DOM ANTHOINE DE LEVE
ny en ceste année , composée de plusieurs sortes de gens, ijuc vous devez faire tels scru- «pules : car, quant à vostre beurre, fromage «et laiciage , nos soldats françois ne vous en f veulent point, comme vosltaliens et Espagnols. «Ils veulent manger de la chair, et de bonne I viande, pour mieux se substanter. Ils en mana gèrent aussy bien deçà comme delà , et à oucverl et à cachette, quelque defFense qui en f soit. Parquoy, faictes mieui : ordonnez leur 8 d'en manger, et donnez leur en une bonne c dispense et absolution. Que si d'eui-mesmes «ils $*en dispensent, votre autorité en sera «plus suprimée ; au contraire, de plus en plus «elle en sera eslevée si leur permettez, et chas- «Clin dira : Monsieur le iegat, cet homme de •bien, nous a donné dispense ; et cela reson- «nera mieux par tout.» M. le Iegat y ayant un peu songé , il dispensa aussy tost un chascun d en manger , qui pria Dieu fort , aussy bien le François que TEspaignol il*un régiment ou terze que nous avions, pour M. le Iegat , et sur tout pour M. de Sypierre, lequel eut raison de parler ainsy, et d'en prendre bien Taffirmative, oomœe il fit, et M. le Iegat aussi d'avoir lasché la bride. Car j'ay ouy dire à aucuns grands docteurs qu'il est nécessaire quelquesfois aux prélats de dispenser pour ce subject , afin de prévenir ces friands mangeurs de chair et infractears de lois ecclésiastiques : que , quand ils en viennent là, le monde sçache et croye que c'est par dispense du prélat, et non par desobeyssance de luy et de l'église. Voyez là dessus le livre de Summa BenedicU.
Or, pour retourner de ma digression encor à ce grand Anthoine de Levé , j'ay leu dans un livre espaignol que son premier advenement de guerre et de Naples fut lors que Manuelle de Benavida ^ amena d'Espaigne deux cents hommes d'armes, deux cents genetayres, et deux mille hommes de pied , tous Espaignols , et vindrent descendre à Messine en Sicille , de là traversant le Far vers Reggie ; et en ces trouppes se trouva Antonio de Levé , qui peu à peu fit si bien , qu'il se rendit un très bon et grand capitaine, sans avoir eu aucun reproche que de ceste fauteà labattailledeRavanne, quej'ay dict ; mais il s'en lava si bien par sa valeur et beaux bicts, que l'empereur le fit son gênerai , et de
'fienâTidès.
toute sa ligue d'Italie, qu'on ne peut jamais guicres bien mordre sur luy , quelques armées qu'on envoyast contre luy, et de M. deLautrec, et de M. de Sainct Pol ; que si l'un le mordoit aux fesses , il mojrdoit sur l'eschigne. Et , s'il vous plaist , eaquel estât estoit-il , quand il fit la pluspart de ses beaux exploicts? Il estoit goutteux, podagre, maladif, tousjours en douleurs et langueurs : il combattoit porté en chaire comme s*il fust esté à cheval. Il prenoit villes et forteresses : il rendoit combats. Qu'eus t il faict s'il fust esté bien sain et dispos de tous ses membres? Tout le monde croit qu'il eust combattu le diable. Aussy disoit-on de luy qu'il avoit un esprit familier ; autrement , son misérable estât de sa personne ne luy pouvoit permettre faire les choses qu'il fit.
Après la prise de Fossan, qui fut la dernière de ses belles œuvres, voulant aller assi^er Turin, et remettre tout le Piedmont en sa première obéissance , qui n'estoit par trop fortifié pour lors , il en fut desiourné par M. le prince de Melfe, dont luy donna ad vis de tourner vers la Provence, et qu'il la trouveroit toute desgarnie de garnisons, et que jamais il n'y fit meilleur : grand faute à luy de croire son ennemy ; j'en parle ailleurs. Il se persuada si bien et beau ce voyage , et à l'empereur , et s'y opiniastra si fort , que l'empereur le creut , contre l'advis d'aucuns de ses grands capitaines , ainsy qu'il le cognent à preuve par emprès , disant tousjours qu'il esperoit le mener à Paris, ne demandant que d'estre enterré à Sainct Denis pour toute recompense. Mais il arriva autrement; car il ne peut faire ledict voyage , et mourut ; bien est vray qu'il fut enterré à Sainct Denis , non de Paris, mais de Milan.
Aucuns de ces temps disoient qu'il estoit fils d'uncourdonnier;maisc'estoient des impostures et calomnies ; ou bien il falloit qu'il eust faict de grands butins et amas de grands biens eo la guerre sur ses jeunes ans : car vous trouverez dans ce livre quej'ay allégué cy devant , Ques-^ tiones de Amor^ et autres livres espaignols que j'ay leus, que, parmy les ducs, contes, marquis , et autres grands seigneurs qui partirent de Maples, chascun avec son grand et superbe arroy et magnifique esquipage , Anthoine de Levé tint rang parmy eux, et eut son train à part, et aussi beau quasy que les autres.
VIES DES GRANDS CAPITAINES
Pour fin, la g^ut rre luy a si bien valu , et par le ftveur de Tempereur son maistre , qu1l est mort très riche , très (j^rancl , et en titre de prince d'Ascoly , duc de Terre-neufve, marquis d*Atilie , et primai des isles des Canaries ; et laissa des enfans et des filles bien riches , et bien colloquées à des grands seigneurs d'Espaigne.
Dom Sanctie de Levé , son fils, fut un brave et vaillant seigneur. Il fut gênerai du terze de Naples et des galleres de Naples aussy, desquellescharges s*est très bien et dignement acquité. J'ay veu autresfbis son portraict à Milan , qui monsiroit bien à son visage qnll estoit vray martial , bizarre et songeard , peinct avecques un grand bonnet de vellours penchant fort sur Toreille, et une plume mise à la bizarre et à la gibeline < sur la gauche. Il fut fort blasmé de la mort du duc de Milan par un flambeau, dont j*en parle ailleurs.
J*ay leu dans un livre, que Tune de ses plus grandes ambitions fut celle qu'il put avoir la teste couverte en la chambre de Tempereur, comme les plus grands d'Espaigne avoient ce prtvillege , ce qu'il ne peut jamais obtenir , disant souvant à aucuns de ses amis qui luy de^ mandoient quelquesfois en la chambre dudict empereur comment se portoient ses jambes , «Hélas! ce ne sont pas les jambes, disoit-il , «qui me font mal , mais la teste ; » désirant fort qu'il eut cet heur et honneur de se tenir couvert pour estre compaignon des autres, ou bien que les humeurs de la teste tumbassent sur ses jambes , et le rendissent ainsy goutteux; mais c'estoit à la gloire à laquelle il aspiroit plus , que de se tenir couvert avec les autres grands seigneurs et princes d'Espaigne.Ge qui a faict penser à aucuns que, bien qu'il fust esté un des grands et vaillans capitaines qu'eust l'empereur, et quMI eust faict les plus belles choses du monde , toutesfois il ne pouvoit obtenir ce privillege, quede se ranger parmy ces grands de nom , de tiltre et de race , qui ne l'eussent sceu endurer près eux , pour leur grande extraction. Pourtant , au lieu de ceste teste descouverte , il estoit assis , et les autres debout: autant valoit , ou plus , l'un que l'autre.
Gela s'est veu et se void en nostre France
1 Les GibeliDs et les Guelfes se reconoainaîent k leur différeme oiani^ de teinren
où les grands princes du sang tiennent leur rang par dessus tous; et n'y a si grand mérite des autres qui les puisse esgaler, sinon aux guerres que les connestables et mareschaux de France leur commandent souvent. Mais, aux lieux et sièges où il fouit tenir leurs rangs, les princes du sang vont tou^jours devant, comme ils font de même en Espaigne, qui sont fort là grands rechercheurs et observateurs de tels ordres, rangs et cerimonies.
L'empereur pourtant fit un très grand honneur au marquis de Pescayre, Dieu mercysa grande extraction, duquel je vays parler.