DE BOURBON. C
Cest-à-dire :
Que maintenant se laisent Cssar, Anibal et Scipion. Vi?e la renommée de Bourbon !
En après racontent aucuns de ses faicts particuliers en ladicte chanson , que possible en un autre endroict la mettray-je en ce livre, sur quelque autre subject.
Voylà les gentils mots que ces braves soldats donnoient à leur gênerai , bien différents à ceux que les soldais de Caîsar luy donnoient à son retour des Gaules en triumphant à Rome : Gailias subegit Cœsar, Nicomedes Cœsarem; ecce Cœsar triump/iat gui subeglt Galllas; ecce trlump/iaû Nicomedes qui subeglt Cœsar^/w.((C«8arasubjugué les Gaules, etlNicomcdes a a subjugué Caîsar. Voilà Cœsar qui triiimphe, aqui a subjugué les Gaules, et voilà Nicomede «qui triumphe qui a subjugué Caesar.» Ce brocquard est vilain. Et voylà les sobriquets que ces soldats romains donnoient à leur empereur, qui lie s'en soucioit point : encor en rioit-il ; car tout esloit de guerre et tout bon à dire ce jour là.
Les braves soldats espaignols honoroicnt bien autrement leur gênerai; car, à ce que j'ay ouy dire à aucuns de ce temps- là , par tout leur camp ils ne chantoient autre chanson , et mesmes en cheminant pour se desennuyer, et sur tout quand ils le voyoient passer ; auxquels il applaudissoit , et les saluoit fort courtoisement , leur disant à tous les coups (ainsy qu'il tiroit à Rome) : « Laissez faire , compaignons ; «palientcz un peu : je vous mené en un lieu «que vous ne sçavez pas , où je vous feray tous «riches;» ne leur nomm:\nt pourtant le lieu, qui esloit Rome; ce qu il fit. Mais en la pienant et montant le premier sur la muraille, il y mourut , avec un tel regret de ses gens, que de rage, pour vanger sa mort , ils ne laissèrent jamais de crier : Carne y carne f sangre , sangre ! Bourbon , Bourbon ! * et de tuer jusques à ce qu'ils en furent las et non pas saouls {Itasta a no hartarse 2 , dit le mot espaignol).
Encor qu'en plusieurs histoires nous y voyons dcscrite la prise de ladicte Rome , si enveux-je icy loucher quelque mot que j'ay ouy dire à aucuns et apris d'eux , et mesme»
« Au carnage, au sa niî, Bourbon!
• Jusqu'à ne «'en pouvoir rassasier.
des Espaignols, qui en ont mieux escrit et parlé que tous tant qu'il y en a , au moins en plus f^entilles particularités.
Il Faut donc sçavoir que M. de Bourbon fut fort mal content de Tempereur, qui ne luy avoit pas tenu tout ce qu'il luy avoit promis quand il le voulut gaigner; ainsy qu'est le naturel des empereurs , roys et grands princes souverains , que , quand ils veulent desbaucher un homme , et le révolter et destourner de son party et du service de sa patrie et de son roy, luy promettent des montaignes d'or : mais, estant une fois envasé et engagé parmy eui , n'en tiennent plus de compte, et s*en mocquent , jusqu^s à leur Faire naquetter leur vie , comme j*e!« donnerois beaucoup d'exemples, et en Fais un discours long ailleurs.
Entr'autres belles conditions , il luy avoit promis la reyne Leonor, douairière de Porlu « gai , en mariage ; mais il la donna au roy François : aussy y avoit-il bien de la différence et du choix entre un roy et le vassal. Il est bien vray qu'il fut Fort compris dans le traicté de Madrid , comme nous lisons ; mais le roy le rompit tout à trac quand il Fut en France : si bien que M. de Bourbon fut du guet. Dont l'empereur le voulant gratifier, le fit son lieutenant gênerai de son armée en Testât de Milan et en Tltalie , qui estoit une chose autant profitable à l'empereur que ruineuse à M. de Bourbon , d'autant qu'il estoit un très bon capitaine, et qu'il sçavoit bien qu'il en tireroit de luy gloire et honneur, et bonne chevance.
Estant arrivé donc d'Espaigne à Milan, il y trouva bien des fusées à desmesler, car les soldais s'amutinoient , et ne faisoient que crier tous les jours après l'argent ; si bien , disoient les Espaignols, ^ique si no les pagavan re- %volverian todo el mundo;x por mostrar en la obra sus intenciones, sacquea^cui y robavan todo.n — «Que, si on ne les payoit «ils tourneroient le monde sens dessns des- «soubs. Et , pour monstrer à l'œuvre leurs ina tentions, ils saccageoient et desroboient « tout. 0 II fut contrainct de faire un emprunt sur la ville, de trente mille escus , ce qui fascha fbrt aux habitants : mais il leur jura qu'aussy tost après les avoir receus il les distribucroit aux soldats, et aussy tost les jetteroit hors la ville; avec telle protestation qu'il faisoit i i
Dieu, que, du premier coup d'arquebuse tiré de son ennemy, il peust mourir s1l ne leur tenoit parolle. Mais il n'en fit rien pour ceste fois : et dict-on qu'après, pour ceste malédiction qu'il se donna luy mesmes, il eut ceste arquebusade à Rome, qui le tua comme il avoit dict. Il fallut encor faire un autre emprunt ; car les soldats faisoient encor pis que devant à ravager les pauvres gens : si bien qu'on dict qu'il y en eut aucuns qui , de mauvais Iraictemcnt qu'ils recevoientdes soldats, se pendirent, d'autres se précipitèrent du haut des tours, d'autres se tuèrent.
Pour fin , M. de Bourbon , après en avoir tiré de l'argent , les sort , et faict desseing de courir aux terres du pape, el, ayant faict un gros corps d'armée , d'assiéger Plaisance : la trouva fort bien munie de gens qui s y estoienl soudain jettes dedans , ensemble dans Bouloogoc, où s'estoit aussy mis le marquis de Saluées avec l'armée françoise qu'il avoit. 11 fit séjour quinze jours là auprès, en un lieu qu'on nomme Sainct-Jehan , à cause des grandes pluyes, du mauvais temps , et du grand hyver qu'il fit : et puis , après avoir conféré avec le duc de Ferrare , et tiré de luy force courtoisie pour luy, et pour son armée force vivres , avant que tirer chemin il harangua ses soldats ainsy, en leur descouvrant son secret et son dessein. Je l'eusse mis volontiers en espaignol, comme elle est ; mais j'avois pour d'importuner le lecteur en répétant si souvent les parolles espaignoles.
« Vous mes vaillants capitaines , et vous mes a braves soldats , de quel ordre que vous soyez aaujourd'huy, pour l'amour et la foy que j'ay «en vous autres , el que je vous tiens , non pas tt seulement comme frères et mes enfants, mais «comme pères honorables, en lesquels je re- «cognois tenir mon honneur et ma vie de vostre a valeur, avec paroles briefves je vous veux dire «el descouvrir mon secret et toute mon intcn- «tion; que, vous m'aydant de vostre vertu et « valeur accousiumée, j'espère bien tost de vous «faire tous riches du sac de la superbe Rome, « en vous promettant de vous en faire seigneurs, «et vous mettre entre vos mains les peuples, «les seigneurs, gentilshommes, sénateurs, «leurs femmes , les prélats , et tout le consisctoire des cardinaux, avec leurs richesses et «avec leur pape Clément, qui tient par
LE CONNESTABLE DE BOURBON
■trop indignement la place de saint Pierre. »
A telles belles parolles les capitaines et soldats presterent tellement Toreille et le courage, qne toelo en aqaelpuncto emprendieron a liacer guerra a iodo el mundo. « Tous «en ce poinct entreprindrent de Faire la guerre cà tout le monde.»
Et par ainsy se mirent à cheminer, estans tous très délibérés de faire bien et mal , dict le coote. Si bien qu'en chemin ayant rencontré dom Charles de Lanoy , qui venoit au devant de M. de Bourbon , et qui portoit le concert de la concorde (de tels mots use TEspaignol) qu'il avoit faict avec le pape Clément , le cuyderent tuer sans M. de Bourbon (mal rendu pourtant TafFront qu'il luy fit de luy avoir osté et emmené le roy François eu Espaigne) , d'autant qu'ils pensoient aussy saccager Florauce : nuiis s'estans embouchés ensemble et Bourbon et le visce roy, Bourbon tira outre sans attaquer Rorance; car il y estoit entré aussy force gens de guerre, et ceux de la ville a voient baillé quelque argent; et Charles de Lanoy 9^ retira à Sienne. En quoy certes le pauvre pape fiit fort vilainement trompé et abusé. Aussy le visce-roy ne la fit guieres longue après; car ce D'esloit pas peu de chose de tromper un tel personnage que le pape , soubs titre de la bonne foy pour laquelle il procéda.
Il ne faut point demander les maux que les soldats faisoient ; d'autant qu'ils ne trouvoient leurs hostes pour leur donner vivres, et estoient tous serrés dans les forts : de sorte que quelques troupes de François ( car M. de Bourbon en avoit force avec luy, qui s'estoient donnés à luy, et de mesmes les avoit receus) forcèrent un chasteauqui s'appelloit Pienne,oùils tuèrent plus dehuict cens hommes, et le mirent toutàsac.
Estant venu M. de Bourbon au dessus de BelvederdeRome, le cinquresmes de may 1527, le soir, en plaçant son camp , visitant ses gardes , et ordonnant ses troupes pour le lendemain à l'assaut , il les harangua encor pour la seconde fois, et la dernière, aussy par telles paroles que je refèreray en espaignol, parce qu'elles ont je ne sçay quoy de plus gallant et brave que la précédente concion et raisonnement , disant : O capitanes de gran valor y esfuerço, y vos soldculos mlas muy gueridos, pues la gran veniura y suerte nuesira nos
ha trahido alpunctoylugasque tantohemos deseado, pasando par caminos tan asperos con rUevesyfrios tan grandes en metad del yçierno , con Huvias y todos, con enr cuentros de nuestro enemigo, con hambre y sed, y sin dinero,y finaimente con todos tas necesidades del mundo : agora es tiempo de muestrar en esta noble y rica empresa el animo , la virtud y fuerça de vuestros cuerpos.O veys de quedar agora perdidos por siempre, si fuere des vencidos , o enoblecidos, honrados, y ricos para siempre , si de la pelea salierdes vencedores. Toda la esperança de nuestro bien, /lonra y glo^ ria esta en la Victoria. No ay ninguno de nuestros enemigos, {aun las naciones estrangeras tiemblan en oyr vuestros nombres) que no este atonito de miedo y espante del nombre de nuestro exercito victorioso. En acometiendo nosotros los muros de Roma, volverà et enemigo las espaldas de miedo, no avrd capitan que sea poderoso para tornar las a la defensa. Si jamas ai^eys deseado sacquear ciudad por riquezas y tesoros, es esta unayla mas ricayseflora del mundo. D'esta vez alcançando Victoria^ quedareis ricos seîioresy bien adventurados;y sino, todo la contrario. Yo hallo muy cierlamente , hermanos ndos, que esta es aquela ciudad que en los tiempos pasadospronosticô un sabio astrologo, diziendo me : que infaliblemente , en la presa de una ciudad, el mi fiero ascendente me amenazava la muerte. Peroyo ningun cuidado tengodemorir,puesque,moriendoelcuerpo, quede de mi perpétua fama por todo el mundo. «Mes capitaines, qui tous estes de «grand valeur et courage, et vous mes soldats «très bien aymés de moy, puisque la grand «advanture de nostre sort nous a amenés et «conduits icy, au poinct et au lieu que nous «avons tant désiré, après avoir passé tant de «meschants chemins, avec neiges et froids «si grands au beau milan de l'hyver avec a pluyes et boues, et rencontres d'ennemys, avec «faim et soif, sans aucun sol , bref, avec toutes «les nécessités du monde, à ceste heure il est «temps de monstrer, en ceste noble et riche «entreprise, le courage, la vertu et les forces «de vos corps. Ou vous avez A ceste heure
VIES DES GRANDS CAPITAINES
«d'cslrcs perdus pour jamais si vous estes vaince eus, ou ennoblis*, honorés et riches pourja- «mnisaussy, si vous sortez de ce combat les «vainqueurs : toule Tcsperance de nostre bien, «honneur et gloire, consiste en ceste victoire; «car il n'y a pas un de nos ennemys, encor «les nations estrangeres, qui ne tremblent à «ouyr vos noms, et qui ne demeurent eslonnés «de peur, et ne s'espouvantent du nom de «nostre camp victorieux. Nous autres en atta- « quant les murs de Rome, fennemy tournera «les espaules de peur; et n'y aura capitaine, <»(ant brave soit-ii, qui les ose tourner pour se «defFendrc. Si vous avez jamais désiré de sac- «cager une ville pour richesses et trésors, «cesle-cy en est une, et la plus riche, voire la «dame de tout le monde. Si ceste Fois vous ob- « tenez la victoire, vous demeurez riches seicgneurs, et très heureux: sinon vous serez tout « le contraire. Mes frères, je trouve certaine- «ment que là est ceste ville qu'au temps passé «pronostica un sage astrologue de moy, me divisant qu'infiailliblement à la prise d'une ville «mon fier ascendant me menaçoit que j'y de- « vois mourir : mais je vous jure que c'en est le 0 moindre de mes soucys ; et m'en soucye peu «d'y mourir, si, en mourant, mon corps de- « meure avec une perpétuelle gloire et renom- « mée partout le monde. » Belles parolles certes, et prononcées d'un grand courage , et niesmes la fm et la resolution de celuy qui les prononçoit : aussy advint il ainsy comme il les dict et le voulut. Apr&s, il commanda qu'on seretirast, qui au repos , qui à la garde, et qu'un chascun fust prest à l'assaut de bon matin.
Despues que los estrellas fueron esclarecidas por otro mayor resplendor del soly de las armas tan bien lucidas de los soldados que se aparejavan al asalto.
«Âpres que lesestoilles se Furent obscurcyes «pour plus grand resplendeur du soleil, et «aussy des armes reluisantes des soldats qui «s'aprestûient pour aller à l'assault , x> gentils mots que voylà ; luy après avoir ordonné de son assault, estant vestu tout de blanc pour se faire mieux cognoîslre et apparoistre (ce qui n'estoit pas signe d'un couard ), les armes en la main, marche le premier, et proche delà muraille ayant monté deux escbellons de son eschelle, ainsy qu'il l'avoit dict le soir, ainsy ad*
vint il que l'envieuse fortune, ou , pour mieux dire, traistresse, fit qu'une harquebasade luy donna droict au costé gauche, et le blessa morteliement; Junque, dit l'Espaignol , le qmtb el ser, pero un solo puncto no lepudàquitar la magnanimidad y vigor^ en tanto que el cuerpo tuve sentimiento; c'est-à-dire : «Et «encor qu'elle luy osta l'estre et la vie, toutefois «d'un seul poinct elle ne luy peut oster sa ma- «gnanimitéet vigueur, tant que son corps eust «de sentiment.»; ainsy qu'il le monstrabien par sa propre bouche : car, estant tombé du coup, il dict à aucuns de ses fidèles amys qui estoient tout auprès de luy, et sur tout au capitaine Gogna , Gascon , sa gran famiUar * (je pense quec'estoit le capitaine Jonas, mais l'Espaignol l'appelle Gogna, Gascon. Du despuis ce Jonas eut la teste tranchée à Paris ; ce Gogni Fut pris au combat de Philippin Doria, devant Napies , avec le marquis del Gouast), qu'ils le couvrissent d'un manteau et Tostassent de là, afin que sa mort ne fust occasion aux autres de laisser l'entreprise si bien encommancée. Et ainsy qu'il tenoit ces parolles avecques un brave cœur, comme s'il n'eust eu aucun mal, il donna fin , comme mortel, à ses derniers jours.
J'ay ouy dire à Rome qu'on tenoit que celay qui tira ceste malheureuse arquebusade estoit preslre, tout ainsy que celuy qui , dans Saioct Dizier, tua ' ce brave prince d'Orange ^. La vieille chanson de ces advanturiers d'alors disoit pourtant ainsy :
Quand le bon prinoe d'Orange Vit Bourbon qui estoit mort, Criant , sainct Nicolas Il est mort , saincte Barbe; Jamais plus ne dict mot , A Dieu rendit son ame.
Sonnez, sonnez , trompettes Sonnez tons à Tassault; Approchez vos engins , Abbatlez ces murailles :
Tous les biens des Bomaint Je TOUS donne au pillage.
Voylà ce qu'on chantoit pour lors : car ces bons advanturiers ne visoient en ce temps-là tant à la rithme comme au sens.
Or, tout ainsy que M. de Bourbon avoit re-
' Son grand ami.
• René de Nas5iau et de Chalon.
' Le manuscrit 8771 ^oute: « Ces prestres, qtiand ils le mettent à mal, font tousjours quelques mauvais ooapt» comme à faire le bien. >
LE CONNESTABLE DE BOURBON
ri
oommandé de descouvrir et cacher son corps , ses gens le firent ; si bien que Tescallade et Passant se poursuivit si Furieusement, que la Tille, amprès avoir un peu résisté, Fut emportée : et les soldats ayant desjà ouy le vent de sa mort, eu combattirent plus cndiablement pour vanger sa mort, laquelle certes le Fut très bien , car on se mit à crier : Carne , carne l sangre , sangre ! sierra , sierra, Bourbon , Bourbon ^ !
Le premier qui monta à la muraille (ce conte ne doibt point estre teu ) Fut un enseigne espaignol , brave et vaillant (il le monstra bien), lequel se oommoit Jouan d'Âvalos ; et estant aiosy monté, luy Fut tiré une harquebusade qui lay rompit et cassa tout Tos du bras : si bien quil Fut contraint de s'enveloper de Taulre bras du taFFetas de renseigne. Et, se tournant dernier soy, il vit un capitaine de gens d'armes qui s'appelloit Guaco , brave et vaillant soldat, auquel il dict: «Mon capitaine, je vous «recommande mon honneur, car je suis mort;» et en disant cela il luy donna son enseigne , et dans peu il mourut. Ce capitaine Guaco la prit aossy tost ; mais Fut chargé d'une troupe de François qui sarvindrent, qui estoient dans la ville (car y il en avoit et dedans et dehors), qui firent bravement teste et le repoussèrent , où il fat fort blessé ; si bien qu'il tomba et perdit son enseigne. Estant un peu revenu à soy, il se releva ; et , abordant un alfier qui avoit une enseigne noire avecques une croix blanche , en despit de tous luy osta son enseigne; et passant plus oultre, en combattant comme un lion, avec ce bon succès, se mit à crier : Victoria, Victoria! imperio, imperiol et les autres après; si bien que la ville Fut prise. Le capitaine Cuaco, sur ce, rencontre le capitaine de l'enseigne à luy recommandée, auquel il fit entendre la blessure et la mort et les parolles de son alfier, et la recommadatioh de son enseigne ; que rayant perdue, et tombé quasy mort pour avoir esté blessé , qu'il en avoit recouvert une autre 3près estre revenu à soy , et qu'il luy en Faisoit présent pour l'autre . et que s'il luy pouvoit satisfaire mieux, qu'il luy commandast, que ToloDtiers il le feroit. En quoy le capitaine Fut très content, et se sentit très honoré, et l'en remercia, et luy offrit tout service. Oh ! grand
* Aa carnage 1 ao MBgl BourlM» I
vertu et ^leur de capitaines! jamais ils ne se pourroient assez exalter, ny leur curiosité à conserver leurs drapeaux. Yoyiâ pourquoy qui les a en garde les doibt conserver comme la vie.
La muraille et les ramparts gaignés, les Romains commencèrent à Fuyr, et sauve qui peut. Les impériaux poursuivent leur victoire de telle Furie, qu'on disoit que tous les diables estoient là tous assemblés , comme disent les Espaignols en leur langue ; car les arquebusades, les crys des combattans, les plaintes des blessés et mourans, le battement des armes , le son des trompettes , la rumeur des tambours, qui animoient d'autant plus les soldats au combat, et les coups de piques, Fai- .soient un tel bruit , qu'on n'eut ouy tonner le ciel quand il eust tonné. Et poursuivirent si prestement les vainqueurs leur victoire , qu'à grand peine ceux de dedans eurent loisir d'abattre les chaisnes du chasteau : si bien que le cardinal Armelin ^ y cuida laisser le chappeau , sans un de sesamys qui le haussa avecques une corde de bas en haut. Le cardinal de Santi« quatre en se sauvant dans le chasteau à course de cheval , son cheval vint à tumber, ou bien luy, qui ne se tenoit pas bien possible; Fui trai.sné, un pied dedans l'estrieu , jusques à la porte du chasteau par son cheval, qui le traisna et mena jusques là à la bonne et mal'heure; car je pense que son corps en demeura bien mutilé; et par ainsy se sauva, ayant passé un autre grand danger. Ce cheval Fut encor bon et sage d'avoir ainsy sauvé son maistre si disgracieusement. Le grand camerier du pape y Fut là tué.
Le prince d'Orange y acquit un très grand honneur; car, n'estant secondé des grands ses compagnons, estant. M de Bourbon mort, ( M. le marquis del Gouast demeuré malade d'une grosse fiebvre quarte à Ferrare, et puis porté à Naples ) il vint au Ponte Sixte, où ayant trouvé Juannin, Anthonio et Valerio Ursins, braves et vaillans seigneurs, et Hieronimo Matheo , qui s'estoient r'aliéslà avec deux cens bons hommes, pour rendre quelque combat et tenir le passage, d'un coslé et d'autre, il Fut très valeureusement combattu. Toutesfbis, à la fin, le prince leur Ht une charge si furieuse , que les Romains Furent contraincts de s'enfiiyr, les uns qui çà , les autres qui là, maiH ■ Oarmelingue, sans doute.
VIES DES GRANDS CAPITAINES
dissanl Theure qae jamais le pape avait con- Mnty à Charles de Lanoy.
Or, Rome vaincue, el du tout en la puissance des EspaigQols et lansquenets, qu'on ne parloit plus de rendre combat, les gallants bien ayses se mirent à desrober, tuer et violer Femmes, sans tenir aucun respect ny à Taage ny à dignité, ny â hommes ny à femmes, ny sans esparf^ner les sainctes reliques des temples, ny les vierges ny les moniales : jusqucs là que leur cruauté ne s'estendit pas seulement sur les personnes, mais sur les marbres et antiques statues. Les lansquenets, qui nouvellement estoient imbus de la nouvelle religion, et les Espaignols encor aussy bien que les autres, s*habilloient en cardinaux et evesques en leurs habits pontificaux, et se pourmenoient ainsy parmy la ville. Au lieu d'estaffiers, Faisoient marcher ainsy ces pauvres ecclésiastiques à costé ou au devant en habits de lacquais : les uns les assommoicnt de coups, les autres se contentoient de leur donner dronos; les autres se mocquoient d'eux et en tiroienl des risées en les habillant en bouffons el mattassins; les uns leur levoicnt 1rs queues de leurs chappes, en Faisant leurs processions par la ville et disant les litanies : breF, ce Fut un vilain scandale.
Les huguenots en ces guerres en ont bien fdict autant, et mesmes à la prise de Cahors, au moyen d'un pétard; car, tant qu'y dura leur séjour, tous les matins et soirs, les palaFreniers qui alloient abrever leurs chevaux, s'habilloient des chappes des églises qu'ils avoient prises, et, montés sur leurs chevaux, alloient à l'abrevoir, et en tournoient ainsy vestus , en chantant aussy les litanies; et un qui avoit trouvé une mytre d'evesque ^ alloit dernier. Faisant roFftce de Tevesque.
Il se trouva à ce sac de Rome tel evesquc qui paia rançon trois ou quatre fois; après qu'ils avoient payé à l'un, il Falloit payer à l'autre. Quand il avoit passé par les mains du lansquenet , il Falloit parler à TEspaignol et au François , et de près : ils les gesnoient si Fort et les tourmentoient tant, qu'il Falloit, quoy qu'il Fust, trouver de l'argent ; autrement leurs pauvres testicules estoient coupés*, dont aucuns en
^ Le manuncril 8771 dit : • La mytre de TeTesque, tuais non la bonne. • * Le manuscrit 8771 dit : « Rasibus du c... »
mouroient, les autres eschappoient ^ Ils ne pardonnèrent ny aux cardinaux ny aux evesques de leur nation, ny ambassadeurs, et Furent aussy bien saccagés que les autres. Et quand ils leur pensoient remonslrer que l'Empereur ne le trouveroit pas bon, c'estoit alors qu'ils faisoient pis. «Vous estes de beaux prescheurs, de beaux harangueurs et de beaux remonsireurs , leur disoient -ils : » Da mi dineros^jr no consejo^ c'est-A-dire : « Donnez moy de l'argent et non «du conseil; »et se mocquoient d'eux, de sorte que les pauvres hayres demeuroieut coys. Ce ne Fut pas tout; ils ne se contentoient pas d'avoir pris, pillé et saccagé jusques à la terre, il Fallut que les cardinaux , evesques , ambassadeurs et marchands, donnassent encor de l'argent pour la paye des soldats. Quelle insassieté!
Quant aux dames, il ne Fault demander comment elles Furent traictées. Des courtisanes des plus belles de la ville ils n'en vouloient point , et les laissoient, disoienl-ils, para los laquayos X rapazos , « pour les lacquais et goujats, » qui s'en donnoient du bon temps ; mais ils s'attachoient aux marquises, comtesses, baronncsses et grandes dames, et gentiles dones de la ville, leur Faisant exercer Testât de courtisanes publiques , et les abandonnoient les uns aux autres, en Faisant plaisir ù leurs compaignons, leur Faisant acroyre que c'estoit ce qu'elles vouloient, et qu'elles estoient trop chaudes, et qu'il les Falloit raFraischir de la rosée, et les saigner au mois de may où ils estoient , et que la saignée en esloit bonne, et mesmes pour les filles et religieuses, qu'ils n'espargnoient non plus que les antres, et firent un bordeau de leur couvent^. BreF, si l'avarice Fut commune à ces messieurs, la paillardise ne leur Fut pas moins. Et, qui pis est, des Femmes maryées, quand ils les tou choient , ils en exhiboient de beaux spectacles à leurs pauvres hayres de marys, qu'ils Faisoient si gentiment cocus devant eux qu^ils n'en osoient dire mot^, mais encor bien aises: de
^ Le manuscrit 8771 dit : «Comme pauvres escroués. > *Le manuscrit 8771 dit : «Et en firent un bordeau (rès friand de leur couvent ; car on dtct : cuysse de nonains ; d'autres disent que c'est la perdrix des femmes, pour en esti*e la viande plus friande et savoureuse que des autres; ce que je ne croy ; car , il n*y a que f... sur le velours et l'or, disoit-on le temps passé. *
» Le manuscrit 8771 dit : • Us n'en osoient dire mot devant eux, mais encor bien aises; el devant tout k
LE CONNESTABLE DE BOURBON
sorte que long temps après on appelloit ces ^odes dames les religieuses du sac de Rome K Et au diable Tune pourtant qui se tua pour (elles violances, comme Lucrèce ; car, selon fopioion de sainct Augustin^ si elle estoit chaste pourquoy se tuoit-elle?Taut s'en faut, elle devoit survivre pour manifester sa vertu , et en aller la teste bauUe, et avec un beau front et hardy. Si elle fut violée et polue, encor moins ; car, par une telle mort sanglante et violante, elle ne reparoit pas son honneur pour cela , et » en donnoit soubçon ; mais elle devoit vivre pourse venger du tort et du forfait^. Voylà pourquoy ces belles dames romaines firent bien de ne point porter leurs mains contre leur vie, mais de bien vivre'. Après, elles donnèrent à leurs gens tant de malédictions, que, tant qu'il yen eut, ne vesquirent longues années, comme aucuns Font escrit , et Tay ouy dire ; et en mourut grand quantité au siège de Naples, et autres lieux et guerres ; mesmes que leurs butins et richesses ne leur proficterent point , non plus qu'à plusieurs massacreurs, sacquements, pillards et paillards de la feste de Sainct-Barthelemy que j'ai cogneu, au moins des principaux, qui ne vesquirent guieres longtemps qu'ils ne fussent tués au siège de La Rochelle, et autres guerres qui vinrent emprès, et qui furent aussy pauvres que devant. Aussy, comme disoient les Espaignols pillards : Que el diablo les habia dado,eldiablo les Iiabia llevado. C'est-à-dire:
monde, en plaines rues, lesrepaflsoient en les menant pourmener partout, sans leur faire tenir chambre serrée, cMune l'on faict à Rome, superbement habillées selon leurs grandeurs, toujours pour leur en faire mieux Tenir l'apetit , les tenant par les mains comme si c« fussent esté leurs propres femmes. >
* Le manascrit 8771 ajoute : • Et de bonheur pour les soldats et malheur pour les pauvrettes, jamais dans Rome on De vil de si belles femmes ( qui y sont ordinairement belles )qu*alors. Encor aucunes regrettèrent leur partance de Rome , tant elles y esloient habituées ; el qui pis esi , force religieuses, filles et femmes, en suivirent aucuns à Naples, comme dernièrement firent & Amiens aucunes, sans regretter leur ville uy leur patrie, tant elles K plaisoient en ce doui plaisir. ■
* Le correcteur aura probablement trouvé cette phrase trop énergique, et il y a substitué : «Pour faire voir qii*elle estoit femme de bien. »
* Le manuscrit S771 ajoute :« Fust ou pour avoir souyeoance de leurs pbisirs passés ( car, soit par volonté ou par force, elles y en reçoivent, comme disent aucuns docteurs, et pour ce , en quelque façon que ce soit , elles pècbeoO.oo pour donner à leurs gens tant de maledicliomet eiorctsmes, que... »
«Le diable leur avoit donné, et le diable leur aavoitosté.9
Voyià en somme le sac de Rome, que j*ay recueilly des Espaignols, sans emprumptcr rien de Guichardiu et autres qui en ont assez escrit ^, et que j'ay aussy apris d'un livre espaignol, et dans Rome et dans Naples, la première fois que j'y fus , et mesmes d'un vieux trompette françois qui avoit esté à feu M. de Bourbon alors , et estoit aux gaiges de l'empereur et du visceroy ; estant iceluy trompette aagé de soixante ans ou plus, et qui avoit veu tout le mystère.
La première fois que j'allay à Naples, je le trouvay â Gapoue ; il se fit cognoistre à moy pour françois. 11 estoit fort honneste homme et d'esprit , et pour son aage n'avoit point oublié son mestier, car il sonnoit des mieux de la trompette. Il me conduisit despuis Gapoue jusques à Naples; et par le chemin m'entretenoit fort de M. de Bourbon, de ses faicts, du sac de Rome, et sur tout des belles femmes violées, qu'il m'en conta prou à mon advis, et force particularités, dont je serois par trop long, sallaud et importun si je les voulois toutes exposer, encor qu'il y en ait de fort plaisantes que possible pourray dire ailleurs une autre fois.
Gertes, à ce qu'il me conta, les insolences y furent trop excessives; et si feu M. de Bourbon eust survescu ( à ce qu'il me disoit ) il les eust bien corriges ; car c'esloit un capitaine sage et advisé politic, et avait une ame qui n'eust voulu recevoir aucun reproche, encor qu'il aymast le soldat et l'eust voulu contenter, mais selon le droict de guerre 2, et après plus; car, pour continuer le sac tant de temps, il n'y avoit point raison , et aussy que ledict M. de Bourbon eust voulu faire bource à part ; et estant aiiisy ceste ville saccagée de fonds en comble, il n'eust sceu. De plus, il s'en vouloit rendre patron et se faire dire roy des Romains. Voylà pourquoy tels et telles dans Rome, qui le maudirent et s'esjouyrent de sa mort, s'ils eussent le tout considéré, puis que tel malheur leur devoit arriver, ils le dévoient souhaicter vif alors, encor que le prince d'Orange y fit bien tout ce qu'il y peut
' Le frère de Tbistorien Guicciardini et Jacques Bonaparte nous ont laissé la relation de ce ûéQt. Voyez cette dernière relation dans le Panthéon.
* Le manuscrit 8771 ajoute : «L'on eust permis le sac pour deux ou trois jours. *
VIES DES GRANDS CAPITAINES
pour y mettre ordre; mais c'estoit un jeune homme qui ue faisoit que venir, et n'avoil si grand créance parmy les gens de guerre comme M. de Bourbon ; et aussy pour s'establir parmy eux , et y prendre credict, leur vouloit du tout complaire.
Ce sac fut tel, que, de nos pères et de nous, en quelque lieu qui ait esté forcé, on n'en a veu de pareil. Nous avons eu de frais le sac de la ville d'Anvers, prise du costé de la citadelle; mais il fut bien autrement et plus modestement mesnagé. Il estoit tel qu'il pouvoit enrichir une armée de trente â quarante mille hommes ; et ce furent trois mille hommes , tous soldats espaignols, qui s'en prévalurent. Les desordres n'y furent pas autrement grands, sinon que le feu fut mis en ceste belle maison de ville, à cause de quelques-uns y retirés. D'y gaigner ils y gaignerent ce qu'ils voulurent, jusques aux quictes goujats; dont j'en ay ouy parler d'un à un soldat espaignol, lequel, pour sa part, gaigna vingt mille escus, luy qui auparavant n'avoit qu'une realle que son maistre luy donnoit par jour pour vivre : estant dans un tel bien, il se perdit de telle façon, que, se mettant â jouer de tout ce qu'il avoit , ne luy resta pas un sol en quinze jours, et devint gueux et pauvre goujat commedevant. Quant aux soldais espaignols, ils devindrent si riches, si pecunieux, que lors qu'ils quicterent la ville, par accord faict par dom Jouan qu'ils vuideroient de Flandres et passeroient vers Italie, ils ne sça voient comment porter leur or et leurs richesses; si que la pluspart faisoient garnir leurs espées toutes d'or, comme gardes et poignées, leurs picques, leurs fourniments et autres garnitures, tant ils affluoient en biens. De grand tuerie, ils n'en firent pas trop, sinon sur la chaude colle, ny de rançonnement non plus; car ils trouvoîent les maisons si pleines, qu'il ne leur estoit besoing d'advantage de rançonner leurs hostes S envers lesquels ils estoient encore si honnestes, que les voyant en leurs maisons ou passer par les rues, ils les saluoient très courtoisement en les appelant leurs pères, et leur disant à chascun d'eux: €Àdios seflor padre; bien te puedo llamar padre^ mejorque nd padre natural^portan gran bien que mehaveys hecho^y a j amas ro^are à dios por i;of.i>« Adieu, père. A bon
^ Le manuscrit .8771 ajoute : «Que peu.»
adroict je vous appelle tel, et mieux que œoa a père naturel pour le grand bien que tous m'a- « vez faict ; â jamais je prieray Dieu pour vous. « Voylà la différence de ce sac à celuy de Rome. Quant aux femmes, je m'en raporte à elles comment il en fut, et au dire des soldats et de ceux qui prennent telles places d'assaut et de force.
Je ne raconteray point Tassiegemeut du pape dans le castel Sainct Ange, ny la composition qu'il fit pour sa délivrance avec le prince d'Orange et le visce-roy, ny l'argent et les ostages qu'il fallut donner. Gela est commun parmy les histoires d'Italie.
Encor ces soldats furent si desbordés et insatiables , qu'ils ne voulurent entendre à ceste capitulation , et ne voulurent qu'à grand peine sortir hors de la ville : dont je m'estonne , et beaucoup d'autres avec moy, de la vaillance de ces braves gens, qui ne craignirent jamais les troupes de la ligue , dont il y en avoit force à l'entour de Rome et Toscane, que pour elles ne se desporterent jamais de la discontinuation de pillcrie. Et ce qui faict plus estonner, c'est qu'on ne leur donna jamais d'alarmes d'aucuns coslés , tant on les redoubloit. Que si on leur en eusl donné , on en eust eu bon marché ; car ils se soucioient autant de gardes et du devoir de guerre que rien , sinon à se donner du bon temps , comme en un temps de paix, et comme s'ils n'eussent d'ennemys en teste; en quoy ceux de la ligue eurent grand tort. Des menaces de la venue de M. de Lautrec , encore moins le craignoient-ils. Enfin, par la composition ils se retirèrent , mais non sitost qu'ils falloit ; car M. de Lautrec arriva , et leur voulant couper chemin , il ne peut , tant ils marchèrent en vaillants et bons hommes de guerre, et en brave relraicte , en laquelle ils firent un traict digne de grand louange ; car ils emmenèrent avecques eux le corps de M. de Bourbon , leur feu gênerai , et ne le voulurent laisser ft Rome. S'ils l'y eussent laissé , les Romains l'eussent desensepvely, et luy eussent faict quelque vilaine oprobre à son pauvre et honorable corps, pour avoir esté auteur de toute leur misère. Ces braves impériaux donc emmenèrent bravement le corps de leur feu gênerai, et exempts d'ingratitude pour les avoir faicts tous riches , ne l'abandonnèrent jamais jusques à ce qu'ils Teurent mis (tant il«»
LE CONNESTABLE DE BOURBON
«mt à louer et estimer) en sauvette dans le chasteau de Gayelte , place imprenable de nature et d'art. Ils le mirent dans la chapelle après ravoir {honoré d'an beau tombeau, et digne de lay, lequel j'ay veu, et vous diray comment.
La première fois que je Fus à Naples, à mon retour je vins passer à Gayette : M. de Quelus, père du dernier, fovory du feu roy, et moy, estions ensemble. Le matin , après avoir là couché , nous allasmes à la porte du chasteau , demandant s'il nous serait point permis de voir le chasteau et tumbeau de M. de Bourbon , et que nous estions gentilshommes François.
Quelques uns des gardes nous dirent qu'ils alloient parler au castellan, lequel vint tost après hors du chasteau; et après nous avoir salués fort courtoisement , et demandé en françois de quelle part de France nous estions , et DOS seigneuries, nous les luy dismes, et que je m'appeilois Bourdeille. Soudain il me dict qu'il avoit cogneu feu mon père, et l'avoit veu d'autresfois avec M. de Bourbon , qui l'aymoit fort , et mesmes un de mes oncles , qu'il avoit veu nourrir page de M. de Bourbon , comme il estoit vray. Alors il se déclara à nous comme il estoit François comme nous, et serviteur de feu M. de Bourbon. Il avoit la façon très belle et bonne , fort grand et hault de taille, ny trop gras ny trop peu , venant sur l'aage de soixante ans, toutesfois peu mesié pour son aage et son poil qu'il avoit noir; et l'empereur l'avoit là rescompensé. Alors il nous pria d'entrer, et croy que mon nom y servit de beaucoup.
Estans entrés , soudain il nous mena dans la petite chappelle qui est à main gauche en entrant : luy, allant le premier, il prit l'aspergés et de l'eau beniste , et nous en donna ; se mit à genoux devant l'autel , en nous priant de donner un Pater Noster et un À\fe Maria , et un De Profundls à l'ame de feu M. de Bourbon son maistre : ce que nous flsmes à son imitation. Après, nous estans levés, il nous monstra encor ce tumbeau , qui estoit cslevé sur main gauche, aussy à la mode d'Italie du temps passé : le theu estoit couvert d'un fort beau drap d'or frisé et rouge, avec ses armoiries toutes simples, sans estre entournées nullement de l'ordre , ny du roy de France , ny de l'empereur; de quoy moy estonné, je lui demande pourquoy l'ordre de l'un ou de l'autre
n'y estoit. Il me respondit qu'il avoit quicté celuy du roy, et ne le porta oncques plus despuis qu'il l'eut quicté. Aussy dict on qu'après qu'il s'en fut allé , le roy luy envoya demander Tespée de conneslable et son ordre. Il respondit : «Quant à l'espée , il me l'osta au voyage «de Valancianes, lors qu'il donna à mener à «M. d'Alançon l'avant-garde qui ra'apparteanoit; et Tordre, je l'ay laissé derrière mon vchevet de lict à Ghanteile.» Quant à celuy de l'empereur, qui est la Toison, il ne le voulut jamais prendre.
En après, continuant son propos, aVoylâ, «dict il, le corps qui repose leans, du plus «brave et vaillant prince et capitaine qui fut «jamais en son vivant , et n'en déplaise aux «neuf preux; car il les a tous surpassés.» Et nous alla conter beaucoup de ses vaillances particulières , qui seraient trop longues à dire, et que s'il eust eu des moyens il en eust bien faict de plus belles ; mais ils luy failloient à tous coups. Si bien qu'une fois, nous dict il , estant à Sainct Jean près de Boulloigne , que j'ay nommé cy devant , ses soldats ne faisoient que crier qu'ils n'avoient pas un sol , et qu'il leur en fist donner; il les harangua tous, et leur remonstra ses nécessités, et qu'il mourroit en la peine, ou qu'il les feroit tous riches , et qu'ils temporisassent un peu , ne les voulant frauder nullement de leurs peines et services ; et en cas qu'il ne leur dist de cœur, il leur donna tous à despartir toute la vaisselle d'argent de sa maison, et si peu de bagues et joyaux, meubles et habillements qu'il avoit en ses coffres : si bien qu'il ne se réserva rien ponrsoy queThabillement qu'il portoit sur luy, et une casaque d'argent qu'il portoit sur ses armes; car il la vouloit belle. Ce qui contenta si bien les soldats , qu'ils jurèrent tous de ne l'abandonner en quelque part qu'il voulust aller, fust à tous les diables.
Aussy en la chanson que j'ay dict cy devant , Calla, callay il y a un verset qui dict :
Dédales : Mit senores, yo soxpobre cavallerOj Y tambien como vototros, no tengo un dinero,
C'est-ù-dire:
Il leur disûii : Mesiirurs , j suit panvrc cberallter • «I ft*ff pu un soi non plus que vous autres.
VIES DES GRANDS CAPITAINES
Et puis les haranga de la façon que j'ay dict cy devant ^ et descouvrit son secret , et le tout en espaignol , qu'il avoit très bien apris , et le parloit très bien , et s'cstoit très bien façonné à leurs gestes , grâces et façons : aussy en avoit il le tainct fort noir, la barbe faicte à l'espaignolle^ce qui leur plaisoit fort. Bref, il nous conla une infinité de choses qui seroient trop longues à escrire , mais belles à lire.
Sur tout il nous conta les roescontentemens qu'il avoit de la France , du roy et de Tempereur, et que si Dieu luy eust preste vie , il en cust eu raison. Car, résolument , il se vouloit faire roy des Romains , et eust bien brisé les aisles aux papes , et taillé leurs mourceaux courts, il nous dict que le roy François luy porta tousjours jalousie et quelque hayne sourde, despuis que , faisant baptiser son fils que le roy tenoit, le baplesme et le festin furent si sumptueux et superbes, qu'un roy de France fust esté bien empesché, dict-il , d'en faire un pareil , tant pour la grande abondance de vivres que pour les lournois, masquarades, danses et assemblées de gentilshommes; car il s'y en trouva force. Il y en avoit cinq cens , habillés lous de vellours , que tout le monde ne porloit pas en ce temps là , et chascun une chaisnc d'or au col , faisant trois tours , qui esloit pour lors une grande parade , et signe de noblesse et richesse. Le roy François luy en porta force envie. Aussy qu'il y avoit l'admirai Bonnivet , qui ne l'aymoit pas et luy faisoit de très mauvais offices à l'endroict du roy, encor qu'il fust son seigneur, et l'autre vassal , à cause de la duché de Ghastelleraud.
Or, auprès du tumbeau de M. de Bourbon y avoit pendu son grand estandard gênerai de taffetas jaune, tout semé en broderie, au dedans d'un jaune noir et blanc , mais le champ esloit jaune : la broderie estoit de plusieurs cerfs volants, et force espées nues flambantes, avec ces mots escrits en plusieurs endroicts : Espérance! espérance! Je priai M. le castellan de m'en expliquer la devise , ce qu'il fit très voulontiers , et nous dict par ce cerf volant , encor que de longtemps avant il l'avoit pour devise , comme Ton peut venir encore en plusieurs endroicts de Moulins, il vouloit signifier que, pour sortir hors de France ,et
« Vo)ei ci-de»ui , paget 68 et 60.
pour sauver sa vie , il luy avoit convenu faire une extrême dilligence et d'aller viste, et de s'armer, non-seulement de pieds de cerfs , aios d'aisles; mais qu'a vecquesceste espée flamblaot il avoit espérance de s'en vanger et par le fer et par le feu. Voyiâ une terrible menace. C'est ce qu'il nous en dict.
Puis , sortant de la chappelle , il nous bailla deux soldats pour nous pourmener au tour da chasteau, que nous vismesà Taise. Et y vismes unedes plus fortes placesque j'ay e jamais veue; et si en ay veu prou en France et en autre pays. Nous y vismes aussy là une chose très singulière à voir, qui est une grande et desmesurée roche, fendue par le mitan, qu'on dicteslre l'une de celles qui se fendirent à la mort et passion de nostre Sauveur; et , pour ce, il y a une petite chappelle bastye, où Ton y gaigne une fois l'an de beaux pardons.
Estans tournés de nostre pourmenade et visite, nous trouvasmes M. le castellan à la salle basse, qui nous atlendoit avec un très beau desjeuner, et aussy bien préparé qu'il estoit possible, tant de chair que de fruicts exquis, et principallement de grenades (car c'en esloit la saison), des meilleures que je mangeai jamais après celles de Seville en Espaigne; aussy Gayette par delà emporte le prix de toute la contrée pour les produire très exquises.
Après avoir bien desjeuné nous prismes congé de M. le castellan, qui s'offrit fort à nous, surtout à moy, et nous en allasmes. Nous avions avecques nous le bon homme trompette que j'ay dict cy devant, qui , tant que nous demeurasmes à Naples, demeuroit quasy tousjours avecques nous, et nous monstra toutes les singularités de là, et surtout la place et forme du siège de M. de Lauirec. Quand nous allasmes au secours de Malihe cinq ans après, je retrouvai encor ce bon homme trompette sur le mole; et soudain nous nous recogneusmes, autant aise l'un que l'autre de ceste rencontre.
Or, pour faire fin, si M. de Bourbon prophétisa un peu devant sa mort qu'il ne s'en soucioit point , mais qu'il demeurast immortel de mémoire, certes il l'est; car encor que les Italiens se sont plaincts de luy, si ne peuvent ils s'engarderde le louer tous les jours;et luy 8«nt I ceux d'alors ce petit epitaphe, qui commence :
LE MARQUIS DE MARIGNAN ffassoiassai^quifat traduict en François ainsy
D*M«ez assez a fairt Charlcmaigne te preux. Aleiandre le Grand de pru fil plut grand cbose. Mstis de néant a faicl plus que n'ont faict les deux , Charks duc de Bourbon , quMcy dessoubs repose.
Les François pour lors n'en osèrent escrire, car il esioit lellement hay et odieux, qu'on fit peindre de jaune la porte et le seuil de son hostel de Bourbon de Paris, devant le Louvre, d'autant que c'estoit la coustume des François le temps passé, et encor, que, pour bien desclarcr un homme traistre à son roy et à sa patrie, ils luy peignoient ainsy le jaune à sa porte . comme aussy ils semoienl dedans sa maison du sel , ainsy qu'on fit à celle de feu M. Fadmiral de Chastillon K
C'est assez pour ce coup parlé de ce grand prioce, lequel plusieurs ont excusé de ce qu'il fil; car on luy vouloit oster l'honneur, la vie et le bien, oCi il n'y a rien si misérable qu'un pauvre prince déshérité. Âussy que le roy Fran- (pis souloit dire qu'il n'y avoit animal au monde plus furieux et dangereux qu'un gentilhomme françois desdaigné, despité et mal content. A ce que j'entendis quand nous allasmes au secours de Malte , le tumbeau de ce prince a esté osté de ce lieu eminent, comme sont esté tous les autres, par l'ordonnance du concile de Trente. Messieurs de Strozzi et Brissac, auxquels j'en avois faict grand cas, le desiroient fort voir; mais il n'y eut nul moyen d'y entrer, dont ils furent bien marrys.
Ce mot de luy, et puis plus. J'ay ouy à un grand homme de guerre , qui avoit Icu nos histoires de France, faire comparaison de ce grand Bourbon à Robert d'Arthois , qui alla servir le roy d'Angleterre Edouard.
Tous deux furent François , de grande et illustre maison ; tous deux braves et vaillans , et hauts à la main , et j)eu endurans , tous deux grands capitaines ; tous deux malcontcns , fu- (piifîs de France , servans deux grands et valeureux princes; tous deux flambeaux de guerre contre leurs souverains ; tous deux qui firent et suscitèrent de grands maux à leur patrie ; tous deux après qui moururent de pareille onort, Pun d'un coup de traict devant Vanes, et Tautre d'une harquebuzade devant Rome; tous
^ Le manmcrit 8771 dit : i Du feu pauYre M. Tadmiral
âeCbaïUiloQ.»
deux fort regrettés de leurs maistreset princes: la mort de tous deux fort bien et cruellement vangée ; car de deuil et de despit qu'en eost de Tuu le roy Edouard , il exerça de grandes cruautés : les impériaux en firent de mesmes de l'autre dans Rome. Tous deux furent enterrés hors de leurs pays, l'un honnorablement en Angleterre , où son corps fut porté ; l'autre à Gayelte , en mesme honneur et gloire ; tous deux recommandés fort après leur trespas à la mémoire de leurs princes; car l'un eut en tant de révérence ce nom d'Arthois, qull fit plaisir à tous ceux qui en esloient , ainsy qu'il relira Denys de Mortbeq i, ayant faict un coup de sa main en France , dont il estoit fugitif , et fut celuy qui sauva le roy Jehan à Poictiers : de mesmes l'empereur traicla fort bien les serviteurs fugitifs de M. de Bourbon. Quand le roy anglois vint en France , il fit de grands maux et cruautés du costé de la Picardie , et ne pardonna à aucunes terres , fors celles de Marguerite d'Artois , parce qu'elle estoit sœur de Robert. L'empereur, quand il passa par France , fit un très grand honneur à madame de Montpensier , sœur de M. de Bourbon; et l'entretenoit et causoit avec elle souvant ; et s'offrit fort à elle, comme je tiens de bon .lieu. Pour ses serviteurs, j'en parle ailleurs comme il les rescompensa.