LK COMTE DE MANSFELD
qu'il estoit en la trenchée assis sur une chaire, sorviatle prince d'Orange, à qui voulant céder comme à luy apparlenoit esiant si grand prince , s'osta de son siège et luy bailla : il n'y fat pas plustost assis qu'un coup de mousquet vint de la ville qui le tua. Ne faut doubter qu'il n'en eust faict de mesmes au marquis s'il eust demeuré là ; mais pourtant la destinée ^ fiiict tout en cela. Autres disent que ce fut Ferdinand de Gonzague , comme j'ay dict cy devant K
Or c'est assez parlé de ce grand marquis, «non ce mot encor que le duc d'Âlbe en dict quand il mourut , qui fut en Taage de quatrevingt-sept ans, où il fit venir à soy tous ses enfàns et leur fit de grandes remonstrances; entre autres, qu'ils advisassent sur tout à imiter leurs prédécesseurs , qui avoient esté si grands capitaines et bonnes gens de guerre, et y prendre leurs modelles, non-seulement sur eux, mais sur d'autres bons qu'il avoit veus en son temps; dont il allegapour le premier son maistre l'empereur Charles , qu'il exalta par dessos tous. 11 allega le grand marquis de Pescayre, qu'il dict pourtant que le meilleur de luy estoit de bien commander à l'infanterie, et syamusoil par trop : pour eslre capitaine universel , et pour estre parfaict capitaine , il n'avoit point aitaint l'aagc pour l'escre. Il allega le marquis del Gouast , qu'il dict pourtant eslre effeminé un peu et adonné par trop aux délices. H allega Amhoine de Levé, mais que son indisposition l'avoit empesché d'estre si grand capitaine qu'il eust peu bien eslre. Il allega dom Ferdinand de Gonzague , qu'il dict pourtant avoir la conscience un peu légère , tesmoing le sac de Rome qu'il n'espargna pas son propre oncle 3. 11 allega M. de Bourbon, qu'il nomma dom Carlos de Bourbon, qu'il loua fort s'il n'eust esté traistre à son roy , bien qu'il en eust quelque occasion. Tant d'autres des siens allega-il, qu'il serait trop long à dire. Et, venant à nos capitaines françois, loaa fort fèu M. le connestable^; allega feu
^ Ce mot de destinée a été efFacé par le réviseur, qui lui a tubsiiiué : « La volorilé de Dieu fait tout. •
* A la fin du discours des prinees d Orange.
' U manuscrit ajoute : « Et la mort de monaeiGneur te danpbio. >
* Le mannserit ajoute : « Sans quelque chose oue je ne dirai point. ■
•RàRTOHB. L
M. de Guyse, qu'il tenoit pour un très grand capitaine s'il eust vescu davantage qu'il ne fit; car il ne faisoit qu'entrer au milieu de la per* fection qu'il eust peu attaindre sur son vieil aage. Mais sur tous il leur loua le marquis de Marignan , et le leur fit un très grand capitaine, d'autant qu'il ^ estoit de peu à peu et de grade à grade parvenu là, qu'il est mort le plus grand capitaine de tous ceux de son temps après l'empereur son maislre; voire venu là, que par sa vertu et valeur il avoit poussé son frère à estre cardinal, et plus, à estre le plus grand de la chrestienté, qu'estoit pape, qu'il ne vit là pourtant, car il estoit mort; et pour ce commanda à sesdits enfans de l'imiter en tout ce qu'ils pourraient. Il leur loua aussi son fils bastard dom Hernand, grand prieur de Gastille, qui estoit là présent, et qui luy avoit bien servy de second en ces dernières guerres. Puis, ayant dict, leur donna à tous sa bénédiction , et leur commanda aller trouver le roy d'Espaigne pour le bien servir et luy baiser très humblement ses royalles mains de sa part, et luy dire pour la dernière fois, qu'il luy pardonnoit de bon cœur sa prison, où il l'avoit détenu si longtemps : très mauvaise recompense des services passés qu'il luy avoit fiiicts et à la couronne d'&spaigne.
Je tiens ce conte d'un honneste et brave seigneur françois qui l'a ainsy ouy faire, estant en Espaigne, au filsaisné dudict M. le duc d'Albe.
LE COMTE D,E MANSFELU
M. Le comte de Mansfeld a esté un grand capitaine, ainsy qu'il l'a faict parestre tousjours. Il estoit gouverneur de la duché de Luxembourg et capitaine de cent hommes d'armes , chevallier de Tordre de la Toison et gentilhomme ordinaire de la chambre de l'empereur ; il eut tous ces estais estant encor assez jeune.
I^rs que le roy Henry fit son voyage d'AIlcmaigne, et sçachant qu'à son retour il alloit assiéger Yvoy qui estoit de son gouvernement , il
* Le manuscrit dit : < Que de simple estafier quil aroU «tté, il eaoii de peu à peu, etc.. «
VIES DES GRANDS CAPITAINES
s'alla jelter dedana ; laquelle ville fut baltue si furieusement , que j*ay ouy conter à feu M. de Guyse le Grand que jamais il n'avoit veu ny ouy parler d'une batterie si furieuse que cellelà; car elle fut battue deux jours durant de trente-six pièces en batterie, si assiduellement, qu'un coup n'attendait pas Tautre; mesmesque la ouict elles liroient si souvant, quon n'eut pas loisir dedans de se remparer. Si bien que ledict xM. de Guyse disoit souvant, quand il oyoit parler des grandes batteries , qu'elles n'approchoicnt rien de celle d'Yvoy. Bien il est vray que celle de Metz dura plus longuement, disoit il , et y eut plus de six mille coups tirés davantage qu'à Yvoy , mais c'esloit par intervalles et non si assiduellement qu'à Yvoy ; et c'est pourquoy elle estoit plus furieuse, ostant tout moyeq et loysir à remparer. Voyià M. le comte ayant veu une bresclie raisonnable pour les François, et y allant valeureusement pour la deffendre avec ses Bourguignons et Valions, ainsy qu'il appelloit les lansquenets. Us luy refusèrent tout à plat, et luy dirent résolument qu'ils ne combattroient point; dont M. le comte cuyda enrager , et de despit rongeoit ses poiocts; comme certes c'est un grand creve-CŒur à un brave et vaillant capitaine qui a envie de bien faire et bien combattre, de se voir abandonné et trahy des siens propres , comme il arriva devant Nancy à ce brave et incomparable Charles, duc de Bourgoigne, par Gampo Basso, et à Louys Sforce, dict le More, duc de Milan, lors qu'il fut livré des siens mesmes aui François devant Novarre. Aussi le sceut-il bien dire le soir , ayant esté envoyé prisonnier en La Rocque du Pont > , à cesie heure place bien forte où j'ay esté , se trouvant avec un seul vallet , en faisant tels regrets. «O ines- «timable fortune, inconstante s'il en fut onci «Où suis-je maintenant logé? Hier je comman- « dois à plus de vingt mil hommes : maintenant, tt à Tappetit d'une trahison et faillance de cœur, ade tous eux, à grand peine ay je un serviteur, a et encor suis-je en captivité et luy en liberté. » Grand exemple de fortune pour les grands!
Ainsy ce pauvre M. le comte, tout courageux qu'il estoit , par la poltronnerie de ces lansquenets fut contraint de parlementer et faire composition et rendre la place. Et ainsy
*Le Pont sur la Sture.
qu'il vint premièrement trouver M. le connestable qui estoit grand bravasche , et l'ayant salué, il luy dict , sur ce que M. le connestable l'âdvisoit d'avoir bien faict de capituler, car il y fust aussi bien entré dedans par assault et eust tué tout : a Ah! monsieur, dict le comte, si « tous mes gens eussent esté Bourguignons ou a Espaignols, vous ne Toussiez eue si aisément; tf mais les Allemans m'ont faict fausse poincte «et grand tort.o Puis ayant esté mené devant le roy , et luy ayant faict la révérence très humble avec les autres prisonniers , le roy le receut et parla à luy et à tous fort amicalement; car Sa M^jesté estoit composée de toute bonté ge-
; nereuse. Sur laquelle M. le comte le supplia le faire traicter bien et en bon prisonnier de guerre, ainsy que sa royalle et magnanime bonté luy permettoit. Leroy luy respondii alors: qu'il seroit mieux traicté que l'empereurne faisoit traicter les seigneurs d'Andellol et de Sypierre. Surquoy le roy conmnanda quoii l'emmenast au bois de Viqcennes , où le roy luf tint promesse; mais il y demeura longtemps,
' par ce que l'empereur en faisoit de mesmes aux François prisonniers , qu'il ne vouloit mettre à rançon, sinon après la bonne tref ve faicte ; et par ainsy tous d'une part et d'autre furent délivrés. Et par conséquent à M. le comte on luy bailla un peu blasme que, pour un grand capitaine qu'il estoit, dequoy il sortit pour capituler; et qu'il devoit faire cela par ambassades ou s^ conds ou tiers , et que , pour ce subject , sa composition n'en fut si advantageuse pour luy; car M. le connestable luy sceut donner la venue, et fit crier aux siens de dedans que tout estoit arresté, qui furent bien ayses d'aussy to$t
\ recevoir les nostres.
' Il vint despuis au service du roy Charles en I nos guerres civiles par le mandement du roy I son maistre, et amena douze cens lances bour- | guinonnes, et se trouva à la baltaille de Moot- | contour , où il fit si bien et si vaillamment qu'il j y fut blessé dans un bras, lequel il cuyda per^ |
; dre; mais par les bons remèdes que le roy |
I et toute sa cour y apportèrent ( car il estoit | fort aymé, comme certes il estoit très aymablc et avoit une très belle façon), il eschapp^i et recouvra santé et guerison. Puis s en retourna après la paix en son pays avec la boonc grâce du roy et de tous les grands et peiiis de