LE VIDASME DE CHARTRES
Après M. de Bonnîvet, fut mis en sa place M. le vidasme de Chartres, et fut couronnel gênerai des bandes de Piedmont, comme Tautre.
Il estoit digne certes de ceste charge , voyre d'une plus grande , tant pour le lignage , et ses grandes richesses^ que pour ses vaillances et illustres faicts , qui ont esté tels , que de son temps on ne parloit que du vidasme de Chartres ; et si on parloit de ses prouesses, on parloit bien autant de ses magnificences et libéralités.
Il fut si splendide et magnifique, qu'à ses propres cousis et despens il mena au combat en Italie Artiagues, avecques cent gentilshommes, en poste , tous vestus d'une mesme parure et fort superbe, tant de la poste que de pied, et chascun une chaisne d'or au col faisant trois tours, car, pour lors, cela s'usoit et paroissoit fort, et en faisoit-on grande parade.
Cest Artiagues esloit un Espaignol qui , ayant querelle contre un autre, et ayant ouy raisonner la renommée de M. le vidasme, tant de ses vaillances que de ses magnificences, le vint trouver en France, et le supplier de vouloir estre son parrain en un camp clos et desfy contre un autre, duquel bonnement ne me sou-
vient du nom , pour n'avoir esté de ce temps ^ car j'estois trop jeune, mais pour Tavofr ouy dire à gentilshommes qui estoient du convoy
M. le vidasme, qui ne refusa oncques personne de courtoisie ny de gentillesse et libéralité , accorda aussy tost la prière de TEspaignol , et le mena ainsy au combat , avecques telle compaignie honnorable. Et luy seul fit les frais du combat , qui n'estoient pas petits ; car , en telles choses, les despens y sont grands et excessifs, et bien souvent emportent leur homme et l'abbattent, comme j'ay dict ailleurs <. £n quoy FEspaignol ne fut pas sot d'avoir choîsy un si bon desfrayeur et si vaillant parrain. Aussy pour lors en France, Italie et Espaigne , ne parloit-on que de Tappareil et somptuosité de ce convoy et voyage.
Qu on m'aille trouver aujourd'huy de telles personnes somptueuses et libérales , et mesmes à Fendroict d*un Espaignol, auquel il n^avoit aucune obligation comme à un François. Aussy en fit-il de mesmes à Fandilles, duquel j'ay parlé au chapitre des combats ^.
Il fust esté bien plus grand encor, et enst eu plus de moyens à despendre , s'il eust voulu espouser une fille d'une grande dame de la cour, que je ne nommeray point , qui est madame de Yalentinois.
De plus, se peut-il rien parler de plus libéral , pompeux et magnifique , que les immenses despenses qu'il fit en Angleterre, lorsqu'il y fut envoyé en ostage avecques messieurs d'Aumaie et d*Annebaut, pour la paix jurée entre le roy Henry et le roy Edouard? Entre autres, il fit un festin au roy et aux dames de sa cour , le plus superbe qu'il est possible d'ouyr parler. Les mets estoient servys tous par artifices si bien faicts , et représentés et appliqués, qu'on les voyoit venir du ciel , lequel estoit représenté ainsy dans la salle où se faisoit le festin. Gela se peut mieux dire et représenter par parolles, gestes et devisemens , que par escrit.
Quand ce vint aux fruicts des confitures , ce ciel , ainsy artificieusement faict et façonné , se mit à esclairer, tonner et gresler de telle façon et tempeste, que dans la salle onn^oyoic que tonnerres et esclairs, et au lieu de pinye du ciel et gresle, on ne vit que dragées de
* Au discours des combats et duels.
* Au combat d'entre Fendille et Dagnerret.
DES COURONNELS FRANÇOIS, GGl
toutes sortes pleuvoir et gresler etiomber dans (a salie Fespace d'une demye-heure, et pleuvoir après toutes sortes d^eauxde senteur, si bonne, si odoriférante et si souefve, que toute la com^ paignie en demeura en toute admiration d'une telle représentation et artifice si splendide.
Le roy Edouard s'en tint extresmement obligé àluy. Aussy Taymoit-il autant ou plus que seigneur de son royaume; et le gouvernoit comme il vouloit; et luy donna ample liberté , sans aucun esgard à sa subjection d'ostage , de se promener par tout son royaume comme il Iny plaisoit, voyre jusques en Escosse, et au fin Fond des sauvages ^j et fut par-tout recueilly comme un roy , admiré et aymé de tout le monde, tant il avoit Tesprit, la façon et la grâce pour sçavoir s'entretenir avecqaes toutes manières de gens; car, estant parmy ces sauvages escossois , comme j'ay dict , il se fit aymer d'eux et les gouvernoit comme il vouloit.
Ils luy dressèrent un jour une chasse générale de bestes rousses et fauves, où ils en prirent si grande quantité que c'estoit une chose trës-estrange. Et, ce qui plus sauvage estoit, comme je le tiens de M. de Montmorency, qui vit encor , qui le tenoit de mondict sieur le vidasme son grand amy et confédéré, et nous le dit en Escosse, c'est qu'après la chasse ils firent un festin de la moictié de leur chasse , et la mangèrent sans cuire avecques du pain, et toute crue, et n'avoient seulement que de petits bastons de coudre, ou autre bois, et en pressoient fort la chair, d'où en fisiisoient sortir le sang , et en rendoient la chair si sèche, que parmy eux c'estoit un très-grand manger ; et en convièrent M. le vidasme , qui en gousta et mangea un peu pour leur plaire, dont ils luy en sceurent très'bon gré, et Taymoient tous infiniment. Aussy, par-tout où il passoit, il laissoit de très-grandes marques de sa libéralité et magniticence , lesquelles , si je voulois toutes des- (rire par le menu , je n'aurois jamais faict ; comme celles qu'il a employées en la cour de sesroysen habits, en pompes, en tournois, en combats, enfin en toutes gentillesses où les braves et gallans courtisans sçavent despenser.
Quant à la guerre, il faut demander à ceux qui ont veu ses compaignies , car il y en a encor d'assez vivants , quelles sont esté , tant ses com-
* Les High-lands.
paignies de gens-d'armes que de chevaux-legers , de gens de pied que de cornettes de gênerai comme il a esté , aiiisy qu'après je le diray , combien il les faisoit beau veoyr. S'il y avoit quelque gallant homme en France, il falloit qu'il Teust, fust ou pour combattre ou pour embellir ses trouppes. Il aymoit fort, pour ses couleurs en ses trouppes et pour luy, le verd, et l'a bien fort faict val loir ^ On a voulu dire qu'il l'a aymé, chery, et porté pour l'amour d'une plus que très- grande dame ^ , laquelle l'a tpusjours aymé et porté jusques au jour de sa viduité , et donnoit-on alors à ce seigneur réputation de la servir, mais sur la fin, il s'en trouva mal.
11 faut passer cela pour dire qu'au siège de Metz ce seigneur se fit fort remarquer par les sorties qu'il y fit, et mesmes en une qu'il fit sur les Allemands du costé du Pont -aux -Mores , laquelle se trouve par escrlt en l'histoire de nostre temps.
Si faut-il que j'aille remémorer une. à cause du stratagème gentil qu'il usa,ainsy que le camp de l'empereur deslogea de là devant, et se retiroit avecques sa très-grande perte , misère et confusion; car, ayant faict mener quelques barques sur le grand chemin de Thionville, et luy s'estant accommodé avecques quelques autres en passager , luy , qui sçavoit parler espaignol comme son françois (et de ce temps rarement parmy nous ce langage estoit peu commun), comme pauvre battelier convioit ces pauvres soldats espaignols de passer la Moselle, leur faisant accroire que le duc d'Albe Tavoit là envoyé et commis pour leur passage. Ces pauvres gens, las et barrasses, le crurent, comme il estoit aysé, et aussy qu1ls eussent pris tel parti qu'on leur eust présenté, tant ils enavoient besoing; ainsy en passa -il pour le moins trois cens , ayant mis sa compaignie en embuscade de- là l'eau; et amprès, ayant faict le signal à l'impourveu , furent tous investis ; mais à tous il leur fit mcrcy et grâce , et les envoya tous bagues sauves avecques l'espée , fors l'harquebuse, et n'en retint aucun prisonnier ,
* Catberioe de Médicis rayait aimé, et le vert fut la couleur favorite de cette princesse jusqu'à son veuvage.
• La reine Catherine de Médicis, pour laquelle le vidame de Chartres n'a eu que de l'indifférence. Cetre princesse s'en vengea ; car il mourut empoisonné , après quelques mois d'une rude prison.
si-Don un gentilhomme delà maison de Tempereur, et quelque page de sa chambre, et un trésorier du ducd'AIbe, et quelques marchands d'Anvers , lesquels il mena dans la ville pour en triompher seulement , et puis les renvoya en toute courtoisie et honnesteté.
En quoy il fut très-hautement loué, tant des nostres que des Espaignols , qui tous , et principallement le duc d*Albe, luy envoyèrent par un trompette le remerciement et mille honnestetés, et les soldats disolent tous les biens du monde de luy.
Certes, eetraict estoit brave et gentil. JeTay ouy conter ainsy à ceux qui y estoient , et en feroîs volontiers le long discours ; mais il faut vaquer ailleurs.
Or, après que ce seigneur eut longuement servy son roy aux guerres de Flandres en gendarme et en cheval-leger, c'est-à-dire en capitaine de Tune et de Tautrecompaignie, et après en avoir eu Tordre de son roy, et faict pour ceste cause compaignon et confrère de son roy , (voyre en fort jeune aage, mais ses mérites Tavoient rendu vieil et menr en cela , car son premier commancement et le plus beau fut à la battaille de Cerisoles) , il s'en alla en Piedmont , pour commander à l'infanterie, y succédant à M. de Bonnivet, comme j'ay dict , là où il servît son roy à pied aussy tellement et vaillamment qu'il avoit faict à cheval , tenant du naturel de Caesar, qui estoit bon homme de pied et bon homme de cheval ; ne manquant d'apporter et hasarder sa vie en tous les lieux dangereux qu'il voyoit estre nécessaires pour son service , ainsy qu'il fit au siège de Gonis, pour la seconde fois assiégé des François, mais fallly par deux fois aussy, comme estant place seule fée et fatale en ce pays-là contre la puissance françoise. Aussy qui est la chose qui puisse résister au destin ?
M. le mareschal de Thermes vint i perdre la battaille de Gravelines et y faict prisonnier , lequel avoit esté constitué par le roy gouverneur de Calais et pays aux environs. M. le vidasme de Chartres eut sa place , et y fut lieutenant gênerai de Sa Majesté. Durant le temps qu'il y fut , il y garda très-bien tout ce qu'on luy avoit donné en charge , et en fatigua fort l'ennemy. Il eut plusieurs fois revanche de la desfaicte de Gravelines , et de plus fit une
très-belle entreprise sur Sainct-Omer; maiselle faillit, et ne tint pas à luy : il s'en faut prendre à ceux qui en furent cause.
Pour avoir ce gouvernement et Iteoteoancegénérale, il quitta sa charge au feu prince de Gondé, duquel il estoit fort proche patenta cause de la maison de Vendosme, de laquelle et l'un et l'autre estoient sortis; mais l'an s'appelloit René de Fendosme^; et le prince, Lùuys de Bourbon.
La paix s'en ensuivit du roy Henry et roy Philippes, et la France mit bas les armes, ce qui fut cause des guerres civilles ; car le François ne fot jamais qu'il n'aymast à mener les mains , si-non contre l'estranger , plustost contre soy-mesme. Aussy le Bourguignon et le Flamand disent de nous que : qvumd le Français dort, le diable le berce.
M. le vidasme, concevant en soy ce qui a esté despuis, se rendit oyseux, et d'autant plus qu'on l'avoit veu autresfois gentil et gallant courtisan, et n'aymant rien tant que la cour. Il s'en retira après la mort du roy Henry son roaistre ; et estant en oysiveté , on conjectura que, grand homme qu'il estoit, il nepouvoit ainsy demeurer ooy , sans projetter en son profond de l'ame quelque chose de grand pour Tadvenir.
Il fot soupçonné, fost à faux, fost à vniy, d'avoir sceu quelque diose de la conjuration d'Amboise et d'autres menées qu'il faisoit avecques le prince de Condé contre Testât. Par quoy , le roy François H , estant à Fontainebleau^ commanda à un capitaine de ses gardes de l'aller prendre prisonnier à Paris, et le mettre dans la Bastille.
Ce fut lorsque feu l'admirai présenta au roy sa requeste pour ceux de la religion, et qu Q dit qu'il parloit de la part de plus de cinquante mille hommes, et que ce grand M. de Guyte dit en plein conseil : a Et moy, avecquescent «mille hommes, dont j'en seray le chef Je « leur rompray à tous la teste, p
J'estois lors à Fontainebleau ; mais jepnisas* seurer que M. de Guyse fut autant marry de la prison de M. le vidasme, qu'aucun qui Aist en la cour ; car je le vis en son soupper le louer en toutes sortes de louanges.
1 Son nom de baptême éuit Françoii.
DES COURONNKLS FRANÇOIS.
Aucuns dhoient que ce marrîssoii ressembloU à celuy de Gaesar quand il vit la teste de Pompée, dont il s'en mit à pleurer. Si ravoit-îi bien servy à son siège de Metz.
Une très-grande dame ^ fut fort blasroée de ceste prison , qui pourtant autresfols ne luy eust usé de ce tour. Mais qu'y sauroit-on faire? Quand une dame qui a aymé vient à hayr, elle en trouve toutes les inventions du monde pour bien hajrr.
Ce seigneur demeura plus de six mois dans la Bastille. Puis, le roy estant mort , Il en sortit fort malade , dont il en mourut en un logis là auprès , aussy mal content de ceste dame qu'elle de luy , et en disant prou de mal , non de maltalent aigre qu'il luy portast, mais d'un jaloux despit , ainsy qu'est le naturel de plusieurs amans, que celle qu'ils ont aymé esperduement ne hayssent jamais à Textremité de l'inimitié de la mort et de la vie, comme Ton dit.
Voyià la fin de ce grand seigneur, qui, pour un des seigneurs mondains de la cour, se retira et se resserra si estroictement , que sur la fin de ses jours on n'eust jamais dict de luy que c'estoit ce brave vidasme de Chartres qui avoit esté d'autresfois, et bien cbaugé de ce brave Hector qui avoit tant paru en son monde, et auquel de son temps , ny en la cour de son roy, ny de Fempereur, nul n'osa comparoir pour le parangonner, fors M. de Nemours, le non-pair pour lors de la chrestienté , qui l'a surpassé en tout ; et s'il eust eu les moyens de M. le vidasme et ses richesses, encor qu'il en eust assez, il snrpassoit tout le monde ensemble.
Si diray-je encor ce mot de ce seigneur, M. le vidasme, que luy, qui avoit servy en son temps tant de belles, grandes et honnestes dames, et assez bien désiré d'elles, il se mit sur ses vieux jours à aymer une More , qu'il n\ ma et la tint en ses délices , de telle sorte (;u'il desdaigna toutes autres dames honnestes, jusqu'à sa femme, qui estoit une très-honueste et sage dame, estant de la maison d'Estissac, de qui j'estois fort proche.
Que c'est, quand une personne se change en un poinct ! il change aussy en plusieurs autres; ainsy qu'il fit en ses despenses, somptuosités et superfluités, desquelles il se retrancha du
tCalberioedeMédlcii.
tout ; si bien que de grand et splendide seigneur qu'il estoit auparadvant , il ne paroissoit que comme simple et gentilhomme, encor qu'il luy restast plusieurs belles grandes maisons, richesses et moyens pour en faire de mesmes, car, les héritiers, qui en sont venus , en ont eu de très4)onnes pièces et friands morceaux. (Test assez de luy.