‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 38 sur 267 · LE MARQUIS DE PESCAYRE · texte numérisé non relu

LE MARQUIS DE PESCAYRE

Ce subject est cause donc que, sans attendre plus, je m'en vays parler dudict marquis de Pescayre, lequel, ainsy que raconte son histoire faicte en espaignol , lors qu'il alla trouver l'empereur en Espaigne, sur son mesoontentement qu'il avoit de Prospero Golomne, et pour s'excuser envers Sa Majesté de ce qu'il s'estoit retiré à Naples de son armée, sans demeurer comme devant en sa charge, dont il s'acquictoit si bien, l'empereur luy fit toutes les bonnes chères et honneurs qu'il peut : car il le fit, après qu'il luy eut baisé les mains, asseoir aussi tost auprès de luy, et l'entretint deux grosses heures des affaires de l'Italie et de toutes les guerres, et la teste couverte, dont il le contenta fort.

Anthoine de Levé, comme j'ay dict cy-dcvant S eust fort désiré cet honneur.

Ce qui faict penser que les mérites, allans de conserve avec une noble extraction, sont plus forts, et se font meilleur escorte l'un à l'autre; car, bien que ceux dudict marquis fussent très grands et beaux, si est ce que sa noble race luy peut beaucoup servir en cet endroit pour obtenir ceste faveur que luy fil l'empereur. Et, pour parler de sa race et généalogie, il ftiut sçavoir que dom Hernand d'Avalos fot extraicf (disent les histoires d'Espaigne et de Nap!«( de la noble et illustre maison d'Avalos, qui ci

*Le manuscrit 8771 dU : «A luicoocedé par ion

maistre.»

LE MARQUIS

en Efipftigne vers Tolède, bonne et fort andeone; laquelle fut mise en grand honneur, advantage et vogue par dom Rodrigo d'Avalos son bîsayeul; lequel, pour avoir combattu en camp clos un cavallier portugais, du temps que les Castillans et Portugais se Faisoienl giierre, et tout devant son roy et au beau milieu des deux armées qui en adviserent le combat, dont despuîs il fut fort aymé de son roy de Castille, et pour ce le fit son connestable* Et puys, de race en race, se sont accreus et faicts fort grands, pour avoir faict de bons services vers le royaume de Naples au grand roy Alphonse, et autres roys par emprès; entr'autres fut Alptionse d'Avalos, qu'on nommoit coustu* mieremeat dom Aloos, vers Naples, qui gou« verna le roy Femand paisiblement, qui fut cause que ce grand Hercule marquisd'Ést quicta son service; car il ne vouloit que Tautre se prevalttsi sur luy par sa faveur, estant la race d'Est la plus grande et ancienne de toute lltalie, dict rhîstoire de Naples; leque), lors que nos François perdirent le royaume, conquis par Charles VUU tenant le Castel-Movo encore asr si^, pensant avoir gaigné et suborné ua More pour iuy donner entrée dans la place, ainsy qœde nuict il y montoit par uneeschelle, et le More faisant semblant de luy tendre la MiD, il luy fot lascbé une arbaleste, dont le traict luy coupa la gorge tout net, et tomba (ont roide mort par terre. Il eut grand tort là, pour un gmiid capitaine, de s'estre fié A tel homme; car tels de telle nation sont infidèles et dangereux à trahir et donner une venue, qaoy qui tarde.

Surquoy je feray te petit conte : que ce grand roy Alphonse avoit en sa cour un bouffon qui escrivott dans ses tablettes toutes les folies que luy et ses courtisans <aisoient le jour ou la sepinaice. Par cas, un jour le roy voulut voir ses taUeUes, où il se trouva le premier en datte, pour avoir donné dix miU^ esous à un More pour luy aller quérir des dievaux barbes en Barbarie. Ce qu'ayant veu, le roy luy dict : « El ipoorquoy m*as-tu mis \h? Et quelle folie ay-je cfaicte en cela?» L'autre luy respondit : «Pour «t'estre fié en tel homme, qui n'a foy ny loy : «il emportera ton argent, et n'auras ny che* vaux oi argent, et ne retournera plus.» A fooy repKqua le roy: «Et s'il ralounie, que

DE PESGAYRE.

I «diras4o sur cela?» Le bouffon, achevant de parler, dict alors : a S'il retourne, je t'eHaceray «de mes tablettes et le mettray en ta place, «pour esCre un grand fol et un grand fat d'es* atre tourné, et qu'il n'ayt emporté tes beaux «ducats.»

Pour revenir à uostre marquis, ce dom Alons, après estre mort ainsy, il laissa un fils fort jeune, le marquis de Pescayre, dont nous parlons, lequel fut en son aage ten« dron si bien nourry , que despuis il fot ce que Ton a veu. Sa première guerre fut en la battaille de Ravenne, où il eust une compaignie de chevau-legers, et où il s'y comporta si bien, et y combattit si vaillamment , que, tout jeune qu'il estoit, n'ayant attaint que seize ans, il emporta la gloire pardessus tous ceux qui firent le mieux.

Il y fut blessé et pris prisonnier, et mené en triumphe aux obsèques de M. Gaston de Foix; et puys, par le moyen de Jehan Jacques* Trivulse, qui avoit espousé une de ses tantes, et qui avoit grand credict envers le roy LouysXlI, sortit de prison pour six mille escus, encor qu'il faschast fort au roy, ne l'aimant point « nyceux de la maison d'Avalos, qui estoient anciens ennemys du nom frauçois; et, pour l'amour de luy, avoit fiict faire un bandon ge* neral après la bataille, que nul seigneur, gentil» liomme, gendarme, adventurier, ou autre ne lascbast aucun prisonnier , ny par rançoa ou autrement, sans le commandement exprès du roy. Tant y a que le dict seigneur Jehan*- Jacques fit tant envers le roy, que ledia marquis sortit, en remonstrant à Sa Majesté que : coino nuevo soldadoysin barba, y may bien casUgado de la fortuna» otra vez no toma^ fia las armas contra Su Magestad temera^ n'amente, « que, comme nouveau soldat et sans (barbe, et très bien cbastié de la fortune, une (autre fois il ne prendroit les armes temerai* ( rement contreSa Majesté. » Mais estant sorty , il retourna au service de son roy, et fit pis que jamais contre nous et nos partisans, s'y monstrant du tout outré d'affection, et ayda fort k gaigner, ou pour mieux dire, luy seul en fut la caosedugainde labattailled'auprèsde Viacence contre les Vénitiens et Barthélémy d'Alviane, leur brave gênerai ; battaille certes très heureusement gaignée, aussy très vaillamment entre»

VIES DES GRANDS CAPITAjNES.

prise, dont j'en parle ailleurs, comme de la prise de Gennes.

Il donna aussy de terribles venues et empescbements de secousses à M. de l^utrec vers »>stat de Mîlan, et en la journée de la Bicoque , qui en fut cause de la perte, fors quelques villes qui firent contenance de tenir. Ce qui fut cause d'envoyer encor delà les monts nouveau secours soubs M. Tadmiral (tonnivet, dont ne s'ensuivit rien que la retraicte de Rebeq et la mort de M. de Bayard et de Vandenesse; si qu'il fellut dire le grand adieu à Testât de Milan jusques au voyage que fit le roy François, et le siège de Pavie et la battaille, le gaing de laquelle et de tout ce que j'ay dict cy dessus a esté totalement attribué à ce grand marquis. Car ce fut luy qui anima et encouragea bravement ses soldats, et mesmes les Espaignols, à ce jour bien faire, qui le premier rompit la muraille du parc, qui plaça Tarmée, qui conseilla et qui le premier chargea : j'en parle en d'autres endroicts.

Aussy le roy François le luy sceut bien dire et luy attribuer toute la gloire deceste battaille, lors qu'il luy alla faire la révérence et le visiter en sa prison et affliction, allant vers luy, comme dict le conte espaignol : D'aquiapocos dias, no estando bien curado de herida del rostre , vinià à visiiar el rey , no vesttdo de terciopelo ni oro como los otros, que despues de aquelia l/atialia, à modo de pompa , se avian ornado y decorado de los desi?ojos de los Franceses^ sino con un sayo de pano negro por singular modestia de animo , que mostrava luzbito , no de vencedor^ sino de vencido.ypor mostrar tambien^ con dolornofingido^ que ténia compasion de la desventura delestadoy condicion real.» a De là un peu, n'estant «encor bien gnery de sa playe du visage, il «vint à visiter le roy , non vcslu de velours ny «d'or, comme les autres, lesquels, despuis la « battaille gaignée, à mode de pompe et de bra- «vade, s'estoient accommodés et armés de la «despouille de» François, sinon avecques un «saye et habillement de drap noir, par une «singulière modestie de courage qui monstroit «l'habit, non de vainqueur, mais de vaincu, «et pour monstrer aussy, par une douleur «non faincte^ quil tenoit compaasion de la

«fortune de la condition et de Pestât royal.» Voilà un beau iraict , le roi le receut, et luy fit tous les honneurs et bonnes chères qu'il peut, l'embrassa plusieurs fois, ainsyquece brave, courtois et tout gentil prince sçavoit foire et recueillir les personnes mieux qu'hooime du monde; et le fit asseoir près de luy, qu'il entretint long -temps par grande familiarité; se plaignant fort de son desastre , et qa'il ne sçavoit ce que l'empereur feroit de luy; et que s'il se perdoit en sa victoire à luy user de quelque mauvais traictement, il avoit tant de fiance en Dieu , qu'il l'en vengerait et l'en fcroit repentir. A quoy M. le marquis respondit le plus honnestement qu'il peut, en lui donnant toutes les bonnes espérances d'un très doux traictement de Sa Majesté Impériale, la faisant si douce et si traiciable qu'il n'en falloit espérer que toute bonté ; et quand elle voudroit foire autrement , il luy en sçauroit bien que dire , et à bon escient. Ces parolles pleurent tant au roy qu'il l'en remercia plusieurs fois , et l'en ayma tousjours. Puys s'estant mis sur d'autres discours, tant de cesie battaille que d'autres choses , ledit marquis luy dict , venant sur ses ambitions et desseins qu'il avoit eu tant sur l'Italie, pour l'en divertir, que lltalie certes estoit un fort bon , aisé et plaisant pays pour le conquester et y demeurer, mais mal aisé et dangereux à le conserver et garder , et s'y sauver. Ces mots me font souvenir de ceux que dict Pantagruel, dans nostre maistre Rabelais, de la bonne ville de Paris , que c'estoit une fort bonne ville pour vivre , mais non pas pciur y mourir. Je le croy.

Pour venir à un autre discours de ce fprand capitaine, on le blasma d'avoir entendu aucunement à une ligue secrette faicte entre le pape, potentats d'Italie, et autres princes chrestiens, contre l'empereur, et ce durant la prison du roy François. Car, craignans et prevoyans que ceste grande victoire et bonne fortune de Tem* pereur tombast sur l'Italie, s'adviserent tons de le prévenir et faire une ligue générale contre luy, offensive et deffonsive. Et d'autant que ce marquis s'estoit acquis, par ses beaux foicts et réputation , une très grande créance parmy les gens de guerre, et aussy qu'il estoit très mal content du transport que Charles de Lanoy avoit foict du roy sans son sceu et à la desro-

bade , Sa Saincteté s'advisa de le faire «chef et conducteur de ceste ligue ; et , pour luy en tenir les premiers propos, s^ayda du seigneur Hiero^ nimo Mouron, un très habile et trinquât homme pour conduire ce Faict, et en porter la paroUe, et puis après, par un secrétaire du pape, qui vint le trouver de sa part , en luy proposant plusieurs beaux et grands partys et advantages, dont le principal esloit qu'il Tinvestiroit du royaume de Naples; ce qui sonna fort doucement à ses oreilles. Gomme de vray, le son d'un gain et Tinvestitured'un royaume est fort doux à entendre, comme j'en alleguerois bien des exemples là dessus: mais il y a bien des espines à y passer et parvenir, si Ton n'y prend bien garde. Il fit pourtant quelque difficulté : qu'il n'estoil en la puissance du pape ny de droict iaire telle investiture , puisque Sa Gsesarée Majesté en estoit desjà investie. Mais Sa Saincteié le renvoya bien loing sur ce poinct, et luy fit prouver par de grands docteurs apostés ou autrement, que par droict divin et humain il l'en pouvoit investir aysement sans aucun scrupule, n'oubliant surtout , pour la meilleure pièce de rbarnois, le concordat qui jadis fut fiiict contre les empereurs sur ce subject, qu'aucun empereur ne seroit jamais roy des deux Siciles. Ce concordat estoit trop vieux, et desjà mangé des rais, pour servir de quelque chose et en combattre cet empereur, qui ne fondoit point ses ambitions sur des tiltres, papiers et concordais, mais sur son espée, sa puissance et sa bonne fortune.

De plus , le pape luy fit remonstrer que , désobéissant en cela à Sa Saincteté, il y alloit de sa conscience et de son ame, contre laquelle, quand elle veut quelque chose et la commande, et qu'on ne la fasse, il y va de l'ire de Dieu.

M. le marquis ayant entendu ce Mouron, bon rompu , et ce secrétaire du pape, qui s'appelloit Mentebona (quel nom, et quelle bonne pensée et bonne ame ! ) , il y songea. En quoy je reciteray les mesmes paroiies, parce qu'elles ^nt belles et agréables à lire et l'escrire. Estando parando sin mover, como Itombre que deliberando ça y alla, movia su anima suspense x dudoso por la noi^eldad y gran deza de la cosa^ sabiendo que las loores de iodas las viriudes se afean y ensusian mucho con solo el crimen de traycion , y que el

BRAirrOMB. I.

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