‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de BourdeilleChapitre 17 sur 119 · MARGUERITE · texte numérisé non relu

MARGUERITE

BKTUI DB FRAlfCI BT DB IfAYARBB,

Fille uniqMe maintenant restée de la noble maison de France.

Quand bien je considère les misères et maies adventures de cesie belle reyne d'Rscossc , de laquelle j'ay parlé cy-devant, et d'aulres prince.sses et dames que jenenommeray, de peur, par telle disgression, gaster mon discours avec celuy de la reyne de Navarre de qui je parle mainte-

nant , n'estant pour lors encor reyne de France , je ne puis croire autrement que la foN tune , déesse absolue de l'heur et malheur des personnes, ne soit du tout ennemye contraire des beautés humaines; car s'il y en eut jamais une au monde parfaicte en beauté, c'est la reyne de Navarre, et toutesfois pourtant peu favorisée de la bonne fortune jusques icy; si bien que l'on diroit qu'elle a esté envieuse de la nature, d'avoir faictceste princesse si belle, que, par despit) elle luy a voulu courir à sus. Mais, soit que soit, sa beauté est tdie que les coups de ladîcie fortune n'ont nulle apparessance sur elle, d'autant que le courage généreux qu'elle a extraict par sa naissance de tant de braves et Taleureux roys ses père, grand père, ayeulx, bisayeulx et ancestres , luy a bicl tousjours jusques icy une audacieuse résistance.

Pour parler donc de la beauté de ceste rare princesse, je croy que toutes celles qui sont, qui seront , et jamais ont esté , près de la sienne sont laides, et ne sont point beautés; car la clarté de la sienne brusle tellement les aisles de toutes celles du monde , qu'elles n'osent ny ne peuvent voler , ny comparoistre à l'entour de la sienne. Que s'il se treuve quelque mescréant qui, par une foy escarse ^, ne veuille donner créance aux miracles de Dieu et de natare, qu'il la contemple seulement : son beau visage, si bien formé, en fait la foy; et diroit-on que la mère nature, ouvrière très-parfaicte, mit tous ses plus rares et subtils esprits pour la façonner. Car, soit qu'elle veuille roonstrer sa douceur ou sa gravité, il sert d'embraser toat un monde , tant ses traicts sont beaux , ses lineamens tant bien tirés, et ses yeux si transparens et agréables, qu'il ne s'y peut rien trouver à dire : et, qui plus est, ce beau visage est fondé sur un corps de la plus belle , superbe et riche taille qui se puisse voir, accompagnée d'un port et d'une si grave majesté, qu'on la prendra tousjours pour une déesse du ciel, plus que pour une princesse de la terre; encor croit-on que, par l'advis de plusieurs, jamais déesse ne fut veue plus belle : si bien que, poor publier ses beautés, ses mérites et vertus, il faudroit que Dieu allongeast le monde et haussast le ciel p'u^i (|u il n'est, d'autant que Tespacc

> Peliie, foible, débile.

do monde et de l'air n*est assez capable pour le vol de sa perfiectioa et renommée. Davantage , à la grandeur du ciel esioît plus petite le moins da monde, ne faut point doubler qu'elle Tesgaleroit.

Voyià les beautés du visage et du corps de ceste belle princesse, que pour à st'beure je puis représenter, oomme un bon paintre, au naïf: je dis celles que l'on peut voir par Teitérieur; car celles qui sont segrettes et cachées sous ong linge blanc et riches parures et aocoustremens, on ne les peut despeindre ny juger, si Don que très-belles et très- singulières aussy ; mais c'est par foy , créance et présomption , car la veue en est interdicte. Grande rigueur pour tant que de ne voir une belle paincture, faicte par un divin ouvrier, qu*à la moitié de sa perfection : mais la modestie et louable verecondie l'ordonne ainsy , qui se loge plus voluntiers parmy les grandes princesses et dames que parmy les autres vulgaires.

Pour apporter quelques exemples ft manifiesler combien la beauté de ceste reyne a esté admirée et tenue pour rare, je me souviens enair , lors que les ambassadeurs poulonnois vindrent en Fïance, pour annoncer à nostre roy Hemy son eslection du royaume de Pouloogne, et lay en rendre Thommage et Tobedience, après qu'ils eurent fiaict la révérence au roy Charles et à la rcyne mère et à leur roy, ils la firent aussy particulièrement, et par divers jours, à Monsieur, au roy et à la reyne de Navarre : mais le jour venu qu'ils la firent à ladicte reyne de Navarre, elle leur parut si belle et si superbement et richement parée et accouslrée, avecques si grande majesté et grâce, que tous demeurèrent perdus d'une telle beauté. Et entre autres, il y eut Le Lasqui , Tun des principaux de Tambassade, à qui je vis dire en se retirant , perdu de ceste beauté : a Non , je ne veux rien plus «voir après telle beauté. Volontiers je ferois «comme font aucuns Turcs , pèlerins de la «Mecque, où est la sépulture de leur prophète «Mahomet, qui demeurent si aises, si esperdus, «si ravis et si transis d'avoir veu une si belle et «si superbe mosquée, qu'ils ne veulent rien «plus voir après, et se font brusler les yeux par «des bassins d'airain ardans, qu'ils en perdent «la veue, tant sublilement le sçavent-ils faire; «disant qu'après cela rien ne se peut voir de

« plus beau , ny ne veulent plus rien voir après, i Ainsy disoit ce Poulonnois de la beauté admirable de ceste princesse. Et certes, si les Poulonnois ont esté ravis de telle admiration , il y en a eu bien d'autres. J'allègue don Jouan d'AustrIe, lequel (comme j'aydict cy-devant parlant de luy }, passant par France ainsy subtillement comme il fit, estant arrivée Paris, sçachant que ce soir se feisoit un bal solemnel au Louvre, le vmt voir desguisé, plus pour le subject de la reyne de Navarre que pour tout autre. Il eut moyen et loisir de la voir à son aise danser, menée par le roy son frère, comme d'ordinaire il le faisoit ; il la contempla fort , l'admira, et puis l'exalta par dessus les beautés d'Ëspaigne et dltalie ( deux régions pourtant qui en sont très-fortiles ) , et dit ces mots en espaignol : Aunque tal hermosura de reyna sea mas divina que humana,es mas para perdery damnar las hombres que saWarios; c'est-à*dire : « combien que ceste beauté de reyne «soit plus divine que humaine, elle est plus pour « perdre et damner les hommes que les sauver. »

Peu de temps après, il la vit ainsy qu'elle alla aux baings du Uege ; et luy fallut passer à Namur, ce qui fot le comble des souhaits de don Jouan, pour jouir d'une si belle veue; et alla au devant d'elle en fort grande et superbe magnificence espaignolle , et la receut comme si ce fost esté la reyne Elisabeth, sa sœur, du temps qu'elle vivoit, sa reyne et reyne d'Ëspaigne. Et , d'autant qu'il avoit esté fort ravy et biensatisfaict de la beauté de son corps, il en fut de mesme de celle de son ame , laquelle j'espère descrire à son lieu. Ce ne fut pas seulement don Jouan qui la loua et se pleut en ses louanges , mais tous ces grands et braves capitaines cspaignols, jusques aux soldats renommés de ces vieilles bandes, qui tous alloient disans parmy eux , en leurs refrains soldadesques , que la conguislad de tal hermosura valia mas que la de un reyrio, y que bien avenlurados serian las soldadas que, par servi rla , padrian marir sobre su bandera; c'est à dire : « que la con- «queste d'une telle beauté valoit plus que celle «d*un royaume, et que bien heureux seraient «les soldats qui , pour la servir, pourraient mouarir sous sa bandiere.»

U ne se faut esbahir si telles manières de gens,

VIES DES DAMES ILLUSTRES

biea creét ci gentib, tnmvoîent ceste princtuse si belle, que j^ai veu aucuQs Turcs qui sont venus en ambassade devers nos roys ses frères, tous barbares qu'ils estoient^se perdre en la contenu plant, et dire que la pompe de leur grand sei* gneur, quand il alioit à sa mosquée, oumarcboit en son armée, n'estoit si belle à veoi» comme la beauté de oesle reyne.

Bref, j'ay veu une infinité d^autres estran* gers, que je sçay estre venus en France et à la cour exprès pour veoir ceste beauté, dont la renommiée avoit passé par toute l'Europe , ce disoient-ils.

Je vis une fbîs un gallantcavallier napolitain, qui estoit venu à Parts et à la cour, et n'y trouvant poinct ladicte reyne, parce qu'elle estoit en son voyage des bains, retarda son retour de deux mois pour Tattendre et la veoir; et, l'ayant veue, il dit ces mots : «D'autres fois, la princesse de uSalerne a rapporté une telle réputation de sa «beauté dans nostre ville de Naples, que Tes* «tranger qui abordoit et s'en retournoit sans «veoir ladicte princesse, en racontant de son «voyage, si on luy demandoit s'il avoit veu «ceste princesse, et respondoit que non, on «luy repliquoit qu'il n'avoit donc veu Maples. «Moi semblablement, si, à mon retour sans veoir «ceste belle princesse, on m'eust demandé si «j'avois veu la France et sa cour, encor que «je l'eusse veue, j'eusse peu bien dire que non, «puisque je n'avois point veu ceste reyne, «que je peux dire en estre tout rornemeot et aTenrichisseure; mais à st'heure, l'ayant si bien «veue et contemplée, je peux bien dire que j'ay «veu toute la beauté du monde, et que nostre «princesse de Salerne n'estoit rien au prix. «Maintenant je m'en vois très -content pour «avoir jouy d'un si bel aspect. Je vous laisse «donc à penser combien vous autres François «pouvez estre heureux de veoir tous les jours à « vos ayses ce beau visage, et de vous approcher «de son divin feu , qui de loing peut plus es« « chauffer et embraser de poictrines froides, «que toutes les nostres de nos belles dames ne « sçaoroient faire de près. » Voylà les propos que m'en tint un jour ce gentil cavallier napolitain.

Un honneste gentilhomme françois , que je nommerois bien , voyant un jour ceste belle reyne en son plus beau lustre , et plus haute et pompeuse majesté, dans une salle de bal,

ainsy que nous en devisions ensemble, me Uni tels mots: «Ah! si le sieur des Essars, qui, «en ses livres à'Jmadis, s'est tant efforcé et « peiné à bien descrire et richement représenter «au monde la belle Nicquée, et sa gloire, eust «veu de son temps oeste belle reyne, il ne luy «eust fallu emprunter tant de belles et riches «parolles pour la despeindre et la monstrer si «belle; mais il luy eust suffi à dire seulement «que c-'estoit la semblanoe et image de la reyne «de Navarre, l'unique du monde; et par ainsy «eeste belle Nicquée, sansgrapdesuperfluitéde «parolles, estoit mieux peinte qu'elle n'a esté.»

En quoy M. de Ronsard eut grande raison de composer ceste riche elegie, qu'on voit parmy ses œuvres , à l'honneur de ceste belle princesse Marguerite de France, non encor maryée, où a introduit et faict la déesse Venus demander à son fils , après s'estre bien pourmené icy bas , et veu les dames de la cour de France , s'il n'y avoit point apperceu quelque beauté qui surpassast la sienne. « Ouy , dit^il , ma qiere , j'en «ay veu vne, en qui tout le bonheur du plus «beau ciel se versa dès qu'elle vint en enfiince.a Venus en rougit , et ne l'en voulut croire, aine depescha l'une de ses Charités pour descendre en terre la recognoistre , et luy en faire après le rapport. Sur ce , vous voyez dans ceste elegie une très -belle et très -riche deseriplion des beautés de ceste aecomplie princesse , soubs le nom et le corps de la belle Pasithée. La lecture n'en peut que fort plaire à tout le monde ; mais M. de Ronsard , ainsy que ipe dit un jour une fort honneste et habile dame, demeura U un peu manque et trop court , en ce qu'il debvoît feindre Pasithée remonter au del, là se descharger de sa commission, et dire à Venus que son fils n'en avoit tant dict qu'il y en avoit , el puis la faire attrister, despiter de jalousie, et se plaindre à Jupiter du tort quil avoit d'estre allé former en terre une beauté qui faisoit honte à celles de son ciel , et principallement à la sienne , qu'elle pensoit estre la rare de toutes les autres; et que , pour tel despit, elle s'ba* billa de deuil , et pour un temps elle fit absti* nence de ses plaisirs et gentillesses; car U n y a rien qui despite plustost une belle dame ea perfection , quand on luy dit qu'elle a sa pa* reille , ou qui la surpasse.

Or, notez que si nostre reyne estoit tuolc

MARGUERITE, RBTNE DE

Im^I^ de^y et de sa nature, elle le leavoit ai bien babiller I et si curieiiaeinent et richement KaDonmoder , tant pour le corps que de la tcace, que riea n'y reatoit pour la rendre en sa pleine perfection.

On donne le loa à la reynt Isabelle de Barie^ res, femme du roy Charles aiiiesme , d'avoir apporté en France les pompes et les gorgiart seiés pour bien babiller superbement et gorgta* «eroeot lea dames ; ii|ai3 • à voir dans les vieilles tapisseries de ce temps des maisons de nos roys, où soDl pourtraictes les dames ainsy habillées qu'elles estoiept pour lors» ce ne sont que toutes drôleries, biiferies et grasseries, au prix des belles et superbea l^ona, ooefFures geatilles, inventions et oroemeos de nostra reyoe, en laquelle toutes les dames de la cour et de France se sont si bien mirées , que depuis, paroissaos parées i sa mode , sentoient mieui leurs grandes daines qu'auparavant leurs simi» pies damoiselles , et avec cela cent fois phis agresbies et désirables : aussy toutes en doib» veat ceste obligation à nosrre reyne Margperite. Je me souviens (car j'y estois) que, lorsque la reyne, mère du roy, mena ceste reyne sa fille au roy de Navarre son mary , elle passa à Coigoae, où elle y fit quelque séjour ; et là , plusieurs grandes , belles et honnestes dames du pays les vindrent voir, et leur faire la révérence, qui tontes furent navîes de voir la beauté de ceste reyne de Navarre, et ne se pou voient isouler de la louer è la reyne sa mère, qui en estoit perdue de joye : parqooy elle pria sa fille un jour de s'habiller le plus pompeusement , et à aon plus beau et superbe appareil qu'elle portoit i la cour en ses plus grandes et magnifir ques festes et pompes, pour en donner le plaisir à ces honnestes dames ; ce qu'elle fit pour obéir à une si bonne mère, et parut veslue fort super* bernent d'une robe de toile d^argsnt et coulom* bina labouionnoise, manches pendantes, coiffée si très-richement, et avec un voile blanc, ny trop grand ny trop petit, et accompaignée avec cela d'une majesté si belle , et si bonne Hfrace, qu'on Teust plustost dicte déesse du del que reyne en terre. Les dames , qui auparavant en avotent esté esperdoes , le forent cent fois davantage. La reyne luy dit alors : «Ma fille, ivoQS estes très-bien.» Elle luy respondit : « Madame, je eoBunence de bonne heure à porter

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