnebuserie, là où certes M. de Martigues usa d^me très-belle diligence , et fit un iraict d'un fort bon capitaine; car à point il y arriva, conduict par M. de Gouas, dont M. de Guyse les ai loua fort.
Quelques mois après ceste battaille, on alla assiéger Orléans, où M. de Martigues conduisit et ordonna fort bien son infanterie, qui fit très-bien à la prise du Portereau et en une infinité d'autres endroicts.
Ce seigneur a faict amples preuves de ses prouesses; et mesmes quand il chargea M. d'Andelot, qui estoit beaucoup plus fort que luy , au passage de la rivière de Loire.
M. de Guyse estant mort à ce maudict siège, et la paix faicte, il fallut par les articles que chascun rentrast en ses estais, charges et dignités. Par quoy , ce fut à M. de Martigues à se desfaire de celle de couronnel, ce qui luy estoit grief, car tous les capitaines l'aymoient fort et le prioient de ne s'en démettre et desfaire; mais il fallut qu'il passast par-là, car le roy et la reyne mère le voulurent ainsy, et aussy que M. d'Andelot, qui n'estoit pas homme endurant, pressoit fort, qui estoit venu à la cour à Sainct-Germain pour cela.
Sur quoy il me souvient que, ce jour qu'il s^en démit , il prit une casaque de livrée d'un de ses gendarmes , et se promena ainsy habillé par la cour, salles et chambres du roy et de la reyne; et quand Leurs Majestés luy demandèrent pourquoy il s'estoit ainsy habillé de ceste casaque, il leur respondit que, puisqu'il n'estoit plus homme de pied ny fantassin, il ne se vouloit plus habiller ny en homme de pied ny en fiantassin , mais en gendarme, puisqu'il ne luy restoit autre estât que capitaine de gendarmes; dont le roy et la reine, et toute la cour, en rirent fort, le voyant ainsy habillé , et qu'il avoit très-bonne grâce en toutes ses actions; car il il avoit eu la moyctié de la compaignie de M. le mareschal de Thermes, et M.d'Escars, très-grand favory du roy de Navarre, en avoit eu l'autre; et M. de Bellegarde, son nepveu , et qui en estoit lieutenant, n'avoit rien; et quitta tout par
DES COUBONNELS FRANÇOIS.
despit, s'en sentant digne de quelque part. M. de Massez, qui en estoit enseigne ^ fut lieutenant de d'Escars, qu'on tenoit pour estre Tun des plus vieux gendarmes et hommes de bien qui fusten France, ainsy le nommoit-on. M. de Boisjourdan, qui estoit guidon, fut lieutenant de M. de Martigues.
Voyià comme il quitta sa charge decouronnel: lequel, à ceste fois, audict Sainct-Germain, avoit grande envie de se battre avecquesM. d*Andelot et en despartir le gasteau à coups d'espée.
II ne faut point doubter que M. d*Andelot ne Teust bien pris au mot ; car il estoit très-vaillant et haut à la main, encor qu'il battist froid, et ne disoit mot de ce qu'il voyoit là faire à M, de Martigues, qui estoit fougueux et batloil chaud.
Mais le roy avoit défendu , sur la vie, qu'il ne passast outre, et qu'il se comportast modestement; car on craignoit fort une seconde révolte des huguenots, qui eussent esté ayses à la faire; car ils se tenoient fort fiers, et les mains leur demangeoient. M. de Martigues fut sage et obeyssant à son roy.
An bout de quelque temps, M. d'Estampes, son oncle, mourut, et le gouvernement qu'il tenoit de Bretaigne luy fut donné : il Texerçasi bien et si sagement , qu'il en acquit très-grande gloire, et se fit fort aymer à la noblesse de U ; si bien qu'on luy donna ceste réputation, d'avoir eu le crédit de l'avoir faict sortir de sou pays, de l'avoir menée où bon luy sembloit, et despaysée; ce que gouverneur de long-temps ii'avoit faict, ny sceu faire.
Aussy la menmt-il au combat bravement, luy tousiiours à la teste et des premiers, comme il fit au passage de la rivière de Loire, où il chargea M. d'Anddot et ses trouppes, et en desfit aucunes , encor qu'elles fussent bien plus grandes que les siennes; car toutes les ftms de de-lâ la Loire y estoient toutes assemblées pour venir joindre le prince et passer. Les histoires en parlent assez sans que j'en parle»
De là , il les mena à la desfaicte des Provançaux, aux battailles de Jarnac et Montoontour, et puis vint mourir au siège de Sainct-Jean« où il fut tué: qui fut un très^and dommage pour la France, car il luy estoit irès-fidelle, et l'eust bien servie despuis à son besoing.
Si je youlois oooter par menu toutes ses
prouesses , il m'en faudroit fiadre un livre entier; mais je m'en déporte, pour la longueur qu'il m'en donneroit , et aussy que ceux qui me cognoissent et ma race, en le louant par tr(f^ (ne disant pourtant que la vérité), me pourroienl rejetter pour suspect, d'autant que je luy estois fort proche; car son grand-pere, le comte de Pontbievre, et mon grand-pere, messire André de Vivonne , seneschal de Poictou , seigneur de La Ghastaigneraye, estoient cousins germains, ensemble Claude de Pontbievre, cousine germaine, duchesse de Savoye , de laquelle sont sortis et issus, despuis soixante et quinze ou quatre-vingts ans , les ducs de Savoye et de Nemours qui ont esté, auxquels j'ay eu cest honneur d'appartenir; mais, pour cela, je n'en ay pas mis plus grand pot au feu, comme on dit en commun proverbe, pour n'avoir eu d'eux aucun appuy ny fortune ; mais de moymesmeme suis poussé, comme j'ay pu, k acquérir la faveur et grâce de mes roys , et quelque peu d'honneur parmy le monde.
Pour en parler au vray , ces grands princes et seigneurs , quand ils se voyent en leur grandeur, ils deviennent si glorieux qu'ils mesprisent et leurs parens et leurs amys et leurs serviteurs; auxquels je leur dirois volontiers ce que dit feu mon grand-père, te seneschal de Poictou, à feue madame la régente, laquelle, estant simple comtesse d'Angoulesme, ne l'appeloit jamais que son cousin et son bon voisin. Ce n'estoit autre chose que «mon cousin, mon voisin», et que si elle estoit reyne de France qu'il se ressentiroit grandement de ses faveurs et revanches de plaisirs qu'elle reoevoit ordinal rement de luy à la cour; car alors elle n'estoit point si grande qu'elle ne fust fort ayse d'employer mondict grand-pere et d'en tirer du plaisir i la cour, ayant cest heur d'estre surtout aymé du roy Charles VIII, du roy Louys Xll et de la reyne Anne , qui lui faisoit cest honneur de l'appeller ordinairement son cousin, et estoit très-bien en sa grâce , mais je dis des mieux.
Geste madame la r^eaie doncques, estant venueensa grande hauteur, et son fils roy,ce fot elle qui changea du tout, et fit de la firoide bien fort, et de la refusante un jour audict sienr seneschal de quelque chose dont il l'employa , à laquelle mondia grand-pere cespondit : c Et
«bien doncques, madame, estoit-ce ce que vous
« me promettiez estant en votre petit comté? Vous «ne m'avez pas trompé ; car le naturel de vous «autres princes et princesses est, quand vous «venez à une grandeur plus grande que n'aviez «jamais espéré, vous ne Faictes jamais plus de « cas de ceux qui vous ont aymé et faict service, «mais j'auray raison de vous à la vallée de « Josaphat, où se doibt tenir le jugement; et là, «n'estant alors assise plus haut que moy, et que «serons esgaux, je vous en sçauray que dire. »
Tel est le naturel des grands auxquels, pour les braver, il faut dire comme TEspaignol : Soy hidalgo como el rey, dineros menos; c'està-dire : «Je suis gentilhomme comme le roy; «il est vray que je u'ay pas tant d'escus. » JK que se vagan à todos ios diabolos con ellos ; c'est-à-dire : « Et qu'ils aillent à tous les dia- «ques leurs escus.»
Je les envoyé tous aux enfers de M. nostre maistre Rabelais , où il les fait si pauvres et malotrus hères, que l'on en aura la raison làbas ; ainsy qu'un de par le monde disoit : que s'il y descendoit jamais, il leur donneroit tous les jours cent nazardes pour une miette de pain.
Quand tout est dict, si nous antres nous nous entendions bien , tous ces grands nous rechercheroient plus que nous ne les rechercherions, car ils ne se sçauroient passer de nous. Ce sont nous autres qui Faisons les cours des grands et emplissons leurs armées, leurs salles et chambres de nos compaignies et personnes , sans lesquelles que seroient-ils? Mais nous ne nous pouvons garder de les suivre, tant nous sommes lïts et ambitieux; dont aucuns se trouvent trèsbien, et les autres très-mal.
J'en ferois un très-beau et long discours , si je voulois , sans emprunter d^autres exemples que des nostres.
ENGOR M. D'ANDELOT
Pour retourner à ceste heure d'où je suis sorty, M. de Martigues desfaict de cest estât de couronnel, M. d'Andelot le reprit à Sainct- Germain-en-Laye, comme j'aydict, où il luy fut commandé par le roy s'apprester, et de tenir ses compaignies prestes pour aller au
siège du Havre, que les Anglols tenoient et ne le vouloient rendre, pour l'avoir très-bien achepté , disoient-ils , de MM. le vidasme de Maligny et de Beauvais la Nocle.
A ce siège, chascun y alla suivant le roy et la reyne mère, qui y allèrent en personne, et monstrerent le chemin à MM. les princes et M. le connestable; et M. le prince de Gondé y amena beaucoup de noblesse huguenotte, qui ne s'y espargna non plus que les autres.
M. l'admirai n'y alla point , et s'excusa sur quelques raisons ; mais la principalle , qu'il ne dit pas , estoit qu'il ne vouloit desplaîre à la reyne d'Angleterre, de laquelle il avoit tiré plaisir et faveur, et quelque argent pour la guerre, mais non tant qu'on diroit bien.
M. d'Andelot n'y alla non plus , et s*excasa sur quelques reliques de la fièvre quarte qu'il avoit rapportée d'Allemaigne quelque temps avant, lorsqu'il amena le mareschal de Hessen^, avecques ses reistres, et l'avoit tousjours gardée ou peu ou prou; et mesmes le jour de la battaille de Dreux estoit le jour de son accès ; et le passa ainsy, son cheval luy servant de lict , et ne laissant pour cela de faire tout debvoir et acte ce jour là de bon couronnel , fors qu*il ne tint poinct le rang et ne se mit à pied ; car il estoit si foible qu'il ne se pouvoit soustenir; mais il commandoit à cheval, et alloit de battaillon en battaillon , de rang en rang, disant et monstrant ce qu'il falloit faire ; mais ils ne le creurent et firent très-mal.
11 demeura aussy assiégé dans Orléans, là où il ne pardonnoit à aucune faction qu'il ne s y trouvast, tout febricitant qu'il estoit , si bira qu'un jour, luy estant tiré une grande barquebusade, ainsy qu'il estoit sur le pont pour ordonner quelque chose, elle luy donna dans la rondelle, qui ne perça pas, pour estrc à l'espreuve; mais luy, pourestre fort foible, tomba par terre, et aussy tost on le vit relever par plusieurs, dont M.de Guyse, et autres comme luy, présumèrent quec'estoit M.d'Andelot quiestoitmort.Et,parce qu'on disoit que M. deStrozze avoit faict leooop, je vis M. de Guyse luy dire: « Strozze, envoyez- «moy à ceste heure demander vostre grâce, «car vous venez de tuer M. d'Andelot : et de «plus, s'il est mort, il est mort le meilleiff «homme des leurs. »
Or doncques M. d'Andelot , se fondant sor
DES COURONNELS FRANÇOIS.
sondict reliqua de fièvre, plastost sar le peu de volonté qu'il avoit de ne foire la guerre à l'Anglois, comme son frère, n'alla point à ce siège.
Tant y a pourtant , que le roy et la reyne, et tout le monde , le trouvèrent très-mauvais , et s'en escandaliserent fort. Il y envoya ses deux couronneiles, que certes il fit beau veoyr: et le capitaine Moneins en avoit une, et quelques autres, montans au nombre de quatre ou cinq; et estoient toutes belles, car c'estoit Teslite des bons soldats huguenots: aussy furent-ils bien , car ils faisoient à Tenvy des catholiques.
Si bien que les uns et les autres menèrent et fatiguèrent de telle sorte les Anglois, que nous les eusmes enfin par composition. Bien est-il vray que, sans la grande peste qui s'estoit mise dedans , et qui en tua plus que nos barquebusades, nous n'en eussions eu si bon marché.
Le printemps venu après, le roy entreprit son voyage projette, de faire tout le tour de son royaume et se faire veoyr à son peuple; et partit de Fontainebleau et alla faire la feste de Pasques à Troyes en Ghampaigne, où M. d'Andelol vint de sa belle maison de Tanlé ^ , qui est là près , faire la révérence au roy, et aussy pour se plaindre à luy de quoy un de ses capitaines, ayant une compaignie vieille en garnison à Metz, estant mort, il avoit pourveu à la compaignie, et l'avoit donnée à un autre des siens, et le roy en avait pouveu un autre à sa volonté et dévotion. M.d'Andelotremonstroit que c'estoit luy faire tort à son authoritéet privil^e de couronnel, qu'il avoit de long-temps, à pourveoir des places vacantes de compaignies vieilles, et que M. l'admirai avant luy, et luy après, avoient tousjoursainsy foict et practiqué.
«Mais à cela luy respondit très-bien et aussy tost la reyne en plein conseil ; car un grand , qui y estoit, me le dit aussy tost qu'elle avoit bien parlé à luy.
«M. d'Andelot, luy dit-elle, ce que vous alle- «guez, c'estoit du temps du roy mon seigneur a et mary , qui , par la faveur grande et amytié «qu'il portoit à M. le connestable vostre oncle, «luy acoordoit beaucoup de choses qu'il ne cdebvoit, et mesmes celle-là; car quelle raison «y avoit-il que M. l'admirai et vous, couronnels, «eussiez ceste prérogative, et disposassiez ainsy «absolument de telle charge, puis que cela
* Tuilay, pires de Tonnerre.
«appartenoit au roy, afin que d'autant plus il «s'obligeast de bons capitaines et serviteurs, «au lieu qu'à vous autres redondoit ceste obli- «gation; et les capitaines pourveus de vous a autres, se disoient vos créatures et serviteurs, «et non du roy, comme j'ay veu dès ce «temps là? Dont en cela vous en debvez bien «remercier la faveur de vostre oncle, et la «volonté qu'il avoit de vous eslever et faire «grands. Mais , à ceste heure , comme les roys « font les lois et les desfont quand il leur plaist, «le roy mon fils ne vous veut point concéder «plus tel pouvoir, et se le veut reserver pour «luy, et faire des serviteurs, et les remplacer a au lieu de plusieurs autres que vous autres luy «avez faict perdre. Par quoy, ne vous y attcn- «dezplus à cela, car le roy mon fils y veut «pourveoir désormais; et le capitaine qu'il a « mis à la place du mort, faut qu'il y demeure. » Ce fut à M. d'Andelot à passer par là. Quelle reyne brave, et de quelle audace elle s'en faisoit accroire!
Et M. le connestable , qui n'estoit pour lors au conseil, mais en sa chambre, se trouvant un petit mal , ayant sceu ces propos par M. d'Andelot, n'en dit autre chose, si-non qu'il n'en folloit plus parler.
Yoylà doncques la puissance qu'avoient les couronnels d'obliger des capitaines.
Le roy faisoit bien les capitaines nouveaux, et donnoit les commissions nouvelles, mais messieurs l'admirai et d'Andelot pourvoyoient aux compaignies vieilles ; ce qui estoit un trèsbeau privilège. Du despuis, cela a esté bien changé, si-non despuis que M. d'Espemon a esté faict couronnel, et, par sa faveur, faict ériger son estât en officier de la couronne, et disposoit des capitaines.
M. DE STROZZE.
Or , M. d'Andelot estant mort à Xainctes, M. de Strozze fut faict et créé absolu couronnel gênerai des bandes françoises, sans avoir compaignon ny corrival, c'est-à-dire que, durant la guerre, il estoit bien absolu ; ^mais venant la paix, M. d'Andelot, par les compositions qui
permettoieut à un chascun de rentrer en leurs charges, reprenoit tousjours la sienne; et, un peu auparadvant qu'il mourust (jecroy qu'il ne s^en fallut pas un mois), estoit mort M. de Brissac, duquel toutes les compaignies vinrent à se j^oiqdre et se mettre dans celles de M. de Sirozze, fors celles des vieilles bandes du Piedmont, qui pouvoient monter à dix ou douze seulement , lesquelles Furent réservées et données au jeune comte de Brissac, lequel, pour sa jeunesse, ne put avoir toute la despouille de son frère, aios fallut qu'il se contentast de celles du Piedmont, portant le titre de couronnel gênerai des vieilles bandes du Piedmont , comme il le porte encor ; ei fut maistrede camp l^a Rivière Puytaillier Taisné, et puis M. d'Âunpus, qui mourut au sieçe de Poictiers , digne homme certes de sa charge ( il le monstra bien Icirsqu'il partit de Sainct-Maixaus, et s'alla jetter ^s Poictiers avecques son régiment, qui vint bien à propos, et y entraendespitdeVennemy, qiii le tenoit tout circuit et envuonné), puis Anlefort et autres.
H y en a aucuns si ignorans, et mesmes je r^y veu escrit dans une histoire de nostre temps, qui disent et affirment que M. de Strozze eut Testât de couronnel gênerai après la mort du comte de Brissac» ^ui Testoi t alors: Yoylà biendict.
Quels abuseurs et menteurs escrivains ! Tels gens pour lors ne hantoient guieres les armées ny ^es oompaig;^ies, parpiy lesquelles on a bien ovy lies bandons faicts et se faire par M. de SlrozzCj couronnel gênerai de Tinfanterie de France^ et M. de Brissac, couronnel gênerai 4e8 vieillea bandes du Piedmont : et cela est très-vray, ce que je dis. Plusieurs capitaines et soldats de ces temps, qui vivent encor, en diront de mesmes que moy.
Voyià doncques M. de Strozze, ce coup, bien couronnel gênerai, lequel, dans peu de temps, fit bien paroistre à la Roche-la-Belle, en Limousin, ce qu'il estoit; car, l'ennemy s'advançant là un matin pour forcer, s'il eust pu, le logis de Monsieur, frère du roy, nostre gênerai, sans qu'on s'en donnast de garde aucunement, ce fi^t an couronnel faire là tout l'effort ; et' ainsy qu'il alloit k eux d'un visage et courage asseuré, il wyt quelques yoix d'aucuns soldats de M. de Brissac, et capitaines et tout , qui murmuroient bas et disoient : a Âb! où est M.de Brissac ? ï> M.de
Strozze, qui avoit l'ouye bonne, leur respondh: «Là où il est P Mort- Dieu! suivez-moy seok- «ment , et je vous meneray en un lieu si chaud «et si avant, que jamais le comte de Brissac ne cvous y mena: suivez! suivez! » Ge qu'il fit; car il les mena dans une grosse trouppe de l'ennemy, et y soustmt une si furieuse esca^ mouche, qu'il y mourut sur la place vingt-deux de ses capitaines, lieutenans, ou enseignes; comme fut le capitaine Sainct-Loup, brave gentilhomme, son lieutenant , du pays d'Aojott, qui, en cryant : «Sauvez M. de Srozze! » et se mettant devant luy, receut le coup qu'on alloit donner à son couronnel , qu'il sauva , et hqr mourut : digne of&ce faict à son maistre, certes très-louable.
Moururent aussy te capitaine Roquehnre, Gascon , lieutenant d'une des couronnelles de Brissac; le capitaine Vallon , Provançal, fort aymé de Monsieur, frère du roy, son maislre; le capitaine Mîgnard, Basque, et une infinité d'autres bons et vaillans capitaines, tant lien* tenans, enseignes que soldats, desquels pourtant on n'eust eu si bon marché sans que, ainsy qu% esloient au plus chaud de l'escarmoiiche et combat, survint dû ciel une si grande ravine d'eau, si espaisseet impétueuse, que, sur ce, M. de Mouy, bon capitaine certes, preoaot l'occasion , chargea avecques sa cavallerie si à propos ceste pauvre infanterie, qui ne se pouvoient plus ayder de leurs harquebuses, pour avoir les mèches estcintes, et pour estre toutes trempées de ceste eau,conune d'un coup du ciel, qu'on en eut bon marché, el les mit-on aiosj en pièces : dont on en blasma beaucoup nostre cavallerie qui les secourut très-mal; poork moins l'infanterie s'en plaignit fort.
Le carnage y fut très-grand et cruel, et sans peu de remission. Aussy, cinq mois après^ à la battaille de Montoontour, qui flit gaignée ptr nous, on cryoit pour revanche parmy '^ bandes : a La Roche-la- Belle ! » comme d'un sot et signal pour tout tuer et n'espargner aocuo.
Ainsy la cruauté se recompense par la cruauté. Et ne faut point doubler que là mondict sieorde Strozze n'eust passé par les pas des morts comme les autres, sans qu'il y eut un honnesle caraliiff qui le sauva ; et fut faict prisonnier, et gardé fort honnestement, et rendu après pour M. * La Noue.
DES COURONNELS FRANÇOIS.
Sur ee discours, il ne faUoit point que les soldats de Brissac l'appellassent tant pour les mener au combat ; car il ne tes y eust sceu mieux mener, ny là, ny ailleurs; car onnesçauroit dérober cela audict M. de Strozze , qu'il ne Fust fort courageux et vaillant , et Thomme du monde craignant le moins les harquebusades, et le plus asseuré à elles , comme je Tay veu souvent.
Bien est-il vray qu'il ne sçavoit pas faire la monstre ny la parade de ses vaillances qu'il a monstre aux battailles,aux rencont res,aux sièges, aux assauts, où il s'est trouvé, que je dirois; mais je ne ferois qu'en parler tout un jour entier, tant il m'en donneroit le subject, et de plusieurs de telles factions.
J'ay eu cest heur de m'estre trouvé avecques luy souvent; car il m'aymoit uniquement, et croy plus qu'homme de France. Je n'eus jamais chaire soubs luy, que deux ans , de capitaine de gens de pied; mais, pour certain caprice, je quittay tout. Et , pour ce , je ne l'abandonnay jamais pourtant, fust à la guerre fusl à la cour, tant il m'aymoit, et je l'aymois; et me dîsoit-on son compaignon et âdelle confident. Dès le commancement du siège de La Rochelle jusqu'à la fin, je ne bougeay jamais d'avecques luy, mangeant, beuvant, et couchant ordinairement chez luy et en sa chambre.
Je puis tesmoigner que là , ny ailteurs, je ne luy vis jamais faire aucun acte de lascheté, mais tout de prouesse, encor qu'il y fist là aussy chaud qu'en siège que j'aye veu ; et si m'asseure que j'y en ay veu des plus fendans et eschaufPés s'attiédir et baisser bas. Le jour du grand assaut , y alla le premier sans marchander et peu suivy de ses gens, combien que M. de Montluc, qui ordonnoit l'ordre de l'assaut , luy avoit dict et prié de toucher ses gens devant luy, et qu'autrement tout n'yroit pas bien , et qu'il en avoit veu arriver de grandes fautes, et luy yroit après.
M. de Strozze le luy promit, mais il ne le luy tint pas; car, après que la mine eut joué , M. de Montluc, qui estoit dans le trou du Fossé, commanda aussy tost à M. de Gouas de donner la preDQiere pointe avecques ses gens, ainsy qu'il y estoit ordonné et destiné, et M. de Strozze debvoit aller après avecques son gros.
M. de Gouas fut aussy tost blessé à la jambe, dont il mourut après par la gangrené qui s'y estoit mise, encor que le coup fust fort petit et
ne toucbast à l'os. Et, en s'en retournant, rencontra M. de Strozze qui s'en alloit vite à l'as^ saut; il luy dit : « Monsieur, ils sont à nouiu 0 Donnez seulement, la bresche est très-raisoft* anable. »Mais il ne l'avoit pas reconnue , car il avoit esté blessé en allant , et ne put monter en haut. En quoy M. de Strozze l'en blasma après (je le sçay) sur son dire, encor qu'il fust un très- bon capitaine, et digne de foy en telles choses.
M. de Strozze s'advança , et sans dire gare, ny adviser à ce que M. de Montluc luy avoit dict, ny qu'il luy avoit promis, ny qui le suivoit, marcha et monta, il n'avoit avecques luy gentilhomme volontaire que moy ; car il avoit esté da-, fendu, de par Monsieur, que nul gentilhomout y allast , craignant perdre la noblesse ; mais k moy, comme son amy privé, la loy ne s'y addressoit.
M. d'O y estoit aussy, qui s'estoit desrobé, et estoit amy de mesmes dudict M. de Strozze, et le petit Ghasteauneuf , de la maison de Rieux,, dict M. de Sourdiac aujourd'huy, aussy que M. de Strozze l'aymoit , et luy donna après l'une de ses enseignes couronnelles, que M. de Lancosne le jeune en ce jour là portoit , qui estoit un autre brave gentilhomme.
M. de Strozze doncques, ayant pris langue de M. de Gouas, sans marchander donna. Je luy dis : « Monsieur, vous ne faites pas ce que a M. de Montluc a dict.— C'est tout un, Brana thome , me respondit-il. Allons : nos gens au- «ront meilleur courage de venir, quand ils me a verront à la teste marcher le premier pour leur « monstrer le chemin. » Ce qu'il fit. Mais il ne fut pas plustost à demy haut , qu'il eut une grande harquebusade dans la cuirasse, qu'il en tomba de son haut sur les pierres que la mine avoit enlevées, dont nous le tinsmes pour mort, et que l'harquebusade Teust percé; mais il ne se froissa que les jambes et la teste : et là il fut trompé; car, pensant estre suivy de ses gens, il le fut très-mal En quoy il eust mieux faict s'il eust creu M. de Montluc, de les toucher et veoyr aller devant, ainsy qu'il en parloit plus par practique que par art.
Et, puisque nous sommes sur cest assaut ,^i en parleray-je ce mot, que Monsieur, frère du roy, qui avoit tout veu ce que nous avions faict, qui estoit nostre gênerai, il envoya quérir M« de
Strozze, qui le vint trouver dans la tente du comte de Goconas, qui estoit là auprès, où il 8'estoit retiré avecques son conseil; et y estant , et nioy avecques luy , et tous armés , Monsieur luy dit : « Strozze , si vostre infanterie vous ceust suivy comme il avoit esté ordonné, et «qu'elle eust faict aussy bien que vous , et ceux 0 qui estoient avecques vous, la place estoit prise, cainsy que j'ay pu veoyr; mais il faut encor «recommancer Tassant, et faire aller vos gens «devant, ainsy que M. de Montluc vous avoit cdict, et vous après; et m'asseure que nous les «emporterons. »
M. de Montluc estoit là, qui dit aussy tost : cOuy, sire (car il estoit alors desjà roi de «Poulongne), nous remporterons: il est fort «aysé, car la bresche est bonne et très-raison- «nable. n
Alors je ne pus m^engarder de parler , voyant que M. de Strozze ne parloit ; car il estoit en ces choses quelquesfois craintif devant Monsieur. «Il vous le semble, monsieur? lui dis-je. Elle «est si raisonnable, que, par Dieu, je ne sça- «che homme icy qui ayt si bonnes jambes qui, «en montant, ne tombe quatre ou cinq fois, et «sur le haut il se puisse tenir s'il est tant soit «peu repoussé, ou s*y veuille tenir de pied «ferme; car le tout est si raboteux, à cause des «pierres que la mine a souslevées, qu'il est im- « possible s'y arrester bien pour combattre. Je «le puis dire, car j'y ay esté, et l'ay très-bien «essayé. Toutesfois, puisque le roy veut faire «redoubler encor Tassant, faire le peut. »
Et, ainsy qu'on Tarrestoit, survint le plus estrange accident qui arriva il y a long- temps en armée, et sans aucun subject; car, tout à coup, voicy venir une allarme par toutes les tranchées , que Tennemy estoit sorty , et que l'on estoit desjà aux mains, et que le tout estoit faussé ; si bien qu il prit une si grande espouvante et effroy parmy nos gens de pied , et parmy plusieurs de la noblesse, que quasy la plus grand part branlèrent et ne sceurent que faire : et fut bien encor pis, que plusieurs eurent telle frayeur , qu'ils adviserent à se sauver par les marais , et aucuns s'y enfuyrent , qui furent après recognus par la boue qui en estoit empreinte en leurs chausses; et tels , qu'on tenoât bons compaignons,furent tachés de mesmes. U y en eut pourtant plusieurs qui tinrent as-
seurée contenance. Neantmois,tout le monde ne sçavoit que c'estoit, si-non que tout estent en allarme et en rumeur si grande, que Ton ne vit jamais un tel desordre.
Nous estions en la tente du roy de Pooloogne pour lors, comme j'ay dict , qui sortîsmes de là avecques la plus grande presse et foule que je vis jamais , dont je m'en puis bien souvenir; car un honneste et brave gentilhomme qui estoit avecques moy, que j'avois nourry, nommé M. du Breuil, en voulant sortir, il tomba derrière un coffre, pour la pesanteur de ses armes et la foule qui y estoit. Je croy qu'il seroit enoor là sans moy, qui lui prestai la main et l'en sortis, dont nous en rismes bien après; car il estoit de bonne compaignie, et si effrayé de sa cheute , qu'il cuyda tuer dans la tente un gentilhomme des nostres, d'une courte dague qu'il avoit, pensant que ce fiist Tennemy, et que tout fust gaigné.
Enfin nous sortismes et courusmes au trou du fossé , M. de Strozze, et moy tousjoors avecques luy ; et trouvasmes que ce n'estoit rien , et que Tennemy seulement n'avoit pas compara la teste du dessus du rempart, ny sorty par aucune porte, car il avoit assez aflaire ailleurs, et à entendre à ses assauts, escalades et surprises.
L'on voulut sçavoir après d'oiï estoit sorty ceste allarme et telle rumeur. Les uns disoient que c'estoit quelque bruit que quelques traistres parmy nous avoient eslevé et foict courir à poste. D'autres, que cela estoit venu du ciel par quelque chastiment divin, ou que le tout avoit esté arrivé dmnitùs aut fato ^ Bref, on parloit en fort diverses façons. Et sur ce dernier poinct, puis après, en discourant avecques d'antres , je m'allay souvenir avoir lu qu'à U prise de Rome par M. de Bourbon, un alfier ou porte-enseigne romain, sur Tallarme de Tassaut, il luy prit une telle esmotion et action de corps et d'esprit (on l'appellera comme on voudra ) , qu'avecques son enseigne il descendit du rempart , s'en alla vers Tennemy, et s'en retourna en mesme appareil dans la ville sain et sauf, sans autre mal. Il falloit dire que c'estoit quelque terreur panique , ou quelque ange bon ou mauvais qui opéra et le conduisit par la
1 Par permissioo divine, ou fortuita&CDt.
DES COURONNELS FRANÇOIS.
main. J*en laisse à discourir aux divins philosophes. Taut y a, que cest accident que je viens de dire a esté trouvé très-estrange et bizarre.
Si faut-il que je die ce mot, que jamais je ne vis nostre roy de Poalongne eslonné; et ne vouloit que sortir : mais la fouley estoit si eitresme, qu'on s'y estoufFoit du chaud qu'il faisoit; car les uns vouloient sortir, les autres entrer , si bien que nous commandons à rompre les cordes de la tente pour passer dessoubs.
J*auray esté, possible, par trop long dans ceste disgression.
Pour retourner doncques à M. de Strozze, je puis dire avecques une très-grande vérité que c'estoit un très- vaillant homme de guerre, et que pourtant n'y a jamais esté blessé. En ce siège de La Rochelle, il receul quatre bonnes harquebusades dans ses armes , sans qu'elles portassent jamais : en quoy il fut très-heureux, car ordinairement il estoit aux hasards.
La première charge qu'il eut jamais , fut aux premières guerres, qu'il eut une compaifynie de gens de pied, laquelle seule fut destinée pour la garde du roy. Il avoit choisy un très-brave lieutenant, qui estoit le capitaine Bourdas de Dax ; M. de Courbouson, de la maison de Lorges, pour son enseigne, qui pourtant le quitta, et s'en alla à Orléans huguenot; et Martin Ozart pour son sergent , qui despuis fut lieutenant de l'une des couronnelles. Mais luy se faschant de demeurer ainsy arresté, et subject à une garde de corps , et oyant dire que tous ses compaignons menoient les mains de tous costés, il ne cessa jamais de prier le roy, et importuner de luy bailler congé d'aller avecques les autres; ce qu'il eut : et arriva debvant Rouen, où il se monstra digne de sa charge ; puis , comme j*ay dict, il eut la charge de Gharry , et de là fut couronnel aux seconds troubles, commandant à trois regimens menés par les trois maistres de camp Gossains, Charron et Gouas, très-bons hommes , qui meritoient bien ceste charge.
M. de Gossains estoit vieux soldat et capitaine, gentilhomme nourry page en Piedmont de M. de la Mothe-Gondrin, à ce que luy ay ouy dire. 11 commanda à une compaignie de gens de pied en la guerre de Toscane ; mais M. de Montluc la luy fit oster ignominieuse-
ment, et luy vouloit faire pis (je me passeray bien d'en dire le subject } , et luy vouloit un mal extresme. J'ay bien veu despuis le contraire ; car il l'a fort aymé , et luy ayda à espouser sa belle-sœur madame de Lyons. Il suivit M. de Martigues au Petit-Lict i, et y fit trèsbien, sans aucune charge pourtant, si-non en capitaine entretenu du couronnel. Aux premières guerres civillesilyeut une compaignie de gens de pied, laquelle il conduisit et employa très-bien à la prise de Blois. Il y eut une grande harquebusade à travers le corps, qui le perça de part en part , et en fut guery aussy tost.
Je Tay veu fort subject aux blessures , aussy les recherchoit-il volontiers. Il commandoit de belle façon; car il avoit le geste bon, et la paroUe de mesmes. Âussy disoit-on piaffe de Cossains : il l'a voit de vray; mais c*estoit en tout qu'il estoit piaffeur, et en gestes et en faicts et en parolles.
Il fut fort blasmé d'avoir esté un grand meurtrier à la Sainct-Barthelemy à Paris , aussy d'y avoir gaigné beaucoup; car il avoit là toutes les enseignes des gardes du roy, dont il estoit maistre de camp , et les y fit là bien mener les mains.
Du commancement, quand le roy luy en descouvrit l'entreprise et sa volonté, il y fit grande difficulté et impossibilité, pour, avecques si peu de gens , forcer un si grand nombre d'huguenots qui estoient dans la ville ; mais le roy, et son conseil en cela , après luy en avoir ouvert les moyens et les intelligences, qu'il avoit toute la ville à soy, il y prit goust, et n'y espargna après le sang, dont on l'appelloit le principal boucher. Etbientost après en sentit son ame chargée, et mesmes quand il fut debvant La Rochelle, où, quasy y présageant sa mort, il monstroit ordinairement une tristesse et un ennuy,et comme un remords de conscience, si bien que souvent (d'autant que j'estois son amy, et que nous estions compères à cause de sa femme ) , en jouant, je luy disois quelquesfois qu'il y mourroit : a Ah! ne me le dites point, mon comapere, disoit-il , car je le sçay bien : que mau- « dicte soit la journée de la Sainct-Barthelemy I» Lorsqu'il fut blessé (dont il mourut après), je croy que de toute ceste nuict il ne fut pas
1 Leith, prëi d'Edimbourx.
646 HOiMiMËS ILLUSTRES ET GRANDS CAPITALNES FRANÇOIS.
tiré deux harquebusades; et encor celle qui luy porta fut tirée en un lieu si escarlé, queguieres souvent on y tiroif . Cestoit en un coin de marais qu'il avoit dict à M. de Strozze aller recognoistre, pour y faire quelque petit retranchement. Soudain on nous vint dire qu'il estoit blessé ; nous y accourusmes , qui dit soudain que ce n'estoît rien ; et, addressant sa parolle à moy, me dit que, pour ce coup, ma prophétie ne seroit accomplie, et qu'il ne mourroit de ce coup. Le lendemain nous le fusmes veoyr, qui , en son semblant, monstroit se porter bien ; mais le voyant un peu commancer à balbutier et beguayer, je dis à M. de Strozze soudain : «II est mort, n'en faites plus d'estat; allon&- «nous en.» Au bout de deux jours mourut, regretté certes d'aucuns, mais non pas tant de son roy comme s'il fust esté mort un an advant; car, lorsqu'il en sceut la mort, il dit publiquement à son disner : «Gossains est mort; «mais que diriez-vous de luy, qui avoit si bien afaict en beaucoup de lieux où il s'estoit trouvé, «estant en ce siège de La Rochelle , il n'y a ja- «mais rien faict qui vaille? Il s'y est trouvé tout «à coup si fort saisy de desfaillance de cœur, «qu'à toutes entreprises pour prendre la place, «que mon frère luy a proposées, il y a tous- «jours trouvé des difficultés, et répugné de «toutes les opiniastretés qu'il a pu, et n'y a «monstre non plus de cœur qu'une putain, d usant de ces mots.
J'ay ouy dire qu'il y eut un galant homme qui, oyant tels propos , et les retenant, dit à un sien compaignon : «Marquez ceste chasse. «Yoylà que c'est de faire service aux roys. Il «ne faut qu'un verre cassé pour tout perdre.»
Et certes, les difficultés que ledict Gossains faisoit estoient fondées sur des grandes fautes qu'on proposoit pour prendre ceste place, et mal-aysement pouvoit-il souffrir telles incongruités ; car jamais on ne vit en place si grande confusion d'opinions frivoles qu'on vit là. Aussy les ennemys , lorsque nous bastismes du commapcementlefortSainct-Martin,nousrepro* choient que nous bastissions la tour de Babel. Plusieurs des nostres prinrent argument làdessus de pronostiquer la confusion d'opinions qui s'engendra parmy nos princes, grands et capitaines , à ne s'accorder pour bien assiéger etprendreceste place. Aussy, pour dire vray, il
y avoit trop de gens de conseil là assemblés. Feu M. de Guyse et M. de Lautreq n'eussent pas faict cela.
Yoylà la mort de Gossains, à Tadvancement de laquelle ayda beaucoup la cruauté dont il usa à la Sainct- Barthélémy , ce dit-on, comme de mesmes elle en fit à M. de Gouas, son compaignon et intime amy. Helas ! tous deux n'eurent grand loysir de jouyr à joye du butin beau qu'ils avoient faict ; car, comme j'ay dict, Gouas y mourut : dont certes fut un très-grand dommage; car c'estoit un très-bon capitaine et digne, pour les gens, de pied. M. de Montluc luy avoit mis les armes en main, et le loue fix^t en son livre. II fut un des lieutenans de M. de Pienne au voyage d'Italie. Il n'estoit pas A piaffant, ny si bravasche comme Gossains son compaignon, mais il estoit bien aussy mauvais garçon : et feu M. de Guyse l'estimoit fort , comme M. de Sarrion autre maistre de camp, lequel, pour estre parent de M. de Thermes, le suivit en Gorsegue, et là servit son roy et son gênerai. A le veoyr,on l'eust pris pour un boaime fort rustaud; mais, estant en guerre, il sçavoit aussy bien commander , conseiller et execoter que pas un de ses compaignons que j'ay dict cy-dessus , et estoit un très-homme de bieo et d'honneur.
Bref, je n'aurois jamais faict si jevoulois descrire tous nos maistres de camp. Il me suffira que je parle de los maiorales, comme dit TEspaignol, de leurs plus grands, qui sont leurs couroonels.
Pour retourner encor à M. de Strozze, je dis que, si M. l'admirai a rapporté grand las et gloire pour avoir faict si belles ordonnances parmy l'infanterie et l'avoir si bien réglée, il faut louer M. de Strozze , et luy donner ce^te réputation que c'a esté celuy qui la si bien armée, et qui luy a porté la façon et l'usage des belles barquebuses de calibre qu'elle porte aujourd'huy. Bien est vray que M. d'AndeloI l'y façonna un peu , lorsqu'il vint de prison do chasteau de Milan, où il les apprit des Espaignols ; car il n'y a nul vieux capitaine, ny routier fantassin de guerre, qui ne die, que nostre harquebuserie, le temps passé, n'estoit pas telle en armes comme elle a esté despuis; car ce n'estoit que petits mcschans canons, tant mal montés, qu'on appelloit à la Luquoise, en forme d'une espaule de mouton, et le flasque, qa'oft
DES COURONNELS FRANÇOIS.
appelloit ainsy, estoit demesmes, voire pis, comme de quelque cuir bouilly ou de corne , bref toute chose chetive.
Du despuîs, en Piedmont , ils s^accommoderent des canons de Piguerol, que Ton fit et forgea là un peu plus renforcés, mais fort longs et menus , qui certes estoient bons pour ce temps.
Du despuis, nous nous en sommes servis pour la chasse , à cause de leurs bontés. Leurs fiasques ne valoient guieres non plus. Au demeurant, la'mesche de Tharquebuse se portoit par le soldat toute entortillée en rondeur dans le bras, fors le bout de la mesche que Ton tenoit en la main, pour la mettre au serpentin. Les janissaires turcs du grand seigneur n'en ont point encor oublié la coustume, qui portent encor ainsy leur mesche, qui. pour cela , ne se pou voit si bien accommoder ny si proprement au serpentin, comme nous la portons aujourd'huy.
Du despuis, peu à peu, en Piedmont, ils 5'accommoderent des canons de Milan, qu'ils recouvroient par quelques desfaictes et desvalisemens qu'ils faisoient sur les Espaîgnols; mais peu en recouvroient-iis autrement par le trafic de Milan , qui estoit deffendu , des armes*
M. d'Andelot vint doncques de Milan, et en apporta quelque trois cens, à cause de la trefve, comme je luy ay ouy dire, et autant de fournimens ; mais les canons estoient petits et peu renforcés, et les charges des fournimens pareilles.
Du despuis, s'en porta en France peu après, et peu à peu commanda à ses capitaines d^en fournir leurs bandes le plus qu'ils pourroient ; mais Taffluence du trafic n'estoit si grande qu'on s'en pot armer grandement; si bien qu'il se falloit ayder des canons de Metz et d'Abbeville, et fournimens de Biangy; mais tout cela n'approchoit point à ceui de Milan. Et me souviens qu^aux premières guerres, les Gompaignies nouvelles estoient au cotnmancement trés-mal armées, et bien heureux estoit le capitaine qui pouvoit dire avoir en sa compaignie vingt 00 trente harquebuses et fournimens [de Milan. Certes, ce n'estoit que grosserie, mais peu à peu, on en fit venir, et M. de Guyse, qui estoit capitaine provident en tout , en fit venir.
Il y àvoit bien les compaignies vieilles de M. d'Andelot , et mesmes ces couronnelles en estoient très-bien armées; si bien que dans Rouen, Tune d'elles y estant, comme elles tiroient de très-bonnes harquebusades sur nous, plusieurs desnostres disoient : a Voyez les amarauts, la bonne poudre qu'ils ont leans, et a que la nostre vaille si peu I b
M. de Guyse le dit un jour à un grand, en soubs-ryant , que je sçay , dont l'autre rougit : «Ne voyez-vous pas que ce n'est pas tant seualement leur bonne poudre , mais ce sont les «grandes charges de leurs fournimens, et leurs «bonnes harquebuses, qu'ils ne craignent de «charger, voire de doubler la charge, que «M. d'Andelot a ainsy bien armés P Nos soldats «ne le sont pas ainsy encor; mais, avecques le «temps, ils le seront. Et voyià, dit-il, nostre «amy, la bonne poudre qu'ils ont !»
Or , M. de Strozze, qui dès son jeune aage avoit plus aymé l'harquebuse que toutes autres armes de guerre, et sur-tout l'harquebuse à mesche de Milan, quand il vint à ces premières guerres à avoir sa compaignie, il fut fort curieux à avoir des armes de Milan, et en eut assez; pour le moins la moictié de sa compaignie l'estoit I qui en fut trouvée très-belle et rare, et M. de Guyse la loua fort à la veoyr. Je sçay ce que luy en vis dire.
Puis après, luy, venant à succéder en la place de Gharry, il y observa une fort exacte curiosité et observation; de sorte qu'il pria , voire quasy contraignit tous ses capitaines de n'avoir plus autres armes, tant harquebuses, fournimens, que corcelets de Milan. El, pour ce, moyenna de faire venir k Paris un fort honneste et riche marchand , nommé le seigneur Negrot , et s'y tenir, qu'en moins d'un rien en fit venir beaucoup sur la parolle de M. de Strozze, et qu'il les luy feroit enlever : si bien que ledict Negrot , prenant goust à ce premier profit , il en ccmtinua l'espace de quinze ou seize années le trafic, qu'il s'y est rendu riche de cinquante mille escus, voire davantage.
Tout le différend qu'avoit M. de Strozze avecques ledict seigneur Negrut, c'est qu'il ne faisoit venir les canons si gros et renforcés comme il vouloit , quelque lettre de prière qu'il escrivist et fist à méistre Gaspard de Milan qui les forgeoit , atii a esté le meilleur forgeur et
maistre qui jamais sera; jusqu'à ce que , quand nous allasmes à MaUhe, M. de Strozze luy avoit escrit quelques mois advant : quMl luy forgeast quelques deux douzaines de canons, de la grosseur qu'il les devisa , et que luy-mesme les yroit quérir là.
I^ bonhomme maistre Gaspard alors s'y affectionna si bien, que, quadd nous fusmes arrivés à Milan , M. de Strozze les trouva tous fMcts; et estoient selon son opinion, et en donna à ses amys, dont j'en eus une, et la garde encor dans mon cabinet : et soudain le bonhomme maistre Gaspard se mit à en i^ire si grande quantité , que tant il en faisoit, autant il en vendoit aux autres François qui venoient après nous, et qui à l'envy de nous autres en preooient,car nous estions allés et marchés des premiers.
Je ne veux oublier à dire que le bonhomme maistre Gaspard, lorsqu'il vit M. de Strozze, ne se put saouler de Tadmirer et Taymer , et tous nous autres, et voulut de tous prendre le nom , disant que tous nous autres le faisions riche pour tout jamais.
Je me fusse bien passé de dire cecy; mais tel souvenir et parler me plaisent.
Après doncques ceste veue, maistre Gaspard continua à forger les canons de ce gros calibre; mais avecques cela si bien forés, si bien limés, et sur-tout SI bien vuidés, qu'il n'y avoit rien à redire; et estoient très-seurs, car il ne i^lloit point parler de les crever ; et avecques cela , nous fismes faire les fournimens beaux , et la charge grande à TéquipoUent.
Voyià d'oi^ premièrement avons eu l'usage de ces gros canons de calibre, que, quand on les tiroit, vous eu&iez dict que c'estoit mousquetades; et un chascun nous admiroit par-tout oA nous passions en Italie , et où nous faisions quelques salues. Mais il ne fout point doubter qu'il y en avoit plusieurs bien mouchés et balaffirés, et par le nez, et par les joues, d'autant que vilipendé et méprisé estoit celuy grandement qui ne coucbast en joue. Si bien qu'il y en eust eu plusieurs bien mouchés davantage , sans un bonneste gentilhomme, que je ne nommeray point de peur de me glorifier, qui trouva la fiaçon à coucher contre l'estomac, et non contre l'espaule, comme c'estoit la coustome alors: car la crosse de l'harquebuse esloit fort longue
et grossière, et n'estoit, comme aujourdlmi, courte et gentille, et bien plus aysée à manier.
La façon espaignolle estoit ainsy courte, mais non si bien appropriée que la nostre, d'autant que cela donna mieux le coup; et M. de Strozze le trouva bon , et s*en accommoda; car il s'y bridoit bien quelquesfois, à cause des grosses charges; mais pourtant bien peu souvent, car il estoit des meilleurs harquebasiers du monde, et des plus asseurés, et tirant de la meilleure grâce.
Estant un jour à Malthe , devisant de ses armes à table, y estant le marquis de Pescaire, gênerai de l'armée, Jean-André d'Orie i, gênerai des galleres, et plusieurs autres capitaines et seigneurs espaignols et italiens, il leur en fit à tous leçon, et les rendit tous cstonnés que de son harquebuse il tneroit un homme de quatre cens pas, et leur monstreroit par expérience en un blanc; à quoy il fot prié de toute la compaignie de leur monsirer : ce qu'il fit avecques une si belle façon et bonne grâce, qu'il ne faillit à sa visée, dont tous s'en estonnerent, et mesmes luy estant si grand seigneur, disoient-ils, faire ainsy si bravement et si asseurement la faction de soldat, et manier si dextrement les armes du soldat, et s'y addextrer si gentiment; ce qu'il sçavolt très-bien faire certes , non qu'il Feust appris du soldat, mais c'estoit luy qui Tapprenoit au soldat, comme je Tay veu souvent luy monstrer ainsy qu'il se falloit garber et façonner en ses armes pour s'en ayder et tirer; et prenoit un grand plaisir de les faire tirer, manier leurs barqoebuses, veoyr de quel calibre les uns estoient, les uns plus grands que les autres, veoyr aussy leur fournimens et leurs charges, aymant fort les soldats qui avoient et s'aydoient de belles harquebuses et fournimens de Milan, desdaignant ceux qui se faisoient ailleurs , disant qoVn lieu de France jamais ouvrier n'avoit pa atteindre à la perfection de faire bien un fbomiment à sa vuideure ny à sa chaïf^, comme à Milan, ainsy qu'il est vray; car le François en toutes armes a Irès-bien imité Testranger, fon qu'au fourniment de Tbarquebuse. Il approuvoic fbrt les corcelets gravés de Milan, et ne trou* voit point que nos armuriers parvinssent à b
■Doria.
DES CODRONNELS FRANÇOIS-
perfection, non plus qu^aui morions; car ils ne les vuidoient pas si bien, et leur faisoient la creste par trop haute.
Mais après, il crya tant qu'ils y vinrent; et trouva un doreur à Paris , qui les dora aussy bien ou mieux , d'or moulu , que dans Milan , ce qui fut une grande espargne pour les soldats : car, au commancement, il n'y avoit morion ainsy gravé d'or , qui ne coutast dudict Negrot quatorze escus. Je le puis dire, pour en avoir acheté plusieurs de luy à tel prix , ce qui estoit trop.
Mais après, M. de Strozze mit ordre qu'on acheteroit dudict Negrot le morion blanc gravé à bon compte, et puis on le donnoit à ce doreur de Paris, et ne revenoit qu'à huict ou neuf escus.
Du despuis, cela a si bien continué, que plusieurs maistres s'en sont meslés à forger, dorer et graver, que nous en avons veu une très-grande quantité en France, et à bon marché. Aussy certes, faisoit-il très-bon alors veoyr les compaignies françoises , mieux qu'à présent , qui ont quitté les morions; car, outre que c*es- (oit une chose fort nécessaire , tant à un assaut de ville à cause des pierres, qu^à des combats k cause des coups d'espée dont le soldat se garantissoit , elle estoit très-belle et espouvantable à veoyr.
Je me souviens qu'à la revue que Monsieur, nostre gênerai, fit au voyage de Lorraine à Troye, il se trouva quarante mille hommes de pied françois, tant de M. de Strozze que de Brissac, dont il y avoit dix mille morions gravés et dorés. Et si n'estoient alors si communs comme despuis.
Aussy d'autant trouva-on la veue plus belle et admirable , et faut croire là-dessus que M. de Strozze avoit esté curieux et pressant ledict Negrot de fiiire provision de ces belles armes le plus qu'il put, avecques force beaux corcelets gravés et bien complets.
C'a esté aussy le premier qui a mis l'usage des mousquets en France, et certes avecques une très-grande peine , car il ne trouvoit soldat qui s'en voulust charger : mais, pour les gaigner peu à peu , luy-mesme au siège de La Rochelle en faisoit porter tousjours un à un page ou à un laquais; et, quand il voyoit un beau coup à
miere saillie qui fut faicte-là, qui fut à La Font, où le capitaine Satnct-Geniers , guydon de M. de Biron, fut tué, et Le Fouillou, nepveu de La Haye, lieutenant de Poictou.
Je vis, et plusieurs avecques moy, ledict M de Strozze tuer un cheval, de cinq cens pas, avecques son mousquet, et le maistre se sauva.
Du despuis, il gaiflia quelques capitaines entretenus des siens pour en porter, et entre autres furent les capitaines Beires, Sainct-Denis. Calais et autres.
Il m'en avoit donné aussy un que je garde pour l'amour de luy ; dont j'en tirois bien souvent avecques luy; et n'usions point encor de charges de bandollieres, mais de nos foumimens seulement ; au lieu d'une nous en mettions deux.
Et si ce brave M. de Guyse estoit en vie, que Dieu le voulust ! il en sçauroit bien que dire ; car , ainsy que nous estions dans la tranchée auprès de ces masures de pierre au commancement, il nous y trouva ainsy que nous en tirions , et me pria de luy prester le mien , car il m'aymoit fort, et quMl vouloit essayer d'en tirer; ce qu'il fit par deux ou trois fois ; et s'y pleut fort , me disant plusieurs fois despuis que j'avois esté le premier et la cause de quoy il avoit tiré du mousquet. Je ne veux pas dire seulement de luy; mais s'il plaist à nostre roy d'aujourd'huy se ressouv^ir, estant roy de Navarre, audict siège de La Rochelle, la première harquebuse à mesche dont il tira jamais, je la luy donnay. Je m'en puis vanter comme d'une chose très-vraye, qui estoit une harquebuse de Milan, fort légère et douce, et dorée d'or moulu , que M. de Strozze m'avoit donnée pour nostre embarquement d%Brouage; et l'en vis tirer souvent et de fort bonne grâce.
Que c'est que la générosité d'un grand , qui veut sçavoir faire toutes choses généreuses, encor qu'elles ne touchent pas trop à son exercice royal! mais pourtant, quel qu'il soit, touchant et apportant en soy de la venu et de la générosité et de l'adresse cela sied bien tousjours à un grand.
Ainsy, ces deux grands princes se mirent à manier Tharquebuseà la soldatesque : en quoy il les faisoit beau veoyr , tant pour faire paroistre une grâce gentille et guerrière que pour
fiiire, il tîroit, ainsy qu'il fit un jour à la pre^,^ monstrer aux soldais combien les grands bon*
noroîent leurs armes qu'ils portoient; ce qui leur rapportoit une grande gloire et contentement; etf de faict, plusieurs soldats s'en esjouyrent dès-lors, et s'en tinrent advantagés, voyans ce grand prince M. de Guyse et couroonel, tenir en main et en factions ces mousquets, si bien qu'ils ne le desdaignerent puis après. Que c'est que donner exemple, et combien il importe que les grands les donnent aux petits! Et, dès-lors, si M. de Strozze en eust eu plusieurs, force soldats s'en fussent chargés; car j*en vis plusieurs, qui en eurent envye à Tenvy , mais il n'en avoit pas une douzaine, de quelques deux douzaines qu'il en avoit fiiict provision pour nostre embarquements
Or notex que, tout ainsy que lediet sieur de Strozze aymoit les canons de très-gros calibre de lliarquebuseï^ il abtaorroit bien autaut ces gros de mousquets que l'on a veu despuis ; car lis estoient si gros et si pesans^ et si démesurés^ qu'ils estoient insupportables et irrecevables par-tout, et fort peu maniables; mais il les aymoit fort du vray cdibre^ ny trop gros, ny ttop menu , qui se ftisoient à Milan , et duquel s'âydent les Espaignols.
Je me souviens que, quelque temps après que ce grand duc d'Albe passa vers Flandres, et qu'il introduisit le premier et mena les braves mousquetaires, le roV Charles, qui estoitcurilBux de tout) dit un jour «M. de Strozze: qu'il ialloit, à ceste imitation , qu'il en fist avoir parmy ses bandes^ et qu'il avoit commandé d'en bire à Metz une centaine, et quil voulolt que ses gardes les eussent.
M. de Strozze respondit , qu'il feh>it ce qu'il plairoit à Sa Majesté. Au bout de quelque temps, le roy, après les avoir receus, non pas tous, les luy monstra ; mais c'estoient de longs mousquets par trop outrageusement, d'autres plus courts un peu, mais si gros et si renforcée qu'il estoit impossible au soMat de le porter et le manier. Si bien que, comme il Faut avoir mesure en toutes choses, il remonbtra au roy qu'il n'y avoit nulle raison d'accabler le soldat soubs ce pesant ftirdeau, mais qu*il en Feroit apporter de Milan de eeux des EspaigAOls, qui seroient plus aysés et plus propres : ce qu'il At ; et ce Furent ces deux douzaines, pour les premiers que je vis, qu'il fit venfr pour l'embarquement du Brouage, dont ce Fut la première fols qu'il en accommoda
quelques-uns, comme j'ay dict : et despnis se sont usités et practiqués parmy les bande& En quoy du tout en Faut sçavoir bon gré à M. de Strozze, qui Fut le premier qui en fit la première institution et coustume, avecques la difficulté que j'ay dict; et si despuis, nostre soldat, qui avoit entendu la grande paye que tiroit le mousquetaire espaignol, etsongoiûat pour le porter, VQuloit Fort participer à telle paye et party; mais, leur ayant monstre la volonté du roy par ses commissaires n'estre telle, ils se contentèrent d'une paye assez grande et raisonnable.
Yoylà commeM.de Strozze a accommodé l'in- Fanterie Françoise, et à luy seul la gloire est deue. S'il y en a eu quelques-uns qui ayent voulu trouver à redire et y augmenter, je m*en rapporte à eux ; mais je croj qu'il n'y sçauroit mieux Faire, veu l'amour que portoit ce oouronnel à ses armes, et principallement à Tharquebuse ; car, n'estant que fort jeune et oourry enfant d'honneur du roy François II, estant M. le Dauphin, oyant dire qu'en Piedmont se Faisoient de belles guerres, il se desroba avecques deux chevaux seulement et son barquebuse de Milan à l'arçon de sa selle; s'y en alla, ayant pour guyde le bon rompu Jean d'Est, Allemand, que nous avons veu tant traisner en France^ et, despuis peu de jours, pendu à Blois, ayant en l'ordre de Sainct-Michel quelques années beaucoup debvant >, qui luy conseilla, pour Faire le voyage, de desrober quelque bassin, couppe et esguyere d'argent à madame la mareschalle sa mère : ce qu'ayant sceu M. le mareschal son père, et le sutûect pourquoy il i'avoit Faict, dit que si ce fust esté pour autre subject que pour celuy-là, qui estoit honnorable et ghirieux, et pour veoyr de la guerre, qu'il Peust pendu; mais qu'il luy pardonnoit et luy pardonnerait quand il en pourroit prendre davantage, mais que «e fust pour un si valeureui subject.
M. de Stro/ie me l'a conté ainsy. Après, quand il le vit, luy en fit très-bonne chm et s'en mit à rire devant sa mère qui en désirait bien le chastiment , encor qu'il Fàst fort severe de son natu^el, et la rabroua fort.
* Jean d'Esté. Il fut pendu , pour avoîf prit Targent du roi pour lever (|ael<)aes reistres quil laena eauiiie sa prinee ds Goodl
DES COURONNRLS FRANÇOIS.
Il fut fort curieux de le fiiire très-bien nourrir , et sur^tout très-bien instruire aux bonnes lettres; et desiroit qu'il y sceust autant que luf ; car il y estoit très-parfaict ; mais pourtant, son fils n'y pouvoit approcher; si en sça*voit- il assez.
Je luy ay ouy conter qu'un jour, venant donner le bon jour à son père, il luy demanda ce qu'il avoit faict le matin. Le fils luy respondit qu'il avoit monté à cheval, joué à la paulme, et puis, comme de besoing, qu'il avoit desjeune, a Ah ! malheureux I luy dit-il , faut-il que «tu rassasies le corps avant l'esprit? Jamais acelanet'advienne. Avant toutes choses, rasasasie ton ame et ton esprit de quelque belle a lecture et estude; et, après, fais de ton corps ace que tu voudras. D
Voyià les bons enseignemens et nourritures que donnoit ce sage père au fils, dont despuis il s'en est très-bien prévalu; car, qui sondoit bien au vif le fils, il Teust trouvé aussy profond en discours comme en vaillance. Encor que, despuis qu'il laissa les livres pour prendre les armes , je croy qu'en sa vie il n'y a pas consumé une demie-heure de jour à les lire. Il estoit un très-homme de bien.
Il y en avoit la plus grand part qui le tenoient de légère foy. Ils pouvoietit penser à leur poste ce qui leur plaisoit ; mais ils ne luy sondèrent jamais bien Tame. H n'estoit pas certainement bigot, hipocrite, mangeur d'images, ny grand auditeur de messes et sermons ; mais il croyoit très-bien d*ailieurs ce qu'il falloit croire touchant sa grande créance; et, outre cela, il n'eust pas voulu faire tort à autre pour tout l'or du monde. S'il jasoit et gaussoit quelquesfois qu'il estoit en ses goguettes, mesmes pour le purgatoire et l'enfor, il n'y falloit point prendre garde; car, certes, il croyoit roofor, mais non pas qu'il pensast et creust que ce fust, disoit-il, un grand dragon représenté par les peintres , qui , ouvrant sa grande gueule, engloutissoit et avalloit ainsy les âmes pécheresses.
Pour fin , il disoit force choses dont il s'en fust bien passé; mais cV:(<n'r plus par jascrie et gaudisserie, que pour autre chose de mal.
Quant à moy, je l'ay practiqué fort fomilie-
dire qu'on ne luy eust seeu reprocher de gros^ siere foy.
Il estoit très-bon Frasçus et point ingrat à la France, qui Tavoit eslevé et nourry. Un jour la reyne mère ne foisoit cest hopneur de m'en ouyr parler et m'en parler aussy; mais , entre autres parolles , elle me dit ces mots propres : qu'il estoit homme de bien , et très-loyal et bùki François. S'il eust veseu , n'eussions (si croy-je) tant de guerres en France qu'avons eu. Son ambition a esté tousjours de Toster de France, et la traisner ailleurs : non qu'il hayt autre* ment l'Espaignd , encor qu'S en eust quelque subject à cause de la mort des siens , mais il vouioit oster le venin et la contagion de la France.
Il estimoit fort la nation espaignolle et surtout les soldats , et en faisoit grand cas » et louoit fort leurs valleurs et leun conquestes^ et , pour ce, prenoitMl plaisir d'avoir «fAiire à eux.
11 y a force Espaignols qui luy ont voulu mal, pensans que œ fust leur ennemy mortel. Us se trom|K)ient , car il ne l'estoit point. H aymoit trop leur valleur, leur ftiçon de Mte^ et sur-tout leur gloire et leur superbeté et leur lân)][age; et cent fois m'a dict qu'tl eust voulu avoir donné beaucoup , et Sçav(Àr parler espàignol comme moy.
Jamais pauvre soldat espaignol ne s^addressà à luy demt^nder la passade, qu'il ne luy ayt donné de bon cœur.
Pour fin, ils l'ont tué ; et se sont esjouys de sa mort , non pour mal , comme j'ay dict , qu'il leur voulust de son naturel, mais qu'il luy plaisolt de faire la guerre â une nation si bellt' queuse : il me l'a dict souvent. En son combat naval il fut très-mal assisté. Lorsqu'il vit venyr à soy l'armée que conduisolt le marquis de Satncle-Groix , il eut telle envie d'aller à luy, plustost que le marquis à luy, qu'estant son navire lourd et mauvais voilier (car c'estoit une grosse hurque de Flandres), il s'en osta et se mit dans un vaisseau plus léger, où estoit M. de Beaumont, lieutenant de M. déBrissac, et avoit esté son gouverneur : et, sans autrement temporiser, vint cramponner l'admirai , et combatlirent main à main longuement. Mais, estant blessé d'une grande mousquetade à la cuisse,
rement l'espace de trente ans ou plus; je puis I et assez près du genouil , ses gens s'en effraye-
rcnt, et se mirent à ne plus rendre de combat : si bien que TEspaignol entra dedans fort aysemenl, et s'estant saisy de luy, le menèrent au marquis de Saincte-Groii , qui, l'ayant veu en si piteux estât, dit qu'il ne feroit qu'empescher et ensallir le navire, et qu'on le parachevast : ce qu'on fit, en luy donnant deux coups de dague, et le jetterent dans la mer.
Voylà sa fin : en quoy faut noter le malheur de ce pauvre seigneur, que luy, qui, l'espace de vingt ans, s'estoit tousjours affectionné à avoir quelque bon navire sur mer, qu'il envoyoit ordinairement busquer fortune ( et de faict je luy ay veu de bons et beaux vaisseaux qui lui ont rapporté quelque profit), qu'à ce voyage et entreprise de telle importance, il ne se fust esquipé d'un plus beau et meilleur pour la guerre que ceste grosse et vilaine hurque , plus propre pour la marchandise que pour un combat ; si bien qu'il en fallut emprunter un autre à l'improviste, et s'y jetter dedans, le» quel estoit bon et joly, et assez grand, mats non pas suffisant pourattaquercest admirai superbe espaignoL
L'autre malheur de luy, c'est qu'ayant faict à sa poste choix de ses capitaines et de ses gens , tant mariniers que soldats , ainsy qu'il luy avoit pieu , tant parmy les bandes que parmy les ports, il fut si mal servy et secouru d'eux, que nul ne luy assista que le comte de Brissac.
M. de Guyse et moy en fismes un jour le discours dans une allée de son jardin à l'hostel de Guyse. H y en eut un qu'il avoit choisy pour un de ses grands amys et confidens, le preforant à une infinité d'autres qu'il avoit, qui fut blasmé de l'avoir mal secouru, et pour ce en fot mis en prison et accusé par la reyne mère ec par madame la comtesse de Fiesque sa cousine, qui aymoit fort son cousin, sage, vertueuse et généreuse dame , s'il y en a eu de nostre temps , et luy grevolt fort de l'avoir veu ainsy perdu par faute de secours. Gest accusé estoit en grande peine et danger de la vie , sans qu'aucuns disent que son innocence fut vérifiée. D'autres disent que la faveur luy ayda fort. Je m'en rapporte à ce qui en est. Si l'ay-je veu pourtant en de bonnes affaires où il n'a jamais refusé combat, mais très-vaillamment y est allé, et en a rapporté glorieusement des marques.
Il y en avoit aucuns qui accusoient ledict M. de Strozze, pour n'y avoir appelle d'autres de ses plus grands amys et trës-esprouvés en fidélité et en valleur, comme le jeune Lansac , lequel certainement il appella au commancement, et le mit en grands frais; mais, estant vers Bourdeaux, il luy trouva quelque querelle d'Alleroaigne , aucuns disent venant de luy, autres de la reyne mère, autres du marescbal de Matignon, autres du roy. Tant y a que ledict Lansac le vouloit faire appeller pour se battre avecques luy; mais cela fut interrompu , et puis M. de Strozze fit voile sans luy.
Certes ce seigneur Strozze avoit réputation de n'estre mauvais ennemy ny bon amy. Aussy il me le fit paroistre là mesmes, comme à Lansac ; car tout ainsy que je l'avois accompaigné en la pluspart de ses guerres , et en France, et hors de France, vingt-cinq ans et plus, je ne me voulus retirer de celuy-là, luy m'en ayant prié, et me présentant bonne part de sa fortune et continuation d'amytié.
Dont , pour ce , estant sur le poinct de me maryer en un bon lieu , qui m'eust rendu pour le reste de mes jours plus heureux que je ne suis, je rompis expressément le maryage ; et , ainsy que je m'en allois tout droit le trouver à Bourdeaux , je trouvai qu'il n'y avoit pas quatre jours qu'il m'avoit donné le coup de pied de mullet, et fait le tour d'un amy ingrat ingratissime.
Le discours en seroit long si je le voulois mettre par escrit. Suffira le monde de sçavoir que s'il ne m'eust usé de ce traict, sa mort me fust esté insupportable; ou, si je l'eusse suivy, pour le senr je fusçe mort avecques luy.
Je ne l'avois jamais desemparé d'un seul pas aux factions où il estoit, sans avoir jamais eu de luy bienfaict ny plaisir ; mais telle estoit mon humeur, et de l'aymer. Force capitaines et soldats qui vivent encor aujourd'hui le sçaoroient bien dire.
Voylà doncqnes ce pauvre seigneur mort un aussy homme de bien qu'il en sortit jamais de sa nation ny de sa ville de Florence, comme j'ay dict. Il n'avoit que cela de mauvais, qu'il estoit le plus froid amy que l'on vist jamais.
Un peu advant qu'il entreprist ce voyage par le commandement de la reyne, il fut prié et
DES CODRONNELS FRANÇOIS.
pressé de se desfaire de son estât de couronnel, luy alléguant qu'il ne pouvoit tenir les deux estais de gênerai en ceste armée , et de couronnel en France. Ce fut une parolle qui luy fut ennuyeuse à Touvr, et aigre à la cracher. Toutesfois le roy, désirant Faire M. d*Espernon grand, et le gratifier de cest estât, auquel il aspiroit plus qu'à pas un de la France, ledlct M. de Sjtro7jse fut oontrainct de le laisser, fort à son très-grand desplaisir ; car je sçay bien ce qu'il m'en dit alors, et qu'il mourroit à ceste entreprise, ou bien qu'il auroit un estât plus grand que celuy-là; et que nul n'ose-
, roit jamais penser de luy oster ny vouloir en-
/ treprendre.
Le roy luy donna cinquante mille escus pour recompense, lesquels il convertit en l'achat de Bressuire en Poictou ; et c'a esté ce qu'il a jamais laissé, luy et son père, de tant de biens qu'il porta en France, et à son service. Car j'ay ouydire à plusieurs que, lorsqu'il y vint, il avoit un million d'or, ou en banque , ou en meubles et joyaux, ou en argent monnoyé, jusqu'à sa librairie.