LE MARQUIS DE MARIGNAN
trouvé leurs villes d'Allemaigne, ny leurs deFfeoses et defFensears, comme ils firent; et mcsmes à ccsle belle et grande escarmouche qui &e fit à la belle croix , lors que ledict duc et marquis vindrenl recognoistre la place.
Au partant de ce siège, ledict marquis fut faici lieutenant gênerai de l'empereur à la guerre de Sienne, où, après plusieurs retraictes et desfaictcs des siens, comme à la Marema de Sienne, et à Foyanno et autres lieux , la fortune changeant visage , à son ancienne mode , il donna baltailleà M. de Slrozze, et la gaigna et le défit, aoianl par sa prudence et valeur que des siens et bons capitaines qu'il avoit avec lui , comme d'Astolfe Bâillon , aucuns disent Ridolphe < : je nesçay si c'est luy ou son fils, ou son nepveu , qui fit si bien dans Nycostie en Gipre, assiégée par le grand Turc, de laquelle guerre j'espère en parler une fois.
Il y avoit aussy le comte de Santo-Fior , bon capitaine, à qui l'empereur, pour avoir bien faict, donna son ordre de la Toison. Despuis , il mena en France les forces du pape Pie quinto, et se trouva à la battaille de Moncontour, où il fit très bien. H y eut aussy Chapin Vitelly 2, très grand capitaine, qui despuis fut en Flandre avec le duc d'Albe. De plus , il y avoit dom Jouan de Lona et dom Diego deLuna son fils, très bons capitaines, et plusieurs autres , tant espaignols qu'italiens.
Geste battaille de M. de Strozze donc gaignée sur lui , le marquis alla assiéger la ville de Sienne, qui fut desbattue, comme M. de Montlue le dict en son livre , sans que j'en raconte davantage. Bien diray-je que j'ay veu eslonner force personnes d'une forme de guerre que ledkt marquis pratiqua là devant, fort estrange ei bizarre ; mesraes qu'une fois j'en vis M. de U Chappelle des Ursins en entretenir la reyne mère en sa table, dont elle s'en esbahit comme les autres ; qui fut ceste escallade qui se donna denuict avec tant de torches , flambeaux , lanternes et falots ^ : chose fort inusitée , puis que tel assaolt et telle camisade se doit faire plus
* U n*y 'a pas eu d'Astolphe Bâillon , mais bien uo Astor, duquel parle M. de Ttiou sur Tan 1550. Celui dont il s'agit ici se nommoit Rodolphe. Voyez le même sur t'ao 1554.
' Cbiappa Viielli.
I * U manuscril ajoute : < De mesme que les Juifii quand ^ «nèrent rendre Notre-Stigneur Jésus-Christ, •
coy que Ton peut. Aussy M. deMontlucse sceut bien prévaloir de ceste lueur , comme il dict ; car ces flambeaux donnoient à nos harquebusîers meilleure mire et visée , si bien qu'ils venoient à l'ennemy comme ilsvouloient. Les uns ont eu opinion que ce traict , plustost faict par bravade et obstentation que pour espérance de grand effect, sinon en tant que Ton eust pris Foccasion à poinct si elle se fust présentée tout à coup , comme elle cuyda arriver, dict M. de Montluc , par la faute de Sainct-Âuban ^ : d'autres , que c'estoit à bon escient , afin qu'à la lueur les soldats marchassent mieux, posassent mieux leurs pas, et appuyassent et affermassent mieux leurs eschelles.
La reyne, qui sçavoit discourir de toutes choses très bien à propos , dit son opinion qui fut telle : que la nuict n'a point de honte et qu'elle couvre beaucoup d'imperfections et poltronneries ; si que tel est vaillant de jour qui ne Test pas de nuict, et que la nuict est plus propre pour les hypocrites de guerre que le jour, qui de son beau soleil esclaire nos vices et vertus. Pour fin , les gentils discoureurs en peuvent là dessus gentiment discourir, ausquels je m'en remects. Tant y a que ceste nouvelle invention fut gentille; je l'ay veue bien représentée en l'église de Sainct Jehan à Florance avecques force autres beaux faicts de la guerre de Toscane et de Sienne ; les peintures en sont très belles , que le grand duc Gosme fit mettre là en perpétuelle mémoire du marquis et de l'obligation éternelle qu'il luy avoit, pour lavoir ainsy remis en une partie de son Estât perdu pour luy.
Or, j'ay vea un petit traicté en espaignol , qui s'intitule la Conqaista de Sienna, lequel favorise fort les Espaignols et peu les François. Il ne parle là dedans de M. de Montluc^, comme s'il ne fust jamais esté veu ; et quand il vient à parler de la composition et redition de Sienne , il dict que ce fut le signor Gornclio Benlivoglio, brave seigneur de Bouloigne, bon et fidel capitaine, que j'ay veu en France et à Ferrare, lieutenant du duc en son Estât. Quand ce vint donc à faire ceste composition le duc de Florance et le marquis imposoient de trop
1 Albert Pape de Saint- Auban.
* Le manuscrit 8771 dit : « Du diiblei'il parte là dedans de Montluc. •
VIES DES GRANDS CAPITAINES-
dures conditiooâ, si bien qu'ils les refusèrent; et Cornelio fit response qu'ils creveroient tous pluslost que les passer, et sur tout qu'il vouloit sortir avecques armes et bagage, tabourin battant et enseignes desployées , et marcher en forme de bataille. Le marquis, cognoissant que ce seigneur de Bentivoglio, capitaine de très grand renom, meritoit telle courtoisie, voire plus grande, dict le livre, la luy octroya. Parquoy, l'heure de la sortie venue , le marquis se vint mettre à la porte et se fil apporter une chaire où il s'assit. Voicy venir le sieur Cornelio, armé de toutes pièces et la picque sur les espaules, marchant d'une très belle grâce et façon (comme certes il Ta voit) à la teste de ses gens, qui pouvoient monter jusques à quinze cens hommes. Quand il fut près de M. le marquis , luy, comme très courtois , prit sa picque à deux mains , et avec une douce et humble courtoisie la baissa en terre en signe de salutation au marquis; mais le marquis, non moins courtois que luy, se leva aussi tost de sa chaire , et luy aida à relever sa picque et la remettre sur ses espaules ; car, ce dict le livre , pues que la cosa andaba de corsario a corsario , no quiso quedar deudor de tal cortesia ; c'est-à-dire, puisque la chose alloit de corsaire , il ne voulut pas demeurer débiteur de telle courtoisie. (Quels grands mots!) Et par ainsi ce gentil marquis demeura gentiment acquitté.
Tous les capitaines qui estoient avec luy louèrent fortceste gentille cerimonie dudict seigneur Cornelio pour n'avoir point esté veue encor, ny pratiquée d'ennemy à ennemy, ce dict le livre; et aussi quand tous les porte enseignes, par un signal que leur fit le seigne^ir Cornelio , baissèrent les drapeaux en terre, de mesmes que luy sa picque, ausquels ledicl marquis pria de relever et arborer aussi tost , offrant au seigneur Cornelio et à tous ses capitaines tout plaisir, faveur et courtoisies : et amprès qu'ils furent tous passés et salué le marquis ainsi comme j'ay dict, les capitaines et soldats espaignols furent si contens de telles gentillesses dudict sieur Cornelio et de ces gens , que , pour revanche , ils leur rendirent la salue de la plus belle escouppeterie qu'ils peurent ; et amprès cela nos gens se retirèrent là où il avoit esté dict, et le marquis entra dans Sienne.
Voylà une sortie bien contraire à celle que
M. de Montluc raconte , lequel a esté si malheureux à l'endroict des escrituresespaignoUes, qu'elles ont parlé de luy comme vous voyez. Toutcsfois, s'il esloitenvîe, je croy qu'il ne s*en soucieroit guieres : mais, qui pis est , si lesdites escritures espaignoles ont taise son nom , aucunes des nostres françoises en ont faict de mesmes , qui est un grand malheur pour luy. Voilà pourquoy il a bien faict d'escrire et sonner luy mesmes sa feste , et faire pour luy, puisque les autres n'en ont rien voulu dire.
Vous avez Paradin, boa historiographe certes, et gagé des feus roys François et Henry, et de M. le cardinal de Lorraine , qui a faict rhisloire de nostre temps, qui est belle et y a de belles choses et point communes. Quand il parle de ceste guerre de Sienne il ne parle non plus de M. de Montluc, sinon quand il dit que M. de Lansac fut pris par quelques chevaux légers ainsy qu'il s'en venoit de Rome jetter dans Sienne à cause de la maladie de M. de Montluc. Voylà tout ce qu'il en dict et rien plus, en tout le discours qu'il faict de ceste guerre.
Si ay-je ouy dire à aucuns qu'il falloit bien, ou que le nom de M. de Montluc ne fust grand comme il a esté despuis , ou que sa grande et longue maladie qu'il eut dans Sienne couvrit sa vertu et valeur, ou bien que l'escrivain de malice n'en a rien voulu escrire. Je m'en rapporte à ce qui en est.
On dict que ledict marquis mourut de regret; car, après la prise de Sienne, dont le siège avoit duré long -temps, l'empereur luy escrit qu'il n'esloit pas content de la longueur d'un si long siège; voire lui avoit envoyé un gentilhomme de sa chambre pour luy en dire sa créance ; et qu'il avoit faict durer ce siège exprès pour entretenir plus longuement sa charge, et contrefaire tousjoursdu grand, et tenir sa réputation à ses despens^ dont il n'en estoit nullement content ; il en prit si grand despit et tristesse qu'il en mourut de regret avec ses gouttes , non sans reprocher et dire que Sa Majesté n'avoit peu prendre Mets avecques une armée de cent mille hommes , et luy, avecques une poignée de gens, avoit esté bien contraincl à une si grand longueur.
Il se dict qu'estant le siège devant Sainct Dizier, et commandant à Tinfanterie, ainsy