LE MARQUIS DEL GOUAST
Le marquis del Gouast , son cousin , prit sa place après sa mort : car, encore qu'il eust acquis beaucoup d'honneur et faict de bons combats, ce avoit esté avec son cousin le marquis de Pescayre, duquel on le disoit avoir esté Faict de sa main, et estre son disciple et sa créature de guerre, comme cela se void en plusieurs lieux, et aussy que le m*rquis de Pescayre esloit un peu plus aagé que lu y. £t , d'autant que le marquis del Gouast le survesquit, et dura plus longuement au monde, il le surpassa , non en valeur ny en combats, mais en bien plus grandes charges ; car il eut cet honneur au voyage de Thunes, que l'empereur le fil pardessus tous pour son lieutenant gênerai , et se soubsmit â son obeyssance et discipline militaire. Dont, ainsy que dict Paulo Jovio et autres histoires, et vieux soldats disoient aussy, y esians le jour que l'armée marchoit en battaille, tirant de la Golelte vers Thunes, et qu'à toute heure on pensoit combattre et donner battaille, ledict marquis, ayant esté honoré d'une si belle charge, dîct à l'empereur qu'il voyoit à la teste de l'armée comme un simple soldat, à Thasard des arquebusades et des sagayes des Mores qui agassoient à toute heure l'armée .. et pour ce Sa Majesté couroit grand fortune; il luy dit: «Puis dont , Sacrée Majesté , qu'il vous a pieu «m'honorer d'une telle dignité, j'use main- «tenant de mon droict , et vous encharge de «vous retirer d'tcy en la battaille du milieu, là «où sont les enseignes, de peur que, par cas «fortuit, un coup de canon tombant sur vous, «ou quelque harquebuzade, l'universelle sau- « vetté de la fortune publique ne tombe en dan- «ger irréparable au moyen de la perte d'un «seul homme.9Voylà les mesmes parolles de Paulo Jovio. li'empereur, pour observer un ordre et discipline militaire , ne Faillit d'y obeyr. Grande chose que celuy qui commandoit quasy à la moitié de l'Europe souFFrit à ce coup la discipline l Pareil honneurdonnaleroy Charles
d'Anjou à ce gentilhomme nommé Alaut, décommander à la battaille qu'il donna contre Gorradin , et la gaigna par son advis et conduite. Voyez V Histoire de IVapies.
L'empereur aussy donna ce coup à croire au monde, combien il estimoit ce capitaine grand et suffisant pour ceste charge , et pour d'autres qu'il luy donna par emprès, l'ayant Faict son lieutenant gênerai en Italie et son estât de Milan, qu'il deFFendit très bien , voire conquesta sur nous au Piedmont , et nous donna bien de la peine. Un aussy beau traict qu'il fit , dont on le loue fort , quand il leva le siège de Nyce sur M. d'Anguien et Barberousse : car, comme j'ay ouy dire à aucuns vieux , résolument, sans ce secours, la place estoit prise; et prise, ce bon corsaire avoit résolu de la garder pour luy, et pour son principal butin; et ne l'eust pas jamais rendue , pour luy estre fort commode et proche d'Alger; ce qui Fust esté une grande incommodité et dommage pour toute la chrestienlé. Enfin il fit de belles choses en sa vie : les histoires de ce temps en parlent assez sans que j'en vienne là en plus parler.
Le malheur luyescheut de la battaille deCerizolles, qui lui noircit un peu sa blanche réputation; possible par punition divine; car, deux jours advant que partir de Milan pour l'aller livrer, il brava fort et menaça de tout battre , vaincre et renverser. Dont ayant Faict un Festin aux^ dames de la ville, car il esloit Fort damcret, s'habiilant toujours fort bien, et se parFumant Fort, tant en paix qu>n guerre, jusques aux selles de ses chevaux, il brava fort en ce Festin , jusques à promettre auxdictes dames qu'il leur ameneroit ce jeune prince prisonnier, et leur en Feroit un présent. Mais les dames toutes courtoises , gentilles , et honnestes qu'elles estoient, le prioient de luy Aire tout bonelhonnesie traictement, tel qu^il le meritoit , pour en avoir ouy beaucoup de bien; ce qu'il leur promit. On dict qu*il avoit Faict Faire deux charrettes toutes plaines de manottes , qui se trouvèrent par emprès, pour enchaiher et Faire esclaves tous les pauvres François qui seroient pris, et aussy tost les envoyer aux galleres. Il arriva le contraire à son penser et dire, car il perdit la battaille ; et , au lieu de maltraiter les prisonniers ennemys, les nostres leur firent tris honneste et bonne
LE MARQUIS
gnerre. Diea l'en punit: car il perdit la battaiJle, et prit la fuite, sans attendre la dernière heure de combat , et sans s'arrester.
Nos histoires françoises disent que quand il parfit d;Ast pour ceste battaille , il commanda que s'il ne lournoit victorieux , qu'on ne luy ouvrist la porte nullement; mais enfin il y rentra, où if $*arracha la moitié de la barbe, de despit et tristesse, dict-on. Paulo Jovio le raconte autrement : qu'ayant esté blessé d'une harquebuzade au-dessus du genou, par Tarçon de sa selle d'armes, et son armet faussé de coups de masse, et bravement combattu, se sauva, desguisé d'une cazaque noire, pour n'estre point cogneu , car il se craignoit despuis la mort de Rincon et Fregouse.
Il se coûte qu'à ceste desfaicte tous ses mulets et coffres furent pris, lesquels, ainsy qu'ils forent visités , un sien bouffon , qui avoit esté pris, rencontra gentiment, et dict à la compaignie : a Cherchez bien , vous y trouverez force cbelles et seotilles choses, fors des espérons , c qu'il en a lousjours de beaux et de toutes sor- «les,caril les a tous pris avecques luy pour «mieux picquer et se sauver de belle erre. » Ces bouffons, quoy qui soit , il faut qu'ils picquent tousjours sans espargner personne , non pas les maistres , comme celuy là fit , qui meritoit les estrivieres. Aussy j'ay ouy dire à un grand personnage : qu'il se fault donner garde d'un bouffon, d'un sot, d'un fol, d'un yvrogne et d'une putain; car, quoy qu'ils tardent, ils donnent tousjours la venue.
Enfin ce marquis fut malheureux là , bien qu'il eust monstre sa vaillance en plusieurs t)ons et grands combats. Le marquis son cousin se peut vanter, lorsqu'il mourut, de n'avoir jamais eu telle disgrâce. Dieu mercy qu'il ne vesquit point tant, comme j'ay dict, ainsy qu'elles arrivent pareilles bien souvent à plusieurs vieillards capitaines. Il en porta la teste tousjours basse , non si haute qu'auparavant , comme plusieurs ont dict. Dieu le punit aussy en cela, pour avoir fàict tuer Cssar Fregouse et Rincon, ambassadeurs du roy, qu'il envoyoit, lun à Venise et l'autre en Levant , quelques excuses qu'il en fit; et M. de Laangeay l'en accusa fort et le voulut combattre là dessus de sa personne à la sienne ; mais il nyoit tousjours. Il avoit raison , car il avoit violé le droict des
DEL GOCAST.
gens, et au plus beau de la trefve , que Ton ne devoit violer ny rompre sans un très grand et . important subject , bien que pour excuses aucuns Espaignols alleguoient qu'ils estoient subjects de l'empereur. A cela il y auroit belle responce par un beau discours qui s'y feroit. J'espère possible le faire ailleurs. Tant y a , quelques raisons et exqises , ce massacre cstoit trop vulgaire. J'ay veu le lieu où ce beau mystère fut faict, et où ils furent enterrés eu une islette sur le Tesin près de Pavie, environ deux ou trois mille; et mesmes des bateliers qui me conduisoient , et autres, ne s'en cachoient I point, et n'en faisoient la petite bouche, et disoient franchement : a Voilà où tels et tels fui «rent tués et enterrés , par le commandement «de M. le marquis del Gouast.»
C'est un grand cas, que j'ay ouy dire à un grand : qu'il fault qu'un grand capitaine donne une fois en sa vie au travers de son ame et conscience avec grand deshonneur; ny plus ny moins qu'un grand pilote , qui faict plusieurs voyages sur mer, est subject de donner à travers des bans et des escueils, quelque bonne science qu'il ayt, et faicc perdre et briser misérablement son vaisseau. Et certes, ledict sieur marquis ne devoit avoir faict ce traict au roy, autant pour son honneur que pour la bonne et familière chère que le roy luy fit , dont j'en vays faire le conte.
Au dernier voiage que le roy François fit en
Piedraont, ayant mené M. le dauphin fort
jeune avec luy, et la trefve y estant arrivée,
I faicte par la reyne d'Hongrie et la reyne de
I France, les deux sœurs, le roy la receut et la fit
I publier; et le marquis del Gouast, gênerai de
rempereur en ces quartiers, le receut de meil-
\ leur cœur encor, car il se voyoit avoir à faire à
' un grand roy belliqueux, et un dauphin frais-
chement mené en main par la fortune, qui rit
souvant plus aux jeunes qu'aux vieux, pour
leur faire foire quelque beau premier coup
d'essay, afin par emprès de leur donner la
venue.
Enfin ladicte trefve Ait criée et publiée par les deux armées; et pour la mieux solemniser, le roy, estant à Garmagnolles, envoya dire au marquis qu'il ne vouloit tourner en France sans le voir, pour renouveler leur ancienne amitié et souvenance, prise dès la battaille de Pavie.
VIES DES GRANDS CAPITAINES
A quoy s'accorda ledîct marquis; et partant d'Ast où il estoit, viat trouver le roy, lequel le seutant venir vestu d'une belle robe Fourrée de martres subelines et un chapeau de velours noir, couvert de plumes à la soldade, Talla recueillir jusques sur le perron de Tescalier. Le marquis 9 armé d'armes dorées, et pardessus une casaque de velours uoir à grandes taillades, estoit tout droict venu descendre au logis du roy, et s'inclinant devant Sa Majesté pour luy faire la révérence, le roy le haussa, l'embrassa et le recueillit avec grandes caresses, et le prenant par la main entrèrent ensemble en ta salle ; et, ayant salué M. le Dauphin et M. de Montmorency, s'assirent tous deux à table, où se passèrent maints propos, tant du passé que du présent Et enlr'autres, le roy parlant de la trefve advenue, il luy dit franchement que, si elle ne fiist intervenue, il avoit résolu de s'ayder des forces du grand turc Soliman, et faire venir une si grande et forte armée, qu'il eust de tous cotés fatigué l'empereur, et donné à penser pour jamais. Le marquis respondit sagement certes; et luy dict qu'ils estoient tous deux si grands, si puissants et si sages princes, quils n'oublieroient jamais rien pour s'accommoder en ce qui toucheroit le bien d'un chascun, et le leur aussy. Certes, ceste response ftit belle et sage, et non pourtant sans mettre en oubly et notter en mémoire les parolles du roy sur ces forces de Soliman, ainsy qu'il le fit parestre quelque temps après sur la mort de Fregouse et Rtncon, pensant par leur mort y obvier ; mais le roy y pourveut, comme j'en parle ailleurs.
Mais je trouve que le marquis ne devoit ainsy oomparestrearmé devant leroy,puisque la trefve avoit esté du tout appoinctée, publiée et observée. Cestoit trop se monstrer, et faire du soldat sans occasion. Le marquis de Pescayre, son cousin, n'eust pas faict le coup, car il estoit plus froid et retenu en ses ostentions ; tesmoing la fiçon dont il se monstra au roy après sa prise, comme j'en ay parlé. Certainement, si ce fust esté une courte et petite suspension d'armes de trois ou quatre heures, ou d'un jour, ceste parade estoit belle; comme cela se void souvent parmy les armées , et comme fit et comparut ce brave comte de Charolois au traicté de Conflans, armé de toutes pièces, avec le duc de Calabre de mesmes, hors la teste , tant au conseil
qu'à la table; et certainement cela estoit beau. Mais en une ample et longue trefve, il y avoit ' de la desrision en ceste bravade ; car, ou du tout il y devoit venir en courtisan, simplement habillé , ou du tout n'y venir point ; car que pensoit-il avec sa cuirasse faire P desfaire le roy et toute sa garde ? Et que luy eust servy sa cuirasse si le roy luy eust voulu faire faire un affront? Voylâ pourquoy ledict marquis fit une grand faute en cela. Il me pardonnera, s'il luy plaist,sijeluydis.
Je note en ceste entreveue la magnanimité et gentillesse de nostre roy, de s'estre rendu là si familier â un capitaine, grand certes, mais pourtant son inégal ; et telles façons sont certes louables parmy les grands, ainsy que fit une fois l'empereur Charles, au retour, de son premier voyage d'Hongrie, s'estant embarqué à (iennes, et ledict marquis avec luy, pour tirer en Espaigne. Un matin que l'empereur disoit ses heures (hé, quelles heures I ) sur la coursie, il vit le marquis qui passoit, et s'en alloit vers la rambade pour disner avec le seigneur André Dorie. Il luy demanda où il alloit ; il luy respondit qu'il s'en alloit disner avec le seigneur André; et le laissant aller, sans sonner mot, ny faire semblant de rien, tout à coup il les surprit ainsy qu'ils estoient prests à se mettre à table. « Or, dict-il , vous ne hirez pas ceste «partie sans moy, car je disne avec vous aua très. » Soudain on luy fit place ; et luy apprestat-on les bancs des forçats avecques un beau lapis de Turquie qui luy servit de chaire à la mode de gallere ; et par ainsy mangea avecques eux privement , sans aucune cerimonie, comme de compaignon avec compaîgnon. Il en fit de mesmes avec M. le connestable, à sa table de grand maistre, passant par France, comme j'ay dict ailleurs , qu'il y alla manger à Timproviste en le surprenant.
Nostre grand roy Henry IV d'aujourdliui est coustumier de faire de ces traicts souvant, tant avec les siens qu*avec les estrangers, ainsy qu'il fit dernièrement ft M. le connestable de Gastille, passant par France. Ainsy qu'il pensoit disner, aussy tost le roy le surprit et vint disner avecques luy. Ces privautés et f^miliarites de grands envers les petits obligent fort les personnes. Et M. le marquis del Gonast, après telle faveur reoeue du roy, ne devoit pas,
LE MARQUIS
qoetqoe peu de temps après, lay faire meurlrir misérablement, sur le Tesin, ses ambassadeurs Caesar Fregcmse et Rincon , comme j'ay dict. Aossy il ne la porta guieres longue , la faute; car, peu de temps après, il perdit ceste battaille, que la mort luy fust estée plus douce que telle oprobre. Il mourut aussy deux ans après, selon la computation que Ton peut faire; car il mourut quelque peu de temps advant le roy François.
M. Phiiippes de Gommines n'approuve .pas trop ces entreveues des grands. Il a raison : il PQ sort tousjours quelque mespris, quelque mescontentement et quelque galanterie, qui ne ▼auU rien; car, pour parler de nostre temps, que servit au roy François de s'estre faict porter eo Espaigne, voire à Tempereur, de Pavotr veu aussy à Aiguës Mortes et à son passage par France? Et pour parler de plus loing , que sertit au pauvre Anibal Tentreveue qu'il ftt avec Scipion avant leur battaille, sinon une aniroosité qu'ils eurent tous à se bien battre, eux et leurs troupes, se desFaire et se ruyncr, ainsy qu'il en arriva à Anibal, où il vit sa dernière deénition? Un beau discoureur en ferait là un beau discours, plein de bonnes raisons et beaux exemples. Je le leur laisse, pour achever le disoours de ce grand marquis, qui se peut appeller ainsy, car il estoit fort grand , de haulte et très belle taille, et pour ses valeurs. J'ay ouy dire que la crainte qu'il eut d'estre pris en ceste battaille, fut cause qu'il ne battailla point si bien là comme il avoit Faict en d'autres et plusieurs combats oô il s'estoit trouvé; car, s'il Fusl tumbé entre les mains du roy, qui la luy gardoit bonne, il en eust esté en danger, pour revanche des morts de ces deux ambassadeurs que j'ay dites. J'ay ouy dire à des grands : que mal volontiers une ame ou conscience , cautérisée de quelque grand fbrFaict, ne reçoit une vaillance avec soy ; que si elle y a estée d'autres fois , Ten chasse , sansguieres bien l'y admettre, et est en perpétuelle appréhension et torment.
Pour finir à ceste heure nostre discours, bien que je parle de luy souvent ailleurs, nostredict marquis laissa après soy une très belle lignée, tant de fils que de filles, de done Marie d'Ârragon, sa Femme, Tune des honnestes dames du monde, dont j'en parle ailleurs. Il eut le marquis de Pescayre, qu'aucuns apfielloieot aussy
DEL GOUAST.
le marquis del Gouast, mais le plus communément l'on l'appclloit le marquis de Pescayre. H eut dom Carlo, qui Fut filleul de l'empereur Charles; dom Jouan et dom Ccze d'Avalos. Je les ay veus tous quatre à Milan, à Naplcs et en Espaigne. Les trois premiers estoient de fort belle, grande et haulte taille, comme celle du , père, et dom Ceze estoit de moyenne; mais pourtant il ne laissoit à l'avoir aussy belle que ses frères, et estre de fort bonne grâce; et disoit-on qu'il rcssembloit en sa taille à son oncle le feu marquis.
M. le marquis l'aisné estoit l'homme du monde le plus adroict et le plus Fort, soit à pied ou } cheval , qui Fut de son temps, et le plus ferme; et si avoit une jambe plus courte que l'autre d'un doigt; et si l'on n'y recognoissoit rien ny en sa taille ny en sa vigueur, car elle estoit des plus belles et des plus riches. Aussy, pour l'enrichir d'advautage, il s'habilloit des mieux, et en estoit très curieux. G*estoit l'homme du monde qui combattoit à la barrière le plus vertement , et le plus Ferme et le plus rudement. Ce fîit luy le premier qui invanta en ses combats les revers, qui estoient si estranges et rades, que peu les eschapoient qui ne missent les genoux en terre. Il estoit aussy bon, adroict, ferme aux combats de cheval à bon escient. II Fut gênerai de l'armée qui vint â Malte pour le second secours , là où il le Faisoit beau voir en sa charge, et n'en abusant point, estant fort doux et gratieux , et mesmes à l'endroict de nous autres François. Il mourut visce-roy de Scîcille : j'en parleray ailleurs.
Dom Carlo ne luy cedoit en rien de taille , bonnes grâces et toutes belles actions ; encor le tenoit-on plus beau. Aussy parmy les dames estoit-il bien venu ; ce qui luy cuyda couster cher en Espaigne; car, pour l'amour d'une danoe en la cour, ayant pris querelle et Faict quelques excès, il estoit perdu de la justice, sans que. s'aydant du privilège des églises de delà, il se jetta dedans une, et par ce moyen se garentit : et, y ayant demeuré quelques jours, il se sauva desguisé tellement quellement par l'Espaigne; et ayant gaigné la mer se sauva vers Naples ; où ayant sceu sa sentence , Fallut qu'il s'en ailast en exil en Tisle de Lipari, la plus chetive isle pour estre habitable de tout le Levant , car il n'y croit que des câpres et câpriers, comme j'ay
VIES DES GRANDS CAPITAINES
véu. Il y demeura assez d'aDoées jusqu'à ce que dom Jouan d'Austrie, luy ayant porté son rapel, le mena avec luy servir son roy sur mer, et à la battaille de Lepanto , où il fit très bien, et roesmes Geze, duquel Thistoire en parle fort, ainsy que leur noble race et généreux courage leur commandoit.
Ce marquis del Gouast , leur pore, porta pour devise (j'en diray encor ce mot) quelque temps une gerbe d'espics avecqaes ces mots: Finiuni pariter renovantque labores * ; voulant inférer que, comme les espics de bled, emprès qu'ils sont moissonnés, cueillis, et les bleds serrés, aussy tost il en faut resemer pour en faire venir d'autres, et jamais ne cessent, aussy ce marquis jamais ne cessoità faire de grandes entreprises et exploicls de guerre; car, les uns faicts, il falloit venir à d'autres, et renouveller. Certes, il eut raison de prendre ceste devise, car il travailla fort pour Tempereur, et sans luy ses af&ires ne fussent trop bien allées en ^ Italie; car il y a voit grande créance, et parmy les gens de guerre qui Tavoient accoustumé dès sa jeunesse avec son cousin. Pour fin, ce fut un très grand capitaine et très renommé. Que si le malheur de ceste battaille luy advint, il en avoit gaigné et aydé à gaigner d'autres. C'est le sort de la guerre qui le voulut ainsy K Après ceste dicte battaille de Gerizolles, il se remit, et refit de nouvelles forces. Il prit une autre devise, par des jongs marins que des vents soufflants traversent fort, avec ces mots : Fleciimur non frangimur undU; c'est-à-dire:
a Nous fleschissons, mais nous ne rompons point «pour les ondes.»