‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 252 sur 267 · M. DE BUSSY · texte numérisé non relu

M. DE BUSSY

Le premier couronnel qu'eut Monsieur fut M. de Bussy, duquel estendre ses louanges plus avant qu'elles sont, il me seroit impossible, car elles le sont assez par-tout.

Pour son premier coup d'essay , lorsqu'il le fut , il commança à faire des siennes , car il cuida, en Tarmée de Monsieur, revolver todo el mundo ^ (comme dit l'Espaignol ) à Moulins.

Il iàut doncques sçavoir que M. de Turaine ,

« Brouiller tout le monde*

venant trouver Monsieur vers Moulins, il y emmena de ses forces, et entr'autres il. mena quelques douze cens harquebusiers tels quels, soubs la charge de M. le viscomte de Lavedan qui en estoit le couronnel , et entra ainsy, et avecques son drapeau blanc, dans le camp. M. de Bussy, qui estoit de soy assez ombrageux , sans que ceste enseigne blanche luy portast dadvantage d'ombre, il en parla à Monsieur pour la faire cacher, autrement il feroit quelque desordre, d'autant que cela luy touchoit par trop. Monsieur le pria de temporiser un peu , et qu'il ne falloit pas mesconter M. de Turaine , qui estoit un seigneur d'honneur et de moyens , et qui volontairement l'estoit venu servir. M. de Bussy temporise deux et trois jours; enfin, perdant patience, se résolut, luy avecques douze honnestes hommes, braves et bien choisis et déterminés, et montés sur de bons chevaux d'Espaigne, de prendre et arracher et envahir ce drapeau des mains du porteenseigne-couronnelle à la teste des trouppes , aiosy qu'elles marchoient en campaigne, et le rompre à leurveue. 11 ne feut point doubler qu'il ne l'eust faict, car qu'est la chose impossible à une douzaine de compaignons braves , vaillant, résolus et jurés? Monsieur en sceut le vent, qui s'en fascha à M. de Bussy, d'autant que Tescandale estoit irréparable et irréconciliable s'il s'en f ust ensui vy ; et puis accorda le tout J'ay ouy raconter ainsy ce fiict à aucuns des jurés et déterminés de la compaignie, lesquels je ne pourrois pas tous nommer , car il ne m'en souvient plus; mais, entr'autres, il y avoit le baron de Viteaux, l'un des plus déterminés, dangereux, et asseurés pour faire un coup, qu'homme de France, comme il en a feict d'autres plus hasardeux. Il y avoit le brave chevallier Breton S Pi^dmontois, vaillant au possible, et qui de frais estoit venu de Piedmont pour avoir foict un coup résolu en tuant son ennemy : il a faict despuis de très-belles preuves de sa personne et de sa vaillance. Il y avoit Sayceval, homme d'affaires et de main, encor qu'il n'eust qu'un bras; il mourut despuis à Anvers, à la feste et festin de Sainct-Anthoine, qu'il avoit aydé en partye à préparer et dresser. U y avoit aussy le jeune La Guyonniere, jeune homme,

« Berton des Balbes, fiamille de laquelle sont sortis les BriUoo.

mais vaillant et asseuré. Il y avoit le capitaine Barthelomé , jeune homme ; il s'appelloit le capitaine Provençal, maiaje ne Tappellois jamais autrement , car il estoit fils de ce brave capitaine Barthelomé , provençal , qui estoit Tun des vieilles bandes d'Italie, que M. de La Molle emmena de Ferrare, comme j'aydict cy-devant. Les autres qui estoient avecques mondict sieur de Bussy me sont oubliés, dont j'en suis bien marry, car leur nom meritoit bien d*estre dict et loué. Et afin que je n'esgare ma mémoire dudiet capitaine Barthelomé, il fout qu'en me destournant je face ce petit coote de luy.

Il avoit esté à feu M. d'Aramont, et alla avecques luy en Levant lors qu'il y fut envoyé du roy Henry en ambassade, qui fiit receu et bien venus aussy honnorablement que jamais fust ambassadeur, car le grand seigneur, Faisant le voyage de Perse, voulut qu'il vint avecques luy, ce qu'il fil; et pouvoit avoir avecques luy cent honnestes hommes, capitaines ou soldats, bons et signalés François, desquels le grand seigneur voulut qu'il en arborast une oornette aux armoiries de France, à laquelle il vint avoir cest honneur qu'elle marchoit à la droite. Quelle gloire pour cest ambassadeur et pour sa nation françoise, de tenir tel rang auprès du plus grand monarque du monde!

Après que Tauris , la principale ville de Perse , fut prise, et que le grand seigneur eut à plain jouy de sa victoire, il s'en retourna à Gonstantinoble , et d'Aramont luy demanda congé pour aller faire son vceu ausaincr*<epulchrede Hierusalem ; ce que le grand seigneur très-volontiers luy accorda; et luy donna gens et janissaires de sa garde pour le conduire asseurement. Estant en Hierusalem , il accomplit sainctement son vœu , et y demeura quelques jours ; et ceux de sa trouppe, à son imitation, visitèrent ledict sainct-sepulchre le plus devotieusement qu'ils peurent, fors le capitaine Barthelomé, lequel estoit pour lors un jeune homme fort bizzare, assez libertin et grand des-riseur de nos vœux et de nos cérémonies cbresliennes; et pour ce ne fit comme les autres. M. d'Aramont l'en pria souvent d'y aller, mais il prometioit beaucoup, et rien; et en faisoit beaucoup acroire; enfin , un jour M. d'Aramont Ten pria et l'en sollicita tant que pour l'amour de luy il y allast , s'il ne le vouloit faire pour d'autre occasion ou subject ,

et qu'il l'en aymeroit toute sa vie, et qu'il s'en trouveroit très-bien; ce qu'il fit; et M. d'Aramont l'y mena luy-mesme, où estant entré, ledict Barthelomé dit qu'il sentit en soy aussy tost rame attaincte d'une telle dévotion et religion à sou Dieu, qu'il alla oublier toutes les desrisions qu'il avoit faictes ; se prosternant devant son Dieu, fit ses prières et repentantes si fcrventement, qu'oncques puis il ne se sentit de ses erreurs et follies , et remercia cent fois M. d'Aramont, qui estoit cause d'un tel bien pour luy«

Ledit Barthelomé m'a (aict ce conte, lequel, encor qu'il fust de bonne humeur et gaillarde, si estoit-il bien changé à ce qu'il avoit esté, comme il le disoit luy-mesme à d'autres qai l'avoient veu, et ne se ruoit plus tant sur la religion ni ses desrisions comme il avoit faict.

Son fils estoit gallant comme luy, et se disoit huguenot; mais quel refformé! Tant; i, quec'estoit un des vaillans jeunes hommes ft déterminés qu'on eust sceu veoyr.

M. de Grillon Tadvança en la cour , et mêle fit cognoistre ; et , parce que j'avois cof;nu et ayroé le père , je ne l'appellois que le capitaine Barthelomé, et m'aymoit fbrt. M. de Bussy le prisoit fort , et se fioit fort à son espée.

Pour tourner encor à M. de Bussy , cest estât de couronnel luy estoit bien deu , car il estoit un très-vaillant homme; aussy ne faut-il pas qu'un poltron prenne oeste charge, ny aucune de gens de pied, pour bien s'en acquitter aa nsoins, car il y en a force qui l'ont qui ne vallent pas grand cas.

Il y en avoit plusieurs qui disoient qu'il se pouvoit faire une riche comparaison de M. de Brissac et de luy, et certes elle se pouvoit en plusieurs choses; mais d'autres croyoient que M. de Bussy ne fust esté jamais si grand capitaine comme M. de Brissac : je m'en rapporteaax raisons qu'on y pourroit alléguer; pour quant aux vaillances, elles estoient esgales, et quanti leurs ambitions aussy , qui estoient telles, que s'ils se fussent trouvés en un mesme temps à une cour ou à une armée, jamais ne se fussent accordés , et se fussent trouvés souvent aux mains* ny plus ny moins que deux furieui lyons ou hardis lévriers d'attache qui s'en veulent coustumierement; aussy n'a-on veu deux Caesars bien compatir ensemble. Si est-ce que je ^

DES COURONNELS FRANÇOIS.^

tronvois pas M. de Brissac si querelleur que l'autre , si-Don en matière qui luy importast beaucoup : Tautre pour un rien querelloît.

J'estois avecqnes luy lorsqu'il querella M. de Sainct-Fal à Paris; nous estions chez les comédiens, où il y avoit bonne trouppe de dames et gentilshommes. Ce fut sur un manchon de broderie de jay et où il y avoil des XX. M. de Bussy disoît que c'estoit des YY : dès-lors il vouloit passer plus outre que de paroiles; mais une dame que je sçays, qui avoit sur luy puissance grande, luy commanda de se taire, et de ne passer plus avant, craignant un scandale arriver si près d'elle , qui luy importeroit de beaucoup. La chose supersedajusquesau lendemain, qu'il alla quereller ledict Sainct-Fal en la chambre de sa maistresse, que M. de Bussy avoit fort aymée, et luy avoit conseillé de se remaryer, car elle estoit vefve. Cestoit madame d'Assigny, mère de la première femme du mareschal de Brissac, de présent Tune des belles de la France; et elle ayant choisy ;cestuy-ci , M. de Bussy en conceut quelque jalousie, se repentant de son conseil , et ne Tavoir pas prise pour luy, ny elle et tout , car elle estoit trèsriche ; et pour ce querella l'autre sur un pied de mouche, comme on dict, de ce manchon. Estans donc sortis de la chambre ils se battirent en trouppe, car M. de Bussy avoit cinq ou six honnestes et vaillans hommes, dont le chevallier Breton en estoit Tun, M. du 61a, le jeune I^ Guyonniere et autres. M. de Sainct-Fal , qui se doubtoit, avoit avecques luy cinq ou six Escossois de la garde, d'autant qu'aucuns des siens en estoient venus. Ils se battent; deux de ces Escossois avoient des pistolets , qui les desserrèrent , let Tun blessa M. de Bussy au bout du doigt. M. de Sainct-Fal , le voyant blessé , se retira.

Arriva lors M. de Grillon, son ami intime, lequel M. de Bussy pria soudain de l'aller appeller en l'isledu palais, où il Talloit attendre. Par cas, M. de Strozze et moy nous vinsmes à passer par là, et le vismes tout seul en l'isle, qui attendoit son homme, et les deux quais bordés d'une infinité de monde. Nous trouvasmesM. de Rambouillet, qui esiuit lors capitaine des gardes, en quartier, qui nous pria d'aller ensemble dans mesme bateau pour engarder ceste batterie : et, allans prendre terre M. de

Bussy s'escria à M. de Strozze : «Monsieur, luy «dit-il , je vous suis serviteur, je vous honnore « fort, je vous prie ne me divertir point de mon «combat; vous venez pour cela, je le sçay.aEt à moy il me dit seulement : « Cousin , je te prie, «va-t'en;» car il m'aymoit fort. Et à M. de Rambouillet il dit :aMonsieur de Rambouillet, «je ne feray rien des commandemens de vostre «charge, retournez vous-en;» et le dit d'une Furie, l'espée en son fourreau et en la main. Il m'a dict despuis qu'il estoit si despité de se battre, et si enragé, que si nous n'y fossions estes M. de Strozze et moy, il eust faict un manvais tour à M. de Rambouillet, car il n'avoit avec luy qu'un seul archer. Enfin M. de Strozze et moy prinsmes terre les premiers , et remonstrasmes à M. de Bussy le tort qu'il se faisoit de desobeyr ainsy à un capitaine des gardes parlant de par le roy, aussy que le roy dès-lors commençoit à le desgouster. Pour tout . nous luy donnasmes tant du bec et de Taîsle, qu'il nous creut , remettant la partie à une autre fois , et s'en retourna; et trouvasmes Monsieur, fVere du roy, qui commençoit alors l'amytié extresme qu'il luy a porté depuis, et qui couroit, et l'emmena en sa chambre. M. de Rambouillet vit encor; s'il s'en souvient, il pourra tesmoigner si je ments. Et le roy vint après, qui s'estoit allé pourmener dehors, qui commanda aux gardes de se saisir de l'un et de l'autre, et aux uns et aux autres de ne se battre : M. de Bussy demeura dans l'hostel de Monsieur, l'autre ailleurs ; et puis commanda à messieurs de Nevers et mareschal de Rets de les accorder. M. de Bussy demandoit tousjours le combat en camp clos. Je sçay qui luy donna le conseil, qui fut moy, sans me vanter, et d'autant qu'en France il ne se pouvoit donner sans la permission du souverain , qui ne le vouloit jamais, ny la reyne sa mère, pour l'amour du feu roy Henry, son seigneur, qui avoit fait serment de n'en donner jamais, despuis celuy de feu mon oncle. II fut arresté qu'on iroit à Sedan , où M. de Bouillon donneroit le camp. Je puis asseurer que M. de Bussy m'en pria des premiers pour y aller avec luy, car il me tenoit alors pour un de ses grands amis , cousins et confidens. Enfin tout fut rompu, et le roy voulut résolument qu'ils s'accordassent; et, estant venu M. de Bussy devant M. le mareschal de Rets

il luy dit, que le roy luy avoit commandé de l'accorder, et qa'il le falloit. M. de Bussy luy respondit froidement : « Monsieur, le roy le veut-il ? cje le veux doncques aussy; mais, dites- «moy aussy, monsieur, en accord faisant SaincttFaI mourra-il? ^Nenny, dit le mareschal. Et apourquoy? ce ne seroit pas un accord. — Je «ne veux donc point d'accord, monsieur; » car Bussy dit qu'il ne sçauroit s'accorder si Sainct- Fal ne meurt. Pour fin , après avoir bien contesté et débattu, l'accord se fit, et ne se demandèrent jamais rien plus.

Je croy que le combat en fust esté furieux, car Sainct-Fal estoit un brave gentibomme; il est vray qu'il estoit jeune, et alors ne commençoit qu'à venir. J'avois oublié à dire que, lorsque M. de Bussy entra dans le Louvre pour faire cest accord; il estoit accompagné de plus de deux cents gentilshommes que nous estions; le roy estoit en la chambre de la reyne, qui nous vit entrer. Il en porta jalousie; et dit que c'estoit trop pour un Bussy ; et se fascha de quoy l'on n^avoit faict rassemblée de l'accord ailleurs que leans. S'il fut là bien accompaigné, il le fut encor mieux au bout d'un mois là mesmes à Paris, où il cuida estre tué la nuict, sortant du Louvre, et se retirant chez luy, en la rue des Grenelles, à la Gorne-du-Gerf , où il estoit venu loger exprès pour l'amour de moy, où j*estois tout auprès. Il fut assaiily de douze bons hommes, dont j'en nommerois aucuns, montés tous sur des chevaux d'Espaigne qu ils avoient pris en l'escurye d'un très-grand qui leur tenoit la main. Tous chargèrent au coup, et tous tirèrent leurs pistolets et en firent une escopetterye sur luy et ses gens ; mais , cas admirable! il ne fut ny blessé ny frappé, ny aucun de ses gens, fors un qui eut un coup de pistolet au bras. Lui soudain commança à songer en soy, voyant que ses gens s'escartoient ; et à la faveur de la nuict, car ses flambeaux s^estoient aussy tostesteincts, se retira tout bellement, et approchant d une porte toute poussée , pourtant s*y voulant tapir afin que les autres qui le poursuivoient ne le peusseot veoyr, la fortune fut si grande pour luy que la porte ne se trouva point fermée, mais poussée seulement ; par quoy il se coula tout bellement dans la maison, et poussa toute la porte , et la ferma très-bien sur luy ; en quoy il monstra bien qu'il n'avoit faute

de jugement ny l'avoit perdu , ny qu'il fost poltron, car en telles choses les pollroos l'y perdent, et ne sçavent nullement leurparty prendre pour se sauver, quand la parlye n est pas bien faicte pour eux, ou que la grande appréhension et la crainte du mal qu'ils ont leur faict hebetter les sens, qu'ils ne sçavent qu ils font , non plus que niais ou enFans ou insensés, ainsy que j'en nommerois bien aucuns; en quoy faut louer M. de Bussy. Dont bien luy senli; car autrement il estoit mort, d'autant que les autres le suivoient et chercboient à cheval, et par ainsy il esvada. J'estois lors malade d'une grosse fiebvre tierce, et, oyant ceste esoopetterye, je crus que c'estoit la garde qui estoit \ï assise, et dis en moy-mesme que telles gens estoient indiscrets et mal créés, de tirer ainsj de nuict : toutesfbis j'envoie sçavoir que c'estoit, car j'ouys une grande rumeur. Mes gens trouvèrent M. de Grillon avec cinq ou six de ses gens, et un bon espieu en la main, qui cfaerchoient M. de Bussy, lequel s'estoit retiré, après que les autres s'en furent allés, diez M. Drou , capitaine des Suisses de Monsieur, où il l'alla trouver, et le ramena à son logis m et sauve ; et m'envoya de ses recommandalloos, et me manda comme il l'avoit eschappé beiie.

Le lendemain, luy, ayant sceu d'où estoit venu le jeu , commança à braver et menasser de fendre naseaux, et qu'il tueroit tout; mais amprès, il fut adverty de bon lieu quil fu^t sage, et fust muet et plus doux, autrement qu'on joueroit à la prime avecquesluy,carde très-grands s'en mesloient; et de bon lieu fat adverty de changer d'air et de s'absenter de II cour pour quelques jours, ce qu'il fit avecques un très-grand regret; et ce fut alors qu'il sortit de Paris, très-bien accompaigné d'une belle noblesse et bien montée, car toute celle de Monsieur y estoit, à laquelle il avoit commandé expressément de l'aller conduire; et nul gentilhomme de ceux du roy n'y alla, que MM. * Grillon , de Neufvie et moy, encor que j'eusse la fiebvre , mais ce n'estoit pas mon jour ; dont le roy n'en fut content puis après, mais je m'excosay qu'il estoit mon parent et mon amy, ^ mesmes qu'on nous avoit asseuré qu'on le voololt tuer par les rues, où nous pensions nous battre à chaque canton * ; à quoy le roy m'eicasi

^tom.

DES COURONNELS FRANÇOIS.

fort facilement, car il me portoit lors bon visage. G'estoit le jour des nopces de Gbemerault que je luy en parlis , à sa première pause de bal, ainsy qu'il menoit la maryée. Je conterois là dessus force particularités gentilles, mais elles seroient trop longues ; sidiray-je eestecy: c'est que, ainsy que nous marchions par ceste ville, M. de Grillon , le brave, prit sept ou huict bons hommes avecques luy pour marcher debvant,et comme menant les coureurs: quand il fut à la porte de Sainct-Anthoine, se doubtant que la garde qui y esloit ne nous voulust empescher la sortye, M. de Grillon faict ferme sur le pont avecques deux ou trois, et les autres les advance vers la bacule. Gependant il fait semblant s'amuser à parler à un , à faire bonne mine, en attendant que le gros arrivast et que la garde ne prit allarme. Gependant nous arrivasmes, et sortismessi excortement, que jamais ne s'ensuivit aucun bruict. MM. les mareschaux de Montmorancy et de Gossé estoient sur le haut des tours de La Bastille, prisonniers, se promenans, qui, advisans le jeu, eussent fort voulu, comme ils dirent despuis, que ce fust esté pour eux. Quand nous fusmes au petit Sainct-Anthoine, nous fismes alte, et la plus grand part s*en retourna dans la ville, voyans qu'il n'y avoit plus de danger, dont j'en fus un de ceux là , à cause de ma fiebvre ; et en disant tous adieu audict sieur de Bussy, il me pria tout haut par sua tous, comme son bon cousin, que quand je serois au Louvre, que je portasse la parole pour luy : « Qu'on avoit faict un affront à Bussy, dont il s'en ressentirait ad vaut que mourir, et bien tost, contre quiconqne fust, et qu'on se guardast de luy;» et puis me pria de porter ses humbles recommandations à une dame de laquelle il portoit deux faveurs sur luy, l'une à son chappeau et l'autreà soncol,car il portoit un bras en escharpe, et que les faveurs seroient bien cause qu'il en tueroit quelques-uns advant qu'il fust long-temps, et que l'affront qu'on luy avoit faict seroit vangé par plus de sang qu'on ne luy avoit voulu faire perdre. Je ne faillis de dire le tout et m'en acquitter,comme je luy a vois promis. Despuis, il ne comparut à la cour que quelques années après que Monsieur eut faict son accord avecques le roy, qui avoit les armes contre luy. Monsieur se tint à sa cour mieux

que debvant, en bonne union avecques luy; Bussy y vint aussy trouver son maistre, qui, ne se pouvant contenir et portant envye à M. de Quelus, grand favory et aymé de son roy, fal« lut qu'il se prist à luy, et le querellast ; mais le roy leur fit commandement à tous deux sur la vie de ne se demander rien. Par cas, au bout de deux jours, M. de Bussy, tournant des Tuilleryes , monté sur une bonne jument d'Espaigne, ayant le capitaine Rochebrune, de Lymosin , avecques luy, près la porte Neufve sur le quay, se rencontra à M. de Quelus, qui alloit d'où il venoit, accompaigné de M. de Beauvais- Nangis et deux autres. M. de Quelus, le voyant en beau jeu, perdit patience, et oublia le commandement de son roy, ou plus tost, s^asseurant de son vouloir, chargea M. de Bussy, qui, voyant la partie toute faicle sur luy (car il le voyoit venir le long de ce quay ), bravement se desmesla d'eux , et gentiment se sauva, et s'en alla au pimt Sainct-Glou, où de là il escrivit une très^belle lettre au roy. La substance est qu'il mande l'affront que Quelus luy a faict, et s'en plainct à luy, ne luy demandant autre justice ny raison , si-non qu'il le supplie de vouloir pardonner audict Quelus et luy donner grâce , d'autant qu'il a violé son commandement , et pour ce est criminel, et, estant tel , il ne le veut ny peut combattre, car il se feroit tort , pour le peu de gloire qu'il y auroit ; mais, ayant esté pardonné de luy et en sa grâce, et remis de son crime, alors il le combattra sans aucun scrupule, car résolument il faut qu'il se combatte contre luy. Le roy voulut que les choses n'allassent plus advant, et M. Bussy se retira de la cour.

Si je voulois raconter toutes les querelles qu'il a eues j'aurois beaucoup affaire : helas ! il en a trop eu, et toutes les a desmeslées à son très-grand honneur et heur. Il en vouloit souvent par trop à plusieurs, sans aucun respect , je luy ai dict cent fois; mais il se fioit tant en sa valeur, qu'il mesprisoit tous les conseils de ses amys. S'il fust esté plus respectueux, on ne luy eust suscité le cruel massacre où il a tombé; car, faisant l'amour à une dame, il y fut attrappé. Aussy dit-on de luy : que les deux dieux qu'il avoit les pfus aymés et qui le tenoieni le plus chery, le firent mourir. L'on fit de luy force epilaphes à la cour et en France, dont j'en

recueillis d*eux, que je trouve bous et digues d'estre mis icy, Tun en latin et l'autre en firançois, qui sont ceux-cy:

BVSSIl YIRI VORTIS FO&M 05ISS. IfOBILlSS. IPlTAPllUH.

Formons reneris, fuhoii Martit aiumnuês

Nobilium terror, Bussius lue situs est.

In Montorafiis castos turbans liymenœoSi

Ineautus erebris ictibus oecubuit.

Insidiis perîit furtivo Marte peremptui ;

Non potuit soium > soius habere parem , Usas eral semper Veneris Marlisque favore ; Sed Mars hune tandem prodidit atque Venus, Uinc sacros violare thoros dedicite mœchij

Sanguine puniri débet aduiterium.

AVTAB.

Passant , tourne le monde, et va chercher Bassy;

Son cœar, plus (çrand qu'un monde, a mis son corps icy:

Tu as Teu d'autres morts , lu n'en vis jamais une

Qui ait si peu laissé mourir pour le trespas.

Son plaisir fut sa mort, ses plaisirs ses combats.

Il rut craint du soleil , bien aimé de la lune,

Délaissé seulement de Tingratte fortune,

Qui ne Tavoit aymé , car il ne l'aymoit pas.

Son ame brave enoor le plus brave du ciet ,

Et oe qne j'en eicris tf'iioe plume attrempée.

Au lieu du papier blanc, il escrivit au ciel :

Son ancre fut son sang , sa plume son espéc.

Dieu ait son ame, maïs il mourut (quand il trespassa) un preux très-vaillant et {généreux aux guerres, partout où il s'est trouvé.

D a très-bien combattu à la prise de Bains en Flandre ; il n'oublia rien de sa charge de couronnel, qu'il ne s'en acquitioit très* vaillamment. A la prise de la ville de Fontenay en Poictou, estant maistre de camp , ainsy que le régiment qui estoit commandé pour y aller estoit en garde, M. de Bussy Se prévint, et marchant debvant, y cuida faire une grande sédition pour la préséance. Au siège de Lusignan, il combattit et en porta les marques. A celuy de Saint-Liô, il n'y ftjt pas blessé, mais il ne laissa à Tassant de faire toutes les preuves d'armes qu'il est possible, aussy bien que ceuxqui furent blessés. Si bien que celuy qui en porta les nouvelles de ta prise à la reyne régnante pour lors (je ne la nommerai point), louant extresmement M. de Lavardin qui avoit esté griefvement blessé, M. de Bussy le vouloit quereller et luy faire un affront très-grand et le tuer, sans une personne que je sçay, rappellant larron d'honneur, d'autant qu'il avolt parlé par trop librement à la ^yne de luy, et par trop haut loué l'autre.

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