‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 247 sur 267 · M. DE BONNIVET · texte numérisé non relu

M. DE BONNIVET

M. de Bonnivet doncques, comme j*ay dict, après la cassation et desappoinctement de M. de Tays, fut faict couronnel des bandes du Piedmont.

Encor qu'il meristast beaucoup, une dame luy ayda grandement, et, du temps du roy Henry, une autre dame aussy, comme j'ay dict ailleurs. Il estoit très-beau ; de sorte que, quand on parloit de luy, on disoit tousjours «le beau Bonni- «vet.Dll estoit de fort bonne grâce, et tout luy seoit bien en tous ses exercices et actions.

J'ay ouy dire à la reync mère, qui me faisoit cest honneur de m'addresser quelquesfois la parolle, que le feu roy Henry a voit esté en sa jeunesse un des meilleurs sauteurs de la cour, et mesmes au plein saut , et que nul ne luy tenoit pied que Bonnivet, et ne se pouvoient vaincre l'un l'autre de deux doigts, quelquesfols l'un , et quelquefois l'autre , selon que les hommes sont journaliers, et mesmes qu'ils se plaisoient fort à sauter des fossés de vingt-deux et trois pieds , qu'ils franchissoieni souvent ; et ledict Bonnivet s'y fust noyé une fois dans un plein d'eau , sans que le roy son maistre le sauva.

Pour fin il estoit , de son temps , des gallans de la cour. Lorsqu'il alla en Piedmont , plusieurs eurent opinion qu'il ne pourroit estre le trèsbien venu parmy les capitaines et soldats, d'autant qu'on le tenoit par trop dameret, et trop plus propre pour la cour et les dames que pour la guerre et infanterie. Mais il n'y fut pas plustost qu'il s'y fit bien fort aymer, et gaigna fort le cœur de ses soldats et capitaines; car il s'y rendit assez fiimilier et compaignon : non qu'il leur en laissast passer une seule à ceux qui ftiilloient en leur debvoir ny ordonnance; car il y estoit fort severe quand ils y delinquoient.

Au demeurant, il estoit fort libéral. Il tenoit ordinairement très-bonne et longue table, bien garnie , à tous venans ; c'est ce que le soldat demande : et puis ordinairement cartes et dés, table de couronnels ; aucuns disoient table de capitaines.

Il avoit avecques luy force capitaines entretenus , et Dieu sçait quels I II eut au commancement deux membres de sa couronnelle, Villemaigne et Tays, cousins , braves gens, et sur- tout grands piaffeurs, et mesmes Tays, qui long-temps avoit practiqué parmy les Espaignols, et en parloit la langue comme le Gascon, d'où ils estoient. Gossains me la conté ainsy ; et, pour ce, je luy faisois la guerre quelquesfois d'avoir appris d'eux à estre ainsy grand piaFfeur et bravasche sur-tout.

Ce couronnel estoit fort soigneux et pressant à faire faire souvent monstre, et très-bien payer ses gensa Aussy ne voyoit-on rien de si brave, si bien en poinct, ny si gorgias ( ils usoient de ce mot alors parmy les soldats du Piedmont); car, quant à leurs armes, elles

estoient la pluspart dorées et f^ravées : pour les accoustrements, ce n'estoit que tout soye, d'ordinaire.

J'ay ouy dire à un capitaine, qui n'estoit que soldat pour lors qu'aucunes compaignies partirent du Piedmont, pour venir en Guyenne avecques le connestable pour la gabelle, on vit pour un coup au capitaine La Chasse , gentilhomme provançal , cinquante soldats , qui tous avoient le bonnet rouge ou de velours , fourré dV, avecques la chaisne au col faisant deux tours , avecques le fourreau et Tescarpe de velours. Ainsy parloit-on; car c'estoit une grande cboseque d^avoir telle chaussure et le fourreau.

J'ay ouy dire que, pour un premier jour de may, un caporal de la couronnelle, nommé Albret, comparut le matin à la messe, babillé tout de satin verd , et ses bandes de chausses toutes rattachées de doubles ducats , d'angelots et nobles, jusqu'à ses souliers.

Aussy j'ay ouy dire qu^en la couronnelle de M. de Bonnivet ( car il n'en eut qu^une ) , il s'y est trouvé quatre-vingts corcelets de Milan, tous gravés et dorés, aux enseignes qu'à la teste de la compaignie marchoient MM. de Pienne , les oomtes de Charny et du Lude , qui tous , pour plaisir, avoient pris Thaïquebuse, et entroient en garde , et faisoient la faction, affin d'apprendre en jeunesse pour se foire capables après, ainsy qu'ils ont esté ; et celuy qui m*a faict ce conte, c'estoit un soldat, despuis capitaine, de nostre terre de Bourdeille, qui alors estoit soldat très-signallé de ceste compaignie, et fort advantagé, qui faisoit le quatriesme avecques ces trois seigneurs.

Bref, il n'y a voit que pompe et gorgiaseté parmy les soldats du Piedmont alors : si bien que j'ay ouy raconter à plusieurs qui estoient tant courtisans, capitaines que soldats, que, quand ce grand roy Henry alla foire son entrée parmy toutes les villes du Piedmont , qui estoit un belle chose aller si loing chez soy , sans passer ny s'engager en terres d'autruy. Ton ny vit rien si brave ny ii bien en point qu'estoient les capitaines et soldats qui se trouvoient aux entrées chascuo en sa gamison, pour recevmr leur roy, qui, bon prince et magnanime et magnifique qu'il estoit , se pleut fort en tel spectacle , et en admira ses gens. Mais M. le connestaUe, en desdaignant la superâuité par trop

grande, le monstra au roy, etadvisa d'en faire plusieurs retranchements sur les payes, les abbaisser, et gagner quelques jours sur les mois ; bref, y faire quelques petits anicrochemenls : si bien que du despuis on y trouva un peu à redire d'auparadvant ; mais non pas qu'il y parust guieres ; car certainement il a foit tousjours beau veoyr ces compaignies , et œesmes quand elles vindrent en Guyenne pour ceste gabelle, que, passant par la France qu'on n'avoit accoustumé d'en veoyr de si belles, un chascun en entroit en admiration; aussy servirentelles de beaucoup à rendre le peuple rebelle obeyssant à son prince; et M. de Bonnivet les mena tousjours.

Il ne prenoit pas plaisir de voir les querelles et supercheries parmy ses trouppes, et se plaisoit à les accorder, au moins les capitaines; et, s'ils ne se vouloient accorder et le croyre, il leur permettoit le combat à part ou sur le pont du Pau 1 , ou en quelque autre lieu à Fescart qu'ils eussent voulu, ou bien luy-mesme les faisoit battre debvant luy, et , après s'estre tiré trois ou quatre coups d'espées, du moins ou du plus, comme il croyoit estre besoing, et que chascun des combattants se pouvoit contenter, et après mieux s'accorder, soudain mettoit la main à l'espée, et en cryant holà, holà, et se mettant entre deux, les séparait : ayant introduict ceste coustume que, quand on cryoit ces /lolà en Piedmont , et que c'estoient capitaines d'auctorité, il falloit s'arrester, sur la peine de la vie.

J'ay ouy encor raconter que le capitaine I^ Chasse, que j'ay cy-debvant nommé, eut une querelle contre le capitaine Riolas, gentil soldat, que j'ay veu despuis suivre M. de Guyse qui Taymoit fort, et se servoit de luy en iidellité. (Il fut fort blessé au siège de Rouen.) Leur différend fut à cause de la noblesse. Rioias d> soit qu'il estoit gentilhomme comme luy. La Chasse luy respondit que certes il estoit gentilhomme, à cause de son espée qu'il avoit au costé, dont il s'en estoit tousjours très-bien prevallu et acquitté; mais avoit ce point sur luy qu'il estoit gentilhomme de race , et de l'espée et de tout, dont un chascun ne pouvoit ignorer. Ils ne se purent sur cela nullement accorder, ef

» Le Pô.

DES COURONNELS FRANÇOIS.

fallut quMU se battissent et missent la main à Tespée debvant M. de Bonnivet; et, après avoir tiré quelques coups, il mit la maîn à Tespée, et, cryant holà , il les sépara , et puis les mit d*accord. Je soeus ce conte d'un capitaine de foy.

De raconter les vaillances de ce couronnel, je m'en remets aux vieux capitaines et soldats qui ont esté soubs luy. Je diray ce mot, que Paradin, qui a esté de nostre temps, pour le bien louer, dit : qu'un jour il parut sur le haut d'un bastion, estant assiégé dans Saioct-Ya ^ avecques un bouclier barcelonnois et Tespée au poing, et y demeura long-temps planté en contemplant la contenance des ennemis, sans jamais en vouloir bougei% jusqu'à ce que ses gens l'en osterent.

Voylà bien loué un couronne! ! Car, et pour cela, et quelle plus grande vaillance y a-il estre en ceste posture et butte, et ne combattre rien, si-non avecques l'espée trancher le vent, et faire le moulinet , et cryer çà! çàl On a veu de simples soldats, voyre des pionniers et gougeats , en faire de mesmes. Voylà pourquoy il y a des gens desquels vaudroit mieux estre blasmé que loué, tant sçavent-ils louer mal.

11 eust mieux vallu qu'il Teust loué, en disant, comme il s'alla bravement et résolument jetter et précipiter dans ceste place , qui ne valloit guieres et ne venoit que fraischement estre fortifiée, tellement quellement, que le duc d'Albe , ce grand capitaine , avecques une grande armée, menaçoit de prendre en deux jours, que d'aller excogiter et descrire ceste nouvelle sorte de louange; comme de vray il le faut louer en cela qu'il s'alla jetter courageusement dans ceste place. Aussy avoit-il avecques luy de très-bons confidens, qui esloient Ludovic de Biragues, le capitaine Moret, Galabrois, et Xbeode Bedaine, Albanois, très-bons capitaines , et des meilleurs du monde de ces gens de pied , qui certainement firent là tous vaillamment, et monstrerent une belle contenance de recevoir le grand assaut que leur préparait le duc d'Albe. Que s'ils se fussent le moins du monde estonnés ils estoieut tous perdus.

J'ay ouy dire et raconter à M. du Gua l'aisné,

' En Piàaoot, Jacobi Fanmn.

qui lors estoit dedans, que, tant s'en faut que M. de Bonnivet monstrast le moindre semblant d'apprekepsion, que le jour du grand assaut qu'on attendoit, M. de Bonnivet ût venir derrière le rempart sa bande de violons , qui moutoient tousjours à une demye-douzaiue (car il n'en estoit jamais desgarny ) et les fit tousjours sonner et jouer, tant que l'allarme dura ^ : soubs quel son, et des tambours et trompettes, tout le monde se iressailloit de joie, comme s'ils fussent esté en une salle de bal, et n'avoient garde d'apprehendei' aucune peur. Aussy M. de Bonnivet joua un traict de très-habile couroonel , car il y avoit deux mille François (et Dieu sçait s'il avoit choisi des pires, puisque, commç couronnel, il y estoit à mesmes), outre deux enseignes de lansquenets, et Italiens et chevauxlégers.

Pour fin, M. de Bonnivet a esté un très-gallant et brave couronnel. Il a commandé à des meilleurs capitaines de la France , comme à M. de Montluc et à plusieurs autres. Par-tout où il s'est trouvé , il a tousjours bien faict. J'en ay ouy dire, et en Piedmont et en France, tant de bien de luy, qu'on ne le sçauroit assez louer.

Son malheur pour luy a esté qu'il n'est mort au Piedmont, ni aux factions, où il avoit souvent employé et hasardé sa vie. Ainsy sont morts une infinité de braves capitaines, tant du vieux temps que du nostre. Ainsy mourut Pompée, ainsy Gssar, ainsy Alexandre, bref plusieurs anciens. Ainsy est mort M. de Brissac , gênerai dudict Piedmont, et soubs qui il avoit bien appris et bien guerroyé. Ainsy sont morts messieui^s de Termes, d'Aussun, Montluc, et un monde d'autres ses contemporains et compaignons de guerre dudict Bonnivet, auxquels le sort n'a permis de mourir parmy les battailles et les combats qu'ils ont rendus, et les assauts qu'ils ont endurés, et aux lieux où ils se sont trouvés.

Ge M. de Bonnivet doncques mourut à Sainct- Germain-en-Laye, de maladie, aussy mal visité en son mal et sa mort que jamais homme fut ; car ce fut lorsque M. le connestable estoit si

* Le prinoe de Condé enchérit de nos jours eur cette bravade, eo ce qu'au siège de liérida il fit monier la première iranchée par son régiment , précédé de vioioDS. Voyez les Mémoires de Grammont,

desplaisant du maryage de M. de Montmorency son fils et de madamoiselie de Pienne, de laquelle M. de Bonniver estoît demy-frere; et par ce, M. le connestable n*en voyoit de bon cœur ny la race , ny tous ceux qui le visiroient , et le frère et la sœur, qui , pour quelque temps, esloit fort recluse en un monastère, si bien que mal-aysemenl on la pouvoit veoyr.Son frère fut yvu et visité fort peu, voyre secouru, dont dit-on qu'il mourut autant de regret que du mal , que luy, qui avoit tant bien servy le roy son maistre, à Tappetit de M. le connestable qui Tavoil pourtant aydé à advancer, il n'avoit esté visité de son roy ny de peu de gens de sa cour.

Telle a esté sa fin, telle a esté sa mort. M. du Bellay en a f^it un très-beau tombeau en peu de vers en latin et en françois. On le trouvera en ses poésies latines et françoises.

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